Evasion

Evasion (85)

La région de Matam regorge de potentialités culturelles immenses dont la valorisation demeure encore à l’état embryonnaire. Le défi pour propulser Matam au rang des régions qui s’imposent au plan culturel passe par l’implication de tout un chacun. Et pour le relever, le Centre culturel régional veut servir d’interface entre les acteurs culturels et la tutelle.

La région de Matam est riche de sa diversité culturelle. Dans cette partie nord du pays, les expressions culturelles sont très variées. Le dynamisme culturel y est une réalité. Chaque ville et village présente ses propres spécificités. « Nous avons voulu surfer sur ces particularités pour mettre tout le monde à l’aise, sans pour autant créer une révolution totale », explique Cheikh Ndiaye, directeur du Centre culturel régional de Matam. De l’avis de ce dernier, c’est dans ce contexte que le centre culturel régional veut servir d’« interface » entre les acteurs culturels et la tutelle en fournissant aux premiers tout ce qui est appui-conseils et infrastructures pour qu’ils puissent mener à bien leurs activités, leurs productions culturelles.

« Considérant que le centre est un lieu de diffusion culturelle, ajoute-t-il, les acteurs culturels de Matam ont trouvé une occasion de faire des spectacles ». Le Centre culturel a ainsi coupé la poire en deux : proposition de programmes et production gratuite d’artistes. « Si c’est une activité à but non lucratif, l’artiste organise son spectacle et le Centre lui offre toutes les commodités », explique Cheikh Ndiaye, qui estime que « cette stratégie permet de dynamiser le lieu et de faire comprendre aux artistes que le centre culturel apporte de la plus-value à leurs activités »

Tout au long de l’année, la région de Matam vibre au rythme des festivals. Parmi ces grandes manifestations, on peut en citer celle de la ville de Thilogne qui se tient tous les deux ans, celui de Bokiladji organisé il y a juste quelques mois. Selon Cheikh Ndiaye, l’essentiel de ces activités est organisé en parfaite intelligence avec le Centre culturel pour appui-conseils et l’organisation, notamment le matériel. « Notre centre a une vocation régionale. Le ministère de la Culture nous a dotés de moyens pour pouvoir sillonner la région et faire notre travail afin que l’ensemble des acteurs culturels puissent ressentir l’apport de la tutelle dans le dynamisme culturel de la zone », explique-t-il.

Tourisme culturel
Hal pulaarL’amer constat est que le tourisme culturel tarde encore à prendre son envol dans la région de Matam. Alors que celui-ci pourrait, en amont, fouetter l’économie locale. Pour le directeur du Centre culturel, Matam peut devenir un « creuset d’échanges culturels » du pays, « eu égard à sa richesse et sa diversité culturelle » ; et cela grâce à l’appui des investisseurs, des entrepreneurs, des bonnes volontés, etc. Toutes les ethnies du pays voire de la sous-région, notamment les Pulaar, les Maures, les Sarakolés, les Wolofs, les Diolas, les Sérères et d’autres minorités, sont présentes dans cette région. Sur le plan du patrimoine, il y a énormément de choses à montrer, assure Cheikh Ndiaye. A cela s’ajoute une floraison d’instruments traditionnels qui n’existent, dit-il, qu’au Fouta. « Tous ces instruments pourraient être valorisés pour permettre à la zone d’occuper sa place au plan culturel », fait savoir le directeur du Centre culturel régional de Matam. A son avis, le ministère de la Culture est en train de faire le maximum.

« Toutefois, la tutelle ne peut pas, à elle seule, réussir ce pari. Il faudrait que les entrepreneurs, les privés et la population d’une manière générale se rendent compte de la nécessité ou de l’opportunité de valoriser ces atouts », soutient Cheikh Ndiaye. Les festivals qui se tiennent dans la région pourraient être, souligne-t-il, « labélisés et davantage professionnalisés » pour servir de base de travail aux « Tours operators » (compagnies aériennes). La diaspora compte, rappelle-t-il, « beaucoup de fils du Fouta qui peuvent venir visiter leurs pays avec leurs familles à dates précises et faire ainsi tourner l’économie régionale ».

Pour l’heure, force est de constater que l’industrialisation ne suit pas encore, malgré la richesse et la diversité culturelles de la zone. Le concept d’« industrie culturelle » englobant beaucoup de domaines du secteur est loin d’être une réalité. Citant une définition de l’Unesco, Cheikh Ndiaye indique qu’il renferme les secteurs de l’artisanat, de l’architecture, de la culture, etc. « Tous ces secteurs existent à Matam. Ils sont en train de se créer timidement. Mais c’est un travail de longue haleine. Tout le monde peut y apporter sa contribution, notamment les émigrés, les associations, les partenariats, entre autres, pour faire en sorte que l’industrie culturelle prenne la place qui lui est dévolue à Matam », rappelle-t-il. Il faut surtout, soutient M. Ndiaye, l’implication de tous les acteurs pour réussir ce pari. Toutefois, apprécie le directeur du centre culturel régional, « des initiatives existent, il y a des studios d’enregistrement, des orchestres formels qui font des spectacles professionnels, des lieux de diffusion privés et des promoteurs ».

En 2015 et 2016, Matam est revenue du Festival national des arts et de la culture (Fesnac) avec deux prix spéciaux : celui de la « Diversité » et celui du « Patrimoine ». La région espère gagner cette année un prix dans une discipline phare d’autant que, précise-t-il, « ce que Matam produit en termes de spectacles de qualité est reconnu par nos pairs ». Seulement, regrette-t-il, c’est en terme de « professionnalisme » que Matam est peut-être à la traîne par rapport aux autres régions. Cette situation s’explique, selon lui, par le fait que « Matam est une région jeune et que le professionnalisme n’est pas encore ancré chez les acteurs culturels ». Toutefois, précise M. Ndiaye, « ces derniers se forment ». A son avis, chaque fois qu’il y a des opportunités de formation à Dakar ou ailleurs, le Centre culturel les y oriente.

La conviction de Cheikh Ndiaye est que d’ici peu de temps, « Matam pourra relever le défi parce que la richesse culturelle et la créativité y demeurent une réalité ». « Il y a donc beaucoup de facteurs pour que cela aboutisse à un prix, même s’il y a un travail à faire en amont », dit-il. Pour M. Ndiaye, l’Etat fait la même chose partout en termes d’actions et de moyens. C’est l’apport des privés qui fait pencher la balance, note-t-il. Aussi, pour ce qui est de la langue utilisée par les acteurs culturels de la zone, à savoir le pulaar, il est d’avis qu’elle ne constitue nullement un frein à l’émergence culturelle de la région. « C’est plutôt un atout », relève le directeur du centre culturel de Matam.

« Cette belle langue (pulaar), en plus d’être une langue nationale, est une langue internationale. Et elle est loin d’être un handicap. Elle constitue plutôt une chance pour la communauté des artistes de la région », fait-il savoir.

S’agissant du rapport entre les Matamois et la lecture, le Centre culturel a reçu plus de 5.000 ouvrages, du matériel didactique, et bénéficié de la rénovation de sa bibliothèque grâce à la convention de partenariat signée entre le ministère de la Culture et de la Communication et l’Organisation internationale de la francophonie (Oif). Et Matam fait partie des six régions qui bénéficient des fruits de ce partenariat. « Notre bibliothèque fait aujourd’hui de l’une des plus grandes bibliothèques du Sénégal », se réjouit-il. Aujourd’hui, ajoute-t-il, elle accueille beaucoup de monde « du fait des commodités qu’elle offre et donne ainsi l’opportunité aux Matamois de pouvoir la fréquenter et de trouver de bons ouvrages pour approfondir leurs connaissances ». « C’est une belle réussite », magnifie Cheikh Ndiaye.

Pendant les vacances, le Centre culturel régional mène des ateliers de vacances au profit des enfants. Ces ateliers constituent, selon lui, des lieux d’expression pour les enfants de 7 à 15 ans. Cette année, le centre propose trois disciplines artistiques aux participants : les arts plastiques, le théâtre et la littérature. Des activités tournant au tour de l’animation du centre et qui durent une dizaine de jours. Pour Cheikh Ndiaye, ces activités permettent de familiariser les enfants aux activités du centre et à tout ce qui est lié à la culture. « Il faudrait avoir une porte d’entrée », dit-il. Notre objectif, ajoute M. Ndiaye, « c’est de créer des vocations chez les jeunes ». « Nous pensons qu’avec ces types d’activités, nous allons créer des vocations chez cette frange jeune. Quand ils se familiarisent avec la peinture, le théâtre et la littérature, ils peuvent demain être intéressés et être des acteurs culturels, des artistes qui contribueront à promouvoir les diversités culturelles de la région de Matam », soutient-il. Le dynamisme culturel est en marche.

Edifices culturels : L’Etat entame un vaste programme de réhabilitation
Lors de sa tournée économique dans la région de Matam, le président de la République Macky Sall s’était engagé à réhabiliter la bibliothèque du grand savant Cheikh Moussa Camara de Ganguel Soulé. Ce travail avance bien, selon le directeur du Centre culturel régional de Matam. De l’avis de Cheikh Ndiaye, les résultats vont se matérialiser d’ici peu. Il en est de même pour la réhabilitation de la mosquée du village de Kobilo, village où est né Abdel Kader Kane, premier Almamy du Fouta, après la révolution Torodo de 1776 de Souleymane Baal. « Il y a un vaste programme de réhabilitation des édifices culturels et des patrimoines historiques de la zone au ministère », indique-t-il. Il s’agit, entre autres, des mosquées omariennes de Kobilo, de Ndouloumadji, qui constituent, selon lui, « des priorités ». « Ce sont des mosquées qui datent de longtemps et qui ont leur importance au plan culturel. Le ministère est en train de dérouler ce vaste programme de rénovation et réhabilitation qui va bientôt porter ses fruits », a-t-il assuré.

Par Souleymane Diam SY (envoyé spécial)

Village traditionnel de pêcheurs, Kayar, un des principaux ports de pêche artisanale du Sénégal, a su conserver son authenticité. Ici, les pêcheurs, dotés d’un savoir-faire immense, perpétuent, depuis des années, une pratique locale transmise par leurs ancêtres. Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette bourgade située au nord-ouest de Thiès et qui, de novembre à juin, vibre au rythme de la campagne de pêche. Sur cette terre promise, l’activité participe à renforcer l’identité, la culture et l’économie locale.

