Mabingué Ngom, directeur régional de l’Unfpa pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre : « Le mariage d’enfants constitue une violation et un obstacle à la capture du dividende démographique »

28 Oct 2017
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Des organes du système des Nations unies comme l’Unfpa mènent des plaidoyers pour que l’âge des mariages des filles passe de 16 à 18 ans. Dans cet entretien, le directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (Unfpa) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Mabingué Ngom, prône l’éradication des mariages des filles. Selon lui, le mariage des filles constitue une violation fondamentale des droits des enfants. Il invite tous les acteurs qui combattent ce phénomène à redoubler les efforts afin réussir le pari de l’éradication du mariage des enfants avant 2030. 

Quel bilan tirez-vous de cette réunion de haut niveau visant à accélérer l'action pour mettre fin au mariage des enfants en Afrique de l'Ouest et du Centre ?
Cette réunion était une opportunité pour célébrer les progrès réalisés et mettre la question de la nécessité d’accélérer la cadence sur la table grâce aux évidences qui montrent qu’au rythme actuel, nous allons rater les objectifs fixés pour l’horizon 2030. Nous devons aller huit fois plus vite pour gagner le pari de l’éradication du mariage des enfants à cette date butoir. C’est triste pour ces filles qui nous écoutent et qui voient qu’elles risquent de subir le sort des enfants femmes et que leurs enfants et enfants de leurs enfants seront sacrifiées simplement parce que nous trainons les pieds. C’est d’autant plus pénible que nous avons de bonnes pratiques à amplifier et que nous connaissons également ce qui doit changer au niveau des communautés comme chez tous les acteurs impliqués dans ce combat et dont les comportements doivent également changer. On n’en parle pas très souvent ! Même si je ne peux pas dire que tout sera rose, je dois avouer que cette réunion a été une excellente plateforme pour identifier les bonnes pratiques mais aussi dire ce qui limite les progrès. C’était également une plateforme d’échanges et de partage entre les différents partenaires qui ne se parlent pas toujours et militent pour la même cause. Les bonnes rencontres et les bonnes décisions ne sont pas suffisantes pour changer des pratiques complexes comme les mariages des enfants. C’est un combat qui se gagnera par le travail en équipe avec les leaders communautaires, religieux et une solidarité internationale encore beaucoup plus forte. Bien entendu, sans un engagement plus fort des gouvernements et des parlementaires qui votent les lois, approuvent les budgets et contrôlent l’action publique, des progrès significatifs sont peu probables. A l’Unfpa, nous pensons fermement que le mariage des enfants est une pratique à éradiquer le plus rapidement possible et pas après 2030 !

Quels sont les impacts des mariages précoces sur la santé de la jeune fille ?
Le mariage d’enfants est une pratique répandue en Afrique où plus de la moitié des femmes âgées de 25 à 29 ans ont été mariées pour la première fois avant d'avoir atteint l'âge de 18 ans et un tiers d'entre elles se sont mariées avant d'avoir 15 ans. Dans certains pays comme le Niger et le Tchad, ces taux avoisinent 70 %. Il constitue une violation fondamentale des droits des enfants qui risquent non seulement leur vie mais compromettent leur avenir et bien-être tant les conséquences sont élevées. Il s’agit des grossesses précoces avec des complications au cours de l’accouchement, des fistules obstétricales, le risque de voir son enfant mourir ou contaminer par le Vih, etc.

En effet, sans préparation sur le plan physique et émotionnel à donner naissance à un enfant, les filles mariées très jeunes courent un risque de décès plus élevé lors de l’accouchement et sont vulnérables aux morbidités liées à la grossesse, telle que la fistule obstétricale. Elles sont susceptibles d’avoir des grossesses précoces et fréquentes, première cause de mortalité chez les filles de 15 à 19 ans des pays à faibles revenus ou intermédiaires. Pourtant une récente étude sur les impacts sanitaires du mariage des enfants a révélé qu’une baisse de seulement 10 % pourrait contribuer à une réduction de 70 % de la mortalité maternelle et de 3 % des taux de mortalité infantile. Les nourrissons nés de mères âgées de moins de 18 ans présentent un risque de mourir de 60 % plus élevé au cours de la première année de vie que ceux nés de mères âgées de plus de 19 ans.

Cela veut dire que les mariages précoces ne militent pas en faveur de la capture du dividende démographique ?
Le mariage d’enfants constitue une violation des droits fondamentaux et un obstacle à la capture du dividende démographique. En effet, parmi les conditions nécessaires pour la capture du dividende démographique figure l’accélération de la transition démographique à travers une baisse considérable de la mortalité, de la fécondité et de l’amélioration du capital humain. Or le mariage des filles allonge la période de fécondité d’une femme et favorise l’augmentation du nombre d’enfants qu’elle pourrait avoir à la fin de sa vie féconde. Ce qui ralentirait le rythme de la transition démographique. De même, le mariage des enfants privent ces dernières de leur droit à l’éducation dont elles ont besoin pour leur développement personnel et la préparation à la vie adulte afin de pouvoir contribuer au développement économique de leur pays. Le mariage des enfants enferme ainsi les filles et leurs familles dans un cercle vicieux de pauvreté qui est transmise de génération en génération. Une étude récente sur les implications économiques du mariage des enfants a démontré que l’interruption de l’éducation des filles réduit de 9 % les revenus qu’elles peuvent espérer recevoir plus tard dans leur vie, et que le coût du mariage des enfants pour l’économie mondiale se chiffrait en milliers de milliards de dollars. Au total, la réalisation du dividende démographique est un grand défi pour les pays ayant des prévalences élevées de mariages d’enfants. La lutte contre le mariage des enfants n’est donc pas une contribution accessoire à la croissance nationale inclusive, mais fait partie des conditions essentielles pour qu’une société parvienne à un dividende démographique.

