Dans les pays du Sahel, l’agriculture basée sur une seule saison des pluies a montré ses limites. Les projets Tipa (innovation technico-agricole pour la lutte contre la pauvreté) d’irrigation au goutte à goutte offrent une solution alternative en voie de démultiplication dans le Sine. Comme en témoigne la visite effectuée en début de semaine par l’Ambassadeur Gideon Béhar, à Ngohé, sur les sites de Tataguine et Dabdior.
ICroisement Diosmone sur la route Mbour-Kaolack, en direction de Fimla, Diofior et Ndangane. A quelque 130 km de la capitale, une bifurcation sur la droite et la délégation de l’Ambassadeur d’Israël à Dakar s’enfonce dans le brousse. Des bœufs qui broutent le chaume encore debout, des hommes occupés à tresser la couverture de paille d’une toiture de case, quelques femmes pileuses en pleine activité, le décor de la fin de l’hivernage défile au ralenti sous l’œil des visiteurs. S.E. Gideon Béhar est venu accompagner l’expert agricole Isaac Issac venu d’Afrique du Sud pour évaluer l’état d’avancement du projet Tipa dans le Ngohé, en plein cœur du pays Sérère, ce Sine profond que chantait Léopold Sédar Senghor. Fouettée par une légère brise en ce début de la saison froide, la végétation est légèrement plus luxuriante que dans le centre du pays victime de longues périodes de sécheresse. Même si la pluviométrie erratique de la dernière saison ne présage pas des récoltes des années fastes. La désertification avance inexorablement du fait d’une surexploitation des terres et des ressources pour nourrir les populations tributaires d’une seule culture hivernale. C’est ce schéma catastrophe que le projet Tipa propose d’inverser. L’expert israélien Isaac Isaac a servi en Afrique de l’Est (Ethiopie et Kenya) dans le pilotage de plusieurs projets Tipa, avant de rejoindre l’Afrique du Sud.
Trois récoltes valent mieux qu’une
Lorsqu’au détour d’une piste sablonneuse apparaissent les 3 citernes d’eau, à proximité d’une centaine de fûts de couleur bleue surélevés, le visiteur néophyte comprend qu’une mutation importante est en train de s’opérer, loin des systèmes traditionnels de la paysannerie. La rencontre entre l’Ambassadeur et les populations, en présence du partenaire World Vision représentée par son Directeur Eric Toumieux constitue un moment poignant d’une immersion dans ce qui pourrait contribuer à la révolution agricole tant attendue dans le Sahel. En dépit des retards imputables tant à un manque d’ardeur chez les futurs agriculteurs, au délai de livraison de la motopompe et à la coïncidence de cette visite avec la période des récoltes, la magie s’opère à travers les discours, dans les regards et les sourires entendus de ces gens simples à qui le projet Tipa propose d’apporter 3 récoltes annuelles. Le technicien local Alioune Diouf, un agent d’Icrisat ne manque pas de critiquer la mollesse des 50 chefs de familles sélectionnés dont 23 femmes. Car selon Eric Toumieux, si Vision mondiale qui apporte le financement (environ 100 000 dollars sur les deux ans de préparation) a répondu à l’appel à l’aide de cette communauté, c’est en partant de leur conviction que « le développement ne se fera pas sans développement agricole et sans les femmes à qui l’ONG veut apporter les moyens pour entretenir les enfants qui sont sa cible principale ». Pour Michel Diatta, le coordonnateur des programmes zonaux de développement économique de la base de Fatick, l’objectif de l’Adp de Tataguine qui couvre également les villages de Ngohé Poffine et Ngohé Mbougueul est « d’augmenter les ressources financières des ménages ». L’idée étant, selon l’Ambassadeur Gideon Béhar « de les rendre autonomes et indépendants ».
