Rémi Jegaan Dioh : La musique sérère est « riche, mais peu exploitée »

06 Jan 2018
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Enseignant de profession, guitariste de talent, Rémi Jegaan Dioh est fier de son répertoire riche de 562 chansons. Cet auteur-compositeur de 70 ans, natif de Fathiouth, vit depuis quelques temps à Londres, où il continue de pratiquer sa passion : le chant, religieux ou profane. En attendant de recevoir l’hommage que la Grande Nuit du chant choral lui rendra ce 13 janvier à Dakar, Rémi Jegaan Dioh lance, dans cet entretien, un fort plaidoyer pour les artistes sérères pétris de talent, mais sans mécène pour être davantage reconnus dans le paysage musical sénégalais.

Monsieur Rémi Jegaan Dioh, peut-on vous présenter comme un poète, un musicien, ou un chanteur de chorale…
Je suis natif de Fadiouth-Joal. Après mes études là-bas, je suis allé dans l’enseignement. Il y a beaucoup qui ne connaissent que Rémi le musicien. Je suis enseignant de formation. J’ai eu à occuper des postes de responsabilité dans l’Enseignement privé catholique. Mais, en même temps, je faisais de la musique. J’ai commencé à faire de la musique quand je suis allé à mon premier poste à Bicol (Fatick). Là-bas, j’ai trouvé un guitariste qui était le petit frère de feu Louis Diène Faye. Il avait une guitare et je lui ai dit qu’il faut m’apprendre à jouer. Il m’a dit que la guitare est là. J’ai pris calmement l’instrument et j’ai commencé à gratter. Avec une ou deux cordes, je savais jouer plusieurs airs. La seule fois que je suis allé pour demander à quelqu’un, à Fadiouth, c’était pour plus m’informer sur ce qu’est la double gamme. Parce que le folk sérère est basé sur cette double gamme. Il a pris la guitare, a posé un doigt, ensuite un, deux accords et je lui ai dit : « Merci, j’ai compris ». C’est la seule fois que j’ai appris à jouer à la guitare. C’est cela qui a fait que j’ai un style qui m’est propre.

D’où est-ce que vous tirez votre inspiration ?
A Fadiouth, quand les gens sont dans les champs, ils chantent. Quand ils font la riziculture, ils chantent. Quand ils engrangent, ils chantent. Quand les femmes vont chercher du bois, elles chantent. Ça ne gêne pas. Il m’arrivait de travailler au bureau et puis de chanter. Ça ne gênait pas. Ça pouvait aller de pair. Souvent, j’avais un petit magnétophone ; parce qu’il arrive, par exemple, qu’un air vienne avant. Quand il vient avant, je le fixe sur un petit magnétophone pour aller travailler. Ils arrivent que les paroles viennent en premier ou les deux en même temps. C’est pourquoi je dis qu’en inspiration, il n’y a pas de règle précise. Au moment où l’on si attend le moins, généralement elle vient. Quelqu’un qui témoignait sur ma personne en parlant de l’inspiration disait ceci : « Rémi et l’inspiration, c’est comme Obélix et la portion magique. Il est tombé dedans quand il était petit et ce n’est vraiment pas de sa faute s’il crée en dormant ». Papa et maman étaient aussi compositeurs et chanteurs. Ma maman composait d’une manière incroyable. C’était tellement spontané car elle n’écrivait pas. Dans les champs, mon papa chantait beaucoup. Dans les champs à Fadiouth, les gens chantent à haute voix. Donc c’est ce qui fait qu’on a eu cette culture du chant.

Finalement, vous alliez la chanson et le métier d’enseignant. Pendant combien de temps l’avez-vous fait ?
Absolument ! Mon premier chant était un chant religieux. Je l’ai composé en 1968. Donc cela fait aujourd’hui 50 ans. C’était surtout l’église. En un moment donné, je m’interdisais de prendre un air quelconque qui est venu et d’y appliquer des choses profanes. C’est après que j’ai compris en tant qu’éducateur qu’on pouvait, par le chant, éduquer. A partir de ce moment, je faisais le profane et le religieux. Mais je suis connu comme compositeur de chant religieux. Nous avons été parmi les premiers, après le Concile Vatican II, à introduire la guitare et le chant religieux dans le paysage de l’église.

Depuis ce temps, on a dit que vous avez écrit plus de 364 chansons. Est-ce de la légende ou c’est la vérité ?
Je suis actuellement à 562 chants. La dernière œuvre, je l’ai composée quand je suis revenu de Londres. Quand je suis arrivé au Sénégal, le lendemain, quelqu’un m’a demandé de lui animer son mariage et c’est là-bas que j’ai composé cette chanson.

Ce nombre de chansons, c’est votre répertoire ? Vous les avez couchées dans des cassettes ou bien…
C’est mon répertoire. Ce répertoire, le fait que je sois allé à Londres m’a permis de mettre de l’ordre dans ce que je faisais. Tout est dans mon site sur Internet : les œuvres… J’ai aussi des manuscrits. Tout est écrit et ordonné. J’ai eu un groupe de profanes, mais c’était pour déclarer mes œuvres au Bureau sénégalais du droit d’auteur. Je suis sociétaire du Bsda depuis 1974. Après, nous avons fait de petits « Ngël ». Il m’arrivait, de temps à autre, que j’anime. Il y en a ceux qui ne font que ça. Comme je suis enseignant et je suis de l’autre côté, il arrivait, de temps à autre, que je fasse des animations. Mais, c’est surtout l’église. Quand je dis 562 chansons, ce sont des chansons profanes et religieuses confondues.