Lendemains de Korité à Kayar. Ce haut lieu de la pêche artisanale s’est réveillé complètement groggy. Sur les lieux, ce n’est pas l’attroupement des grands jours ni la grosse bousculade à laquelle les autochtones sont habitués depuis maintenant plusieurs années. La frénésie quotidienne a fait place à un calme plat. Pas de brouhaha ni de vrombissement de véhicules, rien. À cette heure de la matinée, alors que l’odeur du poisson frais, fouettée par l’air marin, se répand un peu partout et flatte les narines, la route principale que colonisaient camions frigorifiques, charrettes et autres motocycles bourdonnait comme une ruche. Elle est fluide, désertée même par les mômes et autres talibés qui y slalomaient à longueur de journée. Le marché, à l’exception de quelques échoppes tenues par des autochtones, est à moitié vide. Idem pour la gare routière où les clients se font désirer.

Situé à 58 km au nord-est de Dakar et à 40 km au nord-ouest de Thiès, Kayar, devenu une commune à la faveur du découpage de 2002, est, depuis ses origines, un village de pêcheurs. La pêche est le principal poumon de l’économie et mobilise la majeure partie de la population, autochtone comme allochtone.

Dans ce gros village, le port de pêche constitue un lieu incontournable. Il dispose de quatre quais, dont deux réalisés par la coopération française et destinés à réceptionner les produits destinés au marché local et deux autres quais construits par la Jica où sont réceptionnés et traités les débarquements destinés au marché européen. Mais l’attraction de ce port tient au fait que c’est le seul endroit où l’on peut assister au débarquement des flopées de pirogues.

À l’intérieur, le contraste est saisissant entre le calme inhabituel des lieux et l’effervescence qui agite les quais quand les nombreuses pirogues, de retour, accostent les uns après les autres avec leurs belles prises. Sur pas moins de deux kilomètres se côtoient, en rangs serrés, d’innombrables embarcations bariolées avec des noms évocateurs peints sur les flancs. Au large, quelques pirogues sont en mouvement, tandis que d’autres s’apprêtent à défier la mer.

Dans la fraîcheur matinale, avant la grosse chaleur de la journée, quelques vendeuses de poissons et mareyeuses sont à l’affût et attendent anxieusement le retour des pêcheurs. Des hommes aussi. De temps à autre, quelques embarcations accostent. Et c’est la ruée vers les cageots de poisson. En temps normal, nous dit-on, il est difficile de se frayer un passage dans ce lieu qui connait une affluence monstre.

Un port vivant
Kayar« Pendant la campagne de pêche, le port est extrêmement vivant. De jour comme de nuit, l’animation est omniprésente. Le retour des pêcheurs offre un spectacle à ne pas rater. Mareyeurs, revendeurs, intermédiaires, porteurs, badauds, talibés, se côtoient dans un charivari monstre », explique Mbaye Ndoye, un pêcheur trouvé sur les lieux. « Si vous étiez venus un mois plus tôt, vous seriez surpris par le spectacle qui règne ici. Ce qui se passe ici, vous ne le verrez nulle part ailleurs. Pas même à Joal ni à Mbour qui sont les deux plus importants sites de pêche de notre pays. De l’aube au crépuscule, l’activité n’est jamais au ralenti ici », indique-t-il.

Au rythme des marées, des centaines de pirogues débordant de prises encore frétillantes qui déchargent chaque jour des tonnes de poissons sur la plage, transformant ainsi les lieux en un véritable marché. Alors entrent en jeu tous ceux qui gravitent autour du secteur dont les mareyeuses qui viennent s’approvisionner en poisson pour ensuite les revendre. Mbayang Niang, qui exerce sur les lieux depuis des années, attend tranquillement le retour des pirogues. « J’achète quotidiennement du poisson à la plage. Tous les jours, je me pointe le matin de très bonne heure parce que j’ai beaucoup de commandes », renseigne-t-elle. « Des fois, il m’arrive d’avoir un contrat d’exclusivité avec certains pêcheurs pour avoir des poissons nobles. C’est un peu cher, mais le jeu en vaut la chandelle », indique-t-elle. Comme elle, beaucoup de femmes ont embrassé cette activité qui leur permet de joindre les deux bouts. Et elles achètent le poisson avec leurs modestes économies et espèrent en tirer de gros bénéfices. Bineta Ba fait partie de ce lot. Chaque matin, le port de pêche est sa destination première. « Ici, c’est comme une seconde demeure pour moi. Je viens de très bonne heure pour profiter des premières pirogues qui débarquent. Je prépare les colis en fonction des commandes de mes clients qui sont à Dakar, Thiès et environs », indique cette dame qui dit pratiquer cette activité depuis au moins 30 ans. Ce sexagénaire, qui propose toutes sortes de poissons en fonction des saisons, utilise un congélateur récupéré pour stocker son poisson.

À Kayar, la pêche est une affaire de saisons. De novembre à juin, cette grande commune rurale connue pour l’importance de sa production halieutique vit intensément au rythme de la pêche.
Chaque année, ses eaux poissonneuses attirent des milliers de saisonniers issus de tous les horizons qui viennent s’ajouter aux populations locales. En cette période, la ville est gagnée par une effervescence toute particulière et ne connait pas de répit. La force majeure de Kayar, c’est sa fosse marine appelée Canyon de Kayar profonde de 3.300 mètres pour une largeur maximale de 9 km et qui est un facteur de biodiversité.

Marayeur KayarSelon Ibrahima Sall, chef de la station côtière de surveillance, la raréfaction des bancs de poissons au Sénégal oblige certaines communautés de pêcheurs à quitter leurs territoires traditionnels à la recherche de nouvelles opportunités. Ainsi, Kayar qui demeure un foyer majeur de mobilités halieutiques est devenu la terre promise des pêcheurs et accueille, chaque année, des milliers de migrants saisonniers. La communauté de pêcheurs de Guet-Ndar, dont l’activité de pêche est la spécialité exclusive, représente le plus gros du contingent estimé à plus de 10.000 saisonniers. Depuis fort longtemps, ces artisans pêcheurs ont pris l’habitude de sortir pour aller à la recherche des meilleures zones de pêche.

L’arrivée des allochtones transforme Kayar en un vaste territoire où cohabitent des communautés de pêcheurs aux traditions halieutiques différentes. Et quand la campagne de pêche bat son plein, la population de cette ville croît de façon exponentielle et passe du simple au double voire au triple.

« Pendant la campagne, il y a une forte affluence de pêcheurs qui convergent vers Kayar. Ils viennent de la Petite Côte, de Saint-Louis. À cette période, il y a des difficultés à trouver de l’espace pour remonter les embarcations. Mais on est très bien organisé à tel point qu’on a aménagé des allées pour permettre aux gens d’accéder à la plage, pour permettre aux charretiers d’amener le matériel à la plage et les porteurs de vider les pirogues. On arrive à gérer toute cette population de pêcheurs », explique Ibrahima Sall. Pour le chef de la station côtière de surveillance de Kayar, l’arrivée des saisonniers crée une véritable promiscuité. Plus de 2.000 pirogues sont enregistrées lors des campagnes.

Et grâce à l’activité de pêche, Kayar est devenu un haut lieu d’affaires qui profite à des milliers de personnes exerçant de petits métiers liés à la pêche. « La pêche est un secteur en expansion qui absorbe une grande quantité de main-d’œuvre. En plus des pêcheurs, on reçoit des saisonniers issus du Baol, du Sine et du Ndiambour qui viennent gagner dignement leur vie. Ce sont des charretiers qui transportent les bagages des pêcheurs, des porteurs, des marchands ambulants, des commerçants, des charpentiers, les mécaniciens, les vendeurs de filets et de cordages entre autres. Les choses marchent bien et tout le monde se frotte les mains », note le maire Ndiassé Ka.

Pour la campagne de pêche, certains migrants qui arrivent avec ou sans familles. Chez la communauté saint-louisienne de Guet Ndar, les migrations ont pris une ampleur extraordinaire, poussant même certains pêcheurs à se sédentariser.

Un secteur bien réglementé
Poisson fuméÀ Kayar, c’est la pêche à la ligne, une technique de pêche traditionnelle propre aux autochtones, qui prédomine. Il y a aussi la pêche à la senne tournante, la pêche aux palangres (les hameçons de 1 à 7 sont formellement interdits dans les rochers) pour capturer le poisson-ceinture appelé « tallar ». Cette espèce est très ciblée et convoitée par les pêcheurs lors de la campagne de pêche. Cela entraine une forte pression sur la demande de poisson, surtout pour cette espèce, et encourage les pêcheurs à converger vers Kayar qui est favorisé par la remontée d’eaux profondes (le phénomène d’upwelling). Et c’est ce qui fait, selon Ibrahima Sall, technicien des pêches maritimes, que Kayar s’est retrouvé de 2012 à aujourd’hui avec cinq usines industrielles, sans compter celles installées à Pout et Diamniadio. « Le « tallar » qui coûtait 600 francs le kilo vers les années 2012 vaut actuellement 2000 francs. Et à un certain moment, on a vu qu’il y avait une très grande production de poissons-ceinture. Les usines avaient bien rempli leurs chambres et les mareyeurs avaient du mal à trouver des débouchés. On a alors décrété des journées sans pêche. Ça a permis de réguler un peu la pêche. Mais, il est très rare qu’on se retrouve avec une production immense qu’on ne peut pas absorber ici », explique-t-il.

Les espèces de surface (sardinelles, chinchards, maquereaux) et les espèces de fonds (mérous, daurades) sont aussi pêchées à Kayar. « Actuellement, rien ne se perd. Tout est acheminé vers les marchés intérieurs et le surplus dans les usines qui l’absorbent. Les pertes qu’on avait et les poissons qu’on déversait sur les plages, n’existent plus. Les pêcheurs sont très organisés, en période de très grande production, il y a des mesures qui sont prises et appliquées », fait savoir le chef de la station côtière de surveillance de Kayar.

Toutefois, précise-t-il, la pêche locale est régie par une réglementation. « Il y a des dispositions qui l’organisent. La convention locale de Kayar prend en charge toutes les initiatives locales de gestion de la ressource et la station côtière de surveillance est l’organe opérationnel de cette commission de surveillance des pêches qui a été mise en place depuis 1986 », indique M. Sall. En effet, Kayar a toujours été le théâtre de conflits parfois violents entre les communautés saint-louisiennes et kayaroises. Les Guet-Ndariens pratiquaient la pêche au filet dormant contrairement aux autochtones qui pratiquaient traditionnellement la ligne simple. « C’est ainsi qu’en 1986 est instauré un arrêté préfectoral interdisant l’usage du filet dormant dans les eaux de Kayar, depuis la limite nord de la région Dakar jusqu’à la bouée « niari raya » qui se trouve vers Mboro.

