Le premier nom de «L’Aventure ambiguë»

04 Juil 2018
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La première dénomination du premier roman de Cheikh Hamidou Kane (CHK) était les « Orgues mortes ». Elle a été changée par l’auteur en « L’Aventure ambiguë ». Je reviendrai sur le changement. J’ai été interpellé à l’issue de la dernière chronique sur les 90 ans de CHK sur ce que disait Kacha concernant la « disparition de MG dans la dernière version de L’Aventure ». Je l’avais mentionné sans avoir bien saisi le sens de cette assertion. Mais, j’ai appris, en demandant, que c’était une dénomination effectivement retrouvée dans le manuscrit. Tout d’abord, voici ce qui est raconté dans certains milieux intellectuels.

MG serait un personnage qui a accompagné Samba Diallo dans sa vie d’élève et d’étudiant. MG serait le fils d’un administrateur colonial blanc avec une Peuhle du pays des Diallobé. Cet administrateur se nommerait D’Erneville et aurait vécu au Sénégal avec son épouse blanche. Il était loisible aux colons de venir en Afrique sans épouse et enfants s’ils en avaient. L’épouse de ce colon aurait accompagné son mari. Car elle savait, disait-on, que son mari avait bon goût sur beaucoup de domaines.

Durant son séjour et au contact des administrés, Monsieur D’Erneville développerait un réseau sur lequel il comptait s’appuyer pour travailler. Il était donc assez fréquent dans les « terres ». Aussi tombât-il, un jour, en face d’une Peuhle dont il reconnut tout de suite la plénitude du regard voluptueux. Une discrète femme dont le regard vous foudroie. Elle avait des atouts physiques indéniables, dit-on, et  tous les hommes de sa contrée la convoitaient. Mais, le colon a choisi…

Monsieur D’Erneville aurait intégré la jeune dame dans son dispositif. Il la voyait régulièrement, dit-on. Et il finit par avoir un enfant avec cette dame, un garçon métis. L’enfant était différent des enfants que les maures avaient avec les autochtones le long du fleuve. L’existence de cet enfant resta secrète, parce que l’administrateur colon ne voulait pas que son épouse soit au courant. Et il a trouvé un moyen de s’occuper de cet enfant en envoyant régulièrement de l’argent, ayant ainsi des nouvelles de son rejeton.

MG aurait donc grandi au royaume des Diallobé, différent par la couleur de la peau (il était métis), mais avec une éducation rigoureusement identique à celle des garçons de son âge. Ainsi donc, il a été à l’école et a pu aisément joindre le Lycée Van Vollenhoven. C’est là qu’il aurait rencontré Samba Diallo. Ils seraient devenus copains dans la cour de l’école et après les classes. Entre temps, le père de MG est retourné en France. Et son épouse blanche est décédée. Monsieur D’Erneville pris contact avec son fils et le fait venir en Métropole. C’est là que la difficulté de MG à s’adapter a été très nette. Impossible de s’entendre avec le père à qui il en voulait de l’avoir caché. Impossible d’accepter que les Français le minimisent alors qu’il fait partie d’eux. Impossible de savoir pour qui travailler et comment. Impossible de se reconnecter avec son milieu d’origine qu’il avait quitté… Il sombra donc dans l’alcoolisme et devient vite difficile à gérer. Son père ne comprenait pas que son fils qui avait tout ce dont il avait besoin ne pût s’insérer harmonieusement en France. Le fils parlait de tout, tout le temps et partout. Ce fut surtout la logorrhée du fils qui énervait le père et leurs relations furent exécrables.

Samba Diallo avait rejoint la Sorbonne pour ses études supérieures. Il a pu retrouver MG, et ils se sont rencontrés souvent. MG ne faisait pas partie du cercle restreint de Samba Diallo à Paris, mais son cas intéressait ce dernier. Les causeries entre eux étaient fréquentes. On raconte que, attablés dans un café à Paris, au Boulevard Saint Germain, MG et Samba Diallo virent un travailleur noir (immigré dit-on aujourd’hui) en plein travail. MG hurla en commentant que son père aurait pu le laisser assumer son destin comme ce travailleur au balai qui cherche à vivre et à s’occuper de sa famille. Une fois, la situation de MG s’est détériorée avec un « délirium tremens » au point qu’il fut hospitalisé à l’hôpital Saint Antoine à Paris. Et Samba Diallo était justement en stage dans cet hôpital dans le cadre de son cours de psychologie. Ils se sont retrouvés encore et Samba Diallo l’aurait épaulé régulièrement dans ses moments difficiles.

Ce personnage aurait même alimenté les échanges « philosophico-what ever » dans la première mouture du roman. On l’a enlevé dans la version finale. Pourquoi ? Il n’en reste que le personnage du Fou. On raconte donc que c’est MG qui se serait transformé en le Fou et le romancier l’a vieilli afin qu’il relate quelques épisodes de la Guerre mondiale, et c’est ce qui lui aurait fait perdre les pédales.

