Le vent de panique qui souffle sur les finances internationales s’était apaisé en début de semaine. Les principaux indices boursiers européens et le Dow Jones américain avaient été revigorés par les engagements des pays du G7 et les mesures prises en zone euro pour soutenir les banques. Mais ce répit n’aura été que de courte durée. Les marchés continuent de dévisser, dans la crainte de l’entrée dans une grave récession.
L’accalmie qui a prévalu en début de semaine sur les marchés financiers européens et américains et asiatiques, n’a finalement pas été l’épilogue d’une crise bancaire et financière à l’allure mondiale. Ses racines sont trop profondes et étendues pour qu’elle se résorbe en l’espace d’une journée d’euphorie boursière retrouvée.
Nourrie par des mouvements spéculatifs à très grande échelle, elle a éclaté, depuis une année en fait, avec l’effondrement du marché immobilier américain précipité par la mauvaise passe de « subprimes ». Les « subprimes », ce sont des crédits accordés aux ménages à revenus modestes pour les aider à avoir leur maison. Malheureusement, victimes des effets de la baisse de croissance de l’économie américaine, un grand nombre d’entre eux n’ont pu continuer à honorer leurs créances. Ils se sont fait saisir leurs biens sous hypothèque, par les établissements de crédit. Ces derniers sont tombés en faillite en cascade car, avec la dépression du marché immobilier américain, ils n’ont pu revendre les maisons saisies.
Si la crise des « subprimes » a débordé son cadre originel pour contaminer tout le système financier international, c’est parce que ces établissements de crédit immobilier avaient largement fait partager les risques inhérents à leurs créances pourries. Ils s’étaient fait refinancer par les grandes banques américaines. Ils avaient aussi « titrisé » une bonne partie de leurs créances, les transformant donc en produits financiers que l’on peut acheter et vendre en bourse, et sur lesquels des banques et des fonds d’investissements américains, européens et asiatiques s’étaient rués, eu égard au taux de rentabilité élevé alors promis.
Depuis que le pot aux roses a été mis à nu, durant l’été 2007, tous ceux qui ont eu dans leurs portefeuilles des actifs liés aux « subprimes », cherchent à s’en débarrasser et vendent au passage d’autres titres sans rapport avec les « subprimes », pour limiter leurs pertes et renforcer leurs trésoreries. Ce mouvement frénétique a été le facteur déclencheur de la chute des cours boursiers sur les marchés américains puis européens et asiatiques.
Les banques impliquées ou non ont été nombreuses à écouler plein d’actions sur les places boursières pour obtenir de l’argent frais pour honorer leurs dettes ou investir, et surtout maintenir leur solvabilité et leur crédibilité au regard d’une clientèle aux abois, parce sachant ce qui se passe. Ensemble, elles ont, de la sorte, contribué à l’accentuation de l’effondrement des principaux indices boursiers du monde et, par effet domino, à une raréfaction progressive des liquidités bancaires dans les zones prises dans le tourbillon de la crise. Cette situation a été aggravée par le défaut de confiance qui s’est insinué dans les relations entre les banques. Les unes, paniquées à l’idée de possibles faillites, soupçonnent encore les autres d’être impliquées dans les marchés américains des crédits foireux, mettant ainsi le marché interbancaire, quasiment paralysé, au cœur de la crise financière.
L’ECONOMIE REELLE TOUCHEE
C’est, en quelque sorte, pour briser ce cercle vicieux qui peut endommager toute l’activité financière et plomber durablement l’économie réelle, que la Reserve Federal Bank et les autres banques centrales européennes, « les banques des banques », font tourner à fond la planche à billets pour renflouer, à coup de centaines de milliards de dollars et d’euros, les autres banques en panne de liquidités et qui tiennent encore debout. C’est également pour cela que les Etats occidentaux, à la suite du Plan Paulson, n’hésitent pas à tordre le coup à leur ultralibéralisme, prendre de grosses parts pour nationaliser des banques menacées de faillite, sinon y prendre de grosses parts. Ce qui leur importe, c’est le rétablissement de la stabilité du système, à moyen terme, quoi qu’il en coûte. Les ministres des finances et les banquiers centraux des pays du G7 et l’Eurogroupe n’ont pas dit autre chose à l’issue de leurs rencontres de la fin de semaine dernière. Leurs consignes étaient : éviter les faillites ; débloquer le crédit ; permettre aux banques de lever des capitaux ; protéger les dépôts bancaires ; relancer le marché des crédits immobiliers.
