Chevaux et ânes de trait : Une vie de maltraitance

16 Mar 2018
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Jadis, symboles de prestige et d’opulence, les chevaux et ânes de trait du Sénégal sont devenus de simples animaux à fric dont les besoins vitaux sont rarement pris en charge par des propriétaires cupides.

La domestication du cheval et de l’âne a permis aux humains d’utiliser ces animaux à d’innombrables tâches : labour, transport, etc. Dans un pays comme le Sénégal, ils sont même le moteur de l’agriculture, la première force de travail sur laquelle repose toute l’économie rurale. Hier comme aujourd’hui, ces animaux restent de fidèles compagnons de l’homme, toujours prêts à le servir. Avec le temps et en fonction des besoins de l’homme, leur utilité s’est beaucoup élargie. Ils assurent désormais les évacuations sanitaires, l’approvisionnement en eau des ménages et le transport des intrants et équipements agricoles dans plusieurs villages. Incroyable mais vrai, il existe même, des boutiques équines et asines dans certains hameaux enclavés. Mais ce n’est pas que la campagne qui connait l’utilité des équidés. Dans les villes aussi, leur soutien et appui, incontestable, est immense. On les voit dans toutes les capitales régionales. Même à Dakar sur l’autoroute.

« Incapables de ressentir la douleur »
Et dans une agglomération comme Touba, deuxième ville du pays, ils occupent même la première place dans le transport de personnes et de biens. Ils devaient donc, ces chevaux et ânes, s’attendre à beaucoup plus de respect, de considération et de reconnaissance pour services rendus. Tout simplement un retour de l’ascenseur après avoir tout donné. Mais, c’est méconnaître l’homme cupide, s’inscrivant insensiblement dans une logique de domination. Conséquences : beaucoup de chevaux et d’ânes vivent dans le mépris, le stress et la douleur. En campagne comme en ville, on les croise, attachés, surchargés et battus matin, midi et soir. Ils sont maltraités au vu et au su de tout le monde. Et comble de paradoxe, leurs souffrances ne semblent préoccuper personne. Aucune voix ne s’élève pour les défendre. Même malades, affamés ou gravement blessés, on les voit, sur le terrain, malmenés, bravant le froid, la pluie et le soleil. Mais qu’est-ce qui explique cette ingratitude de l’homme ? Pourquoi autant de souffrances causées par les propriétaires ? C’est simple, dit le directeur du développement des équidés au ministère de l’Elevage. Dr Bassirou Fall évoque de considérables changements observés dans les rapports d’utilisation. «Pendant longtemps, élever un cheval était vu comme un signe de bonheur, de richesse.

Aujourd’hui, on cherche cet animal juste pour se faire de l’argent », souligne-t-il. Le cheval était, rappelle-t-il, le cadeau suprême à donner à la mariée. « C’était donc un animal de prestige, respecté, adulé. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui », soutient Dr Fall, pour expliquer le comportement « inhumain » dont sont victimes les équidés. Dr Aya Ndiaye, adjoint à l’inspecteur régional des services vétérinaires de Louga, rappelle qu’il y a une conception philosophique qui a, pendant longtemps, dénié aux équidés toute sensibilité à la douleur. Chevaux et ânes seraient donc incapables de ressentir la douleur.

« L’âne, mais surtout le cheval, est un animal silencieux qui, pour beaucoup de gens, ne manifeste que peu de signes de son éventuel mal-être », partage Dr Aya Ndiaye. Il a fait sa thèse sur le bien-être des équidés. Et pour lui, pas de doute, c’est cette conception ancienne qui habite les cochers et propriétaires de chevaux et ânes du Sénégal. « Ce sont des gens inconscients pour qui ces animaux ne sont rien d’autre que des machines à sous », déplore Dr Aya Ndiaye qui s’empresse, toutefois, d’ajouter que cette mentalité a évolué. Aujourd’hui, les gens sont de plus en plus conscients, insiste-t-il, que la détention d’un âne mais surtout d’un cheval implique la nécessité de subvenir à ses besoins vitaux (eau, nourriture et soins en cas de blessure et de maladie), de le protéger des prédateurs et de lui apporter un sentiment de sécurité et de bien-être.