Combien de disques ou cassettes avez-vous sorti ?
J’ai sorti quatre cassettes : deux profanes et deux religieuses. La première cassette est sortie en 1984. C’est la même année que j’ai remporté le prix du premier lauréat du concours musical du Bsda. La deuxième cassette religieuse est sortie en 2002. Le disque est sorti en 2006 et une cassette profane en 2007 que j’ai intitulée : « Rémi Jegaan Dioh chante Léopold Sédar Senghor ».

Vous vivez à l’étranger depuis un certain temps. Quelles sont vos activités là-bas ?
Avant cela, je suis allé en France pour les tournées avec la chorale de la Cathédrale de Dakar, en 1984. Je suis également allé en tournée en Espagne avec la chorale des Martyrs de l’Ouganda. J’ai participé au Mans à la rencontre des chants grégoriens, toujours avec la chorale des Martyrs. J’ai fait plusieurs concerts en Gambie. J’ai voyagé à Londres parce que c’est la chorale des ressortissants gambiens qui m’avait invité pour animer un concert. J’ai animé le concert et ils m’ont demandé de revenir en août pour l’animation du concert de la fête du 15 août et je suis reparti. Depuis 2007, je travaille avec la chorale sénégalaise Popenguine de France. Nous avons des concerts réguliers à Paris. En 2017, j’ai participé à la semaine sénégambienne de Londres. Cela, c’était après l’enseignement, parce que j’ai été enseignant à Bicol, directeur de l’école de Baback (Thiès), directeur de l’école Saint-Pierre de Grand-Dakar, assistant pédagogique, puis préfet au collège de la Cathédrale de Dakar et directeur de l’école Notre Dame du Cap-Vert, avant d’être admis à faire valoir mes droits à la retraite, en 2004.

Actuellement, j’ai donc un pied à Londres et un pied au Sénégal pour tenir compagnie à mon épouse. Depuis 1993, ma première épouse est décédée me laissant des enfants. Je me suis remarié avec une choriste de la chorale de Gambie qui vit à Londres et qui est de nationalité britannique et qui est toujours en activité. Voilà pourquoi je suis basé à Londres, en attendant qu’elle termine pour qu’on revienne au Sénégal.

Actuellement, quels sont vos projets musicaux ?
Vous savez, maintenant, le poids de l’âge commence à se faire sentir ... (sourire…)

Quel âge avez-vous ?
J’aurais 71 ans au mois de mai prochain. Donc l’âge commence à avancer. J’ai beaucoup de propositions. En un moment donné, on m’avait proposé, avec Seyba Traoré, d’intégrer l’Orchestre national du Sénégal. A l’époque, j’étais directeur de l’Ecole Saint-Pierre à Grand Dakar mais j’ai décliné. Maintenant, j’ai un projet avec quelqu’un pour la sortie d’un Cd. Mais après, je vais continuer cette œuvre d’église. Il n’y a pas de vieillesse pour ça.

Dans vos textes, vous ne chantez qu’en langue sérère...
Dans mes compositions, la langue dominante est le sérère. Mais j’ai composé en wolof, en français. A Londres, j’ai commencé à travaillé les sommets en anglais bien que je ne parle pas l’anglais.

On remarque que les musiciens qui utilisent la langue sérère pour chanter n’ont pas la reconnaissance qu’ils devraient avoir, si ce n’est que dans les chorales...
Exactement, c’est au niveau des chorales qu’ils explosent le plus. La musique sérère ne s’est pas imposée dans le milieu tel que le Mbalax. Moi, je suis tellement ancré, je lis jusqu’à présent Léopold Sédar Senghor qui dit « enracinement et ouverture ». Mais il y en a beaucoup qui ont fait le contraire, c’est-à-dire qui se sont ouverts avant de s’enraciner. Quelqu’un m’a dit d’ailleurs : « Tonton, j’ai l’impression que tu as commencé par où les gens vont terminer ». C’est une culture. Il faut s’imprégner de cette culture, se baigner dans cele-ci, avant de pouvoir s’ouvrir et aller vers le moderne. Moi, j’ai eu des producteurs ; de grands producteurs qui sont venus me voir. On devait aller en France et ils m’ont dit qu’ils allaient me produire. J’ai amené mon répertoire en leur disant : « Voilà ce que je fais. Mais je tiens, s’il y a des instruments modernes, à ce que les instruments viennent trouver ma musique et s’adaptent à ma musique et non le contraire ». Le producteur m’a répondu : « Ta musique sérère, qu’on la mette en Zouk, ce n’est pas ton problème. Nous, ce sont les sous ». C’est à cause de cela que je n’ai pas travaillé avec ce producteur. La musique sérère est tellement riche ; elle est soutenue par des rythmes comme ce qu’on appelle le « gajo », le « goufré », le « sathie »… Il y a beaucoup de rythmes, mais qui ne sont pas exploités. Et je pense que la musique sérère manque de mécène. Il faut que les Sérères s’approprient leurs artistes pour qu’ils puissent avancer. Il n’y a pas le soutien qu’il faut, ni même l’encadrement. J’ai eu à dire que la musique sérère est la mère de beaucoup de musiques au Sénégal.

• Réalisée par Omar DIOUF et Aliou Ngamby NDIAYE

Last modified on samedi, 06 janvier 2018 15:07
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