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Lenin Shope, ambassadeur de la République d’Afrique du Sud au Sénégal : « La plus grande leçon de Mandela est la résolution pacifique des conflits »

17 Juil 2018
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L’ambassadeur d’Afrique du Sud au Sénégal, Lenin Shope, revient, dans l’entretien ci-dessus, sur les facettes et dimensions de Nelson Mandela qui aurait fêté ses 100 ans cette année. Mais surtout sur son héritage et son projet politique, ses limites et les dissensions qui minent, aujourd’hui, le Congrès national africain (Anc). Il parle également de la « Conférence de Dakar », point de départ des négociations ayant permis de libérer Mandela et de mettre fin à l’apartheid. Il met en avant la coopération avec le Sénégal et l’Afrique dans son ensemble pour mieux légitimer deux postes pour le continent au Conseil de sécurité des Nations-Unies à la faveur d’une réforme prochaine de l’organisation mondiale.

Excellence, le monde s’apprête à célébrer la « Journée internationale Nelson Mandela » ce 18 juillet. Le héros aurait eu, cette année, 100 ans. Que retenez-vous de cette figure ?
Nelson Mandela, tout comme Olivier Tambo, Walter Sizulu et d’autres, a marqué l’histoire du Congrès national africain (Anc). Ils ont radicalisé le mouvement Anc quand ils étaient dans la lutte et sont naturellement devenus des leaders. Nelson Mandela a été le premier commandant en chef de la branche militaire de l’Anc. Il a été arrêté et est devenu l’un des prisonniers les plus connus avec une sentence très longue. Libéré, il deviendra président de la République sud-africaine.

Il est pour nous une icône. Il a éduqué les Sud-africains et le monde en ce qui concerne la résolution des conflits. Je pense que c’est là l’un de ses plus grands héritages qu’il nous a laissés en tant que personnalité très importante. L’une des plus grandes leçons données à l’humanité par cet homme, est la résolution pacifique des conflits.

Vous prévoyez d’organiser une matinée d’échanges sur son héritage. Comment appréhendez-vous cet héritage ?
L’Afrique du Sud a été l’une des sociétés les plus violentes qui ait existé au monde. Cette violence (Apartheid) était basée sur la race, donc contre les Noirs. Nelson Mandela nous a apporté la réconciliation, l’égalité et une nouvelle Constitution pendant qu’il était président. L’égalité à laquelle il nous a conduits était non seulement entre les races, mais aussi entre les sexes.Tout le monde est fier de Mandela qui, après avoir séjourné pendant de nombreuses années en prison, est devenu un réconciliateur.

Nelson Mandela est une figure certes historique, mais on entend ça et là des voix s’élever pour remettre en cause certaines de ses orientations politiques. Quelles appréciations en faites-vous ?
Je pense qu’il n’y a pas de leaders au monde dont les politiques ne sont pas remises en cause. J’écoutais tout à l’heure le président Obama sur une visite au Kenya. Je pense que l’ancien président américain a été un grand leader, mais il y a de nombreuses personnes qui remettent en cause ses orientations politiques, notamment sur la Syrie par exemple.

Dans le contexte sud-africain, vous avez un pays très divisé, particulièrement sur le plan économique, mais aussi une société très inégalitaire. Une inégalité basée sur la race comme je le disais. Vous avez aussi une population autochtone spoliée de ses terres, de son bétail également. Il y a eu un système pour appauvrir les populations et les pousser à aller travailler dans les mines. Et quand il y a eu les négociations sur la mise sur pied de la démocratie, il y a eu des questions qui n’ont pas été bien posées : la restitution et la réparation économiques. Ces questions constituent les critiques les plus majeures émises contre Mandela, sous le prétexte qu’il n’a pas assuré la libération économique. Il faut, en Afrique du Sud, un certain niveau d’équilibre : transformer le pays en démocratie et faire au fur et à mesure une réparation économique en faveur de la population noire.

L’historique Anc a fait les frais d’une division et des querelles internes. Certes l’un des fidèles de Mandela, le président Ramaphosa, a pris le pouvoir. Les dissensions et dissidences à l’Anc ne ternissent-elles pas l’héritage de Mandela ?
Afrique du SudL’héritage de Nelson Mandela ne saurait être terni puisqu’il est concret. Des divisions existent au sein de l’Anc et c’est dans l’ordre normal des choses, mais elles ne sauraient ternir cet héritage. Il est urgent néanmoins de remettre le pays sur les rails, dans la bonne direction. Une orientation et une volonté vers lesquelles s’est orienté le président Cyril Ramaphosa.

Certains voient aussi la persistante inégalité entre Noirs et Blancs comme l’une des faiblesses de la politique de la Nation « Arc-en-ciel » vu comme un mirage. Etes-vous de cet avis ?
Je pense que notre pays doit faire mieux sur le plan économique. Nous étions déjà sur une bonne voie jusqu’en 2008-09. A cette époque, notre Pib était de l’ordre de 420 milliards de dollars américains. Il faut néanmoins comprendre que l’Afrique du Sud est un pays qui se base beaucoup, sur le plan économique, sur les exportations des biens et services, du charbon, de l’or, des minerais. Quand il y a eu la crise de 2009, notre économie a reculé d’un tiers passant de 420 à 220 milliards de dollars de Pib. Ce qui a causé un stress chez les pauvres et dans la classe moyenne. Nous notons présentement une remontée du Pib qui se situe à hauteur de 350 milliards. Nous sommes passés de la plus forte économie du continent à la troisième place derrière le Nigéria et l’Egypte. Notre remontée nous place juste derrière le Nigéria et devant l’Egypte. Ce qui est un bon signe, mais nous avons besoin de faire plus puisque avec la taille de notre population, 55 millions d’habitants, un taux de chômage de 25 % et 20 millions de personnes qui vivent de bourses familiales, la situation est intenable. Nous devons nécessairement faire un grand bond économique en avant.