Non application de la règlementation
Le gouvernement, conscient de l’apport considérable des équidés dans la vie sociale et économique du Sénégal, a élaboré, le 9 décembre 2016, un arrêté interministériel portant réglementation du transport par des véhicules à traction animale. C’est un document de 33 articles, tous invitant à « humaniser » nos rapports avec les équidés. A ne pas les faire souffrir. Mais sur le terrain, pas de respect de cet arrêté. Les cochers ne s’en réfèrent pas. La réalité, c’est qu’ils ne le connaissent pas. « Je n’ai jamais entendu parler de cet arrêté », avoue Daour Mbaye, un cocher habitant Dalifort. Son collègue Ndiaga Pouye semble être plus averti. « Je sais qu’il y a un texte qui réglemente notre métier, mais je ne peux pas vous dire ce qu’il autorise et interdit », lance Ndiaga. C’est donc un fait : tous les deux ignorent le contenu de l’arrêté.

Policiers et gendarmes, chargés de faire appliquer la loi, savent, eux, l’existence de l’arrêté. Certains que nous avons rencontrés citent même, avec plaisir, des articles du document. Mais, il y a un problème : l’absence de fourrières municipales qui limite leurs actions sur le terrain. « Il arrive souvent de voir un cheval ou un âne surchargé, maltraité. Mais, nous ne pouvons que sermonner le cocher, le menacer. Rien que ça », confie un policier sous le couvert de l’anonymat. « Les chevaux et ânes continueront à souffrir tant qu’il n’y aura pas une réelle implication des mairies », ajoute-t-il, visiblement préoccupé mais impuissant.

Par Abdoulaye DIALLO (textes)

FANTASTIQUE CHEVAUCHEE A DAROU GAYE : IMMERSION DANS LE PARADIS DES ÉQUIDÉS
Ane Darou GayeDarou Gaye, village situé à 9 kilomètres de la commune de Meckhé, est une localité où les populations et les équidés sont en symbiose. Au grand bénéfice de l’homme et de l’animal.

Dakar, Thiès, Tivaoune, nous voici à Meckhé ou Ngaye Meckhé. Juste en face du nouveau collège d’enseignement moyen. Quand une élève nous a indiqué la route qui va à Darou Gaye, Bocar, notre chauffeur, a d’abord hésité. Il est descendu du véhicule et a pris une dizaine de minutes à étudier la sablonneuse piste avant de foncer. « On y va. Mais, ce n’est pas sans risque », dit-il. Il avait raison de s’inquiéter. Meckhé-Darou Gaye en voiture de ville est tout sauf une promenade de santé. Poussiéreuse, impraticable, étroite, etc. Aucun qualificatif n’est de trop pour désigner ce parcours du combattant. Cette piste est tout simplement un calvaire. Concentration maximale. Un petit mauvais contrôle suffit pour créer des déboires aux usagers. Heureusement au volant, nous avions un vieux routier, l’expérimenté Bocar, avec ses 30 ans de métier.

Risso Fall, Koul, Lissar, Ndièyène et Keur Baba sont autant de villages traversés. Et partout, les mêmes scènes. Les adultes arrêtent tout pour observer. Les petits suivent le véhicule pour distribuer de cordiales salutations. Quelques rencontres inattendues. Comme cette ânesse allaitant ses deux petits. Ou encore ces écureuils joyeux, tutoyant les passants. Nous voici enfin à bon port. Il y a eu plus de peur que de mal. Darou Gaye se découvre. C’est un village comme tous les autres : habitat sobre, grandes cours, populations disponibles et accueillantes. Une petite ambiance règne sur la place publique. Thé et « café Touba » coulent à flot, avec des graines d’arachide en plus. Signe que la récolte de cet oléagineux est, ici, fructueuse.

Une grande natte, étalée à même le sol, est littéralement occupée par des hommes. Certains lisent des « khassaides ». D’autres le Coran. Ils attendent l’appel de la prière de « takussan », celle qui est accomplie à 17 heures. Mais, notre arrivée chamboule tout. Quelqu’un vient de partager l’objet de notre déplacement. Et subitement, tous s’intéressent à nous. Tous se proposent volontiers de collaborer. Tous veulent montrer leurs chevaux. C’est que nous avons affaire à des passionnés. Les échanges commencent par une prière. C’est la règle dans ce village mouride créé en 1919 par Mame Makhtar Guèye. « Nous avons ici les meilleurs et les plus beaux chevaux du pays. C’est Dieu qui l’a fait. Posez donc toutes les questions, nous répondrons avec plaisir », lance Modou Gaye. Pour expliquer la belle symbiose qui existe entre Darou Gaye et le cheval, Modou Gaye remonte au temps du prophète Mohamet (Psl).

