« Conseiller le Prince ce n’est pas lui dire qu’il est un nouveau Dieu - il ne vous croirait pas - mais lui dire ses convictions, ce qui paraît utile pour le pays ; lui dire ce qu’on croit être juste, vrai, même si on se trompe : un Prince éclairé peut être « offusqué » par ce genre de Conseiller, mais l’appréciera en son for intérieur, plus que les flagorneurs, plus que le Conseiller larbin, duplice et dissimulateur ». Conseiller ! Parlons-en ! Vanité des vanités, selon l’ecclésiaste. Sénèque a conseillé Néron ; Aristote a été précepteur d’Alexandre le Grand. Je ne suis ni Sénèque, ni Aristote et le président de la République ni Néron, ni Alexandre de Macédoine ».
Hamidou Dia Le temps de dire...
Mon cher professeur. Car j’ai eu l’honneur, naguère jeune étudiant en philosophie, en ta docte compagnie, de revisiter mes dérisoires croyances et de refonder la totalité de mon univers conceptuel.
L’exercice fut douloureux et pour me convaincre de continuer, je me pinçais jusqu’au sang vif pour sourire. En vérité, je n’étais pas seul. Nous étions une assemblée d’hommes postés à la porte du destin qui attendions un signe du temps. Aujourd’hui comme hier nous sommes frappés de stupeur devant la puissance de ta pensée. L’image que nous aimions convoquer était celle du Palamède d’Elée en extase devant son père adoptif. Zénon et Parménide deux figures séminales de la pensée fondatrice de la modernité. L’Un et le Multiple pour l’un, la Dialectique pour l’autre et une farouche volonté d’extirper la doxa de la vérité immaculée. Les paradoxes, exhumés par un Aristote dans sa « Physique », poursuivent la labeur du temps. Nous vécûmes la fascination et la peur devant un géant comme toi. L’immensité et la diversité de ton savoir poussaient nos esprits sur les voies qui ne mènent nulle part. Je ne suis pas laudateur et tu le sais très bien. J’habite, dans un courage sublime et indestructible, mes convictions religieuses, politiques, éthiques et amicales. Les traces que je laisse indélébiles sur les papiers de l’histoire témoignent de ce courage. Dans ce pays qui s’appelle le Sénégal, un géant de la pensée doit être honoré pour ce qu’il est : un sage homme capable de faciliter l’accouchement des êtres enceints de concepts.
Permets-moi, cher professeur, de reprendre l’allégorie socratique de l’accouchement des idées. L’essence de notre culture, structurée autour de notions claires comme la générosité, la grandeur, le culte de la vérité et l’abnégation ordonne une telle attitude, celle-la justement qui est traversée de fond en comble par la vérité, c’est-à-dire l’adéquation des faits à la pensée, le latin dirait : « adéquatio intellectus y res ». Je taquine le latiniste en toi. Bref je donne mes cartes, je les abats sur la table de l’histoire.
En lisant la lettre, par toi écrite, adressée à Abdou Latif Coulibaly, encore une fois, je sens reverdir en ce pays les forêts touffues de la pensée. Naguère, tu l’as dit, elles étaient décharnées, squelettiques et virevoltant au gré des vents froids de l’intérêt immédiat. L’absence de feuillage accentue le côté pittoresque de ces arbres nus. Mais, pour reprendre le mot du maître de la Forêt bavaroise « quand croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». Les penseurs nous bousculent hors du temps. Ils nous guident vers et nous poussent à emprunter les voies sinueuses des forêts où ne scintille que le courage de penser la pensée. Oui le courage de repenser l’oubli de la pensée, de revoir la guise de la pensée. Là où la déréliction cèle la pensée authentique.
