Matam : Houdallaye, un Islam rigoriste à toute épreuve

22 Sep 2017
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Méconnu de nombre de Sénégalais, Houdallaye est sorti de l’anonymat à la suite des fortes pluies enregistrées au début de l’hivernage qui ont causé la mort de cinq personnes. Fondée par le défunt guide religieux, Thierno Alassane Diallo, disciple de Thierno Aladji Mamadou Seydou Bâ, cette cité imprégnée d’une empreinte religieuse inaltérable se remet petit à petit de ce drame, mais continue de souffrir de son enclavement persistant. Les quatre voies d’accès sont quasiment impraticables en toute saison et surtout pendant l’hivernage. Cette situation impacte négativement sur l’économie locale. Aujourd’hui, Houdallaye souhaite un désenclavement total et veut aussi bénéficier du Programme de modernisation des cités religieuses du pays.

Houdallaye. À entendre le nom de ce village perdu dans le Ferlo à consonance arabe, on se croirait au Maghreb. Mais, il n’en est rien. Cette localité qui couvre une superficie de 11 292 km2 se trouve à Ranérou, précisément dans l’arrondissement de Vélingara, dans la région de Matam. Elle est limitée au Nord par la commune de Ogo (Matam) et Pété (Podor), au Sud par la région de Tambacounda, à l’Ouest par Louguéré Thiolly (Ranérou) et Barkédji (Linguère) et à l’Est par Wouro Sidy. Fondée en 1962 par l’érudit, Thierno Alassane Diallo, sur recommandation de Thierno Aladji Mamadou Seydou Bâ de Médina Gounass, cette cité religieuse est sortie de l’anonymat à cause de fortes précipitations au début de l’hivernage et qui ont fait des victimes.

Difficile d’approcher Houdallaye. À entendre certaines gens, on croirait que cette localité se trouve à des milliers de kilomètres. S’y rendre, même en temps normal, n’est pas chose aisée, du fait du mauvais état des pistes. Pendant l’hivernage, les quatre voies d’accès deviennent quasiment impraticables. Que ça soit par Ourossogui (33 km), Ranérou (45 km), Loumbol Samba Abdoul (30 km) ou encore Tambacounda (150 km), rallier cette ville est pire qu’un parcours du combattant. Et avoir un bon véhicule ne suffit pas. Même les chauffeurs les plus coriaces, les plus téméraires rechignent à s’aventurer sur ces chemins tortueux au risque d’y laisser leur véhicule. Cette piste les effraie, leur donne la chair de poule. Les plus coriaces qui ont tenté en ont eu pour leur grade.

Curieux de découvrir cette localité qui a défrayé la chronique au début de l’hivernage et qui continue de suivre jalousement la voie tracée par son fondateur à tel point qu’on qualifie ses habitants de conservateurs, nous avons exploré tous les voies et moyens pour nous y rendre au cours de notre séjour. En vain. Personne pour nous encourager dans cette initiative. « Vous voulez aller à Houdallaye ? Ce n’est pas gagné d’avance à cette époque, surtout avec les pluies », nous disait-on. Sans doute pour nous dissuader.

La main invisible s’est alors signalée alors qu’on s’y attendait le moins. De retour de Dakar où il s’était rendu pour assister aux funérailles de l’homme d’affaires et fondateur du groupe Cse, Aliou Sow, le porte-parole du khalife de Houdallaye, Thierno Adama Diallo, s’est vu obliger d’observer une longue pause à Ranérou à cause de la panne de son véhicule. Informés de sa présence à la gare routière, nous sommes allés à sa rencontre. Après l’exposé de l’objet de notre visite, le chef religieux s’est prêté volontiers à nos préoccupations en présence du chef de village de Houdallaye, Amadou Alassane Diallo.

Avant de s’installer à Houdallaye, son fondateur, Thierno Alassane Diallo, habitait d’abord à Bélel. Compte tenu de la mixité urbaine de ce village, il rendit visite à l’homme de Dieu, Thierno Aladji Mamadou Seydou Ba, pour lui faire part de son intention de quitter Bélel et de créer une cité religieuse. Au cours de leur entrevue qui s’est déroulée à Médina Gounass, le saint homme lui donna son accord en lui promettant de venir lui-même à Bélel pour lui montrer l’endroit où il devait fonder sa cité où il pourrait pratiquer l’Islam conformément aux recommandations divines et à la Sunnah prophétique.