« Le prophète de l’Islam avait sept (7) ânes et une jument. Un de ces ânes était tellement proche de lui qu’il l’envoyait lui faire certaines courses », fait-il savoir. Et le cheval, poursuit-il, est un animal pas comme les autres ; quand vous vous occupez bien de lui, rien ne vous manquera. Abdou Khoudoss Gaye confirme et va plus loin. « Si vous ne pouvez pas avoir un cheval, cherchez au moins l’os d’une jument que vous mettez dans de l’eau tiède. Si vous utilisez cette eau comme bain, rien ne vous arrivera », assure-t-il avant de citer le prophète Mohamet (Psl) qui a dit : « Celui qui s’occupe bien de son cheval, Dieu le récompensera ». C’est cette conception à la fois mystique, philosophique et religieuse qui habite les gens de Darou Gaye. Ici, le cheval est presque élevé au rang de culte. On croit ferme qu’il a des dons de Dieu. « Cela veut dire aussi que celui qui fait souffrir un cheval, court de graves risques », souligne Modou Awa Gaye.

« On ne cherche pas l’argent, mais Dieu»
Darou Gaye est donc un village très amoureux du cheval. Une visite guidée dans les maisons permet de le constater. On y voit de costauds et de beaux sujets, de toutes les familles. Des « Mbar », des « Far », des « Mbayar », des « Narou Ggoor » et des « Bakhla ». La forme et la qualité de leurs sabots sont remarquables. De même que les mangeoires et abreuvoirs qui sont incroyablement adaptés. Mais, le plus impressionnant, c’est sans doute les abris. Pas de crottins ou de fumier sur le sol. Au contraire, ce sont des abris qui réunissent toutes les commodités. Ils sont vastes, secs et propres. « Nous ne laissons rien. Nous organisons même des séances d’accouplement. C’est pour vous dire que tout est réuni pour mettre l’animal à l’aise », explique Moustapha Ndiaye. Fallou Gaye, le chef du village, et Baye Cheikh Gaye ont, eux, particulièrement insisté sur l’alimentation et le suivi sanitaire des animaux.

« La différence avec les autres contrées, c’est que, ici, le cheval est un membre de la famille. Nous nous occupons de lui plus que de nos propres enfants », note Baye Cheikh. Fallou renchérit pour dire qu’à Darou Gaye, les gens dépensent sans compter quand il s’agit des chevaux. « Ici, on ne cherche pas l’argent, mais Dieu. Voilà toute la différence ». Conséquence, dans ce village qui compte plus de 600 chevaux, 150 ânes, on ne vend pas les fanes d’arachide. Bien gardées, celles-ci constituent, de fait, la ration de base des équidés qui bénéficient aussi d’une variété de concentrés : céréales, tourteaux et farines. S’agissant de la prévention et du traitement des maladies, une équipe d’auxiliaires, d’agents techniques de l’élevage et de vétérinaires privés est mise à contribution.

Le village organise régulièrement des journées de vaccination. Un fonds de roulement pour l’achat de médicaments a même été créé, avec l’appui de Brook, une Ong britannique. Tout cela fait évidemment le charme de Darou Gaye. Dans ce village, le bonheur des équidés ne se sent pas. Il se voit. Les chevaux sont bien nourris, bien soignés et protégés des intempéries. Tous ont également des noms. Ils s’appellent « Anta Ndiaye », « Lamp Fall », « Khelcom » ou encore « Bousso Gaye ». Et tous communiquent avec leurs propriétaires qui sont des passionnés de trois choses : l’agriculture, la lecture du Coran et les prières. Une belle symbiose qui ne laisse aucun visiteur indifférent.

Par Abdoulaye DIALLO (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

FEU SERIGNE SALIOU MBACKE : « IL FAUT TRAITER LES ÉQUIDÉS COMME VOS PROPRES ENFANTS »
Ane 3Feu Serigne Saliou Macké ci-devant khalife général des Mourides ne ratait aucune occasion pour inviter ses compatriotes à bien se comporter avec les équidés.

