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Jean Pierre Leurs, réalisateur et metteur en scéne «Le théâtre, c’est de la rigueur, de l’exigence»

30 Jui 2018
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Figure de la culture sénégalaise, Jean Pierre Leurs a marqué de son empreinte le Théâtre national Daniel Sorano. Aujourd’hui à la retraite, il reste attaché à ce grand temple culturel où il a passé une bonne partie de sa carrière de comédien, de metteur en scène. Dans cet entretien, il revient sur son parcours et milite en faveur d’une meilleure prise en charge du secteur de la culture, du théâtre en particulier.

Vous avez été honoré, cette année, par l’association de la presse culturelle pour service rendu au théâtre. Qu’est-ce que cela vous fait d’être distingué ?
« J’avoue que j’étais assez surpris par cette décoration. J’étais étonné de découvrir avec beaucoup de joie, de plaisir qu’une association de la presse culturelle existait et voulait m’honorer. C’était, à la fois, un honneur et une joie partagée avec ma famille. C’est une excellente chose que la presse s’intéresse de près à la culture parce que c’est un domaine un peu délaissé même si le gouvernement fait des efforts. »

Vous êtes une des figures marquantes de la culture au Sénégal. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Elève, mes professeurs ont très tôt décelé en moi des prédispositions artistiques, surtout quand j’interprétais des classiques français. Par ailleurs, ma mère, Ramatoulaye Dièye, qui n’était pas une artiste professionnelle, était une bonne danseuse.

Après le bac, je me suis inscrit à l’Ecole nationale des arts, à la Section dramatique où je suivais les cours du soir. J’étais assez dynamique parce que j’avais créé une sorte de troupe qui s’appelait « Le trésor africain ». Cette troupe a été formée avec Joseph Diakhité, mon ancien éducateur au foyer, qui a accepté de fusionner sa troupe avec la mienne. « Le trésor africain » comptait un ensemble instrumental, un ballet et une troupe dramatique avec des gens qui sont devenus de grands comédiens. Ils ont finalement intégré le Théâtre national Daniel Sorano. C’est à  une représentation où j’avais fait la mise en scène d’une œuvre de Seydou Badian Kouyaté, « La mort de Chaka », que Maurice Sonar Senghor, à l’époque directeur du Théâtre national Daniel Sorano, m’a remarqué et m’a demandé si je voulais venir au Théâtre. Tout en me précisant qu’il y a une audition à passer. Je l’ai passée en même temps que Jacqueline Scott Lemoine et Oumar Seck, de grands comédiens, qui ont laissé une marque indélébile sur le théâtre sénégalais. Nous avons ainsi été recrutés au Théâtre national Daniel Sorano en 1968 comme comédiens.

Justement, on vous identifie au Théâtre national Daniel Sorano. Vous y avez même été rappelé pour donner un coup de main. Racontez-nous un peu votre histoire d’amour avec ce «temple».
C’est un récit de passion et d’exigence. J’aimais travailler dans la rigueur. C’est ainsi que Maurice Sonar Senghor m’a nommé directeur de la troupe  dramatique, en 1971, après Doura Mané qui était une sommité du théâtre et un comédien hors pair. A l’époque, j’étais un des collaborateurs les plus proches de Maurice Sonar Senghor. Nous avons relancé, ensemble, la structuration du théâtre. J’y suis resté jusqu’en 1977 pour ensuite aller faire un troisième cycle à Bruxelles à l’Institut théâtral qui regroupait la crème des futurs comédiens et metteurs en scène de plusieurs nationalités. C’est dans cet institut que j’ai affirmé mes potentialités de metteur en scène. Je suis rentré, en 1979, pour être nommé directeur de la Production. Je dois dire qu’en même temps, j’étais chorégraphe. J’ai participé à beaucoup de grandes productions sur le plan chorégraphique du théâtre si je n’ai pas fait moi-même la chorégraphie à côté de Maurice Sonar Senghor, Abdou Mama Diouf, Doudou Mbaye à qui j’apportais un peu ma contribution. Et Quand le ballet était en panne de spectacles, Maurice me demandait de les aider parce que le ballet la Linguère était le plus grand ballet africain de cette époque. Il était tellement sollicité qu’il ne revenait qu’au bout de deux ans de tournée.  Pendant 20 ans, le ballet a fait le tour du monde à plusieurs reprises. Depuis 1971, j’ai assumé des fonctions au théâtre jusqu’à mon départ, en 1997.

