Sortie des pays africains de la zone Franc : Entre le mythe et la réalité (suite et fin)

19 Avr 2017
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Les acteurs ne présentant aucun risque particulier ont moins de restrictions pour disposer de prêts bancaires. Ces acteurs sont, en général, les cadres des secteurs public et privé, les grandes entreprises, les entreprises exportatrices et, de façon générale, celles sur lesquelles repose un niveau raisonnable de confiance quant à leur solvabilité.

La part des Pme (entreprises ayant un nombre d’employés variant entre 5 et 19) qui ont eu accès soit à un prêt bancaire, soit à une ligne de crédit, ne représentaient que 15,6 % du total en 2015, contre 59,5 % pour les grandes entreprises (plus de 100 employés) au Bénin. Les mêmes proportions sont respectivement de 14,2 % et 70,6 %, au Sénégal, de 17,6 et 56,9 % au Niger. La même chose reste vraie lorsqu’on considère la part des entreprises dont on a exigé une garantie bancaire comme condition d’octroi de prêt. La garantie bancaire est exigée de 95,6 % des petites entreprises contre seulement 58,8 % pour les grandes au Bénin. Les mêmes proportions sont respectivement de 100 % et 72,4 % pour le Niger.  Les tendances sont identiques quand on considère la valeur de la garantie demandée, rapportée au montant du prêt. Elle s’élève à 209,6 % pour les petites entreprises du Bénin, contre seulement 127,4 % pour les grandes. Au Burkina, nous avons respectivement 127,4 % et 88,4 %. Au vu de ces tendances, il n’est pas exagéré de dire que les grandes entreprises, réputées être plus solvables que les petites, ont un accès plus élevé au crédit bancaire que les petites, confirmant la défiance des banques par rapport à ces dernières.

A ce niveau, la zone Franc est d’autant moins en cause que les mêmes tendances, sinon des tendances plus défavorables, sont observées dans les pays non membres. Au Nigeria, la part des petites comme celle des grandes entreprises qui ont bénéficié soit d’un prêt ou d’une ligne de crédit est beaucoup plus faible que ce qui est observé dans les pays de l’Uemoa : 12 % pour des petites, et 13,9 % pour les grandes. Dans ce même pays, la part des entreprises dont les banques ont exigé une garantie pour l’octroi de prêts est de 89 % pour les petites et 93,6 % pour les grandes. Et le montant de cette garantie rapportée au montant du prêt y est de 220,6 pour les petites et 295 % pour les grandes. Au Ghana, au Cap-Vert et en Guinée, des tendances similaires sont observées. Lorsqu’on considère maintenant les entreprises exportatrices et non exportatrices, les mêmes tendances dichotomiques restent observées. Les premières ont, en effet, un accès plus élevé au crédit bancaire et disposent de conditions de prêts plus favorables que les dernières, du fait de la perception du risque plus élevé d’insolvabilité que les banques peuvent avoir sur elles.

De façon générale, plus la perception du risque de défaillance est élevée, plus l’accès et les conditions de prêts sont restrictifs. Et l’appartenance ou non à la zone Franc semble très peu corrélée avec ce facteur. C’est dire qu’il y a très peu d’évidences factuelles permettant d’affirmer que le cadre institutionnel propre à la zone Franc explique, à lui seul, les réticences des banques à financer les économies nationales. Le cadre réglementaire régissant les affaires dans nos pays, favorisant le non-respect des engagements pris, nous semble également à blâmer, au moins autant que la seule zone Franc.

L’arrimage du Cfa à l’euro est-elle la cause de la surévaluation de notre monnaie ?
Un autre argument sur lequel les partisans de la sortie de la zone Franc s’appuient est la surévaluation de la monnaie découlant de l’arrimage du Franc Cfa à des monnaies fortes (Franc français, euro). A la veille de la dévaluation du Franc Cfa, en 1994, le niveau de surévaluation du Cfa avait atteint des limites inquiétantes, selon plusieurs estimations. Alors que la dévaluation l’a partiellement corrigée, on a noté une forte appréciation du Cfa qui est largement synonyme de perte de compétitivité dans les années 2000. Le taux de change réel, l’instrument le plus usuel qui est utilisé pour mesurer le niveau de surévaluation d’une monnaie, est la résultante de deux éléments : le taux de change nominal et les prix. Puisque le niveau de l’inflation est contenu dans des limites ne dépassant pas 3 % (soit dit en passant, grâce à la discipline monétaire propre à l’organisation de la zone Franc), l’appréciation du taux de change réel est souvent perçue comme résultant de l’arrimage du Cfa à des monnaies fortes (Franc français et euro).