Une sécurité à renforcer
A Kayar, il n’y a pas de place pour les fainéants. Le travail constitue une véritable religion dans cette localité. Il a, aujourd’hui, remplacé toutes les occupations. Pour le maire qui est aussi mareyeur et agriculteur, « tout le monde, dans ce village, va à la pêche pour avoir de l’argent ». De l’avis de Ndiassé Ka, une ville comme Kayar a besoin de sécurité. « L’activité de pêche contribue beaucoup à l’économie locale. Avec la pêche, l’agriculture et l’horticulture, l’argent circule à flot. Les risques sont donc très élevés. C’est pour cela que nous souhaitons que la sécurité soit renforcée », plaide-t-il. Il s’y ajoute qu’avec la surpopulation occasionnée par la campagne de pêche, l’assainissement pose problème. « La ville est insalubre, mais la mairie fait beaucoup d’efforts en recrutant des balayeurs. Avec ce rassemblement extraordinaire, on recense, chaque année, plus de 1500 charrettes. On a créé un système pour collecter les déchets des chevaux en donnant à chaque charrette un sac. Un arrêté a été sorti et toute charrette qui circule sans sac se verra coller une amende. Un comité de surveillance veille à l’application stricte de l’arrêté », indique le maire qui invite les pouvoirs publics à soutenir davantage Kayar.

Par Mohamadou SAGNE, Samba Oumar FALL (textes)
et Assane SOW (photos)

Last modified on lundi, 21 août 2017 14:06

A la fois symbole historique de la domination française et de la fin des puissants royaumes de la vallée du fleuve Sénégal, le Fort de Dagana illustre, à bien des égards, l’histoire de cette partie du Walo. Construit dans les années 1800, ce bâtiment qui servait de protection aux comptoirs de commerce, a été transformé en hôtel, en 2015, par la mairie. Le poste, patrimoine de l’Unesco, est aujourd’hui, par sa position et son site singulier, le fleuron du département en termes de richesse historique et de promotion du tourisme local.

DaganaSur les berges de la vallée du fleuve Sénégal, à Dagana, des maisons centenaires croulent sous le poids des années. De vieux bâtiments, témoignant de la période faste de cette cité, sont sur le point de céder. Avec des murs lézardés où une mousse croisse sur des pierres, des portes et fenêtres défaites, certains de ces bâtis fantômes où s’engouffrent des courants d’air sont complètement en ruine. Le temps n’a épargné que quelques maisons qui continuent de servir d’habitat. Ici, des familles vivent encore au milieu de cette ruine au charme centenaire. Ce sont ces maisons commerciales du 19ème siècle, alignées le long du fleuve, comportant des magasins au rez-de-chaussée et un logement à l’étage, que protégeait le fort de Dagana. Ensemble, ils donnaient un caractère à la fois imposant et urbanisé au quartier Kaw Dagana de la ville. A la fois patrimoine historique matériel et symbole de l’hégémonie coloniale française dans le Walo, ce poste a été construit dans les années 1800.

Toutefois, l’histoire du fort de Dagana est étroitement liée au traité de Viennes qui stipulait que l’Angleterre rétrocède à la France ses colonies et ses comptoirs qui étaient à Gorée et à Saint-Louis. Mais la condition qu’avait posé l’Angleterre à la France c’est qu’elle abolit la traite négrière. « C’était le début de la révolution industrielle en Angleterre, la machine était en train de remplacer la force de travail humain ou animal. L’Angleterre, puissance dominante, préconisait l’abolition de la traite négrière afin de vendre ses machines », explique Doudou Bakhao Diaw, historien et traditionnaliste. Ainsi, poursuit-il, en abolissant la traite, la France trouvait plus rentable économiquement d’acquérir des terres de cultures en Afrique et d’y faire cultiver du coton et de la canne à sucre que de transporter des nègres dans les plantations en Amérique. Ce faisant, désigné par la France, le gouverneur Schmaltz, chargé d’appliquer cette politique, porta son choix sur le royaume du Walo pour ses projets de colonisation agricole. « Après deux jours de négociation, le 8 mai 1819 à bord du navire l’Isère ancrée sur le fleuve Sénégal en face du village de Ndiao, au nom du roi de France, le Colonel Schmaltz signa avec le roi du Walo le Brack Amar Fatim Borso Mbodj et les principaux chefs du pays : le Diawdine Madiaw Xor Aram Bakar Diaw, le Béthio Sakoura Diop, le Maalo Ndiack Ndongo Diaw , le Diogomaye Ndiack Arame Kélar Diaw, le beuk Negg Ndiourbel Birame Coura Diagne le traité dit Traité de Ndiao », renseigne l’historien. Il fallait, à travers ce traité, donner le feu vert à la France pour la construction des forts militaires à Lampsar et à Dagana et sur la rivière Taouey.

Cela, note M. Diaw, afin de les protéger des peuples voisins près du village de Ndioukouck moyennant une redevance annuelle de 11 715,70 francs. Si le traité signé avec le Brak Amar M’Bodj garantissait la sécurité totale au Walo, l’empire fut pourtant le théâtre des guerres étrangères et civiles. En effet, « les Maures, par leurs expéditions punitives sur la rive gauche du fleuve, protestent contre le traité de 1819 favorable à la France ».

Attaque du Fort de Dagana
Dagana histoirePour le Français, Gilbert Roger, qui prépare actuellement un livre sur l’histoire de Dagana, dans la première moitié du 19ème siècle, de Schmaltz à Faidherbe, l'influence coloniale s'étend dans le Walo qui prend, surtout après le traité de 1819, une importance majeure dans l'action agricole et politique. A l’en croire, c'est justement à 1819 que l'on fait remonter la fondation du Poste de Dagana. Abritant des comptoirs commerciaux, il constituait l’un des plus grands projets d’André Bruë, ancien directeur de la colonie. En 1835, le fort comptait une garnison de 32 sous-officiers et soldats ainsi qu’un lieutenant chirurgien. «Avant d'être nommé Gouverneur, Faidherbe avait été capitaine sous-directeur du Génie, sous les ordres de Protêt, de 1852 à 1854. C'est à ce titre qu'il reconstruisit, en 1853, le poste de Dagana, qui avait été déjà transformé en poste de police d'escale (avec Richard Toll) en 1845 sous l'impulsion de Bourdon de Grammont », renseigne-t-il.
Poursuivant son récit, Gilbert Roger indique qu’après l’annexion du Walo, Faidherbe se heurta aux Trarza alliés aux Brakna et aux Toucouleurs. C’est ainsi que le 31 mai 1857, 1'armée maure, qui était en route vers Podor après avoir tenté une attaque contre le poste de Nder, fut rattrapée un peu en amont de Dagana et battue. La paix fut signée un an après. En 1908, un marabout du nom Aly Yoro Dia, originaire de Fanaye (département de Podor), mène un raid pour prendre possession du fort. Mais il fut repoussé avec ses hommes « après avoir subi de lourdes pertes ».
Pour la préservation de ce patrimoine historique portant les empreintes de l’histoire coloniale, le fort de Dagana a été transformé, en 2015, en hôtel. Pourtant, « en ruine, abandonné une première fois au début du 20ème siècle et définitivement en 1945 par les militaires, il a reçu diverses affectations, toujours provisoires », souligne Gilbert Roger, qui, aujourd’hui, est chargé de la gestion de l’infrastructure. L’intervention a consolidé l’architecture d’origine ; ce qui permet au bâtiment de garder encore son charme pittoresque. Les aménagements faits à l’intérieur concernent principalement le grand jardin boisé et la construction d’une salle de spectacle. Symbole de la ville et souvenir historique, il est, aujourd’hui, par sa position et son site exceptionnel, le fleuron de toute une région en richesse culturelle et en promotion du tourisme local.

 

Promotion du patrimoine historique : L’Association « Walo-Bi » veut entretenir la mémoire collective du terroir
Dans la commémoration du bicentenaire de la mise en valeur agricole du Walo, à Dagana, l’Association « Walo-Bi » a été portée sur les fonts baptismaux par des hommes de culture et sous la houlette de l’historien et traditionnaliste Doudou Bakhao Diaw. L’objectif principal est de promouvoir le patrimoine historique lié à la mise en valeur agricole du Waalo à travers des activités commémoratives du bicentenaire d’événements qui ont marqué cette zone entre les années 1816 et 1830. En effet, l’histoire du Walo se confond avec l’histoire coloniale française pour avoir été une contrée où la France a expérimenté toutes les phases d’exploitation coloniale, avant de les appliquer au reste de l’Afrique noire. Le collectif « Walo-Bi » célèbre ce bicentenaire à travers des événements ludiques, des colloques, des productions culturelles et des travaux de recherche sur des faits historiques comme le naufrage du navire de la Méduse en 1816, la signature du traité de Ndiao en 1819 ou encore la construction du fort de Dagana. L’association entend ainsi sensibiliser la population locale sur la nécessité de conserver et de valoriser le patrimoine historique et culturel que ses membres ont hérité du passé, en faisant en sorte qu’ils soient fiers de leur passé pour envisager l’avenir avec plus de sérénité. « Walo-Bi » compte mener un plaidoyer pour la restauration et la préservation de l’ensemble des sites historiques dans le département. Lesquels sont actuellement plus que jamais menacés par l’usure du temps qui passe. D’où l’idée du collectif d’inventorier les lieux et monuments datant de cette période et de mettre en place un circuit de visite pour un tourisme de mémoire.

Amadou Bakhao Diaw, traditionnaliste : La mémoire vivante de l’histoire du Walo
Amadou Bakhao DiawPassionné d’histoire, Amadou Bakhao incarne, aujourd’hui, la mémoire vivante de l’histoire du Walo. Le traditionnaliste, président de l’Association Walo-Bi, multiplie, depuis quelques années, des initiatives allant dans le sens de la sauvegarde de la mémoire collective et de la promotion du patrimoine historique de cette localité de la Vallée du fleuve Sénégal.

Il connait, sur le bout des doigts, l’histoire du Walo. Amadou Bakhao Diaw, dignitaire local et spécialiste de la tradition orale, incarne la mémoire vivante de l’histoire de cette localité de la vallée du fleuve occupant une place de choix dans l’arc-en-ciel du paysage culturel sénégalais. Le royaume du Walo, berceau de la civilisation Wolof, porte les marques historiques de la parfaite organisation politique et militaire des empires du Sénégal avant l’arrivée des Occidentaux. C’est aussi l’un des lieux dont l’histoire se confond avec l’occupation coloniale. Amadou Bakhao Diaw connait cette histoire avec finesse et passion. Par les attributions coutumières, il porte les titres de Diawdine, de Diogomaye et de Diombanakhe. « Du côté paternel, j’appartiens à la famille des Dia Ogo, la plus vieille souche aristocratique de la vallée et du pays Wolof. En effet, ce fut le Lamane Diaw qui recueillit Ndiadiane Ndiaye, ancêtre des Ndiaye Bourba et Beur Gueth Diop du Cayor et installa ensuite son frère utérin Barka Bo ancêtre des Mbodj. Les Fall Damel d’origine mandingues sont venus bien longtemps après en pays wolof », se glorifie-t-il. L’historien s’enorgueillit aussi d’appartenir, par sa mère Diaba Manoungou Guilé Mbodj, à la famille des Tediecks, famille dont sont issues les célèbres Linguère Ndieumbeut et Ndaté Yalla ».

