Poème épique : Le Fantang, un hymne au pastoralisme

25 Sep 2017
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Le Fouta reste un exceptionnel creuset de musiques qui s’exercent dans plusieurs registres. Cette musicalité est riche de plusieurs formes corporatives. Le Fantang, considéré comme l’hymne du pastorat, en fait partie. Ce poème mythique magnifiant le « pulaagu » ou l’idéal peul a, depuis des siècles, rythmé les moments forts de la vie de cette communauté, sublimant ainsi les hauts faits et actions de ses héros. Véritable perle artistique, le Fantang est malgré tout resté contemporain grâce aux « Wambaabe » qui en ont fait et qui continuent d’en faire un genre profane épique très prisé des Peuls du Ferlo et d’une bonne partie du Fouta. Vu son importance et sa richesse, la sauvegarde de ce patrimoine qui constitue l’identité musicale peule s’impose pour éviter toute perdition culturelle.

Lundi, jour de « louma » (marché hebdomadaire) à Ranérou. La place du marché est en effervescence. L’animation est à son comble. Le soleil darde ses rayons meurtriers qui écrasent tout sur leur passage, mais ne semble pas affecter cette foule qui converge vers la même destination. Les charrettes et « wopou yakha », moyens de transport les plus usités dans la zone, déversent leurs flots d’usagers. Le marché très coloré au point de ressembler à un arc-en-ciel est bondé de monde. Une pollution sonore intense vient s’ajouter à ce brouhaha monstre. Ici, un Peul sur trois a son transistor en bandoulière. S’en échappent alors de belles mélopées. Ces épopées d’Amadou Sam Pôlel, Oumarel Sawa Donde, Yero Mama, les héros auxquels ils s’identifient, semblent les revigorer, les enivrer et les transporter leurs origines. Ce genre épique, accompagné de notes de « hoddu » (sorte de luth à quatre cordes longues mélodiques) et de « gnagnérou » (sorte de violon qui se joue à l’aide d’un archet convexe), deux instruments à la base de la musique pastorale peule, a traversé les siècles et apparaît comme le plus emblématique de leur identité. Branchée et moderne, cette communauté, la jeunesse en particulier, écoute dans une certaine mesure Baba Maal, Youssou Ndour, Pape Diouf et autres Waly Seck, mais ne néglige pas pour autant la musique de ses ancêtres qui forge son identité. Elle se reconnaîtt toujours dans son Fantang, ce poème mythique magnifiant le « pulaagu » et symbole d’une époque relativement ancienne, mais qui est restée contemporaine pour eux. Même les jeunes connaissent le Fantang et y attachent une importance particulière. Normal, c’est l’hymne au pastoralisme. Leur identité musicale.

Difficile pour un Peul de résister au Fantang quand cette musique est exécutée dans les règles de l’art. Les déclamations des « Wambaabé », ces thuriféraires des héros au glorieux passé et narrateurs de textes épiques, font vibrer les cordes sensibles de tout membre de cette communauté qui a le privilège d’être porté au pinacle. La personne citée fait alors preuve de générosité, donne un bœuf, et souvent la fierté le pousse à donner tout son troupeau, toute sa fortune.

Le Fantang est un « excitant », selon Mamadou Bâ. Il provoque une montée de l’adrénaline. Lors des cérémonies et soirées récréatives, cette musique occasionne des scènes de transe. « Il est très difficile de se retenir quand on chante tes ancêtres, ta généalogie. Certains entrent en transe et il est difficile de les retenir. D’autres se piquent au couteau pour démontrer leur invulnérabilité. C’est extraordinaire », indique ce sexagénaire qui dit avoir donné une fortune aux « Wambaabé » lors de grandes cérémonies durant lesquelles les hauts faits de ses ancêtres ont été rappelés. « On devient quelqu’un d’autre. C’est quelque chose de puissant, le Fantang. C’est une musique qui touche l’orgueil, vous », assure-t-il.

BergerSarra Mamadou Dia, petit-fils d’Amadou Sam Pôlel, ce guerrier peul qui a marqué son époque dans le Ferlo, confirme. « Le Fantang est une arme redoutable contre la peur. Quand on le chante devant un Peul, une onde traverse tout son corps et le transforme. Il devient quelqu’un d’autre. C’est comme un véhicule avec chauffage », indique-t-il. « Chaque cérémonie, les Wambaabé chantent la gloire de nos ancêtres et on est obligé de donner au moins un bœuf. Même si on ne l’a pas, on est obligé d’en trouver », renseigne-t-il.