Quels sont les moments forts qui vous y ont marqué ?
« Ce sont les grands festivals théâtraux à côté du Grand prix des Arts et des Lettres du Chef de l’Etat que j’ai reçu, en 1995, sous le magistère du Président Abdou Diouf. Il y a le festival d’Alger, en 1969, où le Sénégal a remporté la Palme d’or. J’étais simplement acteur dans la pièce « L’exil d’Alboury ». Mais, le moment qui m’a le plus marqué, c’est la fresque sur « l’Afrique et l’homme noir » qui représentait le Sénégal au Festival de Lagos, en 1977. C’est une histoire extraordinaire. Cette fresque retraçait tout le chemin de croix de l’homme noir depuis l’aube des temps jusqu’au moment des grandes révolutions. Il y a eu un atelier d’auteurs pour faire la trame que nous créateurs, metteurs en scène avions tracée. C’était une idée de Djibril Bâ, grand réalisateur à la Rts et excellent reporter. Il y avait aussi des sociologues, des historiens, des dramaturges. Ils ont travaillé pendant trois mois sur l’œuvre. J’en ai fait la mise en scène à Dakar avec l’ensemble instrumental et le ballet. C’était un travail énorme et nous sommes arrivés plus tôt à Lagos pour la représentation. A notre grande surprise, il y avait une désorganisation totale. Mais, nous nous sommes débrouillés pour trouver un terrain de basket pour nos répétitions, chaque jour, car la pièce était immense. Les costumes et les décors étaient en train d’être faits à Dakar. Toutefois, il s’est trouvé que le décor était tellement immense qu’il ne pouvait être acheminé dans n’importe quel avion. Il a fallu que l’armée française nous  donne un gros porteur pour pouvoir transporter le décor. Quand l’avion a atterri à Lagos, il n’y avait personne pour décharger le « colis ». Et c’est ainsi que l’avion est reparti à Dakar alors que nous avions une date pour faire passer la fresque. Le ministre de la Culture, Alioune Sène, m’appelle pour m’ordonner de jouer sans le décor et avec les costumes que nous avons car le Sénégal a une date et qu’il était impossible de la repousser. Le décor n’était pas forcément indispensable mais il avait un rôle important dans ce que nous allions représenter. De ce fait, j’ai refusé catégoriquement de jouer. Il revient à la charge et m’envoie son directeur de Cabinet, Aly Dieng. Je lui ai fait comprendre les enjeux de cette représentation. Le ballet guinéen avait ravi la vedette au nôtre. L’ensemble instrumental, non plus, n’a pas été à la hauteur de la prestation des Maliens. Pour sortir la tête de l’eau, il ne nous restait que cette fresque. Et j’ai exigé des autorités une autre date pour faire exécuter la fresque. Après moult échanges, le ministre de la Culture, Alioune Sène, finit par m’accorder cette faveur. Finalement, nous avons   joué avec le décor et nos costumes. Déjà avant la représentation, les gens avaient admiré le décor.  Nous avions, pour la représentation, introduit des techniques que les gens ne connaissaient pas. Nous avons lié l’audiovisuel aux images du théâtre et ça donnait une sorte de réalité beaucoup plus forte que le cinéma. Et la fin du spectacle fut le plus beau moment de ma vie. Il y a eu un standing ovation. Toutes les délégations étaient debout pour saluer notre performance. Celle-là américaine est montée sur le plateau. Ils se sont alignés devant nous et ont tenu nos pieds en guise de remerciement pour la qualité de la représentation. Ce sont des moments qu’on ne vit qu’une seule fois dans sa vie. »

