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Cemile Sancak, représentante-résidente du Fmi au Sénégal : « Le Sénégal gère sa dette avec prudence »

29 Mai 2018
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Nommée, depuis septembre 2017, nouvelle représentante résidente du Fonds monétaire international (Fmi) à Dakar, l’économiste turco-canadienne, Cemile Sancak, dans cette interview, se réjouit des performances économiques du Sénégal, réalisées ces dernières années. Toutefois, elle attire l’attention des autorités sur les tensions budgétaires en 2018, l’évolution du taux d’endettement et l’exploitation prochaine des ressources pétrolières et gazières.

Vous venez de boucler vos huit premiers mois au Sénégal après votre prise de fonction, comment analysez-vous la situation économique actuelle de ce pays ?
La croissance économique du Sénégal a atteint plus de 6%, ces dernières années. Cette forte croissance est imputable aux progrès importants réalisés dans la mise en place des infrastructures utiles au développement ainsi qu’au développement de l’agriculture. Les perspectives économiques sont également positives à moyen terme. Cependant, il existe des risques baissiers. Malgré une forte croissance, le ratio dette sur le Produit intérieur brut (Pib) continue d'augmenter et les évolutions des prix mondiaux du pétrole ont exercé une pression à la hausse sur les déficits budgétaire et extérieur. Alors que l'émission Eurobond de mars 2018 a fourni un financement budgétaire et extérieur substantiel pour une deuxième année consécutive, une discipline budgétaire est nécessaire pour assurer le maintien de la stabilité économique et financière aussi bien au Sénégal que dans la sous-région. Par ailleurs, des progrès constants dans les réformes structurelles visant à stimuler l'investissement privé s’avèrent importants pour maintenir cette croissance forte et durable.

Le débat économique reste marqué, ces derniers temps, par le taux d’endettement du Sénégal que certains observateurs jugent élevé par rapport à la norme communautaire de l’Uemoa (70%), quel est votre avis sur cette question?
Le taux d’endettement du Sénégal continue d’augmenter, mais il reste gérable. Des évolutions récentes ont contribué à une amélioration de certains indicateurs d’endettement, notamment, d’une part, la modification de l’année de référence du Pib (Ndlr : 2014) qui se traduit par un niveau plus élevé du Pib et donc une baisse sensible du ratio dette sur Pib, estimé à moins de 50 % à fin 2017, et d’autre part, le lissage notable du service de la dette après le rachat de 40 % de l’Eurobond 2011 au moyen du produit de l’Eurobond 2018.

Le 11 mai passé, une mission du Fmi conduite par Michel Lazare soutenait que la gestion de la dette du Sénégal reste prudente, est-ce pour rassurer l’opinion ?
Le Sénégal continue de gérer sa dette avec prudence. En exemple, le rachat de 40 % de la dette de l’Eurobond 2011 au moyen du produit de l’Eurobond 2018, illustre bien cette gestion prudente. En outre, le Sénégal entend utiliser le sur-financement de l’Eurobond de 2018, chiffré à 1,8 % du Pib pour financer le budget 2019 et racheter en 2018 des emprunts extérieurs qui avaient été contractés à coûts élevés. Cette démarche reflète également une gestion active de la dette.

La mission a également parlé de « tensions budgétaires » en évoquant, entre autres facteurs explicatifs, la hausse de la masse salariale, est-ce qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter sur le rythme d’augmentation des salaires dans la Fonction publique ?
Effectivement, il y a plusieurs tensions budgétaires dans le cadre de l’exécution du budget de 2018. Tout d’abord, la hausse soutenue des prix mondiaux du pétrole a un impact négatif sur le budget en 2018 car les prix intérieurs de l'énergie restent toujours stables. Ces prix intérieurs se maintiennent alors que les prix importés augmentent. Ce qui se traduit, de fait, par la baisse des recettes fiscales assises sur l’énergie et un besoin de compenser la Senelec et les importateurs de pétrole. Ces coûts budgétaires, qui demeurent très élevés, se sont conjugués à des augmentations de la masse salariale, des charges d’intérêts et des dépenses de sécurité pour rendre l’exécution du budget très compliquée en 2017, mais aussi en 2018. Pour faire face à ces tensions budgétaires, les autorités ont proposé un ensemble de mesures pour améliorer les recouvrements de recettes et réduire la pression sur les dépenses. La cible sur le déficit budgétaire prévue dans la Loi de finance initiale (Lfi) 2018 sera par ailleurs élargie de 2,7 % à 3,5 % du Pib pour faire face aux obligations de l’Etat par rapport à la compagnie publique d’électricité et le secteur privé.