Hamidou, j’emprunte maintenant le péril amical, tu ne seras jamais Lucrèce devant un Epicure, fut-il grand. Me revient en mémoire cette phrase sublime sertie de dignité qui inondait notre univers : « aussi grands qu’ils semblent, ils ne sont que ce que nous sommes : des êtres humains ». Nous nous adressions aux « maîtres de ce monde ». Et « ils ne sont grands que parce que nous sommes à genou ». Je convoque mes poèmes de jeunesse. Lucrèce à son maître : « Quel génie peut chanter dignement un si noble sujet, de si grandes découvertes ? Quelle voix assez éloquente pour célébrer les louanges de ce sage dont l’esprit créateur nous a transmis de si riches présents ? Cette tâche est au-dessus des efforts d’un mortel. Car s’il faut en parler d’une façon qui réponde à la grandeur de ses ouvrages, ce fut sans doute un dieu : oui, un dieu seul a pu trouver le premier cet admirable plan de conduite auquel on donne aujourd’hui le nom de sagesse et par cet art vraiment divin, faire succéder, dans la vie humaine, le calme et la lumière à l’orage et aux ténèbres ».
Conseiller vous l’êtes mais point Lucrèce. Et le président de la République point Dieu. Il est vrai que tu peux partager avec le poète épicurien cet assaut fascinant de l’amitié que Cicéron, bien que stoïcien et adversaire acharné d’Epicure, a loué en ces termes élogieux : « beaucoup d’épicuriens furent et sont encore fidèles en amitié. L’amitié était bien le fondement de la société épicurienne ». Epicure et Métrodore l’illustrent à merveille. Mais cette amitié qui est un lien fondamental, me semble-t-il, n’offusque en rien cette exigence de vérité qui fonde votre commune volonté de cheminer ensemble à travers les allées lumineuses et périlleuses du temps et du pouvoir.
Le président de la République et toi partagez cette impérative éthique qui place la vérité au-dessus des jeux puérils de la politique politicienne. Le lieu de votre rencontre et les axes de vos échanges excluent la vaine vantardise. Vous le conseillez sur ce qui vous semble être le bon chemin, sur les chantiers idoines et sur les priorités axiales.
Conseiller, vous n’êtes d’aucun parti politique. Votre passé de co-fondateur d’un mouvement d’espoir, qui a pris depuis des lustres les voies de la caricature, vous sert de bréviaire et de stimulant. Exilé involontaire pour faits d’opposition politique, banni des rangs de la nation, vous rentrez au pays avec dans vos baluchons le cercueil de votre adversaire d’hier.
Grandeur des grandeurs. Témoignage de l’histoire. Vous êtes du côté de la République : le bien commun.
La République, ce principe fédérateur, l’Etat, en sa sacralité, la nation, la patrie accueillante, constituent les socles sur lesquels s’appuient tes actions.
La vérité comme chemin
Nous partageons, toi et moi, et ce depuis longtemps, ce principe Parménidien qui commande la distinction entre la vérité et l’opinion que l’on peut avoir sur un fait. Parménide, cet inventeur de l’ontologie, distingue l’Être de la Doxa qui signifie opinion. Vingt-trois siècles plus tard, Souleymane Bachir Diagne, l’épistémologue, le maître de la logique, un géant fascinant, s’écria, face à la mer « l’opinion ne pense pas ». Et cela est vrai. Hamidou, je me permets une petite digression. Face à l’insulte, à l’anathème et aux injures de ceux qui n’ont rien à dire, sinon que de se cacher derrière des cases des sites Internet, abusivement dénommées « opinions », où l’inintelligence et l’insolence s’accommodent du goudron de l’incurie, l’intellectuel, au sens latin du terme « intelligo » qui signifie celui qui pense, poursuit toujours sa quête. Il est comme ce fou du Théétète, qui, en plein jour cherchait la lumière. Il n’était point fou, mais montrait celle des hommes et des femmes de son époque.
Je n’ai, Professeur, pour ces gens-là que mépris, car ce sont là gens indignes de considération et de respect. Insultez, insultez petites gens simples d’esprit, le marbre de la vérité est là comme consolation devant le pitoyable de votre action. Les railleries de « quelques servantes Thraces » ont plus de dignité que les écrits de ces gens-là.