Comme promis, Thierno Aladji Mamadou Seydou Ba vint à Bélel et lui indiqua l’endroit qu’il fallait débroussailler pour fonder la cité. Ensuite, le fondateur de Médina Gounass retourna dans sa ville et promit de venir inaugurer la nouvelle cité religieuse de Thierno Alassane Diallo. Ce qu’il fit en présence des grands érudits à l’image de Thierno Amadou Boyinadji, Thierno Abdarahmane Banadji, Thierno Abdoul Aziz Thierno ainsi que d’autres chefs religieux. Sur place, Aladji Mamadou Seydou Ba procéda au lotissement de la cité et au traçage de la mosquée, du cimetière dénommé « Bakhiya » et du domicile du marabout. Il donna à la nouvelle cité le nom de Houdallaye.

Le guide religieux n’a pas manqué d’exhorter les futurs habitants à pratiquer la religion musulmane conformément aux recommandations de Dieu et aux enseignements du prophète (Psl). Ceux qui transgressaient cette charte devaient être renvoyés de la cité. Ainsi, cinquante-cinq familles ont quitté Bélel avec le marabout Thierno Alassane Diallo pour venir s’installer dans la nouvelle cité religieuse. Le fondateur de Houdallaye n’y aura vécu que 32 ans. Il a été rappelé à Dieu en 1994. Actuellement, c’est son fils Thierno Sileymane Diallo qui assure le khalifat.

Une cité religieuse aux mille maux
Houdallaye2Au début de leur installation, les premiers habitants forèrent deux puits dont l’un est réservé aux femmes et l’autre pour abreuver des animaux. « Les hommes ne fréquentaient pas le puits réservé aux femmes et vice versa », précise Thierno Adama Diallo. Les populations ont vécu dans cette situation jusqu’en 2007, année de la construction d’un forage et d’un château par le régime d’alors. Aujourd’hui, la cité religieuse a connu une explosion démographique et le forage ne peut plus approvisionner correctement la ville. À cela s’ajoutent des pannes répétitives de la machine qui obligent les populations à recourir aux puits. Pour le porte-parole du khalife de Houdallaye qui s’est réjoui de la réalisation de beaucoup de forages dans la commune de Houdallaye, dans le Programme d’urgences de développement communautaire (Pudc), il y a une nécessité de réaliser un second forage.

Outre le volet hydraulique, la cité religieuse demeure très enclavée et difficile d’accès. Houdallaye qui fait dix-sept fois la superficie de Thiès ne dispose d’aucune route bitumée encore moins de piste latéritique qui relie les 57 villages de la commune. Ce qui fait qu’il est difficile de se déplacer. Pendant l’hivernage, c’est encore pire. La plupart des villages sont inaccessibles et Houdallaye est coupé du reste du pays. Selon le maire de Houdallaye, Demba Mody Ba, il devient même difficile, voire impossible pour le Conseil municipal de tenir ses réunions. « La plupart de nos conseillers habitent dans des zones éloignées, situées à plus de 100 km du siège. Il leur est très difficile de se déplacer à cette période », note-t-il. Cette situation, selon le maire, réduit ainsi la mobilité des personnes et des biens et constitue un manque à gagner énorme pour l’économie locale.

D’ailleurs, lors des fortes pluies enregistrées dans la cité religieuse au début de l’hivernage (fin juin) et qui ont occasionné la mort de cinq personnes dans l’effondrement de deux maisons, les secouristes, composés de gendarmes et de sapeurs pompiers, ont été freinés dans leur élan par le grand enclavement de la cité. Ces derniers n’ont pu arriver sur les lieux que des jours plus tard. Même la délégation gouvernementale conduite par Abdoulaye Daouda Diallo, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique d’alors, a été contrainte de se rabattre sur des moyens aériens, notamment un hélicoptère, pour rallier Houdallaye et présenter les condoléances du chef de l’État et de la Nation au khalife et aux familles éplorées.

La réalisation des pistes latéritiques, voire goudronnées, reliant Houdallaye à Ourossogui, Ranérou, Loumbol Samba Abdoul et même Tambacounda constitue la principale priorité des populations. À ce propos, le maire, Demba Mody Ba assure que l’État a pris des engagements fermes pour désenclaver la cité dans peu de temps. Et il espère que les évènements de Houdallaye vont accélérer le processus, d’autant que cet enclavement aggrave, selon lui, le sentiment d’insécurité dans la commune.

L’électrification constitue également une priorité à Houdallaye. Hormis Loumbol Samba Abdoul où il y a un début d’installation de poteaux électriques, aucun village n’est électrifié dans la commune. Houdallaye n’est pas connectée au réseau de la Senelec, mais profite des installations solaires de l’Agence sénégalaise de l’électrification rurale (Aser) qui sont tombées en panne depuis belle lurette. L’absence d’électricité constitue une contrainte majeure. Et de l’avis du porte-parole du khalife, seul le courant de la Senelec peut satisfaire les besoins en électricité de la ville, eu égard à son poids démographique.