« Le Fantang, c’est dans notre sang. C’est notre hymne, il fait notre fierté. Un Peul ne peut rester indifférent quand on chante le Fantang devant lui », affirme-t-il la main sur le cœur. Si le Pekane est l’apanage des « Subalbe » (pêcheurs) et le « Yeela » celui des « Awlubé » (griots), le Fantang est, quant à lui, dû aux « Wambaabé » et aux «Maabubé» «suudu Paaté», spécialiste de la musique, nous dit Pr Ibrahima Wane, enseignant-chercheur au département des Lettres modernes de la Faculté des Lettres et Sciences et humaines de l’Ucad. « Il est joué au « gnagnérou » (vièle) ou au « hoddu » (guitare à trois ou quatre cordes) », ajoute-t-il.

Ce poème mythique, renseigne le Pr Ibrahima Wane, remonte aux racines de la société et célèbre les héros de la communauté peule. Selon M. Wane, « il dit à travers le pacte de trois frères (Hamadi, le boisselier, Samba, le pasteur, et Demba, le griot), comment la division du travail et l’organisation sociale se sont faites ». Il explique aussi, de l’avis du Pr Wane, « les liens qui unissent les groupes socioprofessionnelles qui sont le socle de la société et chante le « pulaagu », l’idéal peul ».

Le Fantang, c’est tout simplement l’hymne du pastorat, note M. Wane. « Il met en scène le Peul, la vache, la femme, évoque les paysages, les pâturages, les points d’eau. Il sublime ainsi la figure du héros peul, qui est incarnée par exemple dans les récits épiques du Djolof par Amadou Sam Pôlel », note-t-il.

De l’avis de Souleymane Galo Ba, secrétaire municipal par intérim de Ranérou, le Fantang est la musique traditionnelle des Ferlankés (habitants du Ferlo). « Le Fantang n’est rien d’autre que l’hymne et l’identité des Ferlankés, la musique des guerriers peuls à l’image d’Amadou Sam Pôlel, Yéro Maama, Mody Aly, fondateur de Nelbi », relève-t-il en précisant que cette musique n’est pas dédiée à n’importe quel personnage. Dans le Ferlo, cet air rythme les grandes cérémonies comme la naissance, le mariage, le baptême, les fêtes religieuses, la circoncision, et autres soirées mondaines qui sont de bonnes occasions pour assister à des envolées magiques au rythme des virtuoses et des maîtres de cet art.

Origines mythiques
EleveurLa mémoire populaire soutient que le Fantang doit sa renommée à son origine mythique qui s’est formée à l’intérieur de la tradition orale qui, pendant des siècles, fut le principal support du maintien de l’identité culturelle peule. Selon de nombreux témoignages, un guitariste entendit fredonner un air musical et essaya le reproduire à l’aide de son instrument. Il s’agissait, selon le vieux Mamadou Bâ, d’un chant d’un oiseau perché sur une branche.

Pour le Pr Ibrahima Wane, le Fantang, comme le Laguiya, composé en l’honneur de Samba Guéladjégui et des Déniyanké, a une origine mythique. « On attribue sa création à des êtres surnaturels. Le griot aurait, après avoir eu écho de ces mélodies particulières, tenté de les reproduire sur son instrument », informe l’enseignant-chercheur. Siré Mamadou Ndongo qui a consacré sur ce sujet un ouvrage fouillé intitulé « Le Fantang : poèmes mythiques des bergers peuls », confirme le mysticisme qui entoure cet art oral. Un mysticisme qui relate l’origine des liens unissant trois des groupes socioprofessionnels de la société peule que sont le boisselier, le pasteur et le griot. D’ailleurs, note-t-il, le « hoddu », tire ses origines de la synthèse de ce trio humain et de leur savoir-faire. Car, la caisse de résonnance est creusée par le boisselier, la peau tendue sur l’instrument est fournie par le pasteur, tandis que le griot fabrique l’instrument.