Concernant la masse salariale, le gouvernement a récemment répondu favorablement aux attentes sociales des fonctionnaires dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Ce qui devrait conduire à une augmentation de la masse salariale de 0,4% du Pib en 2018 et encore plus, à partir de 2019. Par ailleurs, pour mieux encadrer la progression des effectifs, les autorités entendent fixer des plafonds d’emplois en 2019. En outre, la rationalisation des agences dans le moyen terme devrait contribuer à la rationalisation de la masse salariale. Il est important d’identifier les agences qui peuvent être regroupées et fusionnées pour améliorer l’efficacité des agences et rationaliser la masse salariale.

Le Sénégal a levé, avec succès, en mars 2018, un eurobond de près de 2,2 milliards de dollars, soit près de 1200 milliards de FCfa. Faut-il craindre des effets négatifs sur le taux d’endettement du pays, surtout que le service de la dette inquiète déjà le Fmi ?
Le taux d’endettement est encadré par le déficit budgétaire. Tant que le gouvernement respecte le déficit budgétaire et le besoin global de financement défini dans leur programme soutenu par l’Instrument de soutien à la politique économique (Ispe), le taux d’endettement assurera la viabilité des finances publiques. Les conditions obtenues par le Sénégal pour l’Eurobond 2018 sont favorables et ont permis un réaménagement de la dette publique extérieure par le lissage du service de la dette et l’allongement des échéances.

Cependant, le recours fréquent à l’emprunt extérieur non concessionnel représente une source potentielle de vulnérabilité du pays. Par ailleurs, le retour du Sénégal, en 2019, au marché régional des obligations de l'Uemoa permettrait un rééquilibrage de la composition de la dette publique et contribuerait au développement global du marché régional.

Le Sénégal a réalisé des taux de croissance de plus de 6% durant les trois dernières années, est-ce que cette performance économique est véritablement ressentie chez les populations ?
Les indicateurs de développement se sont améliorés pendant ces dernières années. Par exemple, l’agriculture, qui emploie l’essentiel de la population active, a beaucoup tiré la croissance sur la période récente, permettant ainsi aux paysans d’améliorer leurs revenus. Dans ce contexte de forte croissance, le gouvernement a renforcé les programmes sociaux avec l’octroi de bourses de sécurité familiale et l’instauration de la couverture maladie universelle.

Pour que la majorité de la population ressente l’impact de la croissance économique, la forte croissance doit durer longtemps et devrait être tirée davantage par le secteur privé, surtout par les petites et moyennes entreprises (Pme). Le développement des petites et moyennes entreprises (Pme) pourrait conduire à la création d’emplois et à l’augmentation des revenus. Des réformes pour augmenter le ratio recettes sur Pib permettrait au gouvernement de financer les programmes sociaux prioritaires sans contribuer à une augmentation de la dette.

Comment faire pour une meilleure répartition de la richesse créée ?
Tout d’abord, il est important de mettre en œuvre les réformes des finances publiques afin d’améliorer la mobilisation des recettes en renforçant l’administration des recettes et d’accroître l’efficience des dépenses d’investissement. Ces efforts permettront d’avoir assez de ressources pour répondre aux besoins d’investissement dans les infrastructures ainsi qu’aux filets de sécurité sociale. Il est également important de mettre en œuvre les réformes structurelles nécessaires pour améliorer l’environnement des affaires afin de favoriser le développement du secteur privé, notamment, les Pme qui jouent un rôle déterminant au Sénégal.

Le Sénégal enchaîne, depuis quelques années, des découvertes de pétrole et de gaz aux larges de ses côtes, peut-on espérer de belles perspectives pour l’économie nationale?
Etre un pays producteur du pétrole et du gaz ouvre des opportunités pour la croissance et pour le développement, mais à condition que les bonnes politiques et institutions soient en place et que la transparence soit de rigueur.

Pour ce qui est de ces ressources naturelles, quels peuvent être les risques liés à leur l’exploitation ?
Si les bonnes politiques et institutions ne sont pas en place, l’exploitation des ressources naturelles pourrait augmenter le risque de gaspillage des ressources publiques et de corruption. Un risque supplémentaire est de compter trop sur les ressources naturelles et de ralentir l’exécution et le suivi des politiques économiques nécessaires pour la transformation structurelle et la diversification de l’économie. L’expérience montre que les pays exportateurs de ressources naturelles qui ne sont pas assez diversifiés sont vulnérables aux chocs des prix mondiaux des produits de base.

