Mbacké : Un carrefour d’âmes en errance

14 Sep 2017
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A Mbacké, difficile de circuler sans rencontrer un déficient mental ou un déviant. La ville pullule de marginaux malgré les nombreuses mesures d’internement prises contre certaines de ces âmes en errance.

Non loin de l’ancienne salle de cinéma de Mbacké, un groupe de badauds goguenards entoure une vieille dame blanche. Ils rient aux éclats face aux insultes qu’elle leur abreuve en wolof comme s’ils y trouvaient du plaisir. Chaque fois qu’on pense qu’elle a fini de sortir des insanités, elle en débite encore de plus crues. Pour Iyam, qui ne jouit pas de toutes ses facultés mentales, c’est sa manière de répondre aux moqueries de ces jeunes gens. Physique pataude, visage ravagé par des comédons malgré un petit trait de maquillage autour du cerne de ses yeux en amande, cette femme d’origine libanaise est bien connue des Mbackois. Déficiente mentale, elle traîne souvent aux alentours de ce quartier grouillant. Durant ses rares moments de lucidité, le dada d’Iyam est de louer une moto « Jakarta » et de faire le tour de la ville juste pour son plaisir. Sa famille s’est établie dans la ville sœur de Touba depuis des décennies. « Mais, depuis le décès de sa maman, elle occupe seule le domicile familial. Les autres membres de la famille sont à Dakar », informe Thiama, célèbre restauratrice et bienfaitrice d’Iyam à qui elle offre à manger de temps à autre.

A l’intersection du célèbre lieu dit « Elton ». La fraîcheur du soir commence à s’installer. Le soleil couchant a emporté, avec lui, ses rayons ardents qui avaient plongé la ville dans une chaleur torride. Des gargotes et des échoppes bordent l’artère principale où s’active un monde empressé et bigarré au milieu des charrettes, des motos Jakarta, des taxis et des véhicules de transport appelés « Mbacké-Touba ».

Au milieu de ce fourmillement, un jeune homme, mal fagoté, cheveux hirsutes et peinant à se tenir sur ses jambes, avance d’un pas lourd sur le trottoir. Et, sans crier gare, il sort sa verge et pisse sur quelques passants. « Encore Bass dans ses œuvres ! », sourit une jeune dame vendeuse de café Touba. Celui que tout le monde ici appelle affectueusement Bass est un usager invétéré de trichloréthylène (substance provoquant un état second par inhalation). Il habite Touba, mais puisque la vente et l’usage de certains produits (cigarette, boisson alcoolisée…) sont interdits dans la cité religieuse, c’est à Mbacké que cet ancien apprenti de bus vient, tous les jours, se saouler avant de rentrer le soir chez lui. Fréquentant le même endroit, Mohamed Seck, lui, est beaucoup moins exubérant que Bass. Barbe grisonnante, l’homme qui semble avoir plus de la cinquantaine est emmitouflé dans une épaisse parka d’un marron douteux. Autour du cou, pendent de lourdes gourmettes alors que ses doigts crasseux disparaissent sous de lourds boulons qui font office de bagues. De son regard appuyé où danse un sentiment ineffable, il aborde les passants pour réclamer de l’argent. A tous, c’est le même montant qui est demandé : 50 Fcfa. Contrairement à Bass, personne ne sait d’où vient Mohamed Seck. Il a élu quartier dans le coin, un beau jour et, depuis, il fait partie du décor de l’intersection « Elton ».

Trois scènes de vie de trois individus qui sont loin d’être des cas isolés à Mbacké. Des déviants, des déficients mentaux, des malades mentaux, bref des marginaux, la ville en pullule. Le long de la principale artère qui mène à Touba, aux alentours de l’ancienne salle de cinéma, aux abords du marché, en bordure des gares routières, ils sont partout. Difficile de ne pas en rencontrer un ou plusieurs bafouillant parfois des propos incompréhensibles. Dans le lot, on trouve des adolescents, des enfants n’ayant même pas atteint l’âge de la puberté.