Une forte implication des femmes
Une initiative qui a attiré l’attention d’autres acteurs, comme José Oliveira de la Mission Inter Sénégal. Tout en réaffirmant l’Intérêt de cet organisme pour les volets lutte contre la pauvreté et renforcement des capacités, « notamment par l’implication des populations dans les domaines de la santé et de l’hydraulique villageoise », il lance simplement : « il n’y a pas d’avenir sans agriculture ». Convaincu des dangers du système cultural à campagne hivernale unique, M. Oliveira salue le projet israélien dont il veut s’inspirer dans le cadre de projets à Louga, Thiès, Diourbel et Fatick. Quant à Malcom Versel, un ancien responsable du Corps de la Paix « très intégré » au Sénégal, il apprécie cette reprise en main du projet, sous sa nouvelle casquette de responsable du développement durable auprès de la société minière MDL qui, dit-il, est partout consciente de leur obligation morale vis-à-vis des populations, surtout jeunes. Même son de cloche du côté du Directeur de Vision Mondiale Eric Toumieux qui a rappelé, à chacune de ses prises de parole dans un Sérère limpide, qu’il compte « avant tout sur le travail et l’implication des jeunes ». Du côté des populations, on tarde à manifester la pleine motivation et l’acceptation des changements inévitables dans les habitudes, même si des bénéficiaires comme Bintou Gakou, Ngor Antoine Sagne et Gnowri Diouf ou le technicien local nouvellement formé Diouma Faye s’excusent des retards dus au calendrier agricole, avec les récoltes qu’il faut mettre à l’abri, sans compter les délais relativement courts. Ils n’en reconnaissent pas moins l’utilité du projet, surtout après les déboires qu’ils ont vécus avec l’ancien système de crédit trop onéreux qui ne leur laissait aucune marge, selon Mme Gakou. Les difficultés liées à l’absence d’une motopompe étant aujourd’hui levée, la plus grande partie du matériel livré, l’Ambassadeur d’Israël a indiqué que le projet leur appartient désormais et que son succès ne dépend plus que de leur ardeur au travail.
Le TIPA contre la pauvreté ...
La réussite de la démonstration de Tipa (Innovation technico-agricole pour la lutte contre la pauvreté) à Keur Yaba, est l’exemple achevé de ce qui peut être fait pour améliorer les conditions de vie des populations rurales. Aussi le choix des sites de Ngohé Ndefengor et de Tataguine à quelques encablures de là n’est pas fortuit.
Tous deux reprennent d’anciens projets qui ont échoué en dépit des investissements consentis pour le forage des puits et la mise en place d’un système d’exhaure motorisé. Sur le premier déjà en phase opérationnelle, avec l’Ong World Vision comme partenaire financier, 50 chefs de famille (dont 23 femmes) bénéficient chacun d’une exploitation de 500 m2 irriguée au goutte à goute à partir de deux fûts de 200 litres remplis par une pompe au gasoil. Sur le second, c’est l’association Handisables présidée par Mme Hermine Hartz qui entre en jeu, en faveur des personnels du centre pour handicapés de la région de Fatick, qui bénéficieront de 14 des 28 parcelles prévues sur 2 hectares. C’est là qu’intervient le projet Tipa basé sur le système d’irrigation de goutte à goutte par gravité (SIGG) développé par le Programme international pour les cultures en zone aride utilisant l’eau à basse pression. Car entre autres explications des échecs précédents, M. Enzo Anino, le responsable de l’antenne locale de l’association Handisables avance le gaspillage du précieux liquide dû au système d’arrosage à partir de mini-réservoirs disséminés dans les champs
. Par contre, le système Tipa permet de réaliser 50 % d’économie d’eau, à partir d’un réseau rudimentaire de distribution. Il est viable en 2 à 3 saisons et permettrait des revenus de l’ordre de 1 million de F CFA pour2 à 3 campagnes. Forts des francs succès à Thiénaba avec Green-Sénégal sur 60 parcelles de 1000 m2, avec plusieurs projets dans le viseur, notamment pour la démonstration à Pikine et au Cours Sainte Marie de Hann ou en Casamance, l’Ambassadeur Gideon Béhar espère passer à une étape de démultiplication qui signifie nécessairement la formation d’experts en Tipa comme le jeune Alioune Diouf de la région de Thiès. Il s’agira ensuite d’identifier un partenaire (ONG, organisation communautaire) et de mobiliser le financement estimé à environ 80 000 US $ pour 100 fermiers. Le projet est fondé sur un système de crédit qui suppose simplement, selon Michel Diatta de World Vision, un engagement des bénéficiaires à réserver cette partie de la récolte destinée au remboursement à la mise en place des infrastructures villageoises en matière d’éducation, de santé, etc. Une sorte d’assistance vers l’auto- prise en charge de la lutte contre la pauvreté.
Un reportage de Fara Sambe |