Le gouvernement de Ramaphosa se concentre davantage sur ces objectifs. Le président Cyril Ramaphosa s’est récemment déplacé en Arabie Saoudite, au Nigéria, aux Emirats Arabes Unis. Il a pu obtenir, en Arabie Saoudite, 10 milliards de dollars d’investissement. Nous allons aussi accueillir, dans les semaines prochaines, une rencontre du Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). En route vers l’Afrique du Sud, le président chinois effectuera une visite officielle au Sénégal. Il y aura, à l’occasion du sommet du Brics, l’inauguration, à Johannesburg, de la banque Brics-Afrique. Cette banque est destinée à attirer principalement des investissements dans le continent dans son ensemble. Le président Macky Sall prendra, en tant qu’invité, part à la rencontre du Brics pour l’Afrique. Je suis heureux que le président Sall soit à cette importante rencontre. Pour revenir à l’Afrique du Sud, elle doit renforcer davantage son économie, faire beaucoup plus que ce qu’elle fait présentement, si elle veut réduire le chômage, mieux lutter contre la pauvreté et les inégalités.

Comment se porte votre coopération avec le Sénégal et quels axes de coopération développez-vous ?
Nous sommes très fiers des relations entre les deux pays. Nous avons fêté, l’année dernière, le 30ème anniversaire de la « Conférence de Dakar » qui a été le début des négociations qui ont conduit à la démocratie en Afrique du Sud.

Le président Macky Sall a effectué, en 2017, une visite à Cap-Town. Les deux pays se sont accordés pour relever le niveau de la coopération bilatérale, mais aussi organiser, de façon systématique, des consultations au plus haut niveau. Par exemple, aux réunions de l’Union africaine ou des Nations-Unies, les deux présidents vont se rencontrer et discuter. Ils se sont rencontrés à Kigali et en Mauritanie récemment pour des sommets de l’Ua. Nous espérons qu’ils puissent se rencontrer en tête-à-tête lors de la visite du président Macky Sall les 24 et 25 juillet prochains.

Ce que nous devons faire maintenant, c’est d’élever le niveau de nos échanges économiques. Je suis en poste depuis une année, mais je sais que des industriels sud-africains ont séjourné et séjournent au Sénégal dans l’objectif de procéder à des investissements. Il y en a qui ont investi 50 millions d’euros à l’Aidb. D’autres se sont lancés dans divers projets : que ce soient les assurances, le commerce ou les exportations. Chaque fois que de potentiels investisseurs viennent, ils rencontrent de nombreuses personnes, des partenaires potentiels.

Nous avons reçu, il y a deux semaines, la visite de la Banque de développement sud-africaine connue pour son implication dans des projets structurants. Des partenaires sud-africains sont aussi engagés dans le joint-venture qu’est la centrale à charbon de Bargny. Nous pouvons dire que nous sommes en train de faire un certain nombre de choses dans la coopération. Le potentiel existe et nous devons faire plus.

Vous entendez être reconnaissant à l’endroit des pays africains, particulièrement le Sénégal. Pouvez-vous rappeler en quoi avait constitué le rôle de « facilitateur » à la « Rencontre de Dakar » en 1987 par ce pays ?
La « Rencontre de Dakar » ou « Conférence de Dakar » marque le début des négociations en Afrique du Sud. Elle a donc réellement contribué au début des négociations entre l’Anc et le pouvoir sud-africain. Il faut préciser qu’il ne s’agissait pas d’une rencontre entre l’Anc et le gouvernement de l’Apartheid. Mais plutôt une rencontre entre l’Anc et un groupe libéral de blancs sud-africains. Lorsque les discussions ont débuté, elles ont été menées dans la discrétion la plus totale puisque le gouvernement de l’apartheid n’en voulait pas du tout. Du côté de l’Anc, la délégation était conduite par l’ancien président Thabo Mbéki et du côté des libéraux blancs par Van Zyl Slabbert.

La rencontre de Dakar marque donc le début des négociations qui ont conduit à la libération de Nelson Mandela et au processus de démocratisation.

L’Afrique du Sud envisage-t-elle toujours de devenir membre du Conseil de sécurité des Nations-Unies ?
L’Afrique du Sud a souscrit à la position de l’Union africaine, une position plus connue sous l’appellation de « Ezulwini consensus » du nom de la localité du Swaziland où elle a été adoptée. Cette position, tout en admettant la nécessité de réformer le Conseil de sécurité des Nations-Unies, dit aussi que le Conseil doit être transformé de sorte que l’Afrique puisse avoir deux membres permanents. L’Afrique n’a pas encore décidé à qui vont revenir les deux postes même si l’Afrique du Sud est un pays très influent. Ce n’est qu’une fois que nous aurons dépassé la transformation du Conseil de sécurité qu’on commencera certainement à discuter des pays qui devront les occuper. Il faut aussi noter qu’aucun des cinq membres permanents actuels ne représente une région géographique. L’essentiel est de noter que l’Afrique veut deux membres pour la représenter. Nous Africains, insistons également sur le fait que la plupart des questions discutées au Conseil de sécurité sont des questions spécifiques à l’Afrique. Nous devons aussi faire taire les armes d’ici à 2020, conformément à la volonté de l’Union africaine. Il nous faut aussi une coopération accrue entre l’Afrique et les Nations-Unies.

Propos recueillis par Ibrahima Khaliloullah NDIAYE

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