Internement
Un constat fait par le chef de service départemental de l’Action social de Mbacké, Khadim Ndiaye. Selon lui, il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne traite un dossier d’internement d’un malade mental. « Le département de Mbacké est le plus grand pourvoyeur de malades mentaux à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye. Chaque semaine, on fait interner, au moins, une personne. A l’heure actuelle, il y a des dossiers d’internement en cours de traitement. Depuis le début de l’année, on a fait une cinquantaine d’internement », explique-t-il. Un exemple d’un dossier en instance, cet ancien émigré de 56 ans, marié à une épouse, père de 5 enfants, demeurant au quartier Pallène de Mbacké. Refoulé d’Italie, il en a perdu la raison. Devenu agressif, il a commencé à terroriser et à menacer au couteau toute sa famille.

Une décision d’internement obéit à un processus bien déterminé. Le Préfet est saisi par lettre par un proche de la personne concernée. L’autorité administrative, à son tour, demande au chef du service de l’Action sociale de mener une enquête sociale. C’est à l’issue de celle-ci et après établissement d’un bulletin de référence par le médecin de district que décision est prise de l’internement. Alors, les forces de l’ordre (police, gendarmerie) ou les sapeurs-pompiers sont mis à contribution pour cueillir la personne à interner. « Parfois, on tombe sur un malade violent, agité, dangereux. C’est pourquoi, on est toujours accompagnés par les forces de l’ordre », souligne Khadim Ndiaye. Il arrive aussi qu’un tiers, sans attache familiale, avec le déficient mental ou le marginal saisisse directement le Préfet. « C’est le cas où l’individu est violent et perturbe la quiétude des gens. Là, la police est directement saisie. Elle l’arrête en attendant qu’on établisse le dossier d’internement avant de l’acheminer à l’hôpital psychiatrique », ajoute M. Ndiaye.

Manque de structures
Qu’est-ce qui explique ce phénomène à Mbacké ? Pour Abdoulaye Bane, journaliste à la station Rts de Mbacké et observateur averti de la société mbackoise, c’est parce que cette ville, du fait de la proximité avec Touba, est une zone d’accueil où convergent, à l’occasion du grand Magal et des nombreuses cérémonies religieuses, des milliers de gens venus de partout. En plus des habitants de Touba qui, ne pouvant s’adonner à certaines pratiques dans cette cité religieuse, viennent à Mbacké pour fumer ou se saouler. « Tout ce qui est interdit à Touba étant permis à Mbacké, alors les gens affluent ici », dit-il. Khadim Ndiaye, abonde dans le même sens. « L’usage de la drogue et de la cigarette est interdit à Touba. Tous ceux qui veulent fumer ou se droguer viennent à Mbacké pour le faire avec toutes les conséquences que cela engendre. Mbacké est assailli par des gens de divers horizons et chacun vient avec ses habitudes et son éducation », soutient-il.

Mais pour Abdou Dia, enseignant au lycée de Mbacké et journaliste au site d’informations Xibaaru, ce phénomène s’explique aussi par l’oisiveté dans laquelle baignent de nombreux jeunes à Mbacké, au fort usage de la drogue et de l’alcool. « A Mbacké, les gens ne travaillent pas, en plus, l’usage du chanvre indien est très répandu. Les gens fument dans la rue et personne n’intervient », déplore-t-il.
L’absence de structures d’accueil et de réadaptation sur le territorial départemental de Mbacké a contribué à amplifier le phénomène. En effet, selon Khadim Ndiaye, il n’y a aucune structure dédiée à la prise en charge des déviants et déficients mentaux. « Un département aussi peuplé que Mbacké doit, normalement, avoir un centre d’accueil de réadaptation psychosociale. Par exemple, dans tout le département, il n’y a qu’un orphelinat à Touba et il est privé. Il nous faut un centre et des éducateurs sociaux pour faire face à ce phénomène », dit-il.

Par Elhadji Ibrahima THIAM

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