Lauréat du Prix poésie Tchicaya U Tam’si 2018 du Forum d’Assilah du Maroc : Amadou Lamine Sall, le poète complet

11 Juil 2018
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Il est des poètes par intermittence, il est des poètes de tous les instants. Amadou Lamine Sall est de cette seconde race rare. Il est poète de la plante des pieds à la pointe des cheveux, il est poète de par tout son corps, de par toute son âme, de par tout son être. Amadou Lamine Sall est un poète total ! Il naît à la poésie – pour le public – par une aurore dorée, prémices d’une trajectoire fulgurante, précisément avec un long poème, un chant mélodieux, intitulé : « Mante des aurores ». Nous sommes en 1979 et Roger Dorsinville, Haïtien accueilli au Sénégal par Léopold Sédar Senghor avec le premier Festival mondial des arts nègres de 1966, a choisi d’y rester en apportant à ce pays d’adoption son génie d’accoucheur, en littérature, de talents dormants insoupçonnés. Directeur littéraire des Nouvelles éditions africaines du Sénégal (Neas), il nous a conté sa rencontre avec le jeune poète, alors âgé de 28 ans. Directeur des bibliothèques publiques de mon pays, j’étais le plus jeune membre du comité de lecture de cette maison d’édition et témoin du récit qu’il nous fit et que je reconstitue de mémoire.

Dorsinville avait pressenti l’étoffe singulière qui sommeillait en ce jeune auteur venu lui présenter des œuvres poétiques dont celle citée supra. Il le renvoie sans ménagement, avec l’ordre péremptoire de se remettre au travail, et l’intention manifeste de blesser son orgueil. Une blessure-catharsis salutaire ! Notre ami se remit au travail toute une nuit, et aux aurores, « Mante des aurores » voyait le jour et inaugurait un parcours poétique long comme un sentier ensoleillé, sans ombre ni pénombre, voilà presque quarante bonnes années. Je fus de ceux, nombreux, subjugués dès les premières lignes de ce long poème :

« Je t’ai cherchée partout et nulle part
entre la fleur et la tige
entre le jour et la nuit
parmi les rires du sommeil
parmi les caresses de l’absence
partout et nulle part…»

Pourquoi la métaphore de la mante dont le dictionnaire Le Petit Robert dit : « insecte carnassier qui dévore le mâle après l’accouplement » ? L’auteur a pris la précaution de sous-titrer son poème : « Le chant reprendra ». Et bien loin du carnassier, notre auteur est d’abord et avant tout un chantre de l’amour dans des accents qui émerveillent ! Et quel chant ! Par la symphonie des mots et la fulgurance des images. Et quel souffle marqué par une absence de ponctuation et de lettres majuscules au début de chaque nouvelle ligne ! Le lecteur en est essoufflé, obligé de s’arrêter pour prendre un grand bol d’air pur, avec une grande et longue inspiration ! Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française, en a témoigné par ces lignes : « Cher Amadou Lamine Sall, merci de m’avoir donné de connaître vos œuvres. Quel souffle, quelle force, quelle image, quel déferlement ! Il y a des accents bibliques dans vos poèmes et de l’épopée dans votre lyrisme » (2014 : 113).

L’auteur s’en expliquera plus tard : il n’a pas de modèle en matière de versification. Et du reste, dès cette première œuvre, il a tracé ses sillons singuliers, selon une veine dont toute son œuvre témoignera ; une œuvre constellée de longs poèmes après « Mante des aurores » :

- Comme un iceberg en flammes, poème, Neas, 1982,

- Locataire du néant, poème, Neas, 1989,

- J’ai mangé tout le pays de la nuit, poème, Neas, 1994,

- Le prophète ou le cœur aux mains de pain, poème-chant, Les éditions feu de brousse, 1997,

- Le berger de la mer Gloire et lumière sur Seydina Limamou Laye, chant-poème, Les éditions feu de brousse, 2005,

- Le rêve du bambou, poème, Les éditions feu de brousse, 2009.