Le défunt Khalife général des mourides était constant. Serigne Saliou Mabcké n’a jamais varié. Il s’est toujours montré grand défenseur des équidés. « Craignez Dieu et ayez pitié à ces animaux qui ressentent la douleur comme vous et moi », ne cessait de dire le guide religieux, chaque fois qu’il recevait l’association des conducteurs de charrettes de Touba. Avec le marabout, les équidés avaient un grand avocat. Un jour, cette association avait pensé bien faire en venant voir le défunt Khalife général avec une importante somme d’argent en guise de « addiya ».

Après avoir remercié les visiteurs, il avait triplé la somme apportée et l’a retournée aux concernés en leur disant ceci : « Je suis malade. J’ai mal partout. Tout cela à cause de mauvais traitements faits aux équidés. Je ressens chaque coup de bâton reçu par un âne. Prenez cet argent, achetez de la nourriture et des médicaments pour ces animaux. Et désormais, s’il vous plait, comportez-vous bien avec ces animaux ». Et Serigne Saliou Mbacké ajoute : « Il faut traiter les équidés comme vos propres enfants. C’est ce que veulent Dieu et son prophète Mouhamet (psl). Le saint homme venait de citer l’Envoyé de Dieu, Mohamet (psl).

Beaucoup de livres et de textes, se fondant sur la sunna, parlent de la belle symbiose qui existait entre le prophète de l’Islam et sa jument. « Il existe de nombreux hadiths qui conseillent de bien traiter les équidés, les animaux d’une façon générale », rappelle Thierno Mamadou Ba, imam à Dalifort. Le prophète Mohamet (Psl), dit-il, était lui-même très attentionné de sa jument. « En réalité, la civilisation musulmane témoigne d’un grand respect pour les animaux, du cheval particulièrement, en lui accordant la possibilité de passer la nuit sous la tente de son maître », explique imam Thierno Mamadou Ba qui invite à revoir nos rapports avec les équidés.

« Ces animaux nous transportent et nous assistent dans les champs. Ils sont toujours à nos côtés, disponibles. Soyons donc dignes de notre statut d’humain conféré par le Créateur en ne les faisant pas souffrir », estime imam Ba qui est catégorique : « les maladies, la pauvreté, la rareté des pluies, tous ces malheurs existent parce que l’homme se comporte mal avec la nature et les animaux ».

A DIALLO

ONG BROOKE : LE BIEN-ÊTRE DES ÉQUIDÉS POUR HORIZON
Ane BrookeL’Ong britannique Brooke, présente au Sénégal, est mondialement connue pour son action en faveur d’un monde où les équidés ne souffrent pas.

Dorothy Brooke avait créé l’Ong qui porte aujourd’hui son nom juste pour soigner les chevaux laissés en Egypte après la seconde guerre mondiale. Chemin faisant, l’initiative a grandi et Brooke est devenue leader incontestable dans le bien-être des chevaux, ânes et mulets de trait. Avec toujours la même vision, celle d’un monde où les équidés ne souffrent pas. Aujourd’hui, l’Ong Brooke est présente dans une dizaine de pays à travers le monde. Sa mission : transformer la vie des équidés, soulager leurs souffrances et créer un changement durable en collaborant avec les personnes, les communautés et les organisations.

Au Sénégal, elle intervient dans les zones de Sokone, de Bambèye, de Meckhé, de Louga et de Thiès. Partout, Brooke regroupe les propriétaires en réseau, les forme sur les techniques primaires d’élevage et les sensibilise sur les notions de bien être des équidés. L’Ong outille aussi les vétérinaires et para-vétérinaires, les maréchaux-ferrants, les selliers et autres prestataires en renforçant leurs connaissances, attitudes et pratiques sur le terrain. « Nous voulons impulser des normes sociales favorables au bien-être des équidés et fournir aux communautés les compétences et le soutien dont elles ont besoin pour faire preuve de compassion envers les animaux », explique, sans cesse, Emmanuel Mohamet Sarr, responsable Brooke Afrique de l’Ouest.

