1967-2017 : Guédiawaye, hors des clichés

27 Sep 2017
7297 times

A Guédiawaye, il y a un dynamique village artisanal, un lycée d’excellence qui truste les premiers prix des concours de l’enseignement national, un stade où évoluent des équipes de l’élite du football sénégalais, une bande littorale de plusieurs milliers de mètres dont des promoteurs fonciers se disputent l'acquisition, une présence timide et aléatoire des banques. Selon les projets de l'édile de la ville, il va y avoir une salle de spectacle, un démembrement de l’université… Mais la grande absente est l’industrie. Il n’y a point d’usine. Aucune structure industrielle à grande échelle. L’une des villes produisant le plus grand nombre de diplômés au Sénégal ne bénéficie pas de structure capable de proposer du travail à une population majoritairement jeune. Ils n’ont pas profité des rares grands chantiers dans la ville comme l’établissement des bassins de rétention des eaux de pluie afin de résoudre le récurrent problème des inondations. Il manque également des espaces verts et de loisirs même si des efforts ont été consentis avec la mise en place d’un jardin public en face de l’esplanade de la mairie de ville. Si les questions liées à la jeunesse n’ont pas trouvé de solutions – c’est un euphémisme – celles du troisième âge se pose encore avec beaucoup plus d'acuité. Arrivés en masse à la retraite autour de 2000, la plupart des jeunes travailleurs recasés à la fin des années 60 et courant 70 à Guédiawaye constitue aujourd’hui le troisième âge de la ville. Ils fréquentent quotidiennement les lieux de sociabilité appelés Grand’Place. Nous avons passé une journée en leur compagnie.

Grand’Place, ces hauts lieux de vie à Guédiawaye
A Guédiawaye, bien plus qu’ailleurs au Sénégal, les Grand’Place sont des lieux de sociabilité. Ouverts aux quatre vents et sommairement, ils accueillent, entre autres, le troisième âge, qui y trouve bien plus que le simple plaisir de passer le temps.

La tension est à son comble! Essuyant, à intervalle régulier, la sueur naissante sur son front pour mieux réfléchir, Simon Mendy avance ses pions avec une prudence de sioux comme un démineur sur les ruines d’une sale guerre. « Simon, il y a quelqu’un pour toi »*, lui lance-t-on. Mais l’annonce de visiteurs n’ébranle pas sa concentration. Avant que la partie de jeu de dames se termine, nous avons le temps d’apprendre que Simon est un médecin à la retraite et qu’« il communique bien ». Chevelure et barbe poivre et sel lui donnent un faux air de Sean Connery (acteur britannique ayant interprété James Bond) sénégalais, avec quelques années en moins. Légèrement bedonnant (« les effets de la bière locale », sourira-t-il plus tard), Simon rectifie : « Je suis infirmier à la retraite ».

Rendez-vous place de « l’arbre à palabre »
Sports GuédiawayeNous sommes à « Grand’Place Nim Gui », situé aux abords du grand marché Bou Bess de Guédiawaye, banlieue dakaroise dirigée par « le triumvirat des "trois P": populaire-populeux-pauvreté », selon la formule de Simon. L’emplacement est tellement connu qu’il sert en quelque sorte de Google Map afin de pallier les lotissements et dénominations de rues pas toujours précis. Ce Grand’Place prend le nom de « Nim Ggui », l’un des arbres à palabre du Sénégal. Souvent utilisé comme médicament contre le paludisme dans certains villages reculés, l’Azadirachta indica, son nom barbare et scientifique, sert dans ce lieu de rencontre d’abri contre le soleil mais surtout d’espace aménagé pour les jeux de cartes. A Guédiawaye, le Grand’Place a un double caractère : légèreté et gravité.

Tolérance religieuse
A 14h00, les parties sont arrêtées d’un seul coup. « C’est l’heure de la prière! », annonce le muezzin de la place. « Nous interdisons toute polémique ou discussions stériles sur les confréries pouvant dégénérer, mais la pratique de la religion fait partie intégrale de nos activités », martèle Simon Mendy pendant que les autres effectuent la prière. Il est le seul de confession chrétienne dans ce regroupement de musulmans. « Ils respectent ma foi et vice-versa », poursuit-il. Le temps de reprendre les parties, une blague grivoise et un grand éclatement de rire réveillent ceux qui commençaient à piquer du nez.

