Massamba Mbaye : journaliste, critique d’art… : « La transmission est presque un sacerdoce »

Un petit moment de relâche, comme il en a rarement, pour répondre à quelques questions. Massamba Mbaye, directeur général du groupe D-média, homme rempli d’humilité, se meut, en silence, dans plusieurs univers. Et quand ce journaliste, ce critique d’art, cet enseignant…décrit celui de la culture, sa justesse d’esprit est fascinante. Tout comme ses rapports avec les choses, ses rencontres…

Pouvez-vous nous toucher un mot de votre trajectoire avant d’embrasser le métier de journaliste ?
Tout porte à croire que j’étais régulièrement bon premier de ma classe car, à la fin de l’année, j’avais beaucoup de prix. De nature curieuse, il m’arrivait de jouer avec les seringues de ma mère à l’époque sage-femme et de répéter ses gestes sur des animaux… Cursus relativement normal avec une spécialisation en histoire des théories de la communication. J’avais orienté mes recherches sur Norbert Weiner, le père de la cybernétique qui avait une trajectoire intrigante. Car ses travaux sur la communication étaient fondateurs et j’avais trouvé qu’il n’y avait pas beaucoup d’études, surtout en français, sur lui. J’ai eu le temps de faire aussi un mémoire sur l’esthétique subjective car j’étais fasciné par la fascination que pouvait susciter une œuvre d’art. Et mon inquiétude voire mon « inquiétance » (pour évoquer Heiddeger) portait sur les modalités de transformer en lectures possibles l’indicible. Car le propre de la création artistique, quelle qu’elle puisse être, est de dépasser ce qui est perçu. Par la suite, je me suis intéressé au monde beaucoup plus prosaïque en faisant une autre spécialisation en management du marketing et de la communication.

Journaliste, curateur, critique d’art, enseignant. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ces différents univers ?
Journaliste ? Parce que la transmission est presque un sacerdoce. Car je suis né de la transmission. Enfant, j’étais entouré de livres. La bibliothèque de mon père était comparée à celle du Kremlin. Critique d’art ? La passion du code. C’est pourquoi j’aime aussi les mathématiques. Weiner était aussi un parfait mathématicien tout comme Vinci et les autres. Curateur ? C’est une passerelle pour le critique. Enseignant en management du marketing et de la communication ? Nous sommes toujours dans le boucle de la transmission.

Vous faites partie de la poignée de critiques d’art que compte le Sénégal ? Une reconnaissance sans doute de votre expertise dans un pays où le traitement de l’actualité culturelle laisse à désirer…
Relativisons. Il y a des journalistes culturels qui essayent de s’organiser et qui sont assez convaincus de l’importance de leur pratique dans la médiasphère sénégalaise. C’est à saluer. Ce n’est pas très simple d’être un journaliste culturel. Car il faut être un journaliste et avoir une culture rigoureusement entretenue. Cet entretien est factuel. Mais, il ne faut pas oublier les fondamentaux comme les différences entre les arts, l’évolution des pratiques artistiques… si l’on veut se limiter aux arts. Le champ est plus vaste encore. La culture structure fondamentalement un peuple. Le capitalisme a une base culturelle. Son esprit trouve ses fondements dans l’éthique protestante comme l’indique bien Weber. Le sociologue Malick Ndiaye est plus connu comme un agitateur politique mais il me semble que son analyse sur la société d’accaparement est fondatrice d’une étude structurante pour le Sénégal. Le système de datation au carbone 14 renvoie à la physique mais la science vient étayer les positions culturelles de Cheikh Anta Diop.