La démarche vise aussi à emmener les communautés propriétaires d’équidés à adopter de bonnes pratiques de gestion, de manipulation et de contention. « Nous aidons les populations à se mettre en réseau, à monter des projets, en relation avec les vétérinaires, pour faciliter l’accès aux médicaments et à lutter contre l’automédication », soutient Emmanuel Mohamet Sarr. En réalité, le spectre d’intervention de Brooke est plus vaste que ça. Partout, l’Ong travaille avec les Etats pour fournir un soutien et prévenir les sévices. C’est le premier partenaire technique du Sénégal dans l’élaboration de l’arrêté interministériel portant réglementation du transport par des véhicules à traction animale. Brooke participe à l’identification des équidés notamment par la mise à disposition de la Direction du développement des équidés (Dde) de 30 000 livrets sanitaires et signalétiques de cheval chaque année depuis trois ans.

« Brooke fait un bon travail de sensibilisation, d’information et de formation des acteurs sur les notions de bien-être des équidés, sur la santé et sur la réglementation », salue Dr Bassirou Fall.

L’engagement de l’Ong britannique est reconnu au plus haut sommet de l’Etat du Sénégal. Le président de la République, Macky Sall, a primé Brooke à l’occasion de la journée nationale de l’Elevage 2017 à Kolda pour ses actions méritoires dans la lutte contre le vol de bétail.

A. DIALLO

POUR LA DEFENSE DES EQUIDES A MECKHE : UGPM EN ORDRE DE BATAILLE
Ane UgpmL’Union des groupements paysans de Meckhé (Ugpm) déroule, depuis 2015, toute une série d’activités pour emmener les populations à changer de comportements vis-à-vis des chevaux et ânes de trait.

Tout habitant de Meckhé connait ou a entendu parler des « démarreurs » ou « turbo ». De quoi s’agit-il exactement ? C’est simple. Le cocher blesse volontairement le cheval sur une partie sensible. Et chaque fois qu’il doit démarrer, il tape là-dessus. Histoire de faire bouger l’animal avec une vive allure. « Nous le faisions pour aller vite, gagner du temps et de l’argent », fait savoir Badara Mbaye, cocher. Cette méthode dégradante et inhumaine avait fait réagir certains chefs religieux. Mais, il a fallu l’implication de l’Union des groupements paysans de Meckhé (Ugpm) pour voir les cochers prendre réellement conscience de l’enjeu.

« On ne pouvait rester les bras croisés. Il fallait faire quelque chose pour changer les comportements », informe Ndiakhate Fall, secrétaire général de l’Ugpm. C’était une période noire pour les équidés de la zone. Beaucoup avaient succombé des suites des blessures et des mauvais traitements infligés par l’homme et impactant négativement sur la production agricole. « C’était rare de voir un cheval en forme. Et cela s’est ressenti sur les récoltes. Aucun paysan n’avait réussi à s’en sortir en 2014 », se souvient Ndiakhate Fall. Ainsi, soutenu et appuyé par l’Ong britannique Brooke, l’Ugpm a mis en place le programme « Wormal mala » en 2015, avec cinq communes cibles : Mékhé, Koul, Mérina Dakhar, Ndande et Méouane.

Au total 89 villages sont touchés et 5 000 équidés enrôlés. Ateliers de formation, sensibilisations dans les « louma », les quartiers, émissions radios sur des thèmes spécifiques. Tout cela pour emmener les cochers à avoir des comportements responsables vis-à-vis des équidés. « Nous avions pensé qu’il fallait agir sur le comportement des propriétaires en identifiant les ressources disponibles qui entrent dans le bien-être des équidés », explique Ndiakhate Fall qui coordonne le programme. L’idée, ajoute Galaye Ka, animateur dudit programme, était d’éveiller les consciences, de toucher la sensibilité des cochers.

Malaw comme modèle
« Des partenariats ont été signés avec les radios communautaires pour vulgariser l’arrêté interministériel portant réglementation du transport par traction animal », souligne Galaye Ka. Sa collègue Fatou Diop de revenir sur les « riches échanges » enregistrés au cours des rencontres d’information sur les méfaits de la surcharge et sur l’importance pour chaque cheval de disposer d’un carnet sanitaire. Pour s’inscrire dans une perspective durable, L’Ugpm a mis l’accent sur les jeunes, plus réceptifs aux changements. Beaucoup de séances et d’ateliers ont été tenus pour les sensibiliser. « Les résultats obtenus sont satisfaisants. Je peux même dire qu’ils sont la plus grande satisfaction du programme », relève Fatou Diop.

