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Louis Camara, écrivain : « La qualité d’une œuvre littéraire, c’est son universalité »

26 Nov 2016
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De manière caricaturale, Louis Camara peut être considéré comme un écrivain exotique s’intéressant aux spécificités culturelles pour atteindre l’universalité. Les exquises « promenades » du natif de Saint-Louis dans la mythologie yorouba, qui confère à son œuvre littéraire une certaine originalité, en témoignent. Le lauréat du Grand prix du président de la République du Sénégal pour les Lettres, en 1996, avec son premier ouvrage, « Le choix de l’Ori », parle, dans cet entretien, de ses écrits évoquant le terroir et l’ailleurs, de sa ville, Saint-Louis, de sa mémoire à préserver et de la culture à y revitaliser.

Qu’est-ce qui a suscité en vous cette passion pour l’écriture ?
C’est peut-être bien un penchant naturel. Dès ma plus tendre enfance, j’ai été intéressé par les mots, la musique et la beauté des mots, la poésie. Petit à petit, à force de lire des œuvres, j’en suis venu à avoir envie moi-même d’en écrire. Cela a mis beaucoup de temps à s’installer parce que j’ai publié ma première œuvre littéraire à 46 ans (en 1996). Mais, comme on dit, ce fut un coup d’essai et un coup de maître puisqu’elle a remporté le Grand Prix du président de la République pour les Lettres dès sa publication.

Pourquoi ce « retard à l’allumage » ?
Le plus souvent, c’était des tentatives avortées. Les textes que j’écrivais ne me semblaient pas suffisamment aboutis. Les histoires ne me paraissaient pas bien construites et je ne maîtrisais pas suffisamment certaines techniques d’écriture. L’écriture, c’est aussi la maîtrise de certains paramètres littéraires. En amont, il faut une grande culture littéraire qui passe par la lecture des œuvres. On ne peut pas être un écrivain si auparavant on n’a pas beaucoup lu. A mon avis, il est nécessaire d’avoir beaucoup lu pour ensuite restituer ce qu’on a emmagasiné de manière consciente ou inconsciente.

D’où vient cet intérêt pour la culture yorouba très présente dans nombre de vos productions littéraires ?
C’est un peu le fruit du hasard. J’ai découvert la culture Yorouba à travers un ouvrage de mythes intitulé « 16 grands poèmes d’Ifa » (Ifa est une divinité du panthéon yorouba). Ce livre est une compilation de poèmes divinatoires utilisés par les détenteurs de cette science divinatoire appelés, chez les Yoroubas, les Babalawo. Ces derniers récitent le poème pendant le processus de divination. C’est toute une technique. C’est avec la divination que ces poèmes sont nés. J’ai donc eu accès à cette compilation de textes recueillis par l’autorité suprême de tous les Babalawo du monde, le professeur Wandé Abimbola, qui est également un anthropologue enseignant aux Etats-Unis. Il est en même temps l’autorité suprême de tous les Babalawo du monde. Il a, aujourd’hui, plus de 90 ans. Je suis tombé par hasard sur son ouvrage que j’avais acheté à la librairie Sankoré de Pathé Diagne dans les années 1980. J’y ai découvert des poèmes dans la langue yorouba. J’ai essayé de les comprendre grâce à la traduction anglaise. Un des poèmes divinatoires m’a inspiré une histoire, un récit.

Et à partir de là vous publiez votre première œuvre littéraire…
J’ai pris les éléments de base du poème et je les ai travaillés, malaxés à mon imaginaire pour arriver au « Choix de l’Ori ». Quand j’ai terminé d’écrire ce livre, j’ai pu le faire éditer en 1996 par les éditions « Xamal » de Saint-Louis qui était à l’époque une petite imprimerie appartenant à un Belge qui y était établi. Il me l’avait édité gracieusement. Cela nous a tous les deux porté bonheur. Il s’est fait connaître comme éditeur et moi comme auteur. C’est comme ça qu’est partie ma vocation d’écrivain. Il s’en est suivi des contes inspirés de cet univers. Ensuite, j’ai fait un recueil de nouvelles du terroir (« Il pleut sur Saint-Louis ») qui était, en quelque sorte, un retour au pays après mon voyage chez les Yoroubas. Comme par ailleurs mon dernier livre « Au-dessus des dunes ».

Saint-Louis, terre de mythes, a-t-elle exercé une influence sur votre choix, de manière peut-être inconsciente, de vous intéresser à une culture où se fabriquent justement des mythes ?
Probablement. Saint-Louis est une terre de poésie, de mythes. La poésie et le mythe sont consubstantiellement liés. A Saint Louis, une ville très religieuse, très islamisée, il y a toujours la présence de ces mythes. Je ne suis pas très dépaysé chez les Yoroubas parce que j’ai baigné, dès l’enfance, dans cette ambiance « mytho-poétique » si je puis dire. Ce qui fait que le lien n’a pas été abrupt.

Aujourd’hui justement, est célébré par la communauté yorouba du Sénégal le « Yorouba day ». A cette occasion, vous y animez une conférence. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?
Le « Yorouba day » est une fête traditionnelle annuelle célébrée depuis maintenant six ans par les Yoroubas du Sénégal. Je suis invité d’honneur et j’y anime une conférence sur le thème : « Littérature traditionnelle Yorouba : prose et poésie ». C’est un travail de recherche que j’ai mené et dans lequel j’expose les différents genres littéraires oraux dans la tradition yorouba. Ce sont des genres pratiqués jusqu’à présent par des groupes particuliers. Chez les Yoroubas, on fait la distinction entre prose et poésie. La prose est une production orale mais qui est populaire alors que la poésie est le fait de groupes spécialisés.