Un bon étudiant en mathématiques pourrait être un jour un bon journaliste culturel. La culture traverse toutes nos pratiques ! Donc travailler sur la culture est très exigeant ; une exigence qui est un peu distraite par le jeu d’ombres des politiques, des peoples en tout genre et des trains qui déraillent. C’est ce qu’offre à voir presque toutes les presses du monde. Le Sénégal ne fait pas défaut. Maintenant, on ne peut pas reprocher à un support d’essayer de rentabiliser son investissement en étant un peu racoleur. On ne peut pas convaincre tout le monde de s’intéresser à la culture si le business modèle proposé par un support de presse n’intègre pas nécessairement la culture. Cependant, à un bon stade de développement de ces supports, il s’imposera une lucarne grise pour la culture au sens où je l’entends et qui ne se limitera pas aux arts et spectacles…

Vous êtes également curateur. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Le curateur est le manager d’une exposition. Il doit en définir le concept, faire son choix d’artiste(s), choisir le lieu, caler la scénographie, valider l’approche communicationnelle, etc. En fait, c’est un véritable manager de projet plastique et il doit aussi savoir travailler parfois dans des délais très courts. C’est un travail passionnant car tout dans une exposition doit concourir à créditer le concept proposé. Ce n’est pas toujours évident dans un contexte d’art moderne qualifié par une certaine vacuité. Une exposition doit fondamentalement interroger l’Homme. C’est pourquoi je suis parfois irrité par les concepts tapageurs et « vides de sens » au sens de Wittgenstein !

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans vos « explorations » d’œuvres d’art, vos rencontres ?
Ecouter en silence du Lalo Kéba Dramé, du Beethoven ou du Miles Davis et voir des choses (sourire). Oui, au sujet de Lalo Kéba Dramé : il y a une musique classique africaine portée par la kora. Voir des choses d’une rare fascination plastique… J’évoque la musique car une œuvre d’art est une partition musicale savamment arrangée ou … négligée. L’art touche les sommets. Et sur les sommets, il n’y a qu’un seul Art. L’art devient cette Lumière émanatrice si bien évoquée dans la « falsafa » (la philosophie islamique).

J’ai été marqué aussi par un livre que j’ai finalement refusé de lire. Salvador Dali y parle de lui et compare ses déjections à des œuvres d’art. J’estime que la culture est plus sérieuse que cette folie feinte qui ne respecte rien !

J’ai toujours en mémoire l’une des premières œuvres que j’ai essayées de lire. Il s’agit du « Point d’interrogation » de Guibril André Diop. Une sculpture en fer que j’ai essayée de comprendre par la porte d’entrée du jeu de son ombre. Ce texte est paru il y a quelques années maintenant ici au journal « Le Soleil ».

Des voyages, des rencontres…
J’ai rencontré beaucoup de musiciens. J’ai voyagé avec la bande à Joe Zawinul. Je l’ai revu une année après. Il faisait le tour du monde, m’a reconnu, m’a sorti son dernier album tour et m’a demandé de l’écouter. Sur scène, cette force vibratoire incarnée avait la capacité de se mettre en lien avec les forces telluriques.

J’ai été, il y a dix-sept ans maintenant, à un rendez-vous sous les étoiles au Tchad après une avant-première à Lille en France. Y était présente toute la littérature africaine vivante !

J’ai été sur le plateau de Cheikh Oumar Sissokho : il travaillait plus de 24h par jour. J’ai été sur le plateau de Sembene. On s’est croisé à plusieurs reprises. Je le savais d’un tempérament singulier. Je ne lui ai pas tendu le micro. Mais, il nous a remerciés après avoir lu mes papiers.

J’ai vraiment connu Djibril Diop Mambéty malade. Avant, il répondait à mes questions avec une année de décalage. Sur ses derniers moments, il m’appelait souvent pour partager un livre, toujours étonnant et de la bouillie de mil posée sur le lait caillé…

Il y a également cette patte mystérieuse d’Awa Seyni Camara, les moustiques domestiqués de chez Ousmane Sow, les pas de Joe Ouakam qui me recevait avec déférence à chaque exposition où on se rencontrait et suivait mon regard en le ponctuant de la voix de Ndary Lô qui a réalisé une œuvre sur la base d’une nouvelle que j’avais écrite : « Amika ». Et quand il a lu mon texte, il a vu tout de suite la sculpture. Il a travaillé toute la nuit avec une certaine frustration car il y avait un détail qui manquait à « Amika ». Il finira par trouver le sourire figé du personnage et a commencé à rire avec son œuvre. Ce qui avait très inquiété sa voisine à Mbao. Sacré Ndary ! Je continue ? Non : sinon toute l’interview ne serait que rencontres !