Mais la démarche novatrice a été sans doute le lancement de l’activité « Malaw », nom emprunté à l’ancien cheval de Lat Dior, héros national connu pour sa force et pour avoir incarné les valeurs du Cayor. « L’activité « Malaw », n’est rien d’autre qu’un outil de diagnostic rapide de l’animal », explique Ndiakhate Fall. L’idée est d’aller trouver le cheval dans son abri, vérifier son alimentation, sa santé et d’autres éléments qui entrent dans le bien-être comme le parage, le ferrage, le harnachement et les techniques de contention et de manipulation. C’est tous ces aspects qui sont pris en compte dans le système de notation du cheval qui obtient « vert » si sa situation est satisfaisante, « jaune » acceptable et « rouge » qui indique que l’animal est en danger. « Quand le cheval obtient la note rouge, cela veut dire qu’il y a urgence à agir. Sinon, son propriétaire va le perdre », souligne Galaye Ka, animateur du programme « Wormal mala ».


Et ce qui est intéressant dans ce système, dit-il, c’est que la restitution est publique. Créant du coup une rivalité entre les enfants, une saine concurrence. « Les propriétaires ont fini par avoir honte de présenter un cheval maigre, malade », soutient Fatou Diop qui s’empresse d’ajouter : « L’activité « Malaw » a réussi quelque chose d’extraordinaire en faisant accepter, dans les villages cibles du programme, que qui s’occupe bien de son cheval, s’occupe bien de sa famille ». Aujourd’hui, se félicite le coordonnateur Ndiakhate Fall, des rencontres sont organisées tous les trois mois dans les villages cibles pour évaluer le travail des animateurs. « Le succès du programme est réel. Même ceux qui ne connaissent rien des équidés peuvent, aujourd’hui, diagnostiquer leurs bêtes et leur donner des notes », salue le coordonnateur Fall qui parle de « grands pas » réalisés, de « changements irréversibles » pour le bien-être des chevaux et ânes de trait.

A. DIALLO

DR BASSIROU FALL, DIRECTEUR DU DEVELOPPEMENT DES EQUIDES : « LES LARMES D’UN CHEVAL, C’EST UNE CATASTROPHE POUR UN PAYS »
Ane Bassirou FallDr Bassirou Fall est un passionné du cheval. C’est lui qui a construit toute la filière équine du Sénégal. Ce vétérinaire, qui aura bientôt 60 ans, nous a reçus, chez lui, à Ouest foire, pour nous parler de son quotidien entièrement dédié aux équidés.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir les équidés maltraités par leurs propriétaires ?
Cela me fait mal de voir ces animaux brutalisés, frappés à longueur de journée sur nos routes. C’est déplorable, inhumain. La situation de ces équidés est d’autant plus préoccupante qu’ils ne peuvent porter des brassards rouges, encore moins refuser de travailler. C’est vraiment dommage. Ces animaux sont des témoins et acteurs de notre passé. Leur place dans la société n’est plus à démontrer. Ils constituent le moteur de notre agriculture, un moyen intermédiaire de transport. Mieux, le cheval et l’âne participent non seulement au pastoralisme, mais ont grandement contribué à la réduction de la pénibilité des femmes rurales. Tout cela devrait nous emmener à être plus humains, pour ne pas dire redevables. L’heure est venue de nous arrêter et d’interroger nos rapports avec ces animaux. Parce que les larmes d’un cheval, c’est une catastrophe pour un pays.

Comment expliquer ce comportement des propriétaires ?
L’ignorance et l’analphabétisme. La plupart des cochers ignorent les règles primaires, les techniques les plus élémentaires de l’élevage. Beaucoup ne savent pas qu’un cheval ou un âne bien traité, bien nourri, bien soigné ne peut être que bénéfique pour son propriétaire. Il y a aussi, il faut le dire, des gens qui savent, mais qui sont guidés par la course à l’argent facile. Ils constituent le groupe que j’appelle les cochers âpres au gain. Ces derniers font travailler les équidés, matin et soir, gagnent de l’argent, mais il ne leur vient jamais à l’esprit de retourner une partie de cette somme à l’animal. Et le plus souvent, ce sont eux qui sont à l’origine des mauvais traitements infligés aux équidés. Je l’ai dit et je le répète, ces mauvais traitements ne nous honorent pas, sont indignes et doivent faire l’objet de sévères sanctions. Il faut que les forces de sécurité fassent leur travail. Parce que malheureusement, il n’y a que la sanction qui les emmènera à adopter un comportement humain et responsable vis-à-vis des équidés.