Comment le Fmi compte-t-il accompagner l’Etat du Sénégal dans ces nouveaux secteurs ?
Le Fmi fournit de l’assistance technique et des conseils stratégiques sur divers aspects de la gestion du secteur pétrolier et gazier. Les recommandations principales du Fonds visant à préparer le Sénégal à devenir producteur de produits de base se concentrent sur trois piliers: premièrement, le régime fiscal doit d'abord trouver un équilibre entre garantir une part équitable des ressources à l’Etat et fournir aux investisseurs des incitations appropriées; deuxièmement, les revenus tirés des ressources doivent être gérés de manière responsable afin que les générations futures puissent en bénéficier et que le pays puisse faire face, sans difficultés financières majeures, à la volatilité des prix de l’énergie sur le moyen terme; le troisième pilier est la gestion des finances publiques. Les recettes fiscales devraient être déclarées dans leur totalité et de manière transparente et correctement intégrées dans le budget. La part des recettes qui va dans le budget, chaque année, devrait être utilisée en toute efficience. Par exemple, il faudra s’assurer que les investissements financés sont des investissements dont la rentabilité économique est forte.

Près de quatre ans après le lancement de la première phase du Plan Sénégal émergent (Pse), quelle appréciation faites-vous du bilan de cette étape ?
Le Pse est sur la bonne voie. Il est bien entendu qu’il y a encore un long chemin à parcourir. Le passage d’un pays au statut de pays émergent requiert un développement soutenu pendant des décennies. Alors que la croissance a été forte ces dernières années, ce rythme doit être maintenu pendant plusieurs années pour que la majorité de la population en ressente les bénéfices. Pour maintenir ce taux de croissance à long terme, le secteur privé devrait prendre le relais pour les investissements productifs pendant les années à venir. Il reste plusieurs réformes structurelles à mettre en œuvre pour créer les conditions d’une croissance durable et inclusive qui puisse bénéficier à tous les sous-groupes de la population, par exemple, le foncier, la législation du travail, l’information sur le crédit et la justice commerciale.

La formulation de la stratégie de la deuxième phase du Pse a été, récemment, lancée. Quelles devraient être, à votre avis, les priorités à prendre en compte ?
Pour que le Sénégal atteigne le statut de marché émergent d'ici à 2035, la phase II du Plan Sénégal émergent (Pse) devrait viser à maintenir des niveaux de croissance élevés à moyen terme.

Cela nécessitera des réformes supplémentaires : stimuler le crédit au secteur privé, y compris aux Pme, accroître l'efficacité des investissements publics, réduire les coûts énergétiques et améliorer la fiabilité, améliorer la transparence et le respect des obligations dans l'administration fiscale, et améliorer l'environnement des affaires, y compris dans les zones économiques spéciales (Zes).

Justement, comment ces Zes peuvent-elles contribuer au développement économique du Sénégal ?
Les zones économiques spéciales (Zes) peuvent promouvoir l’investissement privé et jouer un rôle de catalyseur en termes de transformation structurelle. En Afrique subsaharienne, le bilan des Zes au cours des vingt dernières années est, toutefois, plutôt mitigé du fait peut être d’une stratégie peu efficace, axée davantage sur les exonérations fiscales plutôt que sur des incitations non fiscales ou des dispositions réglementaires pertinentes. Néanmoins, sur la période récente, certains pays ont obtenu de meilleurs résultats grâce à un recentrage sur la création de pôles visant à dynamiser les secteurs exportateurs, en favorisant la concurrence et l’amélioration de la qualité et en exploitant mieux les avantages comparatifs des pays (exemple : Rwanda, Éthiopie).

Afin de renforcer l’efficacité des zones économiques spéciales en Afrique subsaharienne, il sera important, notamment, d’avoir une meilleure intégration des programmes de Zes dans les stratégies de développement nationales et régionales, de promouvoir des investissements impliquant davantage le secteur privé national. Il faudra aussi améliorer l’offre d’infrastructures et la fourniture énergétique, promouvoir des relations et des coentreprises entre investisseurs étrangers et sociétés locales. Enfin, il y a nécessité d’adapter la formation au besoin des investisseurs, mais également de se conformer aux normes mondiales de production et de protection de l’environnement.

Quels sont les défis économiques auxquels fait face le Sénégal ?
Sur le plan macroéconomique, il y a trois défis pour une croissance économique durable et inclusive qui bénéficie à la population : maintenir la stabilité macroéconomique tout en répondant aux besoins importants de financement des infrastructures ainsi qu’aux besoins sociaux ; réussir la transformation structurelle qui permet de réaffecter des ressources de secteurs moins productifs vers des secteurs plus productifs au fil du temps. Cela inclut la diversification qui permet le passage à une structure de production plus variée, avec de nouveaux produits et une augmentation de la qualité des produits existants ; développer les Pme dans un pays où plus de 90 % des entreprises sont dans le secteur informel. Il importe de s’attaquer d’abord aux facteurs les plus contraignants pour le développement du secteur privé comme l’accès au financement et la formation de la main d’œuvre.

Entretien réalisé par Abdou DIAW

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