Dans le domaine de la santé, Thierno Adama Diallo plaide pour la construction d’un centre de santé de référence à Houdallaye, la plus grande ville en termes de démographie dans le département. Une demande qui se justifie, car, argue-t-il, avec l’offre modique du plateau médical du poste de santé de la cité et l’absence de certaines spécialités, beaucoup de patients sont obligés de se rendre à Ourossogui ou ailleurs pour se faire soigner. Il s’y ajoute la fréquence des pannes de leur ambulance à cause du mauvais état des pistes.

Un statut particulier
Houdallaye. Une cité particulière, un statut particulier. À l’image de Médina Gounass, sa référence spirituelle, cette ville religieuse est encore réfractaire à l’introduction de l’école française de même que celle du franco-arabe. « Nous ne sommes pas encore prêts à accueillir ces formes d’enseignement. Ils nous ont beau expliquer leur utilité. Pour le moment, nous ne sommes pas encore en phase pour leur introduction dans notre cité. Nous préférons amener nos enfants dans les « daaras » pour apprendre le coran et la sunnah prophétique », nous dit le porte-parole du khalife. Houdallaye, chef-lieu de commune du même nom, est aussi réfractaire à la modernité ; ce qui fait que la cité religieuse n’abrite pas le siège du conseil municipal, même si l’appellation demeure.

Face au refus catégorique de l’autorité religieuse, le siège de l’administration locale a été transféré à Loumbol Samba Abdoul, village situé à 30 km de Houdallaye. Pourtant, dit le maire, malgré cette réticence, il y a des dignitaires religieux de la cité qui envoient leurs enfants à l’école française sous d’autres formes. Celles-ci consistent à les amener dans d’autres localités où ils pourront envoyer leurs enfants à l’école. « Nous ne comprenons pas cette attitude », fustige Demba Mody Bâ, maire de Houdallaye.

Selon lui, plus de cent enfants ont été inscrits à Houdallaye pour entamer leur cursus scolaire. Leurs dossiers ont été déposés à l’Inspection d’académie de Matam. « Malheureusement, aucune suite n’a été accordée à leur demande, alors que ces enfants ont le droit d’aller à l’école », déplore le maire. L’autre paradoxe est relatif au fait qu’il n’y a aucun lycée dans toute la commune de Houdallaye, même si l’on y dénombre beaucoup de collèges. Tous les élèves qui réussissent au Bfem sont orientés soit à Ranérou soit dans d’autres lycées de la région. C’est pourquoi le maire a fait un plaidoyer pour que l’Acte 3 de la décentralisation ne soit pas un transfert de problèmes, mais plutôt de compétences avérées avec des moyens consistants. « Au début, nous avons éprouvé beaucoup de difficultés pour maîtriser les enjeux. Nous avons mis de temps à les comprendre », explique-t-il.

Programme de modernisation
Dans le département de Ranérou Ferlo, Houdallaye fait partie des plus grands centres religieux, sinon même le plus grand. Et à l’image des foyers spirituels du pays, cette localité souhaite bénéficier du Programme de modernisation des cités religieuses, une initiative du gouvernement. Pour Thierno Adama Diallo, il n’est pas imaginable qu’un grand foyer religieux de la dimension de Houdallaye ne bénéficie pas de ce programme de modernisation, même si, par le passé, son fondateur n’attendait rien de l’État. « Aujourd’hui, les données ont changé. Les pouvoirs spirituel et temporel sont condamnés à cheminer ensemble pour la bonne marche des affaires de la cité », affirme-t-il.

À l’occasion des grands évènements religieux de la ville, précise-t-il, le comité d’organisation rencontre beaucoup de difficultés pour loger les pèlerins qui viennent de tous les coins du pays et même de la sous-région. Pour parer à cette situation, la famille de feu Thierno Alassane Diallo souhaite disposer d’une résidence pour ses hôtes.

En plus d’un hagard en dur qui pourra abriter les cérémonies religieuses de la ville et d’un accompagnement des pouvoirs publics pour la prise en charge alimentaire des hôtes. Elle invite les pouvoirs publics à les doter de moyens logistiques pour faciliter le déplacement des pèlerins, mais surtout à inscrire leur ziarra annuelle dans l’agenda religieux du pays.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Mbacké BA (photos)
Last modified on lundi, 25 septembre 2017 12:07
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