On dit que Senghor était très attaché à la culture et au théâtre Sorano. Qu’est-ce que vous retenez de lui et de son action y ayant trait ?
« Le président Senghor n’a pas d’égal et il disait toujours que la culture est au début et à la fin de tout développement. Senghor était un homme d’Etat, c’est  un grand  visionnaire. Quand il partait quelque part en visite officielle, c’est la culture qu’il le précédait et c’est comme ça que le monde a connu le Sénégal par ses grands peintres, son ballet national, sa troupe nationale dramatique, sa musique etc. Le président-poète Senghor mettait toujours la culture en avant. Nous arrivions toujours en premier et Senghor venait après. Les gens connaissaient déjà le Sénégal et les échanges commerciaux et bilatéraux étaient facilités. Il savait que la culture, quand tu la mets devant, elle ouvre tout. »

Quand vous jetez un coup d’œil dans le rétroviseur, regrettez-vous cette époque par rapport à ce qu’est devenu Sorano aujourd’hui ?
« Tout à fait. Vous savez, Sorano était un haut lieu non seulement en Afrique mais aussi dans le monde. En 10 ans d’existence, le théâtre national était devenu une des plus grandes compagnies au monde par la qualité de sa production et par le talent de ses artistes et metteurs en scène. Le théâtre Sorano était arrivé au summum de son art en l’espace de 20 ans. C’était sous le magistère du Président Léopold Sédar Senghor qui aimait, connaissait et donnait à la culture son importance. Quand j’y pense et que je vois ce qui se passe actuellement, je suis triste. Mais, il faut reconnaître que ce ne sont pas que les artistes qui sont responsables de cette situation. Moi, j’ai été formé et formaté dans une école de rigueur et d’exigence. Malheureusement, ces jeunes n’ont pas cette rigueur et cette exigence que nous avions à l’époque. Ils aiment bien ce qu’ils font, mais ce n’est pas suffisant.

Il faut aussi que les anciens d’une certaine expérience les accompagnent. Les jeunes ont intérêt à cultiver l’humilité et à apprendre à s’ouvrir davantage à ceux qui ont fait le théâtre sénégalais. Tant qu’ils ne le feront pas, il y aura toujours des problèmes. Par ailleurs, le Sénégal est le seul pays au monde où on ne met pas des hommes de théâtre, les praticiens à la tête des institutions théâtrales. Un directeur de théâtre n’a pas besoin d’avoir des diplômes de la hiérarchie A pour diriger une institution théâtrale. C’est un faux problème. Un directeur de théâtre, qui a l’expertise requise  et  sait comment marche un théâtre, est mieux placé que quiconque pour en tenir les rênes. Malheureusement, c’est ce qui se passe dans ce pays. Et toutes les décisions prises sont faites pour tuer la production.

Depuis quelques années, le théâtre a périclité parce qu’ils n’ont pas mis les hommes qu’il fallait. Notre chance, actuellement, c’est qu’on a un ministre de la Culture ouvert et qui connaît les priorités. J’ai également beaucoup d’espoir avec le directeur des Arts, un homme sérieux et travailleur. Je pense qu’ils vont prendre les mesures qui s’imposent. S’ils ne le font pas, je serai très malheureux, mais je ne resterai pas les yeux fermés et les bras croisés. »

Qu’est-ce qu’il faudrait faire, au-delà du changement de statut de Sorano devenu un établissement public à caractère industriel et commercial, pour lui donner un certain souffle ?
« C’est une erreur d’en faire un établissement public à caractère industriel et commercial. Dans quel pays voit-on un théâtre qui fait des bénéfices ? Cela n’existe nulle part. Un théâtre est toujours subventionné. Il peut générer des ressources, mais il ne faut pas demander au théâtre d’être une structure à caractère commercial. C’est une grosse bourde. Je suis pas du tout d’accord avec le statut. Ils n’ont qu’à trouver un statut particulier aux institutions théâtrales et qu’on demande au théâtre de produire. Le théâtre ne peut pas faire de bénéfices dans ce pays, d’autant que la télévision a pris la place du théâtre. »