Il a grandi auprès de ses grands-parents, qui appartenaient à la chefferie traditionnelle qui étaient régulièrement fréquentés par des griots ou leurs cousins. Un milieu, selon lui, où pendant des heures, se tenaient des débats passionnés et parfois houleux sur l’histoire du Walo. « A 13 ans, je pouvais remonter ma généalogie jusqu’au 8ème siècle. Fort de cette tradition orale, j’ai pu croiser mes connaissances avec les archives nationales », soutient-il. Doudou Bakhao Diaw a toujours fait sienne cette citation de Cheikh Anta Diop : « Les intellectuels doivent étudier le passé non pour s'y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s'en écarter en connaissance de cause si cela est nécessaire ». Pour ce traditionnaliste et monogame, le Walo étant le berceau de la civilisation Wolof, ethnie principale du Sénégal, l’étude de son histoire ne peut qu’être intéressante.

Ancien élève du prytanée militaire Charles Ntchorere de Saint louis, Amadou Bakhao Diaw a fait des études en Economie et Gestion à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar(Ucad). L’historien a été directeur de l’hôpital de Richard-Toll et Conseiller Technique du ministère de la Santé et de la Prévention médicale chargé de l’économie de la santé et du financement de la santé de 2005 à 2012. Actuellement, il est en train de préparer un roman sur l’histoire du Walo. Ce livre sera édité grâce à la contribution du ministère de la Culture et de la Communication, à travers le Fonds d’aide à l’édition. Il dressera, en grande partie, l’histoire du peuple wolof. Dans ce travail de restauration et de sauvegarde de la mémoire collective, l’historien essayera de retracer l’histoire du Walo.

Par Ibrahima BA (envoyé spécial à Dagana)

Last modified on samedi, 19 août 2017 14:36

Dans le terroir de Fandène (département de Thiès), chef-lieu de la commune du même nom, l’artisanat, particulièrement la vannerie, constitue une des diverses facettes du riche patrimoine matériel plus que séculaire que les sérères nones se sont attelés à préserver d’une génération à une autre. Le palmier-rônier qui constitue un important trésor naturel, demeure l’élément majeur du génie artisanal, mais aussi une source de revenus très importante pour les populations locales.

Le long de la route qui mène à Tivaouane, le décor est charmant, sublime par endroit. À intervalles réguliers, sont exposés des produits artisanaux allant des paniers de divers formats aux meubles, en passant par les nattes, éventails, vans, chapeaux et autres objets d’art plus ou moins colorés, décorés de motifs géométriques variables conçus et fabriqués par des mains expertes pleines d’ingéniosité et de créativité. Difficile de passer sur cet axe sans être séduit par ces trésors qui témoignent du savoir-faire local. Les amateurs d’art, d’artisanat ou promeneurs du dimanche seront surpris de découvrir des produits si merveilleux. De temps à autre, quelques véhicules s’immobilisent. On flâne, dévore des yeux, marchande, achète. Malgré la chaleur accablante, de bonnes dames bien dressées derrière leurs étals sont à pied d’œuvre pour accueillir ces potentiels acheteurs, leur présenter leurs produits. Elles ont entre 15 et 50 ans et tirent l’essentiel de leurs revenus de cette activité.

Dans cette zone, la vannerie joue un rôle majeur dans l’économie locale. Elle constitue un gagne-pain pour plusieurs familles. Dans pratiquement tous les villages de la zone, le savoir-faire de la vannerie est propre aux populations locales, notamment chez les sérères nones. Et le rônier constitue un maillon très fort de leur production culturelle et artisanale. Cet arbre, appelé « khoul » en sérère et dont le nom scientifique est le « Borassus aethiopium », peuple la forêt de Fandène. Les champs de rôniers s’étendent à perte de vue et représentent plus de 50 % des ressources des populations locales. Ces rôneraies leur donnent la possibilité de mener des activités génératrices de revenus.

Village à 99 % chrétien, avec une communauté à 100 % none, Lalane, village situé dans la commune de Fandène et coincé entre Thiès et Tivaouane, est riche de ses palmiers-rôniers considérés comme « un véritable arbre de vie ». Autour de son exploitation gravitent diverses activités génératrices de revenus pour les populations riveraines. Pour Gilbert Tine, directeur de l’école de Lalane, le rônier est un trésor pour le sérère none. « La présence du none est un peu liée à cet arbre-là. Partout où il y a le none, il y a une profusion du rônier », indique-t-il. De même, relève-t-il, « tous ceux qui sont devenus cadres dans ce village ont vu leurs parents payer leurs études à partir de ces rôniers ». Tout ou presque est utile dans cet arbre. Qu’il s’agisse des feuilles, du tronc, des fruits appelés « konis », sans compter le vin de palme tiré à partir de sa sève. Et depuis des générations, les populations, conscientes que le rônier peut rapporter gros, font recours à ses dérivés pour pouvoir joindre les deux bouts.

Comme beaucoup de villages de la zone, Lalane, qui compte des dizaines de vanniers réputés pour la qualité de leur travail, est célèbre pour la minutie et le talent de ses artisans. L’art de tresser des fibres végétales pour réaliser des objets très variés remonte à plusieurs années, indique Philippe Wade, un artisan spécialisé dans la confection de paniers.

Les femmes au cœur de la commercialisation
Dans ce village où toutes les activités tournent autour de l’agriculture, de l’élevage et du petit commerce, Gabriel Khar Wade, un notable, estime que le rônier constitue un maillon très fort de la production culturelle et artisanale chez les sérères nones. « Cet arbre constitue une richesse incommensurable. On l’utilise pour la fabrication de meubles, paniers ; ce qui est ici une longue tradition et pratiquement dans une bonne partie de la région de Thiès », indique-t-il. Au cours de notre entretien avec lui à son domicile, sous l’arbre à palabre, il nous apprend beaucoup sur ce savoir-faire qui, selon lui, s’est transmis de génération en génération à Lalane.

« Beaucoup d’acteurs de la filière ont appris le métier auprès de leurs parents. C’est comme un legs, même si une formation pour un meilleur perfectionnement s’avère nécessaire », renseigne-t-il. Ainsi, informe-t-il, quelques noms sérères sont utilisés pour l’identification de certains objets tirés du rônier, dont le panier qui est un très bel exemple d’artisanat traditionnel et qui rencontre un réel succès auprès des acheteurs. Ainsi, dit-il, le « mbalagne » est donné au petit panier et « Fadiouth » au grand panier utilisé pour le transport de produits halieutiques ou légumes et dont le lien provient du fait des « banas banas » (commerçants) du Baol qui commandaient ces paniers à Lalane. Aussi, ajoute-t-il, il y a le « ngapar », nom donné au fauteuil et le « kalakala », un petit lit avec oreiller et tant d’autres appellations symboliques pour les objets utilisés lors de cérémonies de mariages comme les modèles « ndiap » et « kaaba » (chambres à coucher, valises).

À Lalane, comme partout ailleurs dans les villages sérères nones, le rônier constitue une richesse naturelle qui fait le bonheur des populations locales. En effet, les rôneraies jouent un rôle non négligeable dans leur vie socio-économique. Et les femmes ne diront pas le contraire. Organisées en deux groupements, elles font de la transformation des dérivés du rônier et commercialisent les produits.

Bien installée devant son étal, Madame Odette Ndour ne se plaint pas trop. « C’est un métier alléchant, vu l’engouement suscité par le savoir-faire artisanal. Les hommes transforment et nous achetons auprès d’eux le produit fini que nous revendons sur le marché. Cela nous fait une bonne occupation et nous permet de tirer profit de cette activité », indique-t-elle. Sa collègue, Bernadette Diop, est du même avis. « Nous tirons l’essentiel de nos revenus de cette activité. Grâce à ce que nous gagnons, nous assurons la dépense quotidienne, la scolarité de nos enfants et leur transport vers les établissements de Thiès. De ces revenus aussi, nous subvenons à nos impérieux besoins », soutient-elle. Chez ces femmes qui se pointent au travail dès les premières heures de la matinée, les produits comme les « mbalagne » (petits paniers) se vendent entre 500 et 750 FCfa, les grands paniers « Fadiouth » sont cédés à 1.500 voire 1.750 FCfa. Quant au salon, il est vendu entre 20.000 et 25.000 FCfa et peut même atteindre parfois 30.000 FCfa à Lalane.

Le rônier dans les rituels cérémonieux
« Les recettes peuvent varier suivant les périodes entre 100.000 FCfa si ça marche très bien et des fois beaucoup moins. Tout dépend du produit que l’on vend », renseigne Bernadette Diop. Mais tout n’est pas rose pour les femmes de Lalane. Selon Odette Ndione, il y a des jours sans dans la commercialisation des produits. « Pendant la période hivernale, on peut rester toute une journée sans voir l’ombre d’un client », relève-t-elle. L’autre goulot d’étranglement, c’est le manque d’équipements de protection adaptés comme des bâches de couverture pour préserver leurs produits des pluies. « Nous courons beaucoup de risque pendant l’hivernage, car nous exposons à l’air libre. Nous ne disposons pas de cantines. Nous utilisons des bâches de fortune et s’il pleut sur nos produits, ils changent immédiatement de couleur. Cela les rend inutilisables », souligne O. Ndione. Aujourd’hui, ces femmes veulent être soutenues pour qu’elles puissent augmenter de manière substantielle leurs revenus et profiter davantage de cette activité qui leur prend tout leur temps.

Le rônier, l’un des arbres les plus présents dans le terroir sérère none de Thiès, occupe aussi une place centrale dans les rituels. Que ce soit dans les cérémonies funéraires ou de mariages, on note la présence d’une ou de plusieurs de ses composantes. Un de nos confrères d’une radio locale, originaire de la localité, renseigne que le vin de palme est un élément clé dans le processus du mariage chez les nones, à l’exemple de la noix de cola dans les mêmes circonstances. Selon Etienne Ndione, il est exigé depuis la demande, en passant par les fiançailles et jusqu’au mariage. Aussi, ajoute-t-il, « lors de cérémonies de funérailles, les feuilles étaient utilisées pour la fabrication de brancard et de cercueil, mais aussi pour les adieux du défunt avec ses proches, notamment les petits-fils et petites-filles ».