Pensez-vous que l’Unfpa a fait des progrès dans sa lutte contre le mariage des enfants ?
Je le pense, parce que parmi les nombreux facteurs liés au mariage des enfants figurent celui traditionnel et l’environnement social, économique et juridique. Dans de nombreux pays, l’honneur d’une famille passe par la virginité féminine. Les parents marient leurs filles bien avant qu’elles ne soient prêtes à avoir des relations sexuelles afin d’éviter qu’elles ne tombent enceinte et ne puissent plus être mariées. De même, les familles plus pauvres conçoivent souvent le mariage des enfants comme une alternative au manque d’emploi et un moyen d’assurer leur survie et l’avenir de leur fille. Lorsque les opportunités qui s’offrent aux filles sont limitées, les filles elles-mêmes peuvent demander à se marier, en espérant obtenir plus de respect à travers le statut de femme mariée.

C’est pourquoi, ayant compris cela, en ce qui concerne la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, et plus particulièrement dans la région du Sahel, la Banque mondiale et l’Unfpa ont uni leurs forces pour aider les pays à tirer les bénéfices de leur dividende démographique à travers le projet Swedd qui vise l’autonomisation des femmes y compris la lutte contre le mariage d’enfants. L’Unfpa intervient également auprès des décideurs politiques dans le but de les encourager à accroître les investissements au profit des adolescents et des jeunes.

Les actions réalisées ont permis de mobiliser les leaders religieux et communautaires ainsi que les décideurs politiques et les parlementaires sur les défis sociodémographiques liés à la pratique du mariage des enfants. Dans certains pays comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, le Ghana, le Nigéria, le Sénégal, le Tchad et le Togo, les gouvernements ont pris des mesures importantes visant l’interdiction du mariage des enfants. Ils ont développé des stratégies ou plans d’action nationaux dont l’objectif est d’apporter une réponse holistique et coordonnée à cette pratique. Presque tous les pays de la région ont ratifié les principales conventions régionales et internationales relatives aux droits humains qui stipulent que le mariage ne doit pas être autorisé pour les garçons et les filles de moins de 18 ans.

Sur le plan international et régional, la vision de l’Union africaine pour le développement dans les cinquante années à venir (Agenda 2063) met l’accent sur la nécessité de mettre fin au mariage des enfants et à d’autres pratiques néfastes qui touchent les femmes et les filles. La vision commune africaine encourage les Etats à élaborer des plans d’action détaillés pour mettre fin au mariage des enfants en rédigeant des lois qui fixent l’âge minimum du mariage à 18 ans. Avec l’appui de l’Unicef et de l’Unfpa, un programme mondial a été mis en œuvre pour accélérer la lutte contre le mariage des enfants dans 12 pays africains, soutenu par les gouvernements du Canada, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, et par l’Union européenne. Un nombre croissant de coalitions de la société civile ont vu le jour et sont des partenaires stratégiques pour les gouvernements afin de mettre fin au mariage des enfants. Les filles et les jeunes sont également reconnus comme acteurs clés de ce mouvement, et des jeunes activistes montent de plus en plus au créneau pour informer et soutenir leurs pairs qui courent le risque d’être mariés ou qui sont déjà mariés. Ces mouvements rappellent aux gouvernements leur responsabilité dans la mise en œuvre des engagements internationaux et régionaux visant à mettre fin à cette pratique.

Qu’en est-il du Sénégal où ce phénomène de mariage d’enfants existe ?
Au cours des dernières décennies, le Sénégal a réalisé des progrès notables en matière de santé sexuelle et reproductive. Des investissements importants ont été réalisés en termes d'infrastructures et de ressources humaines. Malgré cela, certains indicateurs clés, en particulier en matière de santé maternelle, restent en deçà des normes acceptables. Par exemple, la mortalité maternelle reste élevée avec 315 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes. Une comparaison des résultats de l'Enquête démographique et de santé (2016) avec ceux des enquêtes précédentes révèle que le niveau de fécondité est passé de 5,7 enfants par femme en 1997 à 4,7 en 2016. Seize pour cent des adolescentes de 15 à 19 ans ont déjà eu des rapports sexuels. Certaines parmi ces adolescentes ont eu un ou plusieurs bébés. Ce taux élevé de fécondité peut s'expliquer par le mariage des enfants dont l’âge légal pour les filles est fixé à 16 ans contre 18 ans pour le garçon. Au Sénégal, une fille sur trois (33 %) est mariée avant son 18ème anniversaire (contre 76 % des filles au Niger) et plus de 8,5 % avant l’âge de 15 ans et 26,4 % des filles de moins de 18 ans ont déjà contracté une grossesse Il faut également mentionner qu’au Sénégal le mariage d’enfants touche essentiellement les filles. La pauvreté des ménages, la perception de la fille comme une charge pour des familles, la crainte des grossesses hors-mariages, l’influence de facteurs culturels, « religieux », la persistance des pratiques néfastes, mutilations génitales féminines et la méconnaissance des dangers y afférents, entre autres, sont les raisons évoquées. Le recours systématique aux sanctions aussi bien sur le plan civil que pénal serait de nature à décourager ces pratiques. Cependant, le Fonds des Nations unies pour la population continuera à soutenir les initiatives visant l’élimination du mariage des enfants.

Propos recueillis par Eugène KALY

Last modified on samedi, 28 octobre 2017 14:51
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