L’art de passer le temps
L’assemblée a conscience que les jeux de hasard n’ont pas bonne réputation au Sénégal. Ainsi tous les moyens sont bons pour donner une connotation positive à ce regroupement quotidien de vieux « passeurs de temps pour qui, du fait de nos grands âges, le temps est de plus en plus compté », philosophe Simon Mendy. Faire passer le temps, mais ne pas perdre de vue l’essentiel. Ainsi un tableau d’informations pour les retraités, qui constituent la grande majorité de la centaine de membres qui fréquente le Grand’Place, indique les groupes et les différentes dates de paiement des pensions.,

La légende de Mbaye Weuliss « le siffleur »
Il est situé devant le domicile de Mbaye Diom: un homme d’un milieu social plutôt aisé ayant sombré dans la folie à la fin des années 1980. Mamadou Niang, président honorifique de l’association du quartier, rappelle que le Grand’Place existe depuis 1976 dans ce qui était le 1er Guédiawaye et s’est déplacé chez Mbaye Diom en 2000. « Il est plus connu sous le nom de « Mbaye Weulliss » (le siffleur, en wolof), sobriquet qu’il tient de son goût immodéré de siffloter », complète Simon Mendy. Couché sur un matelas de paille, dans la seule pièce de la maison, sans volets ni fenêtres, dont les murs portent les stigmates des feux qu’il allume pendant les périodes de froid, Mbaye dort. « On dit qu’il peut être violent mais nous cohabitons avec lui sans aucun problème. Il a de simples besoins : les cigarettes, la marque Camellia par excellence et des bonbons "Menthe Fraîche"», assure le jeune retraité. La légende devenue mythe prête à ce simple d’esprit, jadis grand entrepreneur, la participation à la construction de la « salle Sorano », le principal théâtre de Dakar jusqu’en 2011, ainsi que l’aménagement de l’immeuble de Radio Sénégal.

Solidarité
« Nous demandons aux membres, composés de toutes les couches sociales, une cotisation annuelle de 6.000 FCfa. Une grande partie de cet argent va à l’entretien de la maison de Mbaye qui était un dépotoir anarchique d’ordures avant notre implantation. Nous le nettoyons et nous nous occupons également de lui trouver à manger. D’ailleurs sa famille, chaque fois qu’elle est de passage, nous en remercie », plaide habilement Mamadou Yala Diop, 65 ans, qui dit avoir vécu longtemps en France et cite les différents lieux, places et quartiers du XVIIIe arrondissement de Paris. Cet acte de sociabilité ne semble pas être le premier. La solidarité s’exprime dans les moments de plaisir comme ceux plus difficiles, tels que les décès ou la maladie, la composition de délégations pour aller demander la main d’une femme pour un membre de l’association. Des chômeurs sont même devenus travailleurs grâce à la fréquentation du lieu. « Un de mes fils porte le nom d’un ami rencontré ici », nous lance-t-on à l’autre bout de la table de jeu.

Mbaye Lô, amuseur public
C’est ainsi que débarque un personnage haut en couleurs : Mbaye Lô, septuagénaire, « le griot du Grand’Place » comme il se surnomme. Il avoisine les 2 mètres, ce qui en fait un porte-voix naturel. « Je suis l’amuseur public, mais je fais office de maître de cérémonies pendant la Korité et la Tamxarite ». Pour ces fêtes musulmanes, l’association dépense près 2 millions de FCfa pour l’achat de courses qu’elle redistribue à ses membres. « Je suis chargé de l’achat des bêtes jusqu’à la distribution de la viande », précise celui qui a longtemps bourlingué : 3 ans à Bamako et 10 ans de présence au Burkina Faso. Les parties de cartes et des jeux de dame se poursuivent ainsi dans une bonne humeur et une convivialité à peine dérangées par les bruits du tumultueux Marché Bou Bess.

Par Moussa DIOP (textes) et Mbacké BA (photos)

Last modified on mercredi, 27 septembre 2017 15:12
Rate this item
(0 votes)


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.