Site de recasement : La nouvelle vie des déplacés de l’Aibd

07 Déc 2017
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Pour les besoins de la construction l’Aibd, les populations des villages de Khessoukhate, de Mbadatte et de Kathialik qui se trouvaient dans l’emprise de la plateforme aéroportuaire ont été déplacées et réinstallées sur un site situé à 4 kilomètres suivant les normes de la Banque Mondiale et de la Banque africaine de développement (Bad). Malgré les réticences manifestées au début du processus de déguerpissement, ces populations se sont adaptées à leur nouvelle cité baptisée « Madina Salam » dotée de toutes les commodités,

Confortablement assis sur un fauteuil douillet de son salon cossu, Alioune Ciss a le regard fixé sur les images renvoyées par son téléviseur écran plat. Une certaine sérénité se lit sur le visage de ce sexagénaire. Dehors, quelques éclats de voix. Ils proviennent de la grande cour de la maison où deux filles, au pied du robinet, s’affairent aux tâches ménagères non loin de la cuisine. Il y a encore quatre ans, Alioune Ciss et sa famille vivaient dans le village de Khessoukhate distant de quatre kilomètres, dans une masure qui menaçait de s’écrouler à chaque saison des pluies. Un bled où il n’y avait ni électricité, ni eau de robinet. Mais depuis que cette famille a rejoint, en septembre 2013, cette maison de 400 m2 dotée de toutes les commodités mise à sa disposition par Aibd Sa, la vie de ses membres a changé. Ils ont gagné en confort. Comme les Ciss, plus de 340 autres familles des villages de Khessoukhate, de Mbadatte et de Kathialik qui étaient dans l’emprise de l’Aibd, vivent désormais dans ce site de recasement sans aucune contrepartie financière.

Le site de recasement s’étend sur 150 hectares dont 75 aménagés. Le reste est réservé aux générations futures. On y compte, au total, 342 maisons composées d’un bâtiment principal avec trois chambres, un salon et une terrasse et des bâtiments extérieurs pour les toilettes, la douche et la cuisine. Les équipements collectifs comprenant une case de santé, une école primaire, deux salles coraniques, un terrain multifonctionnel, deux terrains de jeu, une grande mosquée, cinq petites mosquées (diakkas), trois cimetières clôturés, un marché, un enclos pour le bétail s’étalent sur l’équivalent de 28 parcelles. La citée est traversée par un réseau de voierie et dispose d’un système de drainage des eaux pluviales, de 14 bornes fontaines de quatre robinets chacune et de l’éclairage public. Elle est organisée en trois quartiers : Khessoukhate, Mbadatte et Kathialik, des noms des trois villages déplacés. Mais les lieux sont rebaptisés « Madina Salam », un nom donné par le défunt khalife général des Tidianes, Abdoul Aziz Sy Al Amine lors de la pose de la première pierre de la grande mosquée.

Des négociations de longue haleine
« Madina Salam » est situé à quatre kilomètres du nouvel aéroport à mi-chemin de Pout. Pour s’y rendre, il faut, après le poste de péage de Toglou, et la bretelle qui mène au nouvel aéroport, s’engager sur un chemin escarpé en faufilant à travers les hautes herbes brûlées par le soleil. Au bout de quelques minutes, les maisons à l’architecture identique apparaissent au milieu desquelles se dresse le minaret d’une mosquée. Comme la couleur de la terre sur laquelle ils sont construits, les bâtiments sont d’un rouge qui tire sur le marron. Une unité de couleur qui n’est pas sans rappeler la ville marocaine de Marrakech. Les voieries bien tracées sont bordées de poteaux électriques. En cet après-midi de mi-novembre, un calme relatif règne sur les lieux. Dans un coin de ce qui semble être une place publique, des garnements tapent sur un ballon. Juste à côté, un groupe de femmes est agglutiné autour de la borne-fontaine alors qu’à l’angle de la maison-témoin du site, trois conducteurs de moto « Jakarta » sont à l’affût d’un client. A quelques jets de pierre de la grande mosquée, une école de douze classes est mitoyenne à un centre socio-culturel.

Si les populations de Khessoukhate, de Mbadatte et de Kathialik se sont adaptées à leur nouvelle vie, il faut dire que leur déplacement n’a pas été un long fleuve tranquille, se rappelle Alioune Ciss, le chef de village. Il y a eu en effet beaucoup de réticences. « On a eu beaucoup de discussions, de réunions, de sensibilisation. Car ce n’était pas évident pour nous d’abandonner la terre de nos ancêtres, témoin de toute une culture, de coutumes, de rites. Même si nous avons aujourd’hui toutes les commodités, ce patrimoine immatériel est irremplaçable. Mais nous l’avons accepté parce que c’est l’intérêt de tout un pays qui était en jeu », confie-t-il. Mais avec le recul, il est loin de nourrir des regrets. Il tire même fierté d’avoir accepté de céder ses terres pour une cause nationale. « Quand on voit ce que cette zone est devenue avec cet aéroport, on ne peut qu’être fier. La tristesse de quitter nos terres d’origine cède la place à une certaine fierté d’avoir été un acteur majeur de ce projet. C’est parce que nous avons accepté de quitter que ce projet a vu le jour. Donc, nous en sommes partie intégrante. Et je sais que quand il sera fonctionnel, nous en tirerons d’autres bénéfices ». Après des années d’âpres négociations, il a été le premier à rejoindre le site de recasement en septembre 2013.