Si la sortie de la zone Franc nous déconnecterait automatiquement de l’euro, elle pourrait en même temps nous exposer à des niveaux d’inflation plus élevés si la discipline monétaire, qui est consubstantielle à la zone Franc et qui est justement dénoncée par les partisans de la sortie, était relâchée. Il est, à cet égard, illustratif de noter que les autres pays africains non membres de la zone Franc ont des niveaux d’appréciation de leur monnaie parfois plus sévères que ceux de la zone Cfa, justement du fait de la difficulté qu’ils ont à maîtriser leurs prix.

Deuxièmement, le taux de change réel n’est pas qu’une variable nominale. Il est sous-tendu  par des variables réelles qu’il serait dangereux de négliger. Beaucoup d’auteurs, incluant nous-mêmes, ont montré que l’évolution de certaines variables réelles comme la productivité ont une incidence non négligeable sur le taux de change réel, surtout lorsque celui-ci est mesuré à l’échelle sectorielle et non macroéconomique. L’approche sectorielle du taux de change réel comporte l’avantage de permettre d’isoler ses différentes composantes. Si nous prenons l’exemple du Sénégal, nous avons montré que la productivité du travail dans le secteur manufacturier, rapportée à celle de la Corée, est passée de 36 % à moins de 10 % dans  un intervalle de moins de 12 ans. Ce qui a beaucoup plus contribué à l’appréciation de notre indicateur de taux de change sectoriel réel que le simple taux de change nominal.

Dans des économies où la part du secteur manufacturier peine à dépasser 10 % du Pib, l’impact d’une dévaluation serait forcément limité par la faible capacité de réponse des services faiblement productifs et autres activités non échangeables qui dominent l’économie. Nul doute que les pays africains non membres de la zone Franc se rendent bien compte qu’ils auraient eu beaucoup de mal à booster leurs exportations et stimuler leur croissance en comptant seulement sur de simples manipulations du taux de change.

Enfin, l’amalgame entretenu consistant à confondre dévaluation et sortie de la zone Franc nous semble également à relever. Rien dans le système actuel n’interdit aux États membres des deux zones de se mettre d’accord et de dévaluer leur monnaie. De plus, des discussions peuvent s’engager sur les réformes qui doivent être apportées au sein de cette zone monétaire. On pourrait, par exemple, envisager de laisser flotter le Franc Cfa par rapport à l’euro, ou à un panier de monnaies internationales, ou même à long terme prendre notre indépendance sur le plan monétaire, tout en préservant l’outil d’intégration que constitue la zone Franc. Cette dernière option pourrait être un objectif à long terme ; mais elle impliquerait forcément la mise en place de conditions préalables comme l’harmonisation de certaines politiques qui n’est pas encore tout à fait une réalité dans aucune des deux zones monétaires.

En conclusion, loin de nous l’idée de défendre la zone Franc dans sa configuration actuelle ; nous sommes plutôt persuadés qu’il y a énormément de réformes à entreprendre dans la gestion monétaire et financière de nos pays et dans nos stratégies de développement, en général. De la même manière, afficher notre ambition d’exercer notre souveraineté, sur tous les plans, y compris sur le plan monétaire, sans avoir besoin de se réfugier derrière un prétendu argumentaire technique, relèverait, à notre avis, d’un courage politique à saluer. Nous n’en pensons pas moins que faire croire aux populations africaines que tous leurs problèmes sont expliqués par leur appartenance à la zone Franc, ne nous semble pas tout à fait approprié. Nous sommes d’avis que beaucoup d’éléments du legs colonial sont à démanteler pour amorcer un processus réussi de transformation structurelle. Ainsi en est-il de la Françafrique qui est le vaste réseau de corruption et de pillage du continent organisé par des élites politico-affairistes en France et en Afrique. Il en est de même du jacobinisme français qui a inspiré nos modèles de gouvernance qui laissent très peu de place aux initiatives locales, en centralisant tous les processus de prise de décision. Sans oublier les logiques de rente et de clientélisme gouvernant tout le processus de production et de répartition dans nos pays. Et la liste est longue ! Si l’héritage colonial devait se faire sous bénéfice d’inventaire, sans doute ne sacrifierions-nous pas le Cfa au profit de ces autres éléments constitutifs.

Nb : Une version plus détaillée de ce papier, avec les références bibliographiques et données statistiques utilisées qui y sont présentées, est disponible sur la page web suivante : https://interventionseconomiques.revues.org/3156?file=1

Par Ahmadou Aly Mbaye,
Professeur titulaire
Ibrahima Thione Diop,
Professeur associé

et

Fatou Guèye,
Maître de conférence
titulaire Faculté des Sciences
Économiques et de Gestion
Université Cheikh
Anta Diop de Dakar

Last modified on mercredi, 19 avril 2017 13:34
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