Même les œuvres sous-titrées (poésies) sont constituées de longs poèmes marqués par une ponctuation sobre qui obéit au principe du poème-chant ou du chant-poème, deux expressions caractéristiques par lesquelles il qualifie ses œuvres. On a :

- Kamandalu (poésies), Neas, 1990,- Amantes d’aurores (sélection d’œuvres poétiques), Les éditions feu de brousse et Les écrits des forges, Québec, 1998,

- Veines sauvages (poésies), éditions le Carbet, France, 2001.

La production d’œuvres poétiques est élargie par la publication d’anthologies qui démontrent que l’auteur parcourt la planète poésie à laquelle tout son être demeure ouvert, dont il suit l’évolution de la production, y choisit des œuvres majeures et en assure la diffusion pour un partage d’émotions salvatrices et régénératrices. Cette ouverture attentive à des œuvres autres que les siennes est un marqueur de la générosité de cœur de l’auteur et de sa passion pour la poésie. On a de la sorte :

- Anthologie des poètes du Sénégal avec la préface de Léopold Sédar Senghor, Paris, le Cherche Midi éditeur,

- Nouvelle anthologie de la nègre et malgache de langue française avec Charles Carrère, aux éditions Simonici (Luxembourg) 1990,

- Poèmes d’Afrique pour enfants, anthologie, préface de Léopold Sédar Senghor, Paris, le Cherche Midi éditeur,

- La Veille, anthologie, Les éditions feu de brousse - Plumes de la paix, 2013 (à l’initiative de l’Abbaye de Keur Moussa pour en marquer l’année jubilaire, de Mapi et du Cours Sainte Marie de Hann de Dakar).

Notre lauréat a illustré également cette passion pour la poésie par la création de la Maison africaine de la poésie internationale (Mapi). L’ordre des mots a une importance capitale dans ses options, car il s’agit de dédier à la poésie, à l’échelle internationale, une « Maison africaine », afin qu’elle y bâtisse une demeure apte à défier le temps dans sa mouvance incertaine et dans la diversité des espaces sociologiques et géographiques. Et l’initiateur, en 1990, de la Biennale des lettres et des arts, devenue la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art), avec l’ampleur internationale que l’on sait, d’instituer une autre biennale : Les Rencontres poétiques internationales de Dakar dont chaque édition donne aux femmes et hommes férus de culture de son pays et d’ailleurs une occasion de vivre un festin de la poésie. La dernière nous a valu la participation d’un grand et célèbre marabout du pays de Sall, auquel notre lauréat a fait faire une immersion en poésie, pour en avoir fait l’un de ses distingués invités. Au cœur de la nuit, il produisit en langue nationale wolof – sa langue maternelle – une œuvre qu’il déclama devant un public médusé et dont il sollicitait, avec hésitations, l’indulgence pour s’être aventuré dans ce champ si difficile de la poésie.

Il est donc de patronyme Sall. Les pérégrinations de ses parents, depuis la vallée du fleuve Sénégal et le Gandiolais – au Nord du pays – les ont conduits au Saloum, au centre-ouest de celui-ci, et il y voit le jour. Ainsi est-il de ce « pays du sel et des peuples salés », selon l’expression de Léopold Sédar Senghor avec qui il a partagé une grande intimité poétique durant de longues années. Est-ce cette origine qui donne du sel, du piquant à sa poésie, qui détonne et étonne ? Une certitude : Amadou Lamine Sall a tété, en même temps que le lait maternel, le lait de la poésie. Car sa mère a été et demeure, dans ses quatre vingt dix ans, une initiatrice à laquelle le poète accompli, le poète total voue une véritable vénération ! « Elle est belle, ma mère », clame-t-il à l’endroit de celle qui le fut sans conteste, mais dont le visage est raviné par les années. « Pourquoi la poésie, car c’est elle que j’ai choisi de servir. Posez la question à ma maman, la Peule Binta Diallo. Oui, c’est elle, poétesse de son village natal de Pal, qui m’a mis la poésie dans le sang » (2010 : 640).

Et de poursuivre : « La poésie ne représente pas tout pour moi. Elle va au-delà du TOUT. C’est plus que le TOUT. Elle est ma respiration même. Elle rythme les battements de mon cœur. Elle est le refuge quand l’homme a tout perdu. Elle est l’espérance du monde » (Ibid).