Quel regard portez-vous sur le travail de metteur en scène de nos jours ?
« Je trouve que la mise en scène évolue. Il faut souligner que pour la mise en scène, il n’y a pas d’école, c’est des prédispositions et un apprentissage toute la vie. C’est une vision, une perception des choses, des réalités. La mise en scène est un tout, c’est toute une création. Par exemple, quand un texte est devant toi, c’est de voir ce qu’il dit et quel est toute la trame qu’il faut mener. Il faut également savoir comment utiliser la lumière. C’est un langage comme le décor. Elle est un ensemble de langage qui participe au message. Les jeunes n’en n’ont pas tout à fait conscience parce qu’il y a peu de jeunes qui s’intéressent à la lumière. Le metteur en scène est quelqu’un qui lit et s’informe beaucoup. Il doit être un fin observateur. »

 Quel est votre plus grand regret en tant que créateur et éventuellement en tant qu’être humain ?
« Avant tout, je loue Dieu pour m’avoir permis de réaliser des choses que les gens aimaient et qui ont rendu ma famille fière. Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre mais je voudrais l’employer à faire retrouver à la culture sa vraie place. Nous en avons les moyens. Malheureusement, les gens ne nous sollicitent pas et nous ne pouvons pas les y obliger. Je ne suis pas seul dans ce cas. Il y a d’autres anciens qui sont là comme Ismaïla Cissé, Seyba Traoré, Serigne Ndiaye Gonzales, Aissatou Dieng Bâ… qui sont tous porteurs d’un plus pour cette nouvelle génération.
Je profite de l’occasion pour rendre hommage aux artistes de la banlieue. Ils ont créé une nouvelle forme d’expression théâtrale qui a sa place dans le théâtre. Ils font des kilomètres pour venir répéter. Il faut encourager ces jeunes-là et les rapprocher pour qu’ils multiplient et diversifient les formes d’expression, d’une grande créativité, qu’ils ont créées. »

On dit de vous que vous êtes un fervent fidèle de la confrérie tidiane. Comment s’est faite la connexion ?
« Je vais vous surprendre, je ne suis pas Tidiane, je suis Khadre. C’est  Cheikhna Cheikh Sidaty qui m’a converti à l’Islam, en 1968. Mais, je reconnais que la confrérie tidiane occupe une très grande place dans ma vie. Un jour, le fils de feu Abdoul Aziz Sy Al Amine, Ahmed Sy, est venu me voir. Il m’a dit qu’il voulait donner une autre dimension aux écrits de El Hadji Malick Sy et du Prophète. Et il m’a demandé ce que l’on pouvait faire. Et c’est de là que mes relations avec la famille Sy sont nées. Je suis très proche d’elle. Nous sommes d’ailleurs à la 10ème édition des spectacles son et lumière que j’organise à Tivaouane. »

Le nom Leurs n’est pas des plus courant au Sénégal. Quelles sont vos origines ?
« Vous savez, on n’appartient pas un à pays mais à une race humaine. Il y a l’histoire qui fait que les peuples se croisent. Mon père était un soldat durant la fin de la Seconde guerre mondiale. Je  suis née d’une union entre ce soldat français et une femme sénégalaise, Ramatoulaye Dièye. Le nom Leurs vient de là mais j’ai toujours vécu ici au Sénégal. Je me sens et je me suis toujours senti comme un Sénégalais à part entière. Ça ne m’éloigne pas de la France. Que je le veuille ou pas, le sang français est en moi. La culture française est en moi, mais celle qui domine, et de loin, est celle-là sénégalaise. C’est la raison pour laquelle je peux corriger un joueur de kora ou un batteur car je me suis nourri de ça. Je posais des questions aux gens et je recevais des choses de manière extrêmement forte de la part de personnes comme Ma Awa Kouyaté ou Soundioulou Cissoko. »

Par Maguette Guèye DIEDHIOU

 

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