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Ebrima Sall, secrétaire exécutif sortant du Codesria : « Le Codesria a su s’ajuster, s’adapter et anticiper »

05 Juil 2017
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Le Dr Ebrima Sall vient de terminer son deuxième et dernier mandat à la tête du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), plébiscité premier think tank africain en 2016. Chercheur discret, mais réputé dans les milieux universitaires, le Dr Sall est un ancien de l’institution, car il y a passé une bonne partie de sa carrière comme chargé de programme, puis comme patron du Département de recherches. Titulaire d’un Ph.D de Sociologie (Paris I - Panthéon-Sorbonne), il a conduit ses études post-doctorales à Yale (Usa). Le chercheur gambien dresse, dans cet entretien, la réforme des statuts du Codesria qui a eu lieu sous sa gouvernance, les contraintes qui pèsent sur la recherche en Afrique et l’état de la démocratie.

Monsieur le secrétaire exécutif, au moment de passer le témoin, pouvez-vous nous esquisser le bilan de ces huit années passées à la tête du Codesria ?
Nous avons pu réaliser beaucoup de choses en huit ans. Nous avions trouvé une situation à laquelle il fallait apporter des changements notables en termes de publications, de participation dans les débats publics et d’influence sur ces débats. Peu après ma prise de fonction, le Codesria a dû faire face à la crise financière internationale qui a secoué beaucoup d’institutions. Il fallait trouver les moyens de faire de la recherche. Ce qui a été fait. Nous avons développé un plan stratégique et travaillé à sa mise en œuvre sur cinq ans, et les évaluations qui ont suivi ont été positives. Il y a à retenir l’importance de nos productions intellectuelles et leur influence dans le débat sur le continent. Cette période a aussi couvert la célébration des 40 ans de l’institution. Un moment d’intenses réflexions, car l’opportunité a été saisie pour repenser le Codesria. Nous avons ainsi réfléchi sur la mission originelle : système de gestion, programmes, agenda intellectuels. Cela a abouti à la création d’une commission d’évaluation interne.

Un amendement important de la charte du Codesria et de nouveaux programmes ont été lancés. C’est une œuvre collective et nous pouvons dire notre satisfaction. La recherche africaine a avancé et le Codesria a continué à former des chercheurs. Un élément indicatif : en 2016, le rapport mondial sur les think tanks classe le Codesria premier africain, et parmi les premiers au niveau mondial sur un certain nombre de questions. Cela couronne les efforts déployés par l’ensemble des acteurs…

Les paradigmes qui étaient à la base de la création du Codesria ont sans doute changé. Comment l’organisation s’est-elle adaptée aux mutations ?
Il y a quelques années, on sortait des années post-indépendances et l’environnement sociopolitique était restrictif. Il y a eu des changements notables avec plus d’ouverture, et la communauté des chercheurs africains s’est beaucoup agrandie. Régulièrement, toutes les assemblées générales avaient retenu des thèmes importants. Lors de l’Ag de 2011, à Rabat (Maroc), il était question d’environnement ; en 2015, lors de la 14ème Ag, nous avons travaillé sur l’émergence pour être en phase avec les dynamiques observées (40 pays africains ayant des plans d’émergence, l’Union africaine adopte l’Agenda 2063).

Dans cette perspective, nous avons tenu compte de la complexité du monde tel qu’il évolue. Une nécessité de renouer avec une réflexion à long terme sur l’avenir de l’Afrique. Le Codesria a su s’ajuster, s’adapter et anticiper. La problématique de la décolonisation des sciences sociales qui était au premier plan au début du Codesria est toujours à l’ordre du jour, mais la manière dont elle se pose est différente.

Au niveau de la formation des jeunes chercheurs, de nouveaux besoins se font sentir. Certaines déficiences importantes dans le système universitaire ont fait que les jeunes chercheurs n’étaient pas assez bien formés dans la méthodologie, par exemple. Il a fallu intervenir dans ce domaine. Autre élément important, l’environnement politique étant devenu plus ouvert, favorable à la réflexion critique. Il y a eu un rapprochement avec les gouvernements africains, surtout avec les organisations régionales, telles que l’Union africaine ou la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (Cea). Il y a une appréciation positive de leur part sur le travail réalisé par le Codesria. Il y a donc un rapprochement plus grand avec les milieux décisionnels alors qu’auparavant, c’était des appréhensions…