N’existe-t-il pas un autre moyen d’emmener ces cochers cupides à changer de comportement ?
Oui, il y en a. C’est partager l’information, les bonnes pratiques d’élevage à travers des séminaires et autres ateliers de sensibilisation. L’arrêté interministériel portant réglementation du transport par des véhicules à traction animale a été pris et le ministre de l’Elevage a animé des comités régionaux de développement (Crd) sur cette question dans les 14 régions du pays. En partenariat avec l’Ong Brooke, la direction du développement des équidés (Dde) a organisé des ateliers de partage des dispositions de l’arrêté avec les chefs de services régionaux de l’Elevage et la presse. Un plan d’actions est en cours d’élaboration en partenariat avec la direction des transports routiers. Il y a des dispositions applicables et d’autres qui demandent la formation des cochers au code de la route pour leur exiger la carte de cocher qui correspond au permis de conduire. Il y a l’assurance obligatoire pour la responsabilité civile (12. 000 FCfa en moyenne). L’absence de fourrière municipale pose problème dans certaines localités. Le contrôle proprement dit est du ressort des forces de défense et de sécurité.

Le non respect de la réglementation ne prouve-t-elle pas l’absence d’une réelle volonté politique ?
La volonté politique existe. L’Etat a beaucoup fait, ces dernières années, pour la prise en charge des chevaux, mulets et ânes de trait. Plusieurs projets et programmes ont été mis en place. On peut citer la création, en 1989, du bureau du cheval par arrêté ministériel, la création du haras national en 2004 sous la tutelle de la présidence de la République jusqu’en 2011, la création du projet de développement de la filière équine en 2005, la création de la direction de l’élevage équin en 2008 et la création de la direction du développement des équidés en 2012 qui prend aussi bien en charge les besoins des chevaux que des ânes. Cela veut dire que la volonté politique ne fait pas défaut. De même, beaucoup de choses ont été faites sur le plan de la réglementation.

D’abord, il y a l’arrêté portant création du livret sanitaire et signalétique du cheval en 1994, l’arrêté interministériel portant réglementation des véhicules à traction animale en 1995, le décret portant réglementation des courses hippiques en 1996, l’arrêté fixant le taux du prélèvement sur les recettes issues du Pari mutuel urbain (Pmu) de la Loterie nationale sénégalaise (Lonase) et les modalités de son utilisation en 1997, puis en 2003 et 2010. Ce taux est fixé à 2% sur les recettes brutes du Pmu. La réglementation du cahier de charges de la Lonase est en cours pour permettre l’effectivité du prélèvement au profit de l’élevage du cheval, du développement des courses hippiques et des sports équestres. En plus de cela, il y a une dizaine d’autres arrêtés relatifs à la réglementation de la montée publique des espèces chevalines et asines, au contrôle de filiation par typage Adn, à l’identification électronique des équidés entre autres, tous pris pour développer les équidés au Sénégal. Il faut également souligner que le ministère de l’Elevage a renforcé le personnel technique chargé de piloter le développement de la filière équine.

Maintenant, oui, je suis d’accord avec vous qu’il faut renforcer la sensibilisation et la communication en direction des cochers et des propriétaires.

Quel rôle joue ou devra jouer votre direction dans ce dispositif ?
La Direction du développement des équidés (Dde) poursuit la sensibilisation et la formation des cochers, l’identification des chevaux, leur vaccination contre la peste équine, la formation de maréchaux- ferrant et de selliers. Nous travaillons avec les Ong comme Brooke et World Horse Welfare (WHW) pour relever le niveau de connaissance des éleveurs et propriétaires de chevaux sur les soins élémentaires à donner à leurs animaux. Dans certaines régions, les gouverneurs ont donné des instructions pour la mise en application de l’arrêté. La gendarmerie de la Foire a procédé, récemment, à des contrôles des véhicules hippomobiles, c’est également le cas à Louga. Nous privilégions la sensibilisation des acteurs pour une prise de conscience quant à la nécessité de respecter la réglementation en vigueur.

