Madame le Maire

27 Déc 2017
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« Poursuite non naturelle et un jugement précipité ». Par ces propos, vous dénoncez la procédure judiciaire dirigée contre votre pair, le député et maire de la ville de Dakar, Monsieur Khalifa Sall, placé en détention provisoire et aujourd’hui en jugement. Ils vous ont valu, à juste raison, des réprobations et de vives critiques de la part de nombreuses personnes, hommes politiques, simples citoyens touchés dans leur honneur. Leur indignation est d’autant plus grande que vous projetez même de porter sur les fonts baptismaux, comble de provocation, un observatoire international des « Maires en danger». Madame, la République du Sénégal est libre, laïque et souveraine.

Elle garantit l’égalité de tous devant la loi. Elle proscrit toute discrimination fondée sur la  naissance, la race, le sexe, la religion, la fonction, le rang. Elle est profondément attachée au respect scrupuleux du principe de la Séparation des Pouvoirs et de l’Indépendance des juges. Nous ne vous ferons l’offense de préjuger et de  déduire à partir de vos malheureuses déclarations que ces principes invoqués ci-dessus, élevés au rang de règles de lois constitutionnelles, proclamées depuis des siècles par bon nombre de nations, ne seraient en fait, selon vous, que des chimères au Sénégal. De là alors à transformer par vous-même cet adage bien de chez vous : « Vérité en deçà des Pyrénées, Mensonge au-delà » en « Justice en Métropole, Non droit sous les Tropiques  », il n’y a qu’un petit pas que nous nous garderons bien de vous faire franchir.

Car, somme toute, madame, à votre corps défendant, nous retenons à votre actif, outre votre parcours, les combats que vous avez toujours menés au nom de causes nobles parce qu’humanitaires. Le dernier en date est la prise en charge quotidienne par votre mairie de 1600 migrants toutes nationalités confondues, sans abri, logés dans des hôtels et des gymnases, votre proposition de loi en leur faveur, à la grande consternation de bon nombre de vos administrés. Ces actions louables, fort appréciées, ne sauraient pour autant vous dédouaner de vos propos gravement excessifs pour jeter le mépris sur nos respectables institutions, en l’occurrence le pouvoir judiciaire.

La solidarité à l’endroit de l’édile de Dakar, connu jusqu’ici, chez bon nombre de citoyens pour sa courtoisie, sa piété, son honnêteté ne saurait en aucune manière justifier une telle attitude de votre part. Nous prions pour que le tribunal, après un juste et équitable procès prononce sa  relaxe s’il est convaincu de son innocence, pour qu’il puisse retourner au près des siens.

L’immixtion d’une personne étrangère dans les affaires intérieures de notre pays, de surcroît dans une affaire judiciaire, quelque scandaleuse qu’elle pût paraître, ne devrait normalement pas nous surprendre, encore moins nous émouvoir. La raison est que des compatriotes, hommes femmes politiques, membres de groupes se réclamant de la société civile, si enclins pourtant à revendiquer avec force leur patriotisme et leur nationalisme nous ont habitués à leur pratique coutumière. Ces derniers n’ont de cesse de jeter en pâture nos institutions, l’indépendance de notre justice, la dignité, de nos valeureux juges à l’opinion, aux représentations et organisations diplomatiques et même à l’étranger. En  dressant ce sévère et outrageant réquisitoire à l’endroit de notre respectable justice qui, selon vous, agirait sur commande du pouvoir exécutif, vous jetez injustement l’opprobre sur les juges sénégalais aussi compétents, intègres que leurs collègues de France et d’ailleurs.

