Le président français, Nicolas Sarkozy, arrive aujourd’hui au Sénégal pour une visite officielle. Ce sera sa première visite en Afrique subsaharienne depuis son installation au Palais de l’Elysée. Cet adepte de l’immigration choisie est un homme « direct et concret. » L’Afrique « décomplexée » devrait pouvoir discuter avec lui. Cartes sur table.
Nicolas Sarkozy arrive au Sénégal au moment où la dernière grande vague de l’émigration clandestine vers l’Europe via l’Archipel des Canaries est presque endiguée. Le ministre sénégalais de l’Intérieur recevant, l’autre semaine, une délégation ministérielle espagnole s’était ouvertement félicité de l’efficacité du système de surveillance mis en place par le Sénégal avec l’appui de l’Union européenne. Le nombre des pirogues chargées de migrants clandestins, qui ont atteint les Iles Canaries, ont, au cours de l’année écoulée, fortement baissé. Les migrants arrivés à bon port ont été renvoyés au Sénégal.
L’endiguement des flux migratoires momentanément réussi, l’Europe veut s’attaquer à ce qu’il considère comme les racines du mal : la pauvreté, la mal-gouvernance, entre autres. L’Europe reste toutefois sur ses gardes car elle continuera d’attirer les migrants comme la lumière le fait avec les insectes. Les migrants braveront tous les dangers pour y aller parce que l’Amérique du Nord et le Vieux continent concentrent 74 % des richesses mondiales, alors qu’ils ne sont habités que par 14 % de la population mondiale. On promeut le co-développement tout en durcissant les politiques de gestion des flux migratoires entre l’Europe et l’Afrique.
Les idées de l’hôte du président Wade sur l’immigration sont connues. Il les a clairement exposées au Français lors de la récente campagne présidentielle dont il est sorti victorieux. Ses compatriotes l’ont donc élu pour qu’il tienne ses promesses de campagnes. Il s’est d’ailleurs, dès son installation à la tête de l’Etat français, attaqué à la question de l’immigration et surtout de l’immigration clandestine.
Le chef de l’Etat français est un adepte de l’immigration choisie. Seront autorisés à entrer en France ceux dont les compétences intéressent le pays d’accueil. C’est une politique qui va privilégier les migrants économiques au détriment du regroupement familial « après discussions avec les branches professionnelles et les syndicats ».
Appel est fait aux chiffres pour conforter ce choix : 185.000 titres de séjour ont été délivrés en 2005 dont 94.500 au titre du regroupement familial, 49.000 aux étudiants et 13.000, soit 7 % seulement, au titre de l’immigration économique. Plus de la moitié de ces 185 000 entrées proviennent du continent africain. Un mouvement volontariste de rééquilibrage sera donc engagé, prévient-on du côté de Paris. De 7 %, la part de l’immigration économique devrait progressivement passer à 50 %.
Les autorités françaises rappellent également volontiers que : « la France, contrairement aux autres démocraties occidentales, n’a pas besoin de l’immigration pour faire face à une natalité insuffisante ». Selon les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), en 2005, avec l’Irlande, la France se place d’ailleurs en tête des pays européens les plus féconds.
Plus encore, les migrants, qui veulent aller en France dans le cadre du regroupement familial, devront apprendre le français. Lisons ce qu’en dit Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement : « nous voulons instaurer un test linguistique parce que la connaissance de la langue est la première condition d’intégration. Nous voulons aussi demander aux parents rejoignant la France dans ce cadre [regroupement familial] de signer avec l’Etat un contrat pour recevoir une formation sur leurs droits et devoirs, notamment sur la scolarisation de leurs enfants ».
Le ministre français ajoute : « je suis comptable du principe selon lequel tout immigré en situation irrégulière a vocation à être reconduit dans son pays ».
Le candidat Sarkozy disait lui-même, en mai dernier : « nous avons le droit de choisir entre qui est le bienvenu sur notre territoire et qui n’est pas souhaité. Ceux qui n’ont pas de papiers seront reconduits dans leurs pays ».
Le durcissement des lois sur l’immigration n’a pas été sans soulever l’ire d’universitaires français et de Franco-africains. Toutes ces dispositions et bien d’autres esquissées
par le candidat Sarkozy et dont parle, dans le détail, Brice Hortefeux, sont consignées dans un projet de loi sur la maîtrise de l’immigration, l’intégration et l’asile qui devrait être présenté au Parlement français au mois de septembre prochain.
Ce durcissement des lois sur l’immigration n’a pas été sans soulever l’ire d’universitaires français et de Franco-africains. La polémique n’est pas prête de s’estomper. Ici, en Afrique, singulièrement au Sénégal, nous devons prendre le temps de connaître ce qui fonde la politique de la France en matière d’immigration, de le discuter et, pour les décideurs, de lui opposer une autre chose qui cadre avec les intérêts de notre pays.
Nicolas Sarkozy est de la « Droite décomplexée ». En France, il joue dans le registre de l’ouverture et la diversité. Le chef de l’Etat français recrute des ténors de la Gauche, intègre dans son gouvernement des personnalités comme Rachida Dati et Rama Wade, qui incarnent la diversité. Il sait aussi faire appel de toutes les compétences quand les intérêts de la France le demande.
A l’extérieur, récemment au Maghreb et aujourd’hui en Afrique subsaharienne, il se veut « direct et concret ». Le président français dit tout haut qu’il n’est pas de « la génération sur laquelle pèse l’Histoire. » Il rejette « repentance » et « culpabilités post-coloniales » et avait appelé, avant de s’installer au Palais de l’Elysée, à « définitivement tourner la page des complaisances et des officines » entre la France et l’Afrique.
C’est aux pays africains de mesurer la nouvelle politique française de gestion des flux migratoires à l’aune de ces prises de positions. Ils ont intérêt à le faire pour d’une part mieux défendre leurs intérêts face à ce partenaire privilégié qu’est la France et, d’autre part, à bien préparer la conférence euro-africaine sur les migrations et le développement que la France organisera et abritera en 2008.
Nicolas Sarkozy est, dit-on, un homme pressé. Le président élu qu’il est devenu veut respecter les engagements du candidat qu’il a été. Il parcourt le monde pour défendre la France et ses intérêts. Il arrive dans un pays dont le chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade, est connu pour son franc-parler et son refus de s’enfermer dans des schémas traditionnels de coopération. Au plan national, le président Wade a intégré des pays émergents comme le Brésil, la Chine et l’Inde dans le groupe des partenaires économiques traditionnels du Sénégal dont le chef de file reste la France. En Afrique, il a l’ambition de faire de notre continent un bloc politico-économique à travers, entre autres, la formation d’un gouvernement continental. Ces deux hommes devraient jouer cartes sur table au cours de leurs entretiens.
PAR EL BACHIR SOW |