Il s’agissait, selon M. Ndione, d’attacher une cordelette faite avec des morceaux de la feuille sur le mort couché dans le cercueil, puis de demander aux intéressés de la tenir avec leurs mains. Au signal, ils devaient la laisser tomber et marcher sans se retourner. Force est de reconnaître, selon Etienne Ndione, que le rônier reste lié à l’histoire de Lalane en référence à ces liens plusieurs fois séculaires et dont une grande partie est toujours jalousement gardée, puisque transmise de génération en génération. Même si aujourd’hui, note-t-il, la modernité a occasionné un désintéressement des nouvelles générations à ces différentes pratiques. La vannerie constitue une des diverses facettes du riche patrimoine matériel que les sérères nones de Lalane se sont attelés à préserver. Cet héritage, à travers lequel est valorisé le savoir-faire artistique, est aujourd’hui menacé avec la modernité, les influences de la ville. La relève pose aujourd’hui problème. « Nous avons tressé des paniers quand nous étions à l’école. Je n’ai jamais fatigué ma maman à payer ma scolarité. Pendant toutes les vacances, on tressait des paniers. Quand l’école ouvrait ses portes, on allait étudier. Les choses ont changé. Les enfants ne tressent plus de paniers pour subvenir à ces besoins. C’est le parent qui fait tout », déplore Gilbert Tine, directeur de l’école de Lalane.

Une espèce menacée de disparition
À travers les différentes activités génératrices de revenus des populations à base de dérivés du rônier, on constate en même temps que cet écosystème arboricole est, aujourd’hui, menacé de disparition. Il subit, depuis la sécheresse des années 1970, une surexploitation abusive au moment où les cultures hivernales n’assurent plus convenablement aux paysans une sécurité alimentaire et financière. La conséquence immédiate, c’est la ruée vers cette ressource, la seule disponible dans la zone. Bon nombre de cultivateurs se sont ainsi reconvertis dans l’exploitation et la transformation de produits dérivés du rônier. Au point de mettre la survie de l’espèce en danger. Avec comme menace la plus dangereuse, l’extraction abusive du vin de palme. Une pratique qui représente une des plus grandes difficultés pour la protection de cette espèce, car toute plante qui subit cette opération meurt aussitôt après, puisqu’ayant été vidée de toute sa sève.

Il faut relever qu’une jeune plante de rônier met entre 25 et 30 ans pour atteindre l’âge mature. Ce qui pose le problème de régénération. Il convient de travailler à lutter contre la disparition du rônier qui participerait, ainsi, au déséquilibre de l’écosystème et faciliterait l’érosion tant hydrique qu’éolienne. Aussi, il convient de noter que la forêt de palmiers constitue un lieu d’habitation pour nombre d’animaux comme les écureuils et les rats palmistes et autres rongeurs. La disparition de cette espèce poserait ainsi d’énormes difficultés quant à la gestion des sols.

Par Mohamadou SAGNE, Samba Oumar FALL (textes) et Assane SOW (photos)

À moins de 10 kilomètres de Diourbel, sur la route de Touba, se trouve Sambé Péthie, un village médiéval méconnu du commun des Sénégalais. Cette localité peut s’enorgueillir d’avoir un patrimoine historique et culturel assez riche. De son passé glorieux, on retiendra le refus catégorique opposé par les populations à Lat Dior alors puissant Damel du Cayor qui voulait passer sur leur territoire. Sambé, c’est aussi son tam-tam aux origines mystérieuses qui avait le pouvoir de se taper tout seul et dont la disparition n’en finit toujours pas de susciter des interrogations.

Les croyances populaires sont légion au Sénégal. Elles sont très bien ancrées dans la mémoire collective. Certaines ont rythmé le quotidien de nos ancêtres et continuent, aujourd’hui, d’alimenter les conversations, d’aiguiser les curiosités. Dans le Baol, particulièrement à Sambé, un tam-tam mystérieux qui se tapait tout seul a fait de ce village historique un véritable centre d’attraction. Sur place, on se rend compte que le mythe du « Diam Sambé » est loin d’être le produit de l’imagination populaire. Ce tam-tam est bien une réalité. Et il suffit d’évoquer son nom pour s’en rendre compte. El Hadji Alé Niang, considéré comme la mémoire vivante du Baol, confirme son existence.

Sambé n’est pas de ces villages qui regorgent d’édifices ou de vestiges historiques. Mais cette localité dispose d’un patrimoine culturel et historique assez intéressant.
Situé à quelque 8 km de Diourbel, dans l’arrondissement de Ndoulo et la commune de Patar, ce village sérère raconte plus de 8siècles d’histoire. Assane Ngom, professeur d’histoire et de géographie et principal du collège de Dalla Ngabou, qui a accepté de nous guider dans ce Sambé ancien, précise que ce village médiéval date du 11e et 12e siècle. Le premier habitant serait venu du Sine, nous dit-il. « Quand on fait le recoupement, le premier venu s’appelait Mbabo Ndomane. Il est venu du Sine et s’est installé sur les berges de la vallée morte du Sine, à l’actuel site originel de Sambé. Quelques années plus tard, Ndiapaly Coura Ngom est aussi venu du Sine pour s’installer dans l’actuel site de Sambé Pethie. Il serait originaire de Sobène parce que quand on chante les éloges des Ngom d’ici, on fait toujours référence à Sobène », explique M. Ngom.

Le tam-tam sacré et les phacochères
À en croire le professeur d’histoire, Ndiapaly Coura Ngom serait le premier à s’installer définitivement, car Mbabo, père de Thiolté Mbamane, qui était éleveur, avait un gros cheptel. Il ne s’était pas fixé. Quelques années plus tard, on ne l’a plus revu. « Ndiapaly s’est marié à Thiolté Mbamane qui a donné naissance à deux enfants, un garçon qui s’appelle Sengado Ndiapaly, et une fille nommée Diamané Ngom. D’ailleurs, il y a un bois sacré qui porte son nom. C’était son refuge. Elle était possédée par les djinns et quand elle avait des problèmes, elle entrait dans le buisson qui est devenu bois sacré », indique M. Ngom. Thiolté Mbamane va divorcer d’avec Ndiapaly Coura Ngom et contracter un second mariage. De cette union va naître un garçon qui s’appelle Diéno Ndiass Kab. C’est ce dernier qui va ramasser le fameux tam-tam.

On ne peut pas parler de Sambé sans évoquer son mystérieux tam-tam découvert par le chasseur Diéno Ndiass Kab. Les récits entourant l’existence de cet instrument abondent depuis plusieurs siècles. Tout le monde ou presque dans le Baol connaît l’histoire de ce tam-tam qui a fait le tour du Sénégal. Les gens venaient de partout le découvrir et s’assurer de son existence. Selon El Hadji Alé Niang, le tam-tam de Sambé était extraordinaire. « C’était un instrument qui se battait tout seul. On raconte que des phacochères organisaient des séances de lutte quand un chasseur les a vus. Ce dernier a voulu les tuer, mais ils lui ont demandé de prendre le tam-tam et de leur laisser la vie sauve », fait savoir le vieux Alé Niang. Assane Ngom qui l’a vu à maintes reprises dit être beaucoup marqué par le « Diam Sambé » qui était d’une curiosité inouïe. « Dans l’actuel Sambé Digue se trouvait un buisson peuplé de phacochères. Diéno Ndiass Kab était parti à la chasse et avait aperçu un phacochère. Il avait visé et l’avait atteint, mais ne l’avait pas tué. Touché, l’animal a retourné au buisson.

En suivant ses traces, le chasseur découvre, dans le buisson, que d’autres phacochères étaient en train de soigner les phacochères blessés. Ils dansaient autour de lui et il y avait le résonnement d’un tam-tam tapé par un phacochère », explique-t-il. Par la suite, indique-t-il, le chasseur, ayant compris que ce tam-tam avait des pouvoirs, avait tiré en l’air. Après la fuite des phacochères, il a ramassé le tam-tam.

Conçu à partir d’un tronc d’arbre et avec une peau de phacochère, le « Diam Sambé » n’était pas esthétiquement beau. Son résonnement était particulier. Les notes qu’il diffusait étaient très étranges, selon M. Ngom. Les anecdotes sur ce tam-tam sont nombreuses. L’instrument, nous dit-on, annonçait tous les phénomènes et évènements à venir dans le village de Sambé. « On disait que celui qui devait, au besoin, refaire la peau n’avait pas le droit de regarder à l’intérieur du tam-tam. S’il le faisait, il risquait de perdre la vue. De même, si l’on plantait un couteau dans le tam-tam, le sang giclait », fait savoir Assane Ngom. De plus, indique-t-il, « il fut des moments où l’on ne pouvait pas traverser la route avec ce tam-tam. Quelque que soit le véhicule qui le transportait. Certains qui en doutaient sont venus et ont essayé, mais n’ont pas réussi à faire bouger l’instrument ».

Un tam-tam jalousement gardé par les griots
Sambé PéthieCe tam-tam était visible lors des très populaires séances de lutte organisées chaque année à Ngalo Bak, renseigne M. Ngom. « Il était toujours accroché au baobab qui surplombait les lieux. Quand la séance de lutte devait commencer, le tam-tam donnait le coup d’envoi et quand la cérémonie devait se terminer, il tombait à terre », fait-il savoir.

Quand le chasseur Diéno Ndiass Kab a ramassé le tam-tam, un griot l’a vu avec l’instrument. Il lui a alors raconté l’histoire. « C’est un tam-tam qui a certes des pouvoirs, mais un noble ne garde pas de tam-tam, laisse-nous le garder », avait dit le griot au chasseur.

Depuis, la tenue du mystérieux tam-tam est confiée à des familles de griots. Le vieux Cheikh Faye fut le 15ème et dernier dépositaire de Sambé à porter cet instrument énigmatique qui étonnait plus d’un par ses agissements.

Au total, quinze griots qui se sont succédé à la tenue du tam-tam. Mbessa Ndimbor Faye, le premier d’entre eux, le conserva pendant 38 ans. Mais le record est détenu par Bathie Faye qui l’a gardé pendant 46 ans.

