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L’agrégation universitaire : des éclairages nécessaires

15 Juil 2018
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- Réalité de l’agrégation
Au Sénégal, il existe un véritable mythe de l’agrégation. L’agrégé est perçu comme une sommité scientifique. Il a atteint le sommet du savoir dans sa discipline.

Cette impression remonte au temps des affrontements électoraux des années 1950 entre le Bds de Senghor et la Sfio de Lamine Guèye. Les partisans de Senghor se glorifiaient avec ce propos :

Senghor est agrégé ; il est plus instruit que Lamine Guèye (moko dax jang).

Il est temps que le grand public soit éclairé à propos de l’agrégation sur au moins trois points :

1- L’agrégation est une spécificité française : elle n’existe que dans le système français. Personne n’a jamais entendu parler d’agrégé américain, anglais, russe chinois…

2- L’agrégation n’est pas un diplôme : c’est un titre institué en France, au 19ème siècle, pour le recrutement des professeurs. L’université ne délivre que trois diplômes : le Baccalauréat, la Licence (maintenant appelée Maîtrise) et le Doctorat d’Etat qui est le diplôme universitaire le plus élevé.

3- Il existe deux types, deux niveaux d’agrégation établis en France par le Conseil national des universités (Cnu) :

- l’agrégation de l’enseignement supérieur pour les Facultés de Droit et Sciences économiques (Droit public, Science politique, Droit privé, Histoire du Droit, Economie, Gestion) et pour les Facultés de Médecine et Pharmacie.

- l’agrégation de l’enseignement secondaire pour les Facultés des Lettres (Lettres modernes et classiques, Histoire, Géographie, Grammaire, Philosophie, Langues vivantes) et pour les Facultés de Sciences (Mathématiques, Physique et Chimie, Sciences naturelles).

Les agrégés de l’enseignement secondaire peuvent être assistants à l’université, mais ne deviennent professeurs qu’après avoir soutenu leur thèse de Doctorat d’Etat. Contrairement à ce que pensaient les partisans de Senghor, celui-ci ne pouvait pas être supérieur à Lamine Guèye par les diplômes. Senghor, avec son agrégation de Grammaire, ne pouvait enseigner que dans le secondaire (ce qu’il a fait en France), alors que Lamine Guèye, Docteur d’Etat en Droit, pouvait enseigner à l’université (ce qu’il a fait aux Antilles).

Voici ce qu’en disait Cheikh Anta Diop :
Un agrégé de Lettres est un professeur de lycée qui doit travailler encore une dizaine d’années pour devenir docteur d’État afin de posséder ainsi le grade le plus élevé que l’université délivre dans sa branche. Senghor traîne le complexe de la thèse de docteur d’État, cette peau d’âne qu’il n’a jamais pue posséder (journal « Taxaw », n° 7, janvier 1978).

Mais, le mythe de l’agrégation est resté tenace. On peut voir un professeur d’université, docteur d’Etat, ne mettre en avant dans sa présentation que son titre d’agrégé (de l’enseignement secondaire) : c’est cela qui impressionne les foules !

Crédibilité de l’agrégation
La crédibilité scientifique de l’agrégation dans le domaine des sciences sociales est altérée par au moins quatre éléments : l’idéologie, les considérations personnelles affectives, les interférences politiques et la valeur scientifique des/ou de certains membres du jury.

Dans les sciences sociales, « l’impartiale sérénité du savant » n’existe pas. A la différence des sciences physiques, l’individu est partie intégrante de l’élément de la société qu’il étudie ; il ne peut pas s’en distancier.

Raymond Aron, dans ses « Mémoires » (1983, p.37), raconte qu’il réussit classé premier à l’agrégation de Philosophie en 1928, alors que son brillant condisciple Jean-Paul Sartre est recalé, pour ne réussir que l’année suivante à la première place. Aron en donne cette explication :

En 1928, Sartre n’avait pas joué le jeu ; il avait exposé sa philosophie du moment. Il se laissa convaincre l’année suivante qu’il fallait d’abord donner à l’examinateur ce que celui-ci attendait. Ensuite, chacun pouvait gambader.

Cela mis à part, les considérations personnelles affectives sont moins présentes au niveau de l’agrégation des Facultés des Lettres et des Facultés de Sciences, compte tenu de la présence d’épreuves écrites ; ce qui permet de préserver partiellement l’anonymat des candidats.

Il en va autrement pour l’agrégation des Facultés de Droit et d’Economie. Les considérations affectives personnelles et idéologiques interviennent pour beaucoup dans le concours. Le président du jury, nommé par le gouvernement, choisit les autres membres parmi ses collègues qui proviennent de différentes universités. Chacun des membres du jury, au nombre de cinq ou sept, a parmi les candidats ses poulains qui viennent de son université. Ce qui fait place à la cooptation facilitée par le fait que les épreuves ne sont pas anonymes ; elles se tiennent toutes en une sorte de grand oral, le candidat faisant face au jury. Les membres du jury et les candidats se connaissent comme dans un village. Un membre du jury qui a parmi les candidats quelqu’un qui a été son assistant, dont il a été le directeur de thèse, se montrera-t-il indifférent à son égard ?

Seul l’anonymat des épreuves écrites aurait permet d’éviter, ne serait-ce qu’en partie, une telle proximité entre candidats et membres du jury. Lorsqu’un jour je raconte à Mamoussé Diagne la façon dont se déroule l’agrégation de Droit et d’Economie, lui qui a passé et réussi l’agrégation de Philosophie, n’en revient pas. A cela s’ajoutent les considérations idéologiques : une seule école de pensée doit prévaloir.