Sall a partagé l’intimité de Senghor. Il en témoigne dans un ouvrage magnifique : Senghor, ma part d’homme (2006, puis 2014). Il nous donne du grand poète, de « l’immense poète », selon son expression, un visage avenant et une figure d’humanité et de simplicité émouvants, masqués par les foncions de président de la République : « Dire que rien ne pouvait prédire que je foulerai un jour la terre de la Grèce, – ô miracle – accompagné de Léopold Sédar Senghor lui-même ! Je me sentais béni des dieux et mes pensées en ces instants allaient vers ma mère, vers l’enfant que j’avais été et qui courait heureux, insouciant dans les rues de Kaolack, sous 40 degrés à l’ombre ! Le destin avait bien un nom » (2006 : 158).

On ne fréquente pas Senghor impunément, précise-t-il, et le succès de Mante des aurores se refermait sur l’auteur comme un piège dont il devait s’extirper, en étant capable de produire d’autres œuvres du même acabit ou meilleures, sans tomber dans les marques distinctives des aînés. Après avoir retenu la leçon de Dorsinville, le lauréat se rassure : « Ma mère et la poésie orale peule m’aident chaque jour à trouver ma voie qui n’est ni celle de Senghor ni celle de Neruda, d’Eluard ou de Césaire » (2010 : 642).Sa poésie est traduite en anglais, espagnol, catalan, polonais, allemand, macédonien, serbo-croate, grec, italien, arabe, russe, néerlandais, pulaar, sa langue maternelle, etc. Elle a valu à son auteur de multiples distinctions dont :

- Lauréat des Grands prix de l’Académie française, avec la Médaille de vermeil du rayonnement de la langue française,

- Grand prix de poésie de la ville de Trieste, Italie,

- Membre de l’Académie mondiale de poésie – Vérone, Italie,

- Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de la République du Sénégal,

- Officier de l’Ordre des arts et lettres de la République française, etc.

Il est heureux que le Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine, en cette 11ème édition, soit décerné à Amadou Lamine Sall. Senghor avait du poète congolais la plus haute estime, qui affirmait à notre auteur : « Mon cher poète, si on me laissait faire, je choisirais volontiers Tchicaya U Tam’si pour me succéder à l’Académie française » (2014 : 93).

Notre lauréat le confesse : il a lui-même eu un compagnonnage avec Tchicaya qu’il ne peut oublier. La disparition brutale de celui-ci, en 1988, à l’âge de 57 ans, l’a encore davantage attaché au poète congolais dont la photo trône dans son bureau. Tchicaya a participé à son émancipation. L’ayant interpellé avec « l’honnêteté et la franchise qui le caractérisaient », il lui avait martelé : « Arrêtez de parler de Senghor, de Césaire et Tchicaya, bordel ! Et enfin, parlez de vous, des autres jeunes poètes. Citez-vous les uns les autres. Prenez en charge votre propre légende » (2014 : 94).

Je suis heureux que le destin et les responsables du Forum d’Assilah, en particulier Son Excellence Monsieur le ministre Mohamed Benaïssa, m’aient donné l’opportunité de porter un témoignage à l’endroit d’Amadou Lamine Sall avec qui je partage un compagnonnage d’une quarantaine d’années. Lui, le poète total, a fait l’amitié au poète par intermittence que je suis, de publier, en 2004, mon recueil de poèmes : « Cadences et lagunes ».

Je voudrais exprimer ma profonde gratitude aux mêmes responsables du Forum, de rendre hommage, une fois encore, au poète président Léopold Sédar Senghor, après l’avoir fait les 12, 13 et 14 août 1990. Veuillez accepter l’expression de cette gratitude au nom des instances de la fondation dont Senghor est le parrain. Toutes nos félicitations au lauréat de la 11ème édition du Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine et longue vie au Forum d’Assilah !

Par Raphaël NDIAYE
Directeur général de la Fondation
Léopold Sédar Senghor, Dakar.
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