Comment conciliez-vous ces nombreuses « vies » ? Que faites-vous de votre temps libre ?
Ce n’est pas toujours évident. Il n’y a pas d’organisation parfaite en la matière mais je m’y essaye. Rires. Je lis, je médite, je fais du sport. J’adore le sport. Malheureusement je n’ai plus beaucoup de temps pour faire autre chose que quelques séances de tennis.

On dit de vous que vous êtes un homme discret, effacé. L’art, ce refuge boîte de dialogue, y serait-il pour quelque chose ?
Sourire ! Je ne sais pas si je suis discret mais je n’ai pas trop de fausses prétentions. Il y a aussi une part d’éducation car je suis né dans une famille où l’on ne parle pas beaucoup. J’ai réappris à parler en public. Je trouve qu’il faut se montrer que quand c’est nécessaire.

Quel regard portez-vous sur le paysage culturel sénégalais en termes de créativité et de prise en charge dans les politiques étatiques ?
Vous savez Senghor, qui avait une vision très juste, avait soutenu les artistes. Car il était conscient qu’ils pouvaient valoriser notre substrat culturel pour étayer ses vues théoriques et en faire des vecteurs diplomatiques. Diouf est venu dans un contexte très contraignant et a plutôt bien servi les artistes en les laissant littéralement à eux-mêmes. Ils ont appris à se prendre en charge et à se valoriser par eux-mêmes bien qu’il y ait eu une aide constante de l’Etat. Wade est venu avec ses grands projets. Mais, je n’ai pas senti la concordance entre ce qui était dit sur les industries culturelles et ce qui a été réellement fait. C’aurait été intéressant qu’il puisse impulser cette autonomie financière des créateurs seul gage de leur liberté. Sous Macky Sall, la prise en charge systématique de la question culturelle n’était pas de mise dans ses premières déclarations de politique générale. Il met beaucoup de volonté en soutenant davantage la Biennale par exemple. Son ministre actuel de la Culture semble aussi bien volontariste mais je n’ai pas encore perçu les grandes articulations de sa politique culturelle. Et il n’y a pas de Plan Sénégal Emergent sans culture économique, politique, sociale : sans Culture ! Tout semble montrer qu’il n’y a pas encore de discours fort et structuré des acteurs culturels sur leur participation responsable dans la conduite du pays. Je parle des vrais acteurs culturels, pas des saltimbanques de circonstance. Toutefois, il y a quelques artistes qui s’ajustent avec plus ou moins de bonheur à l’économie de marché comme Soly Cissé, Youssou Ndour. D’autres, comme le collectif de Viyé Diba, refusent la passivité et la médiocrité ambiantes mais n’arrivent pas encore à trouver la bonne formule. Des écrivains de divers genre posent, s’opposent, proposent même s’ils n’optimisent pas vraiment avec les bons relais médiatiques.

Pourtant, le combat culturel est majeur dans une société. Il participe de l’affirmation souveraine d’un pays. C’est pourquoi ceux qui lèvent encore la tête, dans tous les pays du monde, sont remarquables.

Il me semble que l’histoire générale du Sénégal en cours d’écriture sera vraiment le prochain moment culturel à attendre parce qu’elle ne sera pas nécessairement diachronique.

Propos recueillis par Alassane Aliou MBAYE

Last modified on mercredi, 06 septembre 2017 10:31
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