Fin de corvée pour les femmes
Il a été suivi par d’autres chefs de famille comme son grand frère Issa Ciss. Ce dernier est loin de regretter d’avoir quitté son village de Khessoukhate. Si des biens collectifs (case de santé, cimetières, écoles, mosquées, latrines, puits, sites sacrés) existaient dans ce village, aucune des concessions n’était connectée à l’électricité par le réseau public. Similairement, l’approvisionnement en eau des concessions se faisait uniquement par des puits extérieurs. Il n’y existait aucun système d’assainissement. Les eaux usées et les déchets domestiques étaient jetés dans la nature. L’infrastructure routière est principalement composée de chemins ruraux et de pistes rurales peu praticables. La plupart des maisons étaient constituaient de case ou de bâtiments sommaires. « Quand il pleuvait, ça suintait de partout. Comparées aux maisons que nous avons aujourd’hui, c’est comme le jour et la nuit. Nous sommes heureux d’habiter dans des maisons dignes de ce nom et en même temps nous sommes fiers d’avoir permis au Sénégal d’avoir un aéroport de cette envergure », souligne le vieux Issa Ciss.

Se tenant debout devant un atelier de couture où trône trois machines à coudre électrique, Aminata Ciss et Rokhaya âgées d’une vingtaine d’années, ont désormais le temps de se consacrer à leur activité de couturière. Les corvées d’eau, la recherche du bois mort et autres travaux domestiques pénibles sont derrière elles. « Nous allions chercher de l’eau dans des puits de 90 mètres de profondeur. Nous le faisions plusieurs fois dans la journée. Aujourd’hui, avec le robinet et l’électricité, la vie est bien meilleure qu’avant », disent-elles en chœur.

Selon le recensement mené par Aibd Sa, 46 % des personnes affectées par le projet de l’aéroport sont de Khessoukhate (1150), 18 % sont de Mbadatte (339) et 36 % de Kathialik (410), soit une population totale de 2661 personnes. Les ménages affectés sont au nombre de 343 organisés en 25 concessions et habitant dans 464 bâtiments. En plus d’avoir bénéficié d’une cité avec toutes les commodités, beaucoup d’habitants des trois villages déplacés ont été recrutés pour travailler dans le chantier de l’aéroport. Ainsi, selon Alioune Ciss qui lui-même y a travaillé de 2008 à 2017, plus de 25 % des travailleurs dans le chantier étaient issus de la zone. Avec l’ouverture prochaine de l’aéroport, il plaide pour que cette expérience soit reconduite.

En venant s’installer à quatre kilomètres de leurs terres d’origines, les populations de Khessoukhate, de Mbadatte et de Kathialik ont été loin d’être dépaysées. En effet, elles ont comme voisins immédiats, des villages comme Lène, Landou et Touly avec qui elles entretiennent des liens sociaux séculaires. Elles parlent la même langue, sont de la même ethnie (Sérère Palor), partagent les mêmes coutumes et mènent des activités économiques similaires. Les activités de sensibilisation entreprises par la Direction générale d’Aibd Sa ont favorisé l’implantation du site d’accueil à proximité des villages hôtes dont les populations ont également bénéficié des nouvelles infrastructures sociales de base du site de recasement. Pour leur permettre de reprendre leurs activités agricoles, le président de la République Macky Sall a pris un décret pour déclasser 304 hectares de la forêt classée de Diass. Chaque quartier a son lot et une partie est réservée pour la création d’une ferme agricole avec le soutien de l’Anida. Le périmètre a été défriché et est prêt à être exploité. Les déplacés de l’Aibd ont tout pour redémarrer une nouvelle.

Un déplacement dans le respect strict des droits humains
Les procédures de réinstallation des populations ont débuté en 2002 avec l’évaluation des pertes de la zone d’emprise. Par la suite, un plan de réinstallation répondant aux normes nationale en matière de réinstallation a été préparé en 2005. Cependant, ce plan n’était pas totalement conforme aux normes internationales. Pour y remédier, Aibd Sa a mandaté un nouveau Plan de réinstallation révisée (Prr). Ce nouveau plan a pris en compte les impacts sur le milieu humain notamment la perte des ressources naturelles dans les emprises de l’aéroport et du site d’accueil, la perte de ressources agricoles localisées dans les emprises de l’aéroport et du site d’accueil, des risques de conflits sur l’usage des terres entre les populations réinstallées et les populations hôtes, les risques de frustration des populations environnantes ne bénéficiant pas des mesures du Ppr…

A cause des réticences d’une frange de la population notamment à Kathialik et à Mbadatte, le recensement a été interrompu plusieurs fois. En effet, dès le début, certains villageois de Kathialik et, dans une moindre mesure de Mbadatte, se sont opposés à tout dialogue. Face à cette situation, Aibd Sa, en collaboration avec les autorités administratives locales et la collectivité locale a initié beaucoup d’actions entre avril et septembre 2010 visant à permettre la poursuite des enquêtes. Des chefs religieux comme Abdoul Aziz Sy Al Amine, des parlementaires, des organisations de la société civiles ont été également mis en contribution. Toutes ces actions combinées ont permis au recensement de redémarrer. Au contraire de ceux de Khessoukhate et de Mbadatte, une partie des populations de Kathialik n’ont pas encore rejoint leurs domiciles sur le site de recasement. Certains sont restés dans leur village d’origine à la limite du périmètre de sécurité de 350 mètres du nouvel aéroport alors que d’autres ont préféré, pour des considérations sociologiques, aller créer un nouveau village non loin de Toglou.« Il n’y a que 31 familles de Kathialik qui ont accepté volontairement de s’installer sur le nouveau site », précise le chef de village Alioune Ciss.

Elhadji Ibrahima THIAM

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