Je reviens à toi, cher professeur. Le débat intellectuel est diurne. Le penseur s’avance à découvert sans masque et sans fard. Le penseur porte en lui les germes courageux de sa posture méritée. Permets moi de te paraphraser : la parole du penseur n’est pas d’évangile ni d’essence coranique. Elle n’est pas dogme ou logos incontournable. C’est la parole courageuse d’un homme qui constitue ainsi son appréciation objective d’une situation donnée. Que sa parole soit insurrectionnelle, apaisante ou alarmiste, elle pointe vers l’horizon un monde de possibles, un monde possible. La vérité exige « le mépris de la mort » pour reprendre les propos de Zénon devant le tyran. Tertullien, l’historien, en donne une illustration éternelle. C’est aussi Socrate face à la condamnation à boire la ciguë. Les larmes de Phénaréte ne purent étancher la soif de vérité de cet homme fondateur de la philosophie. Les Grecs, nos aïeux spirituels, ont pu réaliser de grandes choses du fait de l’harmonie de leur monde. Le Bien, le Bon et le Beau étaient les mamelles de leur vie. Ces notions fondaient chez eux un cosmos, ce qui nous est refusé par la complexification croissante de notre monde et l’inauthenticité qui y règne en maître. De l’avis de Pythagore, le cosmos est « la beauté et l’ordre qui enveloppent l’univers » en raison de l’organisation qui y règne. Notre univers n’est plus régi par la beauté et par l’ordre. Il est attaqué, souillé et soumis à la loi de l’homme. De par sa posture dans le Da, le là de l’être, le Sein, l’homme devient un prédateur vorace face à un monde fini. Mais revenons au Sénégal dont le champ politique est devenu le lieu de toutes les dérives.
Le temps des dérives
Notre univers politique est tout simplement chaotique, les signes deviennent inintelligibles et les sens s’enfuient et se dérobent aux citoyens. Le débat politique n’est plus fait d’échanges de sens et de programmes mais est une guerre de tranchées au cours de laquelle des armées se livrent une bataille sans merci. La cacophonie entretenue par la classe politique en dit long sur son incapacité à proposer un logos politique. Les réalités nous échappent et nous sommes à la quête de sens.
Ton texte plein d’humilité retrace et replace le débat politique sénégalais cannibalisé par des acteurs peu soucieux de la parole de l’autre. L’alter est un ennemi point un adversaire. L’alter, autrui, devient le prolongement de la haine viscérale que se vouent sans s’en soucier les membres d’une classe politique qui auront en cinq décades tout partagé. Le noyau dur de la classe politique aura partagé au cours de l’histoire les pourtours du Conseil de ministres. La raison est simple, nous sommes dans le cas du serpent hégélien qui se mord la queue. Depuis que le Sénégal est entré par effraction dans le « continent » politique en 1910 avec la victoire de Carpot, nous vivons le traumatisme du clientélisme politique, des manœuvres de bas étage et des coalitions circonstancielles. L’époque actuelle vit la caricature de ce schéma. De 1980 à nos jours, les mêmes acteurs se relaient aux postes de commande, tantôt au sein de l’opposition tantôt dans les cabinets aux lambris dorés. La raison du combat politique n’est plus la recherche du bonheur pour le peuple, mais elle est topologique, selon que l’on se trouve présentement dans les allées dorées du pouvoir ou dans les sentiers fielleux de l’opposition. Regardez autour de vous pour vous en convaincre. Convoquez un à un les noms des actuels leaders et la vérité de leur combat vous sautera au visage, chers citoyens.
Abdou Diouf aura réussi à dénaturer et dépouiller toutes les idéologies de leur quintessence. Nous sommes en janvier 1981, la passation de service est-elle effective entre les deux présidents que Diouf, conscient que la force d’une revendication réside dans sa clandestinité, déclare le multipartisme intégral. Alors sortent de terre toutes les formations qui auront vécu sous Senghor la sanglante répression. Les enjeux sont déplacés et le combat devient uniforme. La taxinomie des partis politiques suit une ligne droite. Nivellement étrange de toutes les aspirations. Maoïstes, staliniens, libéraux, néolibéraux, socialistes, marxistes, royalistes peuvent cohabiter sans anicroche dans un cabinet présidentiel. S’ouvre alors le temps des gouvernements d’Union, de Majorité Elargie ou de Large ouverture, c’est selon, Diouf suit son bonhomme de chemin en écrasant les aspérités. Sa chute viendra de son parti et non de l’opposition. Elle a pour parrains des hommes politiques portant les noms de Moustapha Niass et de Djibo L. Ka, les deux enfants de Senghor, les « héritiers légitimes ».
