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Olivier Rue, spécialiste des systèmes côtiers : « Le blocage du transit sédimentaire Mauritanie-Sénégal pourrait faire disparaître Guet-Ndar »

18 Mai 2017
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Olivier Rue est docteur en océanologie côtière ayant travaillé sur l’évolution des systèmes côtiers de l’Afrique de l’Ouest depuis 1984. Il a séjourné, pendant 7 ans, au Sénégal pour le compte du Groupe de recherche et de réalisation pour le développement rural (Grdr). Dans cet entretien, il revient sur le fonctionnement des systèmes côtiers, les défis que le Sénégal est appelé à relever et les menaces qui pèsent sur le littoral du pays.

Quelles sont, aujourd’hui, les urgences du Sénégal pour la préservation de ses zones côtières et littorales ?
Aujourd’hui, le niveau de la mer monte de plus en plus vite. Avant, on était dans les 50 cm, mais maintenant, on se rapproche du mètre par siècle. Le système côtier de toute l’Afrique de l’Ouest s’est construit sur des conditions de basse énergie, c’est-à-dire que, depuis 6.000 ou 7.000 ans, il n’y avait pas beaucoup de vagues. Le niveau de la mer ne bougeait presque pas. On avait du sable fin qui arrivait du désert et qui tombait en pluie sur les plages. Et d’un seul coup, on change le système dynamique. Alors, la capacité de résilience de ces milieux n’est plus adaptée à l’énergie de la houle ou du vent. Evidemment, on a une vulnérabilisation de plus en plus importante de tous ces systèmes côtiers. Mais, il faut être très prudent. On a toujours tendance à externaliser nos problèmes et à faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre. A Popenguine, j’ai vu une réserve naturelle où il n’y a pas eu du tout d’érosion à la plage. Cependant, quand on se déplace à quelques kilomètres, là où il y a des constructions, on voit rapidement une érosion. Si c’était le changement climatique, le sable reculerait aussi bien des deux parties. Cela veut dire que la fossilisation des gisements sédimentaires, c’est-à-dire des sables, des dunes ou des plages, sous du béton et du goudron, en bloquant la mobilité, fragilise et vulnérabilise complètement le système côtier. Il faut laisser fonctionner un système côtier avec du sable fin. Il existe des respirations sédimentaires naturelles et saisonnières. La question de l’aménagement des systèmes côtiers est au moins aussi responsable que l’élévation du niveau de la mer sur la vulnérabilisation des côtes. Il faudrait tracer la ligne des 100 ans et non la ligne des 100 mètres. Autrement dit, faire une projection du niveau de la mer dans 100 ans et tracer le trait de côte avec une belle carte en couleur. Là, on peut voir toute la bande de terre qui va disparaître.

Aujourd’hui, on a les moyens de faire cette modélisation. On saura les secteurs qui sont les plus menacés. Il faut aussi voir comment associer les populations des territoires côtiers dans les projets d’aménagement des zones côtières. Elles ont un savoir faire ancestral. Les experts connaissent les choses générales, mais ne savent rien sur les territoires.

Revenons-en aux urgences du Sénégal…
Le gouvernement mauritanien a lancé un projet de construction d’un port militaire et de pêche multifonction à N’diago, à 10 km de Saint-Louis, qui est complètement passé inaperçu. C’est une ancienne embouchure du fleuve Sénégal, mais assez au nord. Du point de vue sédimentaire, le sable qui arrive du même côté va s’accumuler au Nord de la digue. Conséquence : il y aura érosion au Sud. Tout le sable qui alimente la Langue de barbarie vient de la Mauritanie. Il y a le poisson, le pétrole et le sable comme ressources partagées par les deux pays dans cette partie.

Pour le fleuve, il y a eu l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs). Pourquoi, pour le sable, on ne ferait pas une organisation de protection ouest-africaine du système côtier ?
Le sable traverse les frontières sans donner de carte d’identité. On a un transit littoral très important du Nord vers le sud qui alimente déjà beaucoup moins les plages depuis la construction du port de Nouakchott. Ce qui cause des phénomènes d’érosion très importants, notamment sur la Langue de Barbarie. Et si jamais on bloquait le transit sédimentaire juste au niveau du bas delta, je pense très sincèrement que Guet-Ndar partira. Et par conséquent, je ne donne pas à cette pauvre île de Saint-Louis 6 mois pour disparaître à son tour. Je ne suis pas en train de vous dire qu’il ne faut pas tenir en compte l’élévation du niveau de la mer et des autres agents dynamiques qui vulnérabilisent la côte, mais les hommes la vulnérabilisent encore plus.