Avec quel budget ?
Sans argent, point de développement du cheval au Sénégal. En réalité, l’Etat du Sénégal a fait beaucoup d’efforts de 2012 à 2018. Le budget du ministère de l’Elevage est passé de 14 à 23 milliards de FCfa. La vaccination des chevaux contre la peste concerne 50% des effectifs. Ce qui a permis de contrôler la peste équine. A travers le Prodefe, le ministère de l’Elevage a construit des haras à Dahra, Thiès, Kaolack et Mbacké. Ces haras sont des centres de reproduction dotés d’étalons de haute valeur génétique et de laboratoire d’insémination artificielle équine. Depuis 2016, les haras sont pilotés par des docteurs vétérinaires assistés de techniciens compétents. L’effectivité du prélèvement de 2% sur les recettes issues du Pmu de la Lonase va permettre de mettre en place une véritable économie du cheval dynamique intégrée capable de générer des emplois et des ressources.

Si je comprends bien, votre direction ne bénéficie pas d’un budget qui lui est propre pour dérouler ses activités ?
Si, nous avons une dotation de 19 millions de FCfa. Je dois reconnaître que ce budget alloué au développement des équidés doit être renforcé pour permettre la mise en place d’un élevage performant, des écoles de formation dans les métiers liés au cheval, des infrastructures hippiques adéquates et des dotations plus importantes des courses hippiques. En France, le secteur cheval représente 14 milliards d’euros par an et le nombre d’emplois en lien avec le cheval est de 180 000. En France, il y a 269 hippodromes et près de 33 000 éleveurs de chevaux. Dans ce pays, le secteur cheval est une véritable industrie qui vient en deuxième position après l’aéronautique.

Le cheval, c’est des métiers à apprendre et des emplois à prendre. Mais nous ne désespérons pas. La volonté du président de la République, c’est de faire du cheval un secteur économique à part entière, à forte valeur ajoutée, pourvoyeur d’emplois et de richesses. Mme le ministre de l’Elevage a identifié les équidés comme une source d’énergie particulièrement importante dans les exploitations familiales, mais également comme moyen intermédiaire de transport aussi bien en milieu rural qu’en zone urbaine. En campagne, le pastoralisme repose sur les équidés qui participent à la corvée d’eau et qui réduisent la pénibilité du travail des femmes.

J’ai remarqué que vous parlez rarement de l’âne. Est-ce à dire que la situation de cet animal n’est pas préoccupante ?
Non, ce n’est pas exactement ça. Quand on parle des équidés, c’est évident que l’âne est dedans. Mais, il faut dire que cette espèce, contrairement au cheval, a une forte capacité de résistance aux mauvaises conditions de vie. L’âne est aussi polyvalent et peu exigeant en nourriture de qualité. Je l’avoue, peu de choses sont faites pour cet animal. L’âne n’est pas traité comme les autres animaux. On ne le vaccine pas. En revanche, quand il est malade ou blessé, des soins efficaces sont disponibles.

Que vous inspire la notion de bien-être des chevaux et ânes de trait ?
Le bien-être des chevaux et ânes de trait est l’objectif à atteindre. Cela doit mobiliser toute la communauté nationale. Il est essentiel de protéger ces animaux pour accroître leur productivité et leur rendement en sachant que les populations vulnérables en seront les principales bénéficiaires. Il faut sensibiliser les utilisateurs des équidés sur les notions élémentaires qui permettent d’assurer le bien-être des équidés, à savoir leur exemption de faim et de soif, d’inconfort, de douleur, de blessures ou de maladies, de peur et de détresse. Ces cinq types d’exemption constituent les bases de la réglementation du bien-être animal. Pas de pied, pas de cheval, c’est pourquoi le ministère a formé, entre 2010 et 2017, 80 maréchaux-ferrant à Rufisque, Thiès et à Louga.

Ce travail va continuer pour gagner toutes les régions du Sénégal. D’ici à fin 2018, nous irons à Touba dans le cadre de ce projet de formation. L’idée est d’outiller tous les cochers et propriétaires de chevaux et d’ânes du Sénégal. Nous comptons sur le soutien de nos partenaires comme Brooke qui fait un excellent travail sur le terrain. Dans un pays, quand le cheval va bien tout va bien. Etant donné que c’est l’emblème du parti au pouvoir, il y a sans doute des chances que l’attention accordée à la plus belle conquête de l’homme soit renforcée. Les équidés méritent notre grande reconnaissance et notre affection.

Propos recueillis par Abdoulaye DIALLO

Last modified on vendredi, 16 mars 2018 09:03
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