Première Fondation européenne internationale dont l’objectif principal est de promouvoir le travail de mémoire sur la traite des Noirs et la colonisation, DIVERSCITES a tenu un point de presse, hier, à Dakar, pour saluer le projet de loi du président Abdoulaye Wade visant à criminaliser la traite négrière. Dans cet entretien, Karfa Diallo, son président, dit en quoi cette décision du président sénégalais a une portée historique. Et revient, entre autres, sur les intérêts que le monde, mais surtout les pays africains peuvent avoir en déclarant l’esclavage et la traite négrière crime contre l’humanité.
En quoi le projet de loi du président Wade visant à criminaliser la traite négrière a une portée historique ?
C’est une décision historique extrêmement importante pour l’Afrique, pour la diaspora et pour l’humanité. C’est la première fois qu’une République noire s’incline devant la mémoire des victimes de ce crime contre l’humanité. La traite des Noirs est une saignée humaine que le continent africain a subie pendant plus de quatre siècles. Elle explique en partie les difficultés de développement économique et social de l’Afrique. Il nous a semblé important de lancer cette campagne en Afrique qui est absente de ce travail de mémoire. Je dois aussi dire que c’est un sentiment de fierté, en tant que Sénégalais, que mon pays soit le premier pays d’Afrique à s’incliner devant la mémoire des victimes de l’esclavage. Lors de l’audience qu’il m’a accordée, le président Abdoulaye Wade a témoigné de son intérêt renouvelé sur les questions de mémoire, de citoyenneté et de renaissance africaine. Il avait rappelé toutes les initiatives et les actions qu’il a initiées ces dernières années autour de ces questions. Et son projet de loi est d’autant plus important qu’il devrait ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Afrique, de la diaspora et de l’humanité toute entière. C’est une ouverture mémorielle extrêmement importante avec des répercussions concrètes en termes de développement et d’intégration de l’Afrique.
Que compte faire votre Fondation pour que l’exemple du Sénégal fasse tâche d’huile ?
L’exemple de notre pays commence déjà à faire tâche d’huile. Depuis que le président nous a reçus, il y a eu des réactions un peu partout en Afrique notamment au Bénin et au Mali. Les chefs d’Etat de ces pays semblent vouloir aussi ouvrir ce pan de l’histoire de leur pays et du continent. Nous allons continuer à travailler avec les Etats pour que l’exemple du Sénégal fasse tâche d’huile partout en Afrique. N’oublions pas que l’esclavage a également frappé les pays de l’Afrique blanche avec ce qu’on a appelé la traite arabo-musulmane. Et il me semble également qu’une action est menée dans ces pays. Donc, c’est un travail de mémoire, une lutte contre l’oubli. Ce n’est pas un travail de diabolisation encore moins de victimisation, c’est un épisode de notre histoire qui explique notre monde actuelle. C’est la première forme de mondialisation qu’on a connue. Cela permettra sûrement à l’Afrique d’être plus fière de son passé, de sa contribution à un monde de paix et de liberté parce que ces Noirs victimes de l’esclave ne se sont pas courbés. Ils ont résisté et inventé des cultures, des civilisations qui ont changé le monde dans lequel nous vivons.
Concrètement, quels intérêts pour le monde mais surtout pour l’Afrique de déclarer la traite négrière crime contre l’humanité ?
Plusieurs intérêts. D’abord, une réparation de l’oubli. Nous pensons qu’il est fondamental que l’Afrique demande une réparation de ce crime contre l’humanité. Une réparation qui n’est pas forcément monétaire. Elle peut prendre la forme d’aides au développement dont la destination est contrôlée et surveillée. Il y a aussi un intérêt en termes de formation civique. Aujourd’hui, les jeunes ont besoin de savoir comment le monde s’est construit. Quelle a été la contribution de leurs ancêtres à l’édification d’un monde de paix, de liberté et de justice. Autrement, en déclarant la traite des Noirs et de l’esclavage crime contre l’humanité, on permet une véritable action de formation, un humanisme mondial. A cela, il faut ajouter des intérêts en termes de valorisation du patrimoine, d’arguments stratégiques et de dissuasion sur les formes d’esclaves contemporains. Aujourd’hui, il y a un certain nombre de sites de mémoires de la traite des Noirs dans les pays africains. Mais ce sont des sites qui sont laissés en rade. Or, on sait toute l’importance que cela peut avoir de valoriser ces sites pour favoriser l’émergence économique. Gorée est un cas illustratif. L’île attire chaque année des centaines de milliers de touristes qui participent au développement économique de la ville mais aussi du Sénégal. L’argument stratégique va beaucoup aider l’Afrique notamment dans ses discussions au niveau international. Et enfin, criminaliser l’esclavage peut avoir un effet dissuasif dans les pays où on continue aujourd’hui encore à asservir des êtres humains.
Y a-t-il des pays ou institutions qui soutiennent DIVERSCITES dans son action ?
Je dois rappeler que DIVERSCITES est la première Fondation européenne, internationale, qui s’occupe de la question de la mémoire de la traite des Noirs. Il n’y a pas d’autres dans le monde. Parce que justement, cette question a été oubliée. Nous sommes soutenus dans notre action, par l’Unesco dans le cadre du projet « la route de l’esclave » et par des pays comme la France, le Luxembourg et la Suisse.
Propos recueillis par Abdoulaye Diallo |