Comment le Codesria parvient-il à financer ses activités avec les résultats que l’on connaît comme cette première place dans le rang des think tanks africains ?
Toutes ces réalisations ont pu être obtenues grâce aux appuis des bailleurs de fonds, de la Suède, de la Norvège, du Danemark, de plusieurs fondations et des gouvernements. Surtout celui du Sénégal. Ce pays a abrité le Codesria à un moment où il était difficile d’accueillir une organisation du genre. Le Sénégal nous a offert des immunités diplomatiques qui sont devenues des immunités scientifiques sous le président Senghor et que ses successeurs ont confirmées. En plus de cela, il y a eu un appui matériel concret du gouvernement du Sénégal avec l’immeuble qui abrite notre siège. Le Codesria ne paie pas de taxes. Mais surtout, il y a cet appui moral permanent que l’on perçoit. Partout où nous allons au Sénégal, les gens nous encouragent.

Le conseil des ministres du Sénégal a parlé, à deux reprises, du Codesria en trois ans, que ce soit pour évoquer la rédaction de l’Histoire générale du Sénégal ou pour souligner la célébration de nos 40 ans. Le président Macky Sall nous a reçus à déjeuner avec les intellectuels et hommes de culture. Cet appui moral est inestimable. On n’a jamais refusé un visa à un de nos invités, bien au contraire. Nos manifestations ont d’ailleurs permis à certains intellectuels de sortir de situations de détresse par ce biais.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous avez fait face ?
La principale est liée au financement. La crise financière a abouti à une réorganisation. D’anciens bailleurs ont subi de plein fouet cette crise et ont été obligés de revoir à la baisse leurs subventions. Mais, dans le même temps, nous avons accueilli de nouveaux partenaires. La grande équation reste à trouver des financements africains pour la recherche africaine. Autre chose à déplorer, l’irruption de la culture de la consultance très répandue sur le continent et qui fait souffrir la recherche, car on ne fait plus la différence entre la recherche et la consultance. Cela a renforcé l’importance du travail du Codesria. Il y a, enfin, la question de l’accessibilité des publications du Codesria. Nous diffusions, chaque année, 10.000 ouvrages et revues aux bibliothèques universitaires, mais avec la crise, Nous avons dû revoir cette stratégie et n’envoyer nos publications qu’aux institutions membres du Codesria. Mais, depuis 2010, nous avons initié une politique d’accès libre à nos publications via le Web. Et grâce à cela, nous sommes accessibles à l’échelle planétaire

Quel est l’état de la recherche en sciences sociales dans les universités africaines qui vivent des transitions liées à la massification ?
Les sciences sociales sont en difficulté dans la plupart des universités africaines parce qu’elles subissent la préférence affichée des décideurs pour celles dites dures (sciences et techniques). Les universités qui veulent les booster ont des difficultés parce que ces sciences ne sont pas perçues comme des disciplines qui rapportent. Et beaucoup de gouvernements sont dans cette logique. Le Codesria ressent cette tendance, d’autant que les décideurs privilégient la recherche qui a un impact politique immédiat ; politique dans le sens d’avoir des résultats tangibles tout de suite dans les stratégies mises en œuvre.

Au Codesria, nous pensons que nous devons aussi promouvoir la recherche qui doit nous permettre de mieux comprendre, de mieux nous positionner en tant que citoyens, acteurs sociaux ou dans nos pays, mais aussi sur la scène internationale. C’est une recherche qui souffre un peu dans ces contextes où il y a une marchandisation du savoir, de la recherche, de l’enseignement supérieur. Avec l’université, nous vivons donc des problèmes communs, mais aussi chacun, de son côté, doit prendre en charge ses propres questionnements.

Une partie de l’opinion publique s’émeut de l’absence de débats dans nos universités et du développement concomitant de la violence. Comment caractériser cette tendance ?
Cette absence de débats est à regretter. Nous pouvons en comprendre les causes. Cela est lié à une conception du savoir qui est instrumentalisé, cette tendance à valoriser les formations et le savoir considérés comme utiles, parce que vendables, comme pouvant fournir des emplois immédiatement sur le marché du travail. On attache moins d’importance à la formation de l’esprit critique, la formation du citoyen capable d’interroger, de poser des questions pour se positionner dans le champ social. Cela donne des étudiants qui s’intéressent à des formations précises et pas à d’autres tendant à forger l’esprit critique. Je pense qu’avec des effectifs aussi importants, les enseignants ont moins de temps pour la recherche ; ils sont surchargés ou préoccupés par l’obtention de revenus supplémentaires.

Pour en revenir aux réformes que vous avez opérées, quels sont les changements notables que l’on peut relever ?
Ebrima Sall 2L’évaluation interne, conduite entre 2014 et maintenant, a audité la gouvernance du Codesria, sa gestion et son agenda intellectuel. Pour le premier point, il s’agissait de voir si l’institution dispose d’un système de gouvernance qui réponde aux besoins d’un organisme de recherche scientifique, 40 ans après sa création dans un monde qui a bien changé, qui facilite sa mission de manière optimale. Cela nous a amené à revoir le profil du membre du Codesria pour faire une exigence de recherche. Un engagement à faire de la recherche avec des productions intellectuelles, de la recherche universitaire ou para universitaire avec des productions intellectuelles mesurables par les publications. Le profil de dirigeant du Codesria a aussi été redéfini.

La charte qui a été adoptée était le reflet de cette volonté de rehausser le profil intellectuel des membres.

Pour la gouvernance, nous avons changé le mode d’élection des membres du Comité exécutif. Avant, et c’est toujours le cas, il y avait des sous-représentations. Dix personnes siègent au Comité exécutif, deux venant de chacune des cinq régions d’Afrique. Cette situation va changer, car on pense que c’est limitatif pour une organisation qui se veut panafricaine. Les gens pensent à leur sous-région d’origine alors que nous devons réfléchir en tant qu’Africains.

Désormais, le membre du Comité exécutif sera élu sur la base de son profil de dirigeant intellectuel africain et panafricaniste. Nous choisissons d’abord les gens qui ont une stature de leader intellectuel, qui connaissent le continent et sa communauté intellectuelle et qui maîtrisent les défis auxquels l’Afrique doit faire face. L’équilibrage se fera après que l’exigence du profil de départ a été réglée. Avant, le critère géographique était déterminant.

Concernant la gestion, nous voulons décentraliser, avoir plus d’efficience. La gestion doit être axée sur les résultats, car ceux qui financent la recherche veulent voir les impacts. La troisième réforme doit porter sur l’agenda intellectuel et les instruments de recherche et de travail. Jusqu’à présent, nous avions des groupes nationaux, des groupes multinationaux de recherche comparative.

Comment le Codesria prend-il en charge la question des résultats de la recherche ?
Désormais, nous mettons l’accent sur l’effort d’interprétation, d’analyse et de formulation de projets, qu’ils soient politiques, sociaux ou économiques. Cet effort d’interprétation et d’analyse sera la priorité. L’agenda intellectuel a été sérié en trois grands thèmes pour rendre le travail plus lisible et pour permettre au Codesria de mieux cibler son approche. Le premier thème a trait aux questions de gouvernance, démocratie, sécurité et Etat de droit. Le deuxième concerne les changements économiques, sociaux et environnementaux. Enfin, les mutations de l’enseignement supérieur : quelle manière ces mutations sont-elles liées à la transformation de l’Afrique. Pourquoi l’enseignement supérieur ? Parce que cela est stratégique et a des conséquences sur ce que fait le Codesria. Nous avons aussi des thèmes transversaux comme le genre, la jeunesse, l’historicité et la culture, les dynamiques rurales et urbaines… Nous irons au-delà de la description et vers des interprétations et des formulations.

Nous avons, enfin, reconstitué le Comité scientifique sur de nouvelles bases, sous la houlette de son président, le Pr Mamadou Diouf de Columbia university. D’autres avant lui, comme le Pr Souleymane Bachir Diagne, l’ont présidé. C’est donc un comité scientifique reconstitué qui va jouer un rôle encore plus stratégique afin de prendre en charge l’agenda intellectuel, accompagner le Codesria et joindre leur leadership.

Comment appréciez-vous l’état de la démocratie sur le continent ? Les canons classiques d’évaluation sont-ils toujours pertinents ?
Il y a eu un profond approfondissement de la démocratie en Afrique. Il y a un peu plus de 30 ans, Samuel Huntington a résumé sa pensée d’alors en évoquant dans ses travaux de la troisième vague de démocratisation mondiale qui serait née, selon lui, en 1974, au Portugal, avec le coup d’Etat contre la dictature, sans dire que les mouvements de libération des colonies portugaises en Afrique l’avaient provoqué. Il parait que cette vague est arrivée en Afrique avec les conférences nationales des années 90 et les transitions démocratiques.

Ce qu’on voit maintenant depuis six, sept ans, avec comme point de référence le plus visible le printemps dit arabe ou soi-disant arabe en Afrique du nord, qui a signalé un nouvel élan du processus démocratique, ce n’est pas le fait de la société civile comme on le dit toujours. Ce sont des mouvements sociaux, dirigés par des jeunes, qui ont fait irruption sur la scène politique contre, par exemple, la dictature de Ben Ali en Tunisie. Puis, nous avons vu un mouvement similaire encore que plus politisé en Egypte. Ensuite, c’est Yaya Jammeh qui perd le pouvoir en Gambie avec une très forte implication des jeunes, ce que l’on ne dit pas assez. Et dans les pays où la démocratie est ancrée comme le Sénégal, nous avons vu le « Mouvement du 23 juin » et « Y en a Marre » qui ont fait irruption sur la scène, posant les questions différemment, travaillant avec d’autres pour le changement en 2012. Par la suite, ce fut le « Balai citoyen » au Burkina Faso.

Il y a une nouvelle donne. C’est une sorte de réengagement de la jeunesse africaine qui était dite apolitique. Elle montre qu’elle est là, bien active, bien vivante, qui parle en tant qu’acteur de la société civile. Elle pose des questions profondes, au-delà de la régularité et de la sincérité des élections. Comme, par exemple, de quelle manière le système de gouvernance permettrait d’avoir une véritable démocratie dans laquelle tout le monde participe. En même temps, ces mouvements liés posent des questions économiques, des questions de dignité.

Comment interpréter l’influence grandissante de la société civile et des mouvements citoyens dans les processus démocratiques ?
Le contenu des termes « société civile » et « citoyenneté » est différent de ce qu’il était auparavant. Les gens veulent être acteurs, ils veulent se prendre en charge, ils veulent que les gouvernants rendent compte et répondent aux questions. Cela créé des dilemmes et des paradoxes. Cette possibilité d’expression est importante, mais les capacités de réponse ne sont pas au même niveau. Cela crée des tensions et des frustrations. Et les jeunes sont très, très pressés. Je donne l’exemple de l’Afrique du Sud où quand on parle aux jeunes de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, ils répondent qu’ils veulent un agenda « Now ! Now ! ou Maintenant ! Maintenant ! »

C’est assez compliqué comme situation. Il faut une bonne communication pour que les gens comprennent qu’il y a des choses qui prennent nécessairement du temps. Nos dirigeants ont cette lourde tâche de devoir répondre aux exigences du moment, de réfléchir sur le long terme, de devoir expliquer, et de devoir aussi être patient. Car il est plus difficile de gérer une démocratie qu’une dictature.

Justement, qu’est-ce qui freine, dans nos pays, l’épanouissement des intellectuels ?
L’environnement est, à priori, favorable parce que les sociétés sont de plus en plus ouvertes. Mais, nous sentons qu’il y a beaucoup plus de politiquement correct. Or, il est un obstacle à la créativité intellectuelle et à la réflexion. Il y a aussi des causes idéologiques. Il est maintenant difficile de se proclamer marxiste, d’exprimer des réserves par rapport à la prédominance du marché. La mondialisation a certes rapproché et transmis, de manière plus rapide, les valeurs et a transposé les choses.

Regardez le débat sur les Lgpt (lesbiennes, gays, transgenres) en Europe ou en Afrique du Sud. S’il est posé de la même manière dans d’autres pays, on fait face à des réalités. Quand on prend ce type de débat comme étalon de mesure de la démocratie, cela devient compliqué, car on fait abstraction des différences de culture, de valeurs.

Je dis qu’il y a des obstacles d’ordre matériel à l’épanouissement des intellectuels, des obstacles liés au politiquement correct et à l’idéologie dominante. Mais, n’oublions pas aussi les obstacles d’ordre physique, car il y a des pays où on ne tolère pas la dissidence, où on ne permet pas aux gens de critiquer. Et dans les pays en crise, ce ne sont pas forcément les Etats qui restreignent les libertés. Il peut s’agir d’organisations de la société civile, des mouvements fondamentalistes…

Propos recueillis par Samboudian KAMARA

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