Et ce pourrait être la question importante du métissage qui est posée et illustrée négativement à travers MG. Le contact avec l’autre est-il toujours bénéfique ? La civilisation de l’universel, est-ce l’idéal ? La question classique de Samba Diallo avec « ce que l’on gagne vaut-il ce que l’on perd ? » On me dit que ceux qui ont lu le premier jet avec MG (dont le président Senghor) auraient vaillamment défendu que l’on dépeigne MG ou que l’on le présente sous un meilleur visage… Je voudrais, pour ma part, m’essayer avec ceci. Pendant la période de la fin de la colonisation, certaines personnalités politiques ont épousé des Européennes et ont eu des enfants métis qui ont pu être positionnés dans le dispositif qui dirigerait nos pays. Certains ont fait carrière dans l’armée, la magistrature ou dans les affaires. Ces métis, bien que Sénégalais, ont bien saisi leur caractère de potentiels remplaçants des colons, ne serait-ce que sur le plan administratif. De toute façon, la hiérarchisation sociale est connue comme arme que les colons nous ont imposée avec, par exemple, les citoyens des quatre communes du Sénégal. Donc, avoir un personnage issu de cette frange avec une si triste histoire ne colle pas avec le dessein d’un métis chez nous…

Toujours est-il que la survenue brutale du Fou dans « L’Aventure ambiguë », sans aucune annonce ni présentation, peut faire admettre que quelque chose existerait, un soubassement au personnage…

Je suis donc parti en discuter avec Cheikh Hamidou Kane. Il rétablit les faits. MG a effectivement figuré dans le premier jet du roman. C’est, en fait, MG qui est Samba Diallo. Il ne s’agit pas d’un personnage supplémentaire. J’ai effectivement connu, dit-il, un métis franco-béninois au lycée, mais rien de lui dans « L’Aventure ambiguë »…

Quand j’étais prêt à publier le roman, je l’ai fait lire à Jacques Chevrier, Léopold Senghor, etc. Jacques Chevrier me dit que le titre « Les Orgues mortes » était difficile et n’accrochait pas trop. Il a relevé dans le texte une dizaine de noms possibles, entre autres, « Mon père ne vit pas, il prie » et « L’Aventure ambiguë », tous tirés du roman. Il suggéra aussi que maintenir le nom MG dans le texte détournerait aussi de l’essentiel. Il suffirait de donner un nom simple. D’où le personnage de Samba Diallo, nom culturellement acceptable. Jacques Chevrier et Senghor ont lu le même manuscrit et tous deux m’ont aidé à trouver un éditeur. Ce fut Julliard que j’ai retenu.
Donc, non seulement on a tort d’ajouter un personnage supplémentaire dans le roman, mais Senghor n’a pas du tout influé sur une quelconque problématique de métissage dans « L’Aventure ambiguë ».

Senghor m’a enseigné à l’Enfom
Senghor donnait le cours sur les Etudes, Langues et Civilisations africaines à l’ancienne Ecole coloniale (Enfom) devenue par la suite Institut des Hautes Etudes d’outre-mer. Il y avait un volet grammaire pulaar et il y excellait avec un répétiteur guinéen qui l’assistait. Senghor veillait sur nous, si on peut dire, parce que le système colonial avait verrouillé l’éducation. Le diplôme le plus haut qu’il attribuait était le Brevet de capacité colonial. Et Senghor encourageait ceux qui se bagarraient pour sortir du ghetto de l’enseignement colonial, ceux qui se battaient pour dépasser l’Ecole « normale » (pour la majorité des sujets…). Le seul diplôme de Doctorat était en Médecine vétérinaire, car les colons voulaient développer l’élevage en Afrique de l’Ouest. La médecine elle-même était cantonnée à l’Ecole africaine de médecine.

Les mécanismes que nous avions pour percer étaient à deux niveaux. Ceux qui parvenaient à être surveillants d’internat et faisaient le baccalauréat avant d’aller à l’enseignement supérieur. C’étaient les Boubacar Diallo Telli, Kéba Mbaye, Moustapha Wade, Abdoulaye Wade, Thierno Bâ… D’autres passaient par l’armée qui leur ouvrait des études où ils ont performé comme Amadou Moctar Mbow, Assane Seck... Abdou Aziz Wane et Ibrahima Wone étaient en Ingeniering et médecine.

A l’Enfom, il y avait trois sections : Magistrature avec Kéba Mbaye, Amadou Mathurin Diop…, la section Administration avec Mamoudou Touré, Amadou Gaye, Daniel Kabou moi-même, la section Inspection du travail avec Sékouta Sidibé. Evidemment, j’ai oublié certains (je te dirai si tu viens plus tard, me dit-il). C’est après nous que Abdou Diouf et Habib Thiam sont venus dans cette école. Certains d’entre ceux-ci ont lu aussi le manuscrit de « L’Aventure ambiguë ». Que Dieu accorde toute sa Miséricorde à ceux qui ne sont plus avec nous aujourd’hui. Je sais qu’il y a beaucoup de commentaires, de thèses, d’œuvres secondaires à partir de « L’Aventure ambiguë », mais j’ai su que MG a été changé en Samba Diallo dans le roman. Voilà pour ceux qui m’ont interpellé sur cette question.

Par
Dr Fadel KANE

Dakar

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