Notre équipe est allée à la rencontre de Cheikh Faye, ce nonagénaire à Sambé Tague, village situé à quelques encablures de Sambé Péthie. Chapelet en main, il était assis au milieu de ses petits fils et neveux qui s’affairaient, ce jour-là, autour de la confection de pagnes traditionnels. Quand on lui a fait part de l’objet de notre visite, le vieux Cheikh Faye qui garda le tam-tam pendant 23 ans était dans tous ses états. Le vieil homme ne veut pas entendre parler de cet instrument du fait des souvenirs qu’il en garde. Puis, il revient à de meilleurs sentiments. « Il se déplaçait régulièrement chaque fois qu’il sentait le danger venir et orientait même les populations dans la conduite à tenir. Surtout lors des manifestations telles que séances de lutte où le tam-tam se tapait lui-même pour annoncer le début et la fin des combats », explique-t-il. Suffisant alors pour deviner le mythe qui entourait l’existence du tam-tam de Sambé. « Il était conçu dans une chambre noire, avec une peau de vache qui n’a jamais procréé », nous lance-t-il. Le tam-tam, selon lui, « pouvait sortir de lui-même comme son dépositaire pouvait aussi le porter sur la tête. Il était partout où des rassemblements s’organisaient pour des manifestations. On l’apercevait souvent près de la mosquée du village ». Il y a aussi, indique le vieux Cheikh Faye, « le fait qu’on lui versait souvent du lait de vache pour invoquer les esprits et faire des offrandes telles que le recommande la tradition chez le Sérère ». Le tam-tam de Sambé a disparu de la circulation, il y a plus d’une décennie, selon le vieux Cheikh Faye. Cette disparition n’en finit pas de susciter mystères et interrogations, ne laissant derrière aucune trace, si ce n’est que des spéculations et hypothèses. Pour son dépositaire, il a tout simplement été volé. « C’est en 2010 qu’on a vu, pour la dernière fois, le tam-tam et je peux certifier qu’il a été volé. C’était lors d’une séance de lutte traditionnelle », laisse-t-il entendre.

Sambé, terre de refus !
Depuis cette disparition mystérieuse, le vieux Cheikh Faye ne veut plus entendre parler de ce tam-tam. À Sambé, il se raconte même qu’un marabout a dit que pour revoir ce mystérieux tam-tam, il faudrait aller jusqu’en enfer.

Sambé, ce n’est pas seulement son tam-tam mystérieux. Le village a marqué l’histoire et est resté célèbre grâce à la fameuse bataille qui a opposé Lat Dior aux gens de Sambé qui n’ont jamais accepté le passage d’un roi dans leur terroir. Et pour cause, le passage du roi à l’époque était souvent synonyme de désordre. « Les rois étaient craints et partout où ils passaient, les dégâts étaient énormes. Ils amenaient les belles femmes, les moutons, les vaches et tout ce qu’ils trouvaient. Et cela, les gens de Sambé ne pouvaient pas l’accepter », indique Assane Ngom. Selon ce professeur d’histoire, Lat Dior qui était un peu à l’étroit au Cayor voulait aller dans le Sine pour rencontrer Bour Sine et Maba Diakhou. Et pour gagner du temps, il devait forcément passer par Sambé qui était une ligne directe.

Pour El Hadji Alé Niang, Sambé constitue un lieu de bataille très important qui opposé Lat Dior et Yacine Diop Gala Gana. Avant cet affrontement, Lat Dior avait envoyé un émissaire à Sambé pour avertir les populations de son projet de passer sur leur territoire. Ces derniers lui ont alors répondu que leur village n’avait jamais accepté le passage d’un roi et que Lat Dior ne serait pas une exception.

« Malgré ce refus catégorique, le Damel du Cayor était résolu à passer par Sambé. Avertis de son dessein, les gens de Sambé ont commencé à se préparer. La bataille a commencé autour d’un puits appelé Njan Pouye du nom du plus grand guerrier de cet affrontement », raconte Assane Ngom. « Quand Lat Dior a senti ses guerriers diminuer, il s’est replié pour revenir ensuite. Sa stratégie était de se positionner entre le puits et les gens de Sambé pour les empêcher de se ravitailler en eau. C’est ainsi qu’il a envoyé un guerrier qui s’appelait Mandoumbé Mara qui était monté sur le tamarinier qui surplombait le champ de bataille avec son fusil et abattait tous ceux qui s’approchaient du puits », narre M. Ngom. Cette stratégie, selon Assane Ngom, allait vite être déjouée par le tireur d’élite de Sambé nommé Njan Pouye. La légende raconte que même si sa cible se cachait derrière un arbre, sa balle pouvait contourner l’arbre et l’atteindre. « Quand les gens de Sambé avaient besoin de bois ou avaient soif, Njan Pouye se levait pour aller puiser l’eau. Les hommes de Lat Dior tiraient sur lui, mais les balles tombaient à terre. Il revenait et continuait la bataille. Par la suite, quelqu’un a compris le subterfuge et a montré à Njan Pouye le tireur d’élite de Lat Dior caché dans le tamarinier. Très adroit, Njan Pouye l’a visé et d’une balle l’a descendu, réduisant à néant l’espoir de Lat Dior. Ainsi, le Damel du Cayor n’est jamais passé par Sambé », explique-t-il.

Pour Assane Ngom, il y a nécessité de réécrire cette histoire. Car, soutient-il, certains griots ont voulu dénaturer le passage de Lat Dior à Sambé en disant qu’il a vaincu les gens de Sambé et qu’il est passé par Sambé. « Lat Dior n’a jamais traversé Sambé. Il a contourné le village pour aller dans le Sine », insiste-t-il.

Aujourd’hui, ce village, naguère considéré comme le cœur de la province du Mbayar, (Sambé avait toute son importance dans la région de Diourbel), est plongé dans l’anonymat. « Avec la domination coloniale française, Thiès était un cercle. Touba Toul et Sambé abritaient les résidences du chef de Canton à l’époque. Mais en 1895, celle de Sambé fut transférée à Diourbel et logeait à l’actuelle direction de l’agriculture, un bâtiment plusieurs fois centenaire », renseigne Assane Ngom. Mais, regrette-t-il, Sambé, malgré le rôle majeur qu’il a joué dans l’histoire de la contrée, a perdu son prestige. Ce village n’a eu droit à aucune reconnaissance. « Même quand il s’est agi de l’arrondissement, les autorités ont choisi Ndoulo au détriment de Sambé du fait des tiraillements entre ses habitants », regrette-t-il.

Seule satisfaction, Sambé a connu une expansion extraordinaire. Beaucoup de villages portent aujourd’hui le nom de Sambé. « Ndiapaly Coura Ngom a fondé Sambé et c’est de ce Sambé-là que sont partis tous les Sambé ; que ce soit Sambé Niakhène, Sambé Digue, Sambé Tocassone, Darou Sambé, Sambé Sante Yalla, Sambé Peul, sans compter les autres excroissances de Sambé à savoir Khodjil, Patar, Gappo, Diakael », relève M. Ngom. Selon le professeur d’histoire, le terroir de Sambé englobe l’ensemble de ces villages, mais l’origine, souligne-t-il, c’est Sambé Pethie, Sambé Guenth.

Par Mouhamadou SAGNE et
Samba Oumar FALL (textes)

Last modified on jeudi, 17 août 2017 15:34

Touba Toul, situé dans l’arrondissement de Thiénaba (département de Thiès), fait partie de ces localités uniques qui gardent jalousement les traditions dont les racines remontent à plusieurs siècles. Ici, la communauté sérère continue à célébrer le « Fil » qui constitue un héritage légué par leurs ancêtres. Célébrée chaque année à l’approche de l’hivernage et durant quatre jours, cette cérémonie rituelle annuelle rythmée par des chants, danses, incluant une dimension divinatoire, continue de susciter un engouement manifeste.

Dimanche 2 juillet 2017. L’ambiance est à la fête à Touba Toul. Toute la communauté sérère est mobilisée pour le « Fil », une cérémonie rituelle aux allures de fête de l’indépendance célébrée depuis des siècles dans cette localité. Et cette année encore, Touba Toul est au rendez-vous. Dans toutes les concessions, jeunes, femmes et hommes s’affairent aux préparatifs de ce grand évènement. Ici, les populations sont très attachées au « Fil ». Pour l’occasion, filles et fils du terroir reviennent en masse pour participer à la manifestation aux côtés de leurs parents, frères et sœurs.

Chaque année, pendant quatre jours, le « Fil » de Touba Toul offre un répertoire de danses et de chants, mais aussi de séances de divination. C’est au mois de mai que les « saltigués » (prêtres traditionnels) des villages sérères de Touba Toul se réunissent deux fois à la place sacrée « Coutoume » qui se trouve à Sindiane pour fixer la date des semis du mil et celle du « Fil ». Lors de la première rencontre, ils fixent la date du semis du mil qui sera obligatoirement un mercredi. La seconde rencontre se tient le mardi pour fixer la date du « Fil », qui reflète la réelle identité traditionnelle et culturelle de cette grande communauté sérère.

Le « Fil » mobilise chaque année une centaine de « saltigués », des masques, des batteurs de tam-tam, des chanteurs et une centaine de futurs initiés appelés « aatés ». Autour de ces différents acteurs du « Fil », hommes, femmes et enfants, vêtus de leurs plus beaux atours, participent activement au riche spectacle offert.

Tous les chemins mènent à Ndalane, place sacrée de Touba Toul, destination du « Fil » de dimanche à mardi. Dès les premières heures de l’après-midi, une déferlante humaine converge vers les lieux déjà pris d’assaut par les vendeurs d’eau, de victuailles. Il faut venir très tôt pour avoir une bonne place.

Touba Toul TraditionPlus les minutes s’égrènent, plus il est difficile de se mouvoir tant l’espace est plein comme un œuf, occupé par les nombreux acteurs de la célébration de cet évènement. Tradition oblige, on fait, une fois sur les lieux, le tour du baobab sacré de Ndalane puis en mord le tronc avant de formuler des prières. Ce rituel est obligatoire pour tous, nous dit-on ; même pour les nourrissons.

Le ciel menaçant est loin de décourager les populations de Touba Toul qui préparent cette cérémonie une année durant. « Cette fête particulièrement colorée et joyeuse est toujours ancrée dans le cœur des populations qui ont revêtu leurs habits de fête pour célébrer comme à l’accoutumée le "Fil", qui a traversé les siècles », explique Malick Diouf. Pour cet étudiant, le « Fil » est une croyance transmise par les ancêtres. « Si ce n’était pas aussi important, on ne l’aurait jamais célébré avec autant d’engouement depuis toutes ces années. Chaque année, on note une affluence monstre. Les jeunes filles se font belles, les garçons rivalisent d’ardeur pour se faire remarquer. Le « Fil », c’est aussi des moments de retrouvailles. Tout le monde revient au bercail pour sacrifier à la tradition », indique-t-il.

Une marée humaine a fini d’envahir Ndalane et on piaffe d’impatience. Mais le résonnement lointain de tams-tams suivi d’une clameur sans nom annonce le démarrage imminent des festivités. Dans ce brouhaha monstre, on se bouscule pour ne pas rater l’arrivée des différentes troupes, leurs prestations.