Les décisions et mesures annoncées dans ces perspectives, en venant s’ajouter aux premiers plans de sauvetage du système, avaient apparemment décrispé les marchés. Mais pas pour longtemps. Ils n’ont pas tardé à replonger. La crainte de menaces de récession a pris le pas sur l’optimisme très éphémère qu’ils avaient fait naître, ces derniers jours, sur les places boursières du monde.
Les grands dirigeants de ce monde continuent de s’activer pour trouver des parades à la récession économique qui se profile derrière la crise des marchés financiers. Mais l’économie réelle est d’ores et déjà attaquée. L’activité s’est ralentie au Nord, du fait de la difficulté des entreprises à obtenir des crédits et du fléchissement de la consommation des ménages, inquiets de leurs lendemains. Certains économistes estiment qu’au rythme où vont les choses, ce sont 7 à 8 points de PIB, équivalant à quatre années de croissance, qui risquent d’être perdus par les pays développés dans l’hypothèse de la persistance de la crise. C’est tout à fait plausible. Par ailleurs, lorsque les banques qui s’endettent pour avoir des liquidités vont commencer à rembourser aux banques centrales les crédits qui ont servi à leur renflouement, la politique de crédit plus restrictive qu’elles pourraient adopter découragerait l’investissement des entreprises et la consommation des ménages. Avec les conséquences négatives que l’on peut imaginer sur la croissance et l’emploi. Les Etats qui se sont également surendettés pour « nationaliser » des banques menacées de faillite pourraient faire des coupes sombres dans certains de leurs budgets, avec des conséquences analogues.
L’AFRIQUE EN MARGE, MAIS...
Et l’Afrique dans tout cela ? Ses banques et marchés financiers n’étant pas concernés par la circulation des titres de mauvais aloi et par la spéculation débridée sur les bonnes valeurs cotées sur les grandes places boursières du reste du monde, le continent est apparemment en marge de la crise. Il n’en subit pas moins l’onde de choc. Si ses pays non producteurs peuvent se réjouir du bénéfice de la baisse des cours pétroliers du fait de la peur d’une récession marquée et prolongée, il en est autrement de la dégringolade des cours des autres matières premières qu’ils exportent et qui sont également sensibles à la conjoncture. La récession ambiante n’est pas non plus de bon augure pour les transferts d’argent des travailleurs émigrés. Les banques locales qui sont pour la plupart des filiales de grands groupes occidentaux seraient également tentées de serrer davantage la vis du crédit. Il y a également fort à craindre pour les flux d’investissements directs et d’aide au développement à destination de l’Afrique, avec cette incroyable ponction estimée, à terme, à quelque 2000 milliards de dollars pour sauver les banques du Nord de la crise financière.
Ce chiffre astronomique fait rêver. Il équivaut à quelque 400 fois le coût estimé de l’éradication de la faim dans le monde, à raison de 5 milliards de dollars par an, si l’on s’en tient aux estimations de l’Organisation des Nations Unies. En plus, il n’est guère sûr que l’injection de cette immense fortune dans le système va permettre d’éteindre, pour de bon, le feu intérieur qui le brûle et qui est surtout le fait de sa dérégulation à outrance. C’est assurément par cette racine qu’il faut attaquer le mal, par l’imposition au marché financier international de normes prudentielles et de transparence plus rigoureuses, plutôt que de laisser sa bulle gonfler démesurément au seul profit des spéculateurs professionnels qui l’ont transformé en un immense casino. L’on gagnerait également à le reconnecter à l’économie réelle dans laquelle il importe d’investir davantage, en Afrique en particulier, ce continent en friche où presque tout est à construire ou à reconstruire. Là est assurément la vraie solution
PAR AMADOU FALL |