Mais si le Fantang qui a traversé des siècles fait partie du fondement de la société peule, il est cependant difficile d’en parler sans évoquer les wambaabés (pluriel de bambaado), ces maîtres de la parole qui de tout temps ont été avec les Peuls pour chanter leurs louanges. Le bambaado, nous dit Sada Hamady Ifra Bâ, occupe une place très importante dans l’organisation sociale peule. « Quand les chefs se battaient, les wambaabé étaient là pour les revigorer en chantant leurs hauts faits. En cas de victoire, on les récompensait, leur offrait des bœufs », nous dit ce bambaado. Mais, avertit-il, « n’est pas bambaado qui veut et ne chante pas le Fantang qui veut ». Le Fantang, soutient-il, est l’apanage des Peuls. « C’est une musique pure jouée pour les nobles. C’est un air qui se joue accompagné du "hoddu" d’un bambaado », note-t-il. Un Peul, sauf s’il est déraciné, précise-t-il, ne peut rester indifférent à la récitation de sa généalogie ou aux déclamations de récits épiques illustrant les exploits de ses aïeuls. « Cet art requiert donc la connaissance de l’histoire des familles pour permettre au bambaado de garder soigneusement la mémoire de la généalogie de son maître ou bienfaiteur », fait-il remarquer.

D’une localité à l’autre, chaque composante peule revendique un air particulier du Fantang mais, note Sada Hamady Ifra bambaado, l’essence reste la même. « Aujourd’hui, nous sommes envahis par des apprentis wambaabé, des intrus qui veulent se faire de l’argent facilement. C’est ce qui fait que plusieurs personnes jouent le Fantang alors que ce n’est pas leur rôle », regrette Sada Hamady Ifra bambaado. « Ce qu’ils font, ce n’est pas du Fantang puisqu’ils ne respectent pas les canons classiques. Cela fait perdre à cet art toute son authenticité », dit-il, en déplorant le recul du Fantang.

Sauvegarde du Fantang
Aujourd’hui, l’évolution des économies fait craindre le nivellement des cultures. Même si certains musiciens essaient tant bien que mal de préserver cette richesse culturelle qui leur est propre, la sauvegarde du Fantang qui constitue leur identité s’impose. Selon Souleymane Galo Bâ, la mairie de Ranérou, dans le cadre de la valorisation de ce patrimoine, a organisé en 2013 des journées culturelles sur cette musique traditionnelle du Ferlo. Des griots, selon M. Bâ, ont été conviés à cette manifestation et ont retracé l’historique de cette musique qui, a-t-il souligné, continue de faire difficilement son chemin.

Pour le Pr Ibrahima Wane, le Fantang est une poésie et une musique de veillée, qui suppose des contextes de production et de réception assez précis. « Il se fait entendre surtout là où des conditions similaires sont plus ou moins récréées : réceptions d’hôtes de marque, soirées culturelles, émissions radiophoniques, etc. Il survit essentiellement aujourd’hui à travers des cassettes de prestations enregistrées au cours des précédentes décennies », fait-il savoir. Il déplore le fait que le Fantang soit peu investi par les acteurs de la musique populaire qui privilégient le plus souvent des compositions beaucoup plus rythmées. « Parmi les quelques artistes qui puisent de façon constante dans le Fantang, on peut citer Malick Pathé Sow et Issa Mbaye Diari Sow, tous deux basés en Belgique », renseigne-t-il. Toutefois, note le Pr Wane, la Direction du Patrimoine culturel a lancé, depuis quelques années, un programme d’inventaire du patrimoine culturel immatériel dans lequel les expressions musicales occupent une place importante. « Il faut espérer que ce projet aboutisse non seulement à la collecte d’œuvres de référence, mais à la publication de grandes collections », soutient-il. Dans ce travail de sauvegarde et de promotion, souligne-t-il, le ministère de la Culture pourrait, en collaboration avec la Rts, qui détient une bonne partie de la mémoire musicale et dispose de moyens techniques, éditer sous forme de CD et autres des échantillons de ce patrimoine précieux aux plans culturel, historique et esthétique. De même, indique le Pr Wane, « la Sodav pourrait aussi être associée à ce genre d’entreprise, le soutien aux expressions artistiques et culturelles étant une des missions des sociétés de gestion du droit d’auteur ». Tout comme l’École nationale des arts, qui, affirme-t-il, a une partition à jouer à ce niveau en accordant, dans le cadre de la rénovation de ses contenus pédagogiques, plus d’attention à notre patrimoine culturel.

Ainsi, dans ce contexte, la sauvegarde du Fantang pourrait alors prendre figure de trésor. Pourquoi ne pas le classer au patrimoine mondial, comme le fut en 2005 la poésie pastorale des bergers peuls du Macina, à travers les espaces culturels du « Yaaral » et du «Degal», deux manifestations célébrant le retour de transhumance ?

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on lundi, 25 septembre 2017 15:53
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