La veille, le samedi, Doudoul a donné le ton de ce rituel qui dure quatre jours. Comme l’exige la tradition, le coup d’envoi de cette fête est donné dans ce village qui est le lieu de destination de tous les fils de Touba Toul. À cette occasion, le grand « saltigué » de ce village, en compagnie de ses frères, formule des prières pour la paix durant les quatre jours du « Fil ».

Ancien combattant qui était au front lors de la guerre d’Indochine et d’Algérie, le vieux Modou Ndongue Faye raconte que « le "Fil" a été importé à Touba Toul par deux femmes, Youmane et Diaye, venant du village voisin de Doudoul après avoir assisté à une cérémonie similaire ». Selon lui, c’est de là que ce rituel a été introduit à Touba Toul par leurs arrières grands-parents.

« Le "Fil" est un héritage coutumier et culturel cher aux populations de Touba Toul que nos arrières grands-parents nous ont légué », estime Bara Pouye, un photographe à la retraite.

Cette manifestation, renseigne cet ancien président de la Commission culturelle du Conseil rural de Touba Toul, est célébrée dans la zone depuis le 18ème siècle sous le règne du Lamane. À l’en croire, le « Fil », selon la tradition orale, aurait existé bien avant même l’arrivée du Lamane. Et la célébration cette année contribue à perpétuer cette tradition multiséculaire.

C’est Keur Lamane qui donne le ton. Bonjour les rythmes. Les couleurs aussi. Une horde de batteurs, dans une belle symphonie, rivalisent d’ardeur et chauffent les lieux. Les futurs initiés, bien attifés, et les masques bien serrés sur leurs têtes se donnent en spectacles. Djiby Thiaw, nostalgique raconte : « Dans les années 70, on se tressait tous, mais aujourd’hui, les masques ont remplacé les tresses. C’est moins contraignant. Tresser des centaines d’initiés prend du temps alors que le masque pourrait être utilisé des années ».

Sous le regard du public séduit, les « aatés » enchaînent avec des chorégraphies à couper le souffle. Le mouvement est suivi par l’assistance qui se laisse emporter. Puis place aux autres troupes se succèdent dans l’enceinte de la place sacrée pour chanter et danser à un rythme endiablé propre à chaque village. Les « Fil » de Doudoul, Thiathiaw, Ndondol, Keur Thiaphe, Mbédié, Ndiobèle Ngayène, Ndiobèle Payène et Sindiane entrent en jeu. Chaque groupe a ses propres rythmes, ses propres chants, mais aussi ses propres couleurs et masques.

Les vivats et les applaudissements fusent de partout. C’est l’hystérie collective. Les chants et danses éveillent de lointains souvenirs pour certains et fait monter l’adrénaline chez les jeunes veulent marquer l’histoire. On immortalise ces moments uniques.

Un legs culturel
Touba Toul Tradition 3À Touba Toul, les populations n’imaginent pas une seule seconde une année sans le « Fil ». C’est impensable. « Tant qu’il y aura un seul souffle de vie à Touba Toul, le « Fil » existera et perdurera », fait savoir le vieux Modou Ndongue Faye.

Revigorés par les chants en leur honneur, les futurs initiés, encadrés par des formateurs, rivalisent d’ardeur, de courage pour manifester leur engagement devant la communauté. Ils lancent des cris guerriers et étalent leur fougue de jeunesse comme s’ils voulaient exorciser la peur en eux. Leur moyenne d’âge varie entre 10 et 13 ans.

Depuis toujours, les communautés sérères de Touba Toul ont manifesté leurs croyances, surtout quand il s’agit de faire des prédictions pour l’hivernage. Et l’organisation du « Fil » cadre bien avec cette dynamique et constitue une référence pour les sérères de cette contrée. Les festivités, étalées chaque année sur une période de quatre jours, permettent aux populations de rendre hommage à une personnalité dont le nom était très répandu dans la contrée. « Le plus souvent, ce sont des dépositaires du savoir et du pouvoir traditionnel, à l’image de feu Thiécodou Ngom, qui fut un guérisseur dont la renommée qui avait même dépassé Touba Toul et ses environs », explique Mame Gor Thiaw, animateur à la radio communautaire de Touba Toul. Selon lui, les deux symboles de ce rituel, à savoir Keur Lamane et Keur Thiaphe, sont considérés comme les vrais dépositaires du « Fil » de Touba Toul qui vise particulièrement à conjurer le mauvais sort, les calamités naturelles, les épidémies et à appeler la fertilité et la prospérité pour l’hivernage au-delà de son cachet traditionnel et coutumier.

Pour Bara Pouye, c’est au cœur de ces deux lieux que se déroulent tous les rituels visant à rendre visible le caractère culturel et touristique hautement appréciable que renferme la contrée à travers son patrimoine historique. Cet évènement, qui a valeur de symbole en milieu sérère comme dans les villages de Touba Toul et perpétué chaque année, constitue, à son avis, une principale attraction et qui mobilise tous les ans des milliers de personnes dans la localité.

Les populations ont vécu intensément cet évènement connu pour perpétuer le rituel en milieu sérère, au rythme du tam-tam et de la clameur. Une bonne majorité de sérères a favorisé cet attachement au riche patrimoine culturel de Touba Toul. L’organisation du « Fil » de Touba Toul n’est plus à démontrer, en ce qu’elle a fini de se positionner dans l’agenda culturel national. Cet ancien président du comité d’organisation du « Fil » a aujourd’hui transmis le flambeau à d’autres pour assurer la continuité de cet évènement majeur. Mais, assure-t-il, ce patrimoine, bien exploité, pourrait largement contribuer au développement de Touba Toul.

La célébration du « Fil » prend fin le mardi soir, et le mercredi, tout le monde se rend aux champs. À travers cette belle fête, les populations de Touba Toul entendent marquer leur enracinement sans renoncer à s’ouvrir au monde moderne, car elles sont fières de se reconnaître pleinement dans leurs traditions malgré les turpitudes qui secouent le monde. Pour Bara Pouye, le « Fil » de Touba Toul en vaut la chandelle. « C’est une cérémonie qui est un passage obligé de la communauté sérère de Touba Toul avant chaque hivernage et où seuls les initiés et les "saltigués" se retrouvent dans le village de Coutoume où se décide la date de l’évènement », explique-t-il.

Célébré depuis des siècles, le « Fil » de Touba Toul constitue un condensé de toute la richesse culturelle locale en termes de chants et de danses. Une ambiance joyeuse que partage chaque année toute une communauté jalouse de ses traditions, de ses croyances. Plus qu’un évènement culturel et social, le « Fil » de Touba Toul est une expression à la fois d’une localité, d’un groupe social que la communauté sérère entend préserver au même titre que le « Ngomar », le « Ndiob » et le « Ngilock », qui constituent un atout majeur pour le développement de cette localité.

Par Mouhamadou SAGNE, Samba Oumar FALL (textes)
et Assane SOW (photos)
Last modified on mercredi, 16 août 2017 13:24

La station balnéaire du Cap Skirring maintient le cap des mariages entre les hommes blancs et les filles noires. La dernière série d’unions entre des blancs et des filles noires remonte au mois de novembre 2016. Plusieurs filles interrogées affirment que ces unions sont encore d’actualité en dépit de la crise qui affecte le tourisme avec ses effets collatéraux au plan social. L’amour ne connaît pas la crise.

Il fait beau temps sur Cap Skirring ce 21 décembre 2016. En ce début d’après-midi, les rayons du soleil sont supportables. Une nuée de nuages semble flotter au-dessus des toits. Mais l’embellie ne profite pas aux restaurants. Ce n’est pas la période faste des années 2002-2004. Durant ces années, au mois de décembre, les rues, les restaurants et les plages étaient plongés en permanence dans l’ambiance de fin d’année. Le cuisinier Ousmane Guèye, accoudé sur le capot d’une voiturée stationnée à la hauteur des bars Resto « La Case Bamboug », se souvient des périodes où Cap vibrait au rythme des activités touristiques. Le tourisme qui est dans le creux de la vague a eu des effets collatéraux sur les unions entre les blancs et les filles noires. « Le mariage entre les touristes et les filles noires tend à disparaître. Qu’est-ce que nous constatons de nos jours ? Les touristes résidents sortent avec une fille, lorsqu’ils rentrent ils l’oublient. A leur retour, ils sortent avec une autre fille », nous informe le cuisinier Ousmane Guèye qui fait des extras dans des restaurants et des hôtels de la place. La morosité n’a pas gommé la place de Cap sur la carte touristique du Sénégal. La station balnéaire bascule paresseusement dans une effervescence assez soyeuse, vers 17 heures. Les touristes, à bord des pick-up, partent pour les excursions. D’autres se rendent dans les ateliers où les sculpteurs raffinent leurs œuvres. Près du comptoir, du restaurant Biarritz, un toubab du nom de Wen est à table avec son épouse noire. Tout roule au super pour ce couple. L’homme ironise et critique les mariages qui ne sont pas fondés sur l’amour, mais sur le bien matériel. « Il y a mariage et mariage. Pour moi tout se passe bien », dit-il avant de disparaître avec son épouse à bord d’une moto. Sur l’artère principale, par groupe, les touristes sortent des restaurants. D’autres marchandent des fruits aux stands aménagés près du rond-point. Sur le pavé du Bar resto « Le Régal », Marie-Thérèse Carvallo marche à grandes enjambées. Elle a l’air pressé. Cette dame rame à contre-courant du cuisinier. « Les touristes blancs continuent d’épouser des filles noires. Je ne crois pas que ce genre de mariage soit en perte de vitesse », objecte la dame qui a pignon sur rue dans la ville balnéaire depuis plusieurs décennies.

Regards croisés sur une mode
Les yeux couverts de lunettes de soleil, Aïcha Bassène, une fille de teint noir à forte corpulence, adopte une attitude prudente. Elle a préféré faire une radioscopie de ces unions sans les extraire d’un cadre plus global. « Les mariages des couples avec des conjoints de différentes races marchent même si parfois ces unions connaissent des problèmes comme du reste les autres mariages », analyse Aïcha Bassène. Sur la terrasse de ce restaurant situé près des statuts, trois filles dont une serveuse discutent à voix haute autour d’une table installée presque sur le trottoir. Lorsque nous les interpellons sur ce qu’elles pensent des mariages entre les touristes blancs et les filles noires au Cap Skirring, les deux demoiselles se regardent. L’une d’elles répondant du nom de Diédhiou botte en touche dans un premier temps. Sa réponse est laconique. « Je ne peux dire beaucoup de choses. Mais c’est un phénomène qui existe », dit-elle. Sa camarade Juliette Toupane, vêtue d’une robe courte de couleur bleue, n’a rien à cacher. Son avis tranche avec les nuances. « Au mois de novembre, beaucoup de filles noires ont été mariées par des toubabs qui les ont amenées dans leur pays. C’est pour vous dire que ces mariages sont encore d’actualité », avance Juliette Toupane. Au Cap Skirring, ces unions sont comme les mouvements des marées tantôt elles sont basses, tantôt elles sont hautes. C’est l’avis de Georgette Diatta rencontrée près du Restaurant « Le Golfeur ». « Pour moi, les choses ont changé. Les mariages entre les Blancs et les Noires étaient très fréquents », atteste-t-elle. Un vent d’éveil de conscience souffle. Les filles savent très bien que l’âge d’or du tourisme est derrière elles.