La palme du pittoresque revient à l’agrégation de Droit telle que pratiquée à une certaine époque à Paris. Après admissibilité sur travaux, le candidat doit tenir deux leçons devant le jury. Il tire un sujet et dispose de 24 h pour le préparer. Auparavant, il a formé, avec des collègues amis, une équipe qui se met alors à pied d’œuvre pour faire des recherches et même rédiger le texte de la leçon. Il arrive que le candidat aille dormir chez lui ou à l’hôtel et venir le lendemain présenter devant le jury le texte qui lui a été préparé. Et il est agrégé ou recalé.

Il convient de souligner aussi que le concours français d’agrégation en Droit et Economie était partie intégrante de la politique culturelle de la France en Afrique. C’est ainsi que les candidats camerounais dans ces deux disciplines étaient automatiquement reçus. La configuration de la population du Cameroun en francophones et anglophones se retrouve à l’Université de Yaoundé. Les enseignants anglophones, formés, eux, en Angleterre ou aux Etats-Unis, des pays où n’existe pas l’agrégation, sont titularisés professeurs dès l’obtention du PhD (Doctorat d’Etat), risquant ainsi de dominer l’Université au détriment de leurs collègues francophones. Ce que la France tenait à éviter.

Ici, le président Senghor ne manquait pas d’intervenir auprès des autorités françaises dans le concours d’agrégation de Droit ou d’Economie en soutien de candidat sénégalais de son obédience.

C’est que, depuis les évènements de Mai 68, il avait tenu à faire de l’université sa chasse gardée.

Parmi les agrégés de Droit et d’Economie, on trouve, bien sûr, des éléments très brillants qui sont même de loin supérieurs à certains membres de leur jury sans épaisseur avérée. Mais, on y trouve aussi de fieffés nullards parachutés, comme ont pu le constater les étudiants de la Faculté de Droit et d’Economie de Dakar des années 1960 et 1970, avec certains coopérants de l’Assistance technique.

CRITIQUES AUTOUR DU CONCOURS D’AGRÉGATION
Raymond Aron fait la critique de l’agrégation, des décennies après, dans ses « Mémoires » :

Je n’étais pas désigné, en apparence tout au moins, pour prendre la défense de la vieille Sorbonne et des mandarins. J’avais toujours, dans les journaux et dans les revues, critiqué l’organisation française de l’enseignement supérieur ; critiqué le baccalauréat, trop difficile en tant qu’examen de fin d’études secondaires, sélection insuffisante pour l’entrée à l’Université ; critiqué l’agrégation qui ne garantit pas la qualité de l’enseignement et qui ne forme pas à la recherche (Mémoires, 1983, p.471).

Sur le plan officiel, dans le cadre des Assises de l'enseignement supérieur, en préalable à la future Réforme des universités, le Rapport Vincent Berger (président de l’Université Paris V-Descartes), remis au président de la République, le 17 décembre 2012, propose officiellement de supprimer l'agrégation du Supérieur, mode de promotion inadapté, pénalisant, pittoresque et archaïque.

Une pétition contre l’agrégation, lancée en février 2012 et soutenue par les syndicats majoritaires de l’enseignement supérieur, recueille plus de 600 signatures d'enseignants chercheurs. L’Association française d'économie politique (Afep) qualifie ce type d'agrégation de « simulacre de concours » dans son rapport annuel de 2010, et en dénonce le « copinage ». L’Afep précise que ce « type de recrutement n'existe qu'en France, à l'exclusion de tout autre pays dans le monde » et estime que « cette agrégation ne valorise pas la recherche. Une fois agrégé, on avance à l’ancienneté sans faire de la recherche ».

Il n’existe pas d’agrégé en Sociologie, ni d’agrégé en Démographie, parce que ces deux disciplines, pourtant importantes des Sciences sociales, n’ont pas été décrétées à agrégation par le Cnu.

Il existe, en France, une Association des sociologues enseignants du supérieur. Un de ses membres, Michel Lallemand, est l’auteur d’un article intitulé « La sociologie n’a pas besoin de l’agrégation » et dans lequel on peut lire :

Je ne pense pas que la Sociologie ait à gagner en adoptant une formule de recrutement de type agrégation du Supérieur.

Je n’ai parlé, ici, que du concours d’agrégation de Droit et d’Economie pratiqué en France. Le concours d’agrégation du Cames en est un copier-coller. A ses débuts, le jury n’était composé que de professeurs français, les uns venant de France, les autres venant d’universités africaines francophones. C’est avec stupéfaction que j’ai appris une fois qu’un collègue coopérant du Département d’Economie, que je n’aurai pas la cruauté de nommer, avait été coopté membre d’un jury d’agrégation du Cames. Les jurys sont maintenant largement ou totalement africanisés.

Je n’ai rien dit de l’agrégation de Médecine dont je n’ai pas connaissance. J’ai seulement appris sa suppression en France, en 2017, à la suite de celle d’Economie en 2015. Dans le contexte actuel de mondialisation, les autorités universitaires françaises ont pris conscience que la concurrence en leur défaveur avec les universités étrangères ne cadre plus avec le maintien du système d’agrégation, une vieillerie du 19ème siècle. Aucun des économistes français connus à l’étranger n’est agrégé. Seule l’agrégation des disciplines juridiques continue à faire de la résistance dans l’enseignement supérieur, mais le mouvement de « dés-agrégation » est lancé en France. Le Cames suivra-t-il ?

Il est opportun de souligner, ici, que le plus brillant d’entre nous tous, le pluridisciplinaire géant du savoir, Cheikh Anta Diop, ne s’est jamais intéressé à l’agrégation.

Par Makhtar DIOUF
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