Vous voulez-dire qu’il y aurait des conséquences beaucoup plus dramatiques que celles causées par l’ouverture de la brèche de Saint-Louis ?
Avec la brèche, tout le monde a crié, mais ce n’était pas si grave que cela. L’embouchure s’élargit parce que l’alimentation en sable est moins rapide que l’érosion de l’autre côté. Le bout de la Langue de Barbarie, là où il y a les hôtels (Ndr : Hydrobase), est en train de grossir parce que le sable de la Mauritanie arrive. Et de nouveau, l’énorme bulldozer avance et va repousser l’embouchure vers le sud. Cela continuera tout naturellement ainsi tant qu’on a les vents de Nord-Ouest ici pendant toute la saison sèche. Par contre, l’ancienne Langue de Barbarie où il y avait le parc des oiseaux du même nom va disparaître. Toutefois, une nouvelle Langue de Barbarie est en train de se construire. Pour l’instant, la seule chose à faire, c’est de protéger la rive d’en face. L’ouverture de la brèche a même des effets positifs puisqu’elle a permis à la mangrove de se régénérer considérablement dans le bas delta du fleuve Sénégal.

Mais revenons-en au port militaire et de pêche que la Mauritanie est en train de construire. Pour moi, la solution n’est pas de dire qu’il ne faut pas l’ériger, mais plutôt de ne pas le faire avec des digues qui bloquent le transit sédimentaire. Dans ce cas, on protège la Langue de Barbarie, l’île de Saint-Louis et toute la côte sénégalaise. Il faut aider au maximum les systèmes côtiers à se protéger naturellement. Leur résilience dépend de la mobilité sédimentaire. Plus on laisse le sable se déplacer comme il veut, plus on protège les côtes.

Existe-t-il d’autres infrastructures qui impactent négativement le bon fonctionnement du système côtier sénégalais ?
Oui, en 2002, je suis intervenu au moment où l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (Omvg) a décidé de la construction du barrage de Sambangalou. La Gambie, c’est le dernier grand fleuve naturel non aménagé de la sous-région. C’est l’un des plus grands estuaires au monde. On peut avoir une pleine mer à l’entrée, à Banjul, et une pleine mer à 500 km, et entre les deux, une basse mer. Il peut contenir une marrée entière parce que c’est une vallée ennoyée. En saison sèche, le débit du fleuve Gambie ne constitue rien. Ce n’est que de l’eau salée qui rentre et qui sort avec des mangroves sur les côtés. Mais, pendant l’hivernage, il se gonfle. L’augmentation du débit et la marrée favorisent un curetage de tous les estuaires. Tout le matériel sédimentaire qui s’était accumulé durant la saison sèche ressort en mer. Il est repoussé par les houles d’Ouest vers le Saloum. Les îles du Saloum sont donc construites par les déjections naturelles du fleuve Gambie. Si on met un barrage à Sambangalou, on régularise le régime du fleuve, c’est-à-dire qu’il y aura plus de crues.

Du point de vue biologique, la plupart des poissons ont des systèmes de reproduction qui fonctionnent sur la base de signaux. Un changement de vitesse de courant est couplé à leur système de reproduction. Et du coup, si on régularise le système du fleuve, on a des effets en cascade sur tout l’écosystème fluvial. Mais le plus grave, c’est que si jamais il n’y a plus l’effet de chasse de l’hivernage sur les estuaires de la Gambie, il n’y aura plus ces rejets en mer de sédiments en suspension qui viennent se rabattre sur le Saloum et qui nourrissent toutes les îles portant ce nom. Et comme on a des houles de plus en plus agressives depuis 50 ans, le Saloum va redevenir une bande à rien.

Le Sénégal est devenu un pays pétrolier et gazier. L’exploitation de ces ressources peut-elle impacter le système côtier ?
Bien sûr que les forages pétroliers off-shore représentent un risque. Car, si on commence l’exploitation, on aura de gros bateaux qui viendront se positionner soit sur le site soit sur le terminal pétrolier le plus proche. Si par malheur, comme c’est déjà arrivé, il y a une panne de moteur d’un pétrolier plein au large, cela peut entraîner une catastrophe, s’il n’y a pas de remorqueur pour aller tirer le bateau. Je ne sais pas s’il y en a au Sénégal ou pas. Mais, le risque est encore beaucoup plus grand en Mauritanie. Car dans ce pays, si un pétrolier rentrait dans le banc d’Arguin, un remorqueur ne pourrait pas y entrer. Dans ce cas, le pétrole pourrait se déverser et les conséquences sur les ressources naturelles seront incommensurables.

Propos recueillis par Ndiol M. SECK

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