Polygamie : Quand la rivalité vicie l’atmosphère familiale

19 Sep 2017
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Enfants, ils ont partagé les jeux, les fous rires, les larmes, parfois la même chambre. Adultes, les demi-frères se jalousent, s’ignorent ou se déchirent. Entre amour et haine, la rivalité pollue les liens sociaux.

Dans la Bible, le premier meurtre est un fratricide. Caïn assassine son frère Abel dont il est jaloux. La psychanalyse utilisera son nom, « le complexe de Caïn », pour désigner cette volonté inconsciente de tout aîné de prendre le dessus sur son cadet. Pourquoi les rivalités fraternelles restent elles aussi vivaces, longtemps après l’enfance ? Pourquoi les relations  entre demi-frères et sœurs sont-elles si rarement sereines même devenus adultes? À plus de 60 ans, deux demi-frères, que nous appellerons Amadou et Samba, ont décidé de vendre la maison de famille dont ils ont hérité. Aucun de leurs enfants respectifs ne peut l’entretenir et ils ont trouvé un acheteur prêt à la payer un bon prix. C’était sans compter avec la rivalité qui les ronge encore. Le jour de la signature de la promesse de vente, l’un s’est ravisé sans prévenir l’autre, faisant ainsi capoter l’affaire. Lui n’étant pas dans le besoin, il n’en a cure que la maison soit vendue ou pas. Ce qui n’est pas le cas de l’autre qui voulait, avec cet argent, faire des investissements supplémentaires sur le commerce de ses enfants. Ces derniers traversent en effet une mauvaise passe. L’intérêt de ses propres enfants n’a pas pesé face à l’irrépressible envie de nuire à son frère. Une envie qui lui restera probablement chevillée au corps jusqu’à la tombe. Cette situation est une illustration parfaite des relations parfois cahoteuses qui surviennent au sein des familles polygames. En effet, ceux qu’on appelle communément «Domou Baye» ou demi-frères entretiennent parfois des relations de rivalité souvent héritées de leurs mères coépouses.

« Le processus de fabrication des rivalités fraternelles est bien connu : frères et sœurs se disputent avec acharnement l’attention et l’exclusivité de l’amour des parents, et ils se sentent forcément spoliés ou volés par l’autre », affirme Amadou Guèye, 45 ans, qui a grandi dans une famille polygame. « Une dynamique relationnelle qui se prolonge très souvent à l’âge adulte et qui peut s’exprimer de manière très violente. Tout simplement parce que l’inconscient ne connaît pas le temps », développe Amadou Guèye. Quelque chose en nous reste ce petit enfant qui revendique sa place et sa part de l’amour parental, poursuit-il. Cette reconnaissance que nous avons tant voulu voir dans le regard de notre père ou de notre mère, nous l’espérons de toutes sortes « d’objets de substitution ». Mais ces derniers restent bien faibles face à nos frères et sœurs, ces véritables acteurs de notre enfance, ajoute-t-il. Dame, 35 ans, dit avoir ainsi demandé à sa demi-sœur aînée, « richement mariée », de lui prêter sa voiture pour un week-end. Celle-ci l’a injurié : «Tu es un raté et tu n’as même pas de voiture !» Cette violence l’a laissé stupéfait, puis il s’est interrogé. Qu’est-ce qui se jouait là de leur enfance ? De quelle affection bancale la voiture est-elle la métaphore ? « À ma sœur on a enseigné l’obligation d’avoir ; à moi on a laissé le luxe d’être. Et c’est ce qu’elle m’envie, aujourd’hui encore », évoque-t-il. « Parfois, ce sont les parents qui, inconsciemment, attisent les rivalités entre leurs enfants, et se servent d’eux pour continuer à rejouer celles qu’ils n’ont pas su dépasser avec leur propre fratrie », souligne Dame issu d’une famille polygame.

Certaines familles polygames résistent à la rivalité
Les rivalités entre frères et sœurs qui se partagent l'amour des parents au sein de la famille sont une chose, les rivalités entre frères et sœurs une fois devenus adultes en sont une autre. Une fratrie qui ne connaît pas de querelles n'existe pas. Les disputes ont leur utilité : elles donnent l'occasion à l'enfant de se confronter à ses pairs. Reste que lorsque les conflits entre frères et sœurs s'installent durablement et deviennent un mode relationnel à part entière, il faut chercher à savoir pourquoi, prévient Amadou Guèye qui a grandi dans une famille polygame.

Saidou Diagne, 70 ans, capitalise 42 ans de mariage. L’homme a très tôt fait le choix de la monogamie. Un choix qu’il a du reste pleinement assumé. Ce père de famille qui a plusieurs enfants dit ne guère regretter son orientation. « Je n’affirme pas qu’il n’y a pas de problèmes au sein de ma famille. Bien que mes enfants soient de même père et de même mère, il arrive couramment qu’ils aient des difficultés entre eux. Des rivalités entre frères et sœurs, il n’en manque pas », souligne-t-il. Parmi les motivations de son choix, M. Diagne relève avoir à plusieurs reprises vu des familles s’entredéchirer du fait que leurs mères sont coépouses. D’autre part, relève-t-il, mon père était monogame. Ce qui du reste était très rare à l’époque pour un homme qui avait pourtant tous les moyens d’entretenir jusqu’à quatre femmes. Ce choix avait du positif, pense-t-il savoir. « Quelle que soit la lourdeur du problème, nous parvenions à les surmonter dès que notre mère nous appelait en réunion pour mettre les points sur les i », souligne-t-il.

Pour Samba Guèye, 50 ans, il était inadmissible de demeurer monogame. C’est comme qui dirait il l’a dans les veines. « Dans mes rêves les plus fous, je ne me suis jamais vu monogame », relève-t-il. C’est un choix doublé de motivations familiales, estime-t-il.

Selon lui, ses pères et oncles sont tous polygames, il n’était dès lors pas question pour lui de passer pour « l’exception » de la famille, relève-t-il. Malgré son relatif jeune âge, l’homme a trois épouses. Les deux premières habitent ensemble tandis que la dernière habite dans une autre maison. Quid de ses enfants ? Il promet que c’est la bonne entente qui règne. « Je ne badine pas avec cet aspect. L’entente et la cordialité qui doivent régner dans les rapports qu’entretiennent mes enfants comptent par-dessus tout », assure-t-il. « Mes épouses peuvent d’un moment à l’autre partir, elles sont juste tenues par les liens de mariage. Par contre,  mes enfants partagent le même sang. Ils sont des frères pour la vie », souligne-t-il. Son astuce consiste à réunir le plus possible ses enfants. Durant les fêtes par exemple, toute la famille se retrouve pour passer ces jours ensemble. Le plus âgé de ses enfants a 20 ans et la petite dernière trois ans. Samba soutient toutefois qu’une entente cordiale règne au sein de sa famille.

La rivalité entre demi-frères peut également être le déclencheur d’une ambition saine. Sabeh Sène, devenu ingénieur informatique, raconte son histoire. « Avec mon demi-frère de même père, nous étions dans la même école. Nous avons le même âge, donc étions inscrits au même niveau. Il n’était pas question que l’un dame le pion à l’autre dans les résultats scolaires.

C’est dans cette ambiance nous avions des années durant évolué. J’étais toujours le premier de ma classe, lui aussi pareil », se rappelle-t-il. Le point positif dans tout cela est qu’il est devenu aujourd’hui un grand médecin et moi un informaticien. « Le petit veinard s’en est bien sorti au bout du compte », lance-t-il, le sourire au coin des lèvres.

Oumar BA

Last modified on mardi, 19 septembre 2017 14:47
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