Dans un mouvement de scission spectaculaire, ces deux hommes, des socialistes de lait pourtant, chantent la mort du régime. Raison d’un tel fait : Ousmane Tanor Dieng, un énarque ayant suivi une formation de diplomate et ayant vécu sous l’ombre de Jean Colin, leur est préféré par le président Diouf qui se trouve aussi être le parton de la formation socialiste. Ousmane Tanor Dieng devient de facto le patron du Ps et, dans un mépris légendaire, pousse ses deux rivaux vers la sortie. Nous sommes au temps de la glorieuse de Tan’s team. L’Urd et l’Afp sont nées pour combattre le Ps opérant ainsi le premier parricide de l’histoire politique du Sénégal.
Ce qui est arrivé au Ps est survenu dans beaucoup d’autres formations politiques. L’idéologie n’étant plus le ciment, les aspirations subjectives transforment l’espace politique en une arène où tous les coups sont permis. Le Pds voit naître le Pds/R, le Bloc des centristes Gaïndé, le Pls, etc.
La longue querelle de sigle entre le Pai et le Pai/ Sénégal est réglée. Le Pit est né pour laisser au Pai son sigle. La Ld s’extirpe aussi des flancs du Pai. And-Jef résiste depuis 1972, date de sa fondation, aux sirènes de la division. De mouvement de rassemblement de la Gauche maoïste, trotskystes, etc. dans un premier temps, il finit, sous les assauts répétés des ambitions incontrôlables, par éclater en trois formations majeures : And-Jef « Decroix », And-Jef « Landing » et Yonu Askan Wi de la bande à Madieye Mbodj. Au Sénégal, le parti politique devient l’hydre à plusieurs têtes. Ce même mouvement de scission se poursuit au Pds depuis la prise de pouvoir. Les ex-Premiers ministres créent leur parti politique. Idrissa Seck fonde Rewmi pour le dissoudre quatre ans plus tard dans le Pds. Macky Sall met en place l’Apr Yakaar depuis sa démission et entre en adversité farouche contre le Pds. Les appels à la recomposition de la famille libérale sont restés lettres mortes. Auréolé de son score lors des élections locales du 22 mars 2009, Macky Sall se voit déjà un destin présidentiel. Mais a-t-il pris en compte la donne Bennoo ?
Une brève incursion dans le champ touffu de la politique sénégalaise pour montrer que les alliances se jouent en fonction des intérêts immédiats. La preuve caricaturale est livrée par Landing Savané, Idrissa Seck et Macky Sall. Hier, ils adulaient le président Wade, aujourd’hui, à l’exception notoire d’un Idrissa Seck qui a rejoint les rangs fraternels, mais qui a connu un jeu subtile de Yoyo politique avec des déclarations péremptoires, les deux autres tirent à boulets rouges sur le régime libéral. Loin de moi l’idée de juger de la valeur des conduites des uns et des autres, mais seulement sortir à titre d’exemple ces faits qui illustrent à merveille le traumatisme de la vie politique sénégalaise. Où est la vérité de ce qu’ils avancent à la face du monde ? La vérité peut elle être tributaire des circonstances ? De 2000 à 2009, Macky Sall et Landing ont été au cœur du système libéral. Idrissa Seck de 2000 à 2004. Subitement, du fait de leur sortie programmée ou non, ils vouent aux gémonies ce qu’ils adulaient hier. Ils ont oublié le fait d’hier. La mémoire devient amnésique et sélective. Landing pousse le bouchon jusqu’à vouloir se faire le Zorro de l’opposition avec des sorties qui provoquent l’hilarité chez ces nouveaux amis.
Déclarations incendiaires, positions antagoniques, tout y passe pourvu que Bennoo l’accepte. L’amour de Bennoo vaut bien des reniements.
A suivre
Abdoulaye SEYE, Journaliste
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