L’époux blanc, pas une finalité
Elles ne cherchent pas, coûte que coûte, à se marier avec un homme blanc. « C’est vrai que j’observe une évolution des mentalités. Auparavant, au Cap, toutes les belles filles avaient fait du mariage avec un homme blanc une fin en soi. Parfois c’est la famille qui s’en mêlait », nous décrit un peintre qui a requis l’anonymat. Du reste l’époux blanc reste un rêve pour les jeunes filles du Cap Skirring. Sur cette route passante, en début de soirée, les touristes envahissent peu à peu les terrasses des restaurants de cette rue qui a les couleurs d’une galerie commerciale à ciel ouvert. Nous quittons Cap pour Cabrousse.

Par Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes) et Assane SOW (photos)

Située sur le littoral atlantique, au Nord-ouest de la région de Thiès, la commune de Mboro a une histoire qui est intimement liée à la politique agricole du colonisateur. Mais aujourd’hui, elle souffre de son isolement à l’intérieur de la nouvelle commune voisine de Darou Khoudoss qui la ceinture de partout.

Mboro est la seule commune urbaine de toute la zone des Niayes. Elle a été érigée en février 2002. Auparavant, la localité était le chef-lieu de la communauté rurale du même nom à une centaine de kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise à partir de la route côtière dite « Route des Niayes ». Mais, c’est à la faveur de la création de la station agricole par les colons, en 1936, qu’il faut remonter l’histoire de Mboro. « C’est une histoire qui, il faut le souligner, est intimement liée à la politique agricole du colonisateur dans la zone des Niayes. Car, ils avaient découvert à l’époque, la richesse des sols et la situation géographique de la zone favorable aux échanges. Ce qui motiva la création de la station agricole qui par la suite a contribué à l’expansion de la ville », nous raconte le maire de la ville, Moussa Ndiaye. Selon lui, « la station avait pour mission principale la vulgarisation de la production fruitière et maraichère dans la zone. D’ailleurs, une équipe de techniciens agricoles avait été déployée à la tête de la direction de la station qui était dotée d’infrastructures et d’équipements appropriés pour assurer la production fruitière et maraichère. Des paysans étaient choisis pour assurer les travaux champêtres et on appelait la zone des bas-fonds répondant aux critères de production : Tolou Colons ».
Une belle époque du reste qui favorisa une ruée vers Mboro. « Oui, des Sénégalais venaient de partout. Du Sine-Saloum, du Baol, de Thiès, de la Casamance pour trouver du travail de saisonniers et pouvoir subvenir à leurs besoins de consommation. Mieux, certains autochtones se lançaient dans des activités diverses pendant que d’autres avaient la lassitude d’entreprendre à leur profit.

Une zone de migration
Marché MboroMboro était devenu un véritable pôle des migrations internes du Sénégal », ajoute Moussa Ndiaye. Le maire de Mboro nous raconte également que, « la piste qui reliait la ville à Tivaouane était en bois et était construite par les villageois. Et, à l’époque, un seul véhicule disponible assurait la desserte une fois par semaine entre les deux localités entre les années 1940-1950. Pour aller vendre leurs produits à Thiès, les producteurs les transportaient à dos d’âne à travers des caravanes qu’ils organisaient à chaque fois. Ils quittaient Mboro vers 20h avant d’arriver à Thiès vers 4h du matin ».

Mboro, nous révèle le maire, « on l’appelait la zone, la petite Casamance avec son environnement naturel et son avifaune riches en potentiel animalier avec phacochères, lions, panthères et autres) et d’espèces d’oiseaux divers ». Un potentiel qui a fini par disparaitre pour laisser la place à l’horticulture et l’arboriculture fruitière ainsi que l’exploitation industrielle extractive. Ainsi, la ville vit à son rythme habituel qui l’a toujours caractérisé. « Celui d’une ville de migration qui abrite des saisonniers du secteur agricole et maraicher et des travailleurs des industries extractives où l’on note des résidents permanents et des temporaires » nous indique Mohamed Ben Saer Diouf, le secrétaire municipal de la mairie.

Mais, la population présente une spécificité qui est aussi liée à sa tradition de ruralité. Pourtant la ville ne compte que 8,22 % d’agriculteurs et d’éleveurs selon les statistiques. Seulement, on peut dire que c’est une situation qui puise ses origines dans l’évolution socio-économique de la ville, depuis la création, en 1936, la station agricole à vocation maraîchère et arboricultrice. Selon le maire Moussa Ndiaye, « plus de 25% des travailleurs des autres secteurs de l’économie locale mènent des activités parallèles dans ce domaine pour lequel, les services techniques déconcentrés du ministère de l’Agriculture implantés au niveau communal et départemental, ne disposent pratiquement pas de données statistiques satisfaisantes dans ce secteur clé du développement local ».

Diversité d’ethnies et de cultures
Aujourd’hui, à Mboro on note un faible mouvement d’émigrants, surtout de jeunes hommes et femmes vers la capitale si ce n’est pour des raisons d’études ou de travail et très rarement vers l’étranger. Même si, souligne l’édile de Mboro, « les arrêts annuels pour l’entretien de la plate-forme chimique des ICS favorisent un autre type de migration périodique drainant une masse d’ouvriers et de manœuvres chômeurs à la recherche d’emplois temporaires lucratifs ».

Une diversité d’ethnies et de cultures constitue pour l’essentiel les peuplements de la commune de Mboro. Notamment, les Ouolofs (39%), les Sérères (22%) les Pulaars (18%), les Diolas et les Mandiacks (17%), et environ 4% de Mandingues (Sossés, Bambaras…). « Une belle combinaison qui trouve sa stabilité sociale dans cette commune volonté de brassage ethnique et de métissage culturel d’une population forte de 26 675 âmes réparties dans 10 quartiers de la ville et dont les premiers: Abour et Keur Ndéné ont été créés en 1954 », selon le maire de Mboro. Et pour lui, « la sédentarisation progressive des migrants a favorisé la démographie galopante que subit la commune, avec un taux annuel de croissance avoisinant 6,5 %.  La population est ainsi passée de 8 454 habitants en 1988 à 19 423 en 2000 et 26 675 en 2012, soit une augmentation de 18 221 habitants (216%) en un peu plus d’un quart de siècle soit vingt-huit (28) années ».

Par ailleurs, à Mboro le secteur de l’emploi est fortement influencé par l’implantation et l’extension (à 5 Km de la commune) des Industries Chimiques du Sénégal (ICS) qui regroupent des industries extractives (les mines de Taïba) et de transformation (l’usine chimique de Darou Khoudoss). Selon le maire de la ville, « les ICS polarisent la plus grande partie des activités économiques de la commune et favorisent la floraison d’une multitude d’entreprises et de micro entreprises de sous-traitance. Jusqu’aux années 1970, la population active qui était composée d’environ 80% d’agriculteurs et d’éleveurs, a progressivement basculé vers une diversification des métiers courants ayant encouragé le secteur secondaire qui est à présent le mieux représenté avec 47,7% ».

Pôle attractif de développement et d’échanges
Gare routière MboroToutefois, il faut dire que l’expansion et l’extension de la ville a connu plusieurs étapes avec les premiers flux de migration intervenus en 1936. Par la suite, ces flux se sont progressivement intensifiés, pour atteindre leur paroxysme avec l’exploitation des mines de phosphates de Taïba en 1957, puis tout récemment, avec l’implantation des ICS en 1985. Aujourd’hui, l’environnement physique et socioéconomique, entre  autres spécificités, le bon micro-climat, ses sols riches et fertiles font de Mboro un pôle attractif de développement et d’échanges surtout adossé à une situation géographique favorable.

D’ailleurs souligne le maire de cette ville, « on peut citer Mboro parmi les pôles les plus importants de la culture maraîchère du Sénégal. L’audit urbain de la commune que nous avons réalisé a révélé que 30% de la production des pommes de terre et d’oignons du pays (6 200 tonnes/année) provient de Mboro qui approvisionne également plusieurs pays de la sous-région en légumineux, principalement la Mauritanie, la Gambie, et la Guinée Bissau. La production maraîchère concerne aussi plusieurs autres variétés, entre autres: concombre, haricot vert, courgette, citrouille, gombo, pastèque, persil, ail, etc. Par ailleurs, la commune est aussi une zone à vocation d’arboriculture fruitière. Les derniers chiffres relevés faisaient état en 2002, de 9 grands vergers contenant 3 404 manguiers et 1260 agrumes divers disséminés dans les zones d’exploitation et la zone d’habitation (orangers, mandariniers, citronniers de diverses variétés, bananiers, sapotilliers, papayers, goyaviers, pommiers cannelle). La culture céréalière (mil, maïs) y est pratiquée en période d’hivernage pour les besoins alimentaires de quelques rares familles. Ce nombre a certainement augmenté avec l’engouement suscité dans la production agricole et maraicère dans la zone”.

Plaque tournante du commerce des produits halieutiques
Ici, le secteur de la pêche occupe une place importante qui confère à la commune de Mboro le statut de plaque tournante du commerce de produits halieutiques. Avec une moyenne mensuelle de production estimée à 131 tonnes de produits frais venant du village de pêche voisin de Mboro sur mer (rattaché à Darou Khoudoss) et qui transite par la commune. « On enregistre des prises de toutes espèces et variétés dont : 114 tonnes sont destinées à l’exportation, 15 tonnes à la transformation (poisson  salé - séché, « Tambadiang ») et deux (2) tonnes jugées insuffisantes, destinées à la consommation locale », souligne le maire de Mboro. Une consommation, variant entre 2 500 à 3000 tonnes par mois, mais qui est soutenue par des apports extérieurs évalués à une moyenne d’environ 70 t, venant essentiellement des plages de Kayar, Hann, Rufisque, Mbour et Fass-Boye. L’approvisionnement de la commune en poisson frais est assuré par un groupe de 35 mareyeurs dont 15 femmes. Elle concerne uniquement les variétés de poisson à valeur commerciale moyenne, à la portée de la population locale.

L’équation des limites communales
Toutefois, avec les restrictions que lui imposent ses limites actuelles, la ville a perdu une grande partie de ses avantages liés au secteur de la pