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Cinéma : «Rafiki» adulé à Cannes, interdit au Kenya

12 Mai 2018
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Wanuri Kahiu a présenté, le 9 mai, au festival de Cannes, son premier long métrage dans la section officielle Un certain regard, accueilli par une standing ovation à la fin de la séance. Un événement : la première sélection d’un film kényan à Cannes. Fierté nationale oblige, les réseaux sociaux se sont enflammés au Kenya. Mais le gouvernement kényan a, dans la foulée, interdit le film qui ne pourra être projeté ou vendu dans le pays car il porte sur une relation lesbienne,

Wanuri Kahiu avait reçu le soutien des autorités gouvernementales et de l’industrie cinématographique nationale pour développer son film qu’elle a tourné à Nairobi en toute légalité. Mais le bureau kényan de classification des films a accusé les producteurs d’avoir changé le scénario original, qui ne contenait pas de scènes d’intimité entre les actrices. « Notre point de vue est que la morale de l'histoire de ce film est de légitimer le lesbianisme au Kenya », a indiqué l’instance. « Toute tentative visant à introduire et à normaliser l'homosexualité au Kenya va à l'encontre de la loi et de la Constitution et doit être combattue », a-t-elle insisté.

Pourtant, le film reste fort prude : quelques baisers, une scène de caresses habillées… Kena et Ziki, deux jeunes filles vivant dans le même quartier de Nairobi, tombent amoureuses. C’est le début d’une belle histoire mais aussi d’un drame… Effectivement, outre le scandale d’une relation lesbienne, c’est le fait qu’elle se joue entre les filles de deux candidats aux élections locales qui fait monter la pression en risquant de ruiner leur campagne. Le film est inspiré du livre « Jambula Tree » de l’Ougandaise Monica Arac de Nyeko, dont le pays voulait adopter une loi intitulée « Kill the Gays » (tuer les homos). « Rafiki », qui signifie « ami » en swahili, adopte une structure des plus classiques : une longue approche, puis la déclaration d’amour, puis le scandale, puis la violence contre les jeunes femmes, puis l’intervention des familles pour les séparer et enfin, l’épilogue quelques années plus tard. Voilà un sujet brûlant et surtout courageux pour le premier long métrage d’une femme de 37 ans dans un pays où les relations entre personnes du même sexe sont punies de 14 ans de prison ! Elle adopte largement les codes lui permettant de toucher le grand public, tant elle cherche à défendre une idée simple : une relation homosexuelle est une histoire d’amour, rien de plus.

Tout cela reste très fleur bleue : des incertitudes, des jeux de regards, des connivences discrètes pour échapper au rejet des autres. Mais Mme Atim, la tenancière du maquis qui sert de base de rencontre aux deux jeunes femmes,  voit tout, sait tout et le répète à l’envi : « Aujourd’hui, il va neiger au soleil ! », dit-elle. Et le drame se noue : les deux femmes seront durement battues par des hommes vengeurs.

Liberté d’expression

C’est justement contre cela que se bat la réalisatrice qui voudrait contribuer à l’évolution des mentalités pour déconstruire la violence à laquelle sont confrontés les membres de la communauté Lgbt. Le film n’est pas un plaidoyer mais une histoire vécue, centrée sur la pureté d’une relation amoureuse.

Pour convaincre, Wanuri Kahiu adopte un style jeune, un rythme soutenu, une caméra volontiers proche des visages, captant les regards qui se cherchent et s’interrogent. Le film est parsemé de passages où l’on retrouve le type de musique pop du long générique, Ziki s’entraînant à la danse avec des amies.

Pleines de vie, les deux actrices assument leur rôle à merveille pour faire passer la sauce de cette bien improbable relation vu les réticences familiales et le contexte politique. Alors que les autres acteurs principaux sont des comédiens célèbres au Kenya, les deux jeunes femmes étaient inconnues. Il leur fallut l’accord de leurs familles.

La réalisatrice est déçue de l’interdiction du film au Kenya : elle savait que ce serait difficile mais espérait une interdiction aux moins de 18 ans. « C’est une violation de la liberté d’expression, a-t-elle déclaré, et cela donne une rude idée de ce que peuvent faire les artistes et de ce qu’ils peuvent dire. Ces artistes ne sont pas autorisés à rendre compte des différentes façons de penser des gens et de notre société ».


De notre correspondant Olivier BARLET

 

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