Comment les Yoroubas perçoivent-ils le fait qu’un Sénégalais s’intéresse tant à leur culture ?
En tout cas, moi, je n’ai eu que des réactions d’accueil très positives. Je pense qu’ils sont très contents que quelqu’un s’intéresse à leur culture et la maîtrise au point même d’en devenir un interprète. Je dis souvent que je ne suis pas seulement un écrivain mais un interprète de la culture yorouba. J’ai beaucoup d’amis au sein de cette communauté. D’ailleurs, mon fils cadet porte le nom d’un ami Yorouba.

Vos écrits s’intéressent à des spécificités locales mais on a l’impression qu’ils transcendent les espaces et les particularités culturelles. Comment arrivez-vous à concilier le particulier et le général ?
On peut être un écrivain du terroir et être très universel en même temps, partir du particulier et aboutir au général. Je pense que l’aspiration de tout écrivain c’est d’être un écrivain international lu et compris par tout le monde. Ce qui fait la qualité d’une œuvre littéraire, c’est son universalité même si elle plonge ses racines dans le terroir parce qu’on part d’un lieu pour aboutir à l’universel. Cela est lié directement au talent plus ou moins affirmé de l’écrivain. Plus un écrivain a une largeur de vue, davantage il maîtrise son art d’écrire. Son œuvre doit être à la fois enracinée et ouverte sur le monde.

On vous surnomme le conteur d’Ifa. Pensez-vous que l’effritement de certaines valeurs fondamentales soit lié à la place de moins en moins importante du conte dans le « formatage » des esprits jeunes ?
L’effritement de tout un pan de nos valeurs culturelles vient de cette désaffection par rapport à ce qui constituait le socle même de l’éducation traditionnelle. Et au cœur de celle-ci, il y avait le conte qui est un art complet. Dans le conte, il y a la narration, le chant, la comédie, le mime, la danse... Le conteur, c’est un artiste complet sachant transmettre des valeurs et communiquer avec le public. Et dans le public, il y avait toujours des enfants qui étaient aux premières loges et qui retiraient la substantifique moelle du conte, la sagesse. Le conte a quasiment disparu de notre univers culturel. Les enfants n’étant plus nourris au lait des contes se tournent vers autre chose, vers Internet. Et c’est logique qu’une autre culture, qui n’est pas de leur apanage, vienne s’installer. Ils imitent des modèles venus d’ailleurs pour abandonner les leurs. Ce travail de déstructuration mentale ne date pas de maintenant. Il a commencé avec la colonisation. Mais, aujourd’hui, il a pris une forme nouvelle plus insidieuse. Malgré les indépendances de nos pays, on n’a pas restauré les valeurs traditionnelles. Dans notre système d’éducation, on ne les enseigne pas. Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, on n’enseigne pas nos langues dans nos écoles. Des expériences ont été tentées pour transmettre et enseigner les langues et les cultures africaines. Malheureusement, ça tourne court parce que les gens n’ont pas foi en elles. C’est pourquoi, j’ai beaucoup aimé le livre du professeur Felwine Sarr « Afrotopia ». Il défend cette thèse justement de la reprise en main de notre destin en s’arc-boutant sur nos cultures, sur nos valeurs culturelles endogènes.
Moi, j’estime que tous les contes que j’ai écrits sont enracinés dans les valeurs africaines avec comme source principale la culture yorouba. Mais, ils peuvent être compris par d’autres entités humaines.

La mémoire de Saint-Louis, ville chargée d’histoire, est-elle bien entretenue ?
Non seulement elle est mal entretenue mais elle est même malmenée. Elle est déformée. Les vrais traditionnalistes ne sont plus là à part quelques-uns qui font des efforts de maintenir une certaine forme de tradition historique. Aujourd’hui, on fait face à une modernité dont nous ne maîtrisons pas les paramètres et qui deviennent néfastes. Mais, en s’organisant mieux, en donnant davantage de place à la culture, on peut arriver à des résultats. Imaginez à Saint-Louis, il n’y a même pas de centre culturel digne de ce nom avec tout ce que la ville compte comme écrivains, poètes, hommes de culture. Les comédiens n’ont pas d’espace où s’exprimer. Il n’y a pas de lieu où on peut échanger sur la culture. Il y a ici et là quelques manifestations de grande envergure comme le festival de jazz, celui du film documentaire, la fête du livre. Ce sont des événements ponctuels. Et en général, ce sont des gens extérieurs à la ville qui viennent. Ce n’est pas le public saint-louisien. Il ne s’intéresse pas à la culture.

En plus de cette léthargie, il y a un manque de prise de conscience de ce que la culture peut apporter à la ville en termes de développement global, de ressources économiques au moment où on parle d’industrie culturelle. Il y a aussi une méconnaissance de l’histoire réelle de Saint-Louis. Les vrais connaisseurs de l’histoire de Saint-Louis sont rarement interrogés. Les autorités municipales doivent aussi jouer leur rôle. Il y a des commissions culturelles dans les mairies. Une ville comme Saint-Louis, avec tout ce qu’elle a comme histoire, son patrimoine architectural unique, n’a même pas de bibliothèque municipale. Les rencontres littéraires sont extrêmement rares. Cela ne favorise pas l’éclosion de la culture. On confond souvent culture et folklore.

Aujourd’hui, il y a un plan de restructuration qui est mis en branle pour préserver l’héritage architectural qui est menacé. Toutefois, Il ne faudrait pas occulter le patrimoine immatériel qui anime celui-là matériel. Il faut le faire revivre de manière qualitative avec des hommes appropriés pour le faire.

Propos recueillis par Alassane Aliou MBAYE

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