Nos institutions sont bien attachées aux fondements de notre État, résolument déterminé au nom de la Gouvernance vertueuse, à se conformer aux exigences d’un État de Droit, qui combat l’impunité sous toutes ses formes et garantit à chaque citoyen ses droits et ses libertés. Nous n’osons croire que vous voudrez, sous le feu de la passion dévorante et aliénante de la passion faire fi de ces règles universelles dont notre justice a toujours fait siennes. On peut bien vous concéder le droit de porter assistance à un ami, en lui adjoignant pour sa défense, un avocat en la personne de votre adjoint à la mairie. Il est vrai, la mission sacerdotale de l’avocat ne devrait pas connaître les limites frontalières. Nous pouvons aussi bien vous rassurer que ceux commis sur place par le  député-maire de Dakar, n’ont rien à envier qui que ce soit dans la maîtrise du droit, dans l’éloquence et la pratique des règles de procédures.

En France, l’interpellation de personnalités politiques, anciens présidents, premiers ministres, ministres, députés, maires, élus est devenue un fait banal. Nous ne voudrions préjuger sur l’innocence ou la culpabilité du maire de Dakar. Mais il semble que la pomme de discorde, en dehors de considérations purement politico-politiciennes, partisanes, en l’espèce, est surtout orientée vers le statut de l’édile de Dakar, devenu député après sa détention et l’inviolabilité de son immunité attachée à ses nouvelles fonctions. Est-il besoin alors d’interpeller l’histoire pour vous rappeler aujourd’hui un événement lointain communément appelé : « le Piège de l’Observatoire » ? Ce fait, qui avait en son temps défrayé la chronique, était relatif à la mise en cause d’un grand homme politique, sénateur, Monsieur François Mitterrand. Dans une affaire qualifiée d’outrage à magistrats, suite à un supposé attentat commis sur sa personne, mais qui serait, semble-t-il, avoir été orchestré de toutes pièces par la prétendue victime elle-même. Le procureur général saisi, avait, après enquête, demandé au vu des faits au Sénat la levée de l’immunité parlementaire du ci-nommé.

« Nous devons tout faire pour que notre collègue mis en cause parvienne à faire admettre son innocence devant ses juges. Encore faut-il qu’il ait l’occasion de s’expliquer devant eux. Car, il n’est pas de notre rôle, nous parlementaires de juger l’affaire au fond. La levée de l’immunité parlementaire n’est pas un jugement, mais juste un renvoi à la procédure judiciaire ». À la suite de cet exposé du rapporteur de la Commission, la levée de l’immunité parlementaire, après vote fut adoptée par la majorité, avec les voix de ses collègues de même Parti, socialiste, et les communistes tous de l’opposition. C’était-il y a 58 ans, plus exactement le 18 novembre1959.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’immunité des députés et des ministres. La levée de l’immunité des parlementaires et des ministres en France, comme ce fut le cas récemment des députés du Front national est devenue aujourd’hui banale en France. Le dernier cas, celui d’un ancien Garde des sceaux, et d’un député de la majorité pour répondre de faits de violation de secret professionnel, pour un cas de fraude fiscale supposée commise par ce dernier le confirme bien. Aujourd’hui, dans votre pays, le débat politique d’actualité est plus orienté sur l’utilité de l’immunité parlementaire. On parle même de sa suppression ainsi que celle de la Haute Cour de Justice.

Le projet de loi rétablissant la confiance dans l’action publique, plus communément appelé Loi de moralisation de la vie publique qui va même constituer l’un des premiers textes symboles de ce nouveau quinquennat en France emporte-t-il votre adhésion ?  

Que direz-vous de ce député français confortant l’action de l’association Anticor, et pour qui, « l’immunité parlementaire ne sert à rien, à part entretenir ce petit soupçon perpétuel visant la classe politique » ? Madame le Maire, nous ne saurions terminer sans nous inviter tous à toujours méditer cette prescription d’un grand penseur et humaniste bien de chez vous, Rabelais: « Fais ce que tu voudras, parce que gens libres, bien nés, instruits, conversant toujours en compagnies honnêtes, ayant par nature un esprit aiguillon, parce que  retirés du vice, le quel on nomme honneur ».

Par Maître Djibril War
Député membre du groupe
parlementaire de la majorité «Benno Bokk Yaakar»
Directeur de l’École du Parti de l’Alliance pour la République APR
wardjibril@yahoo. Fr
Last modified on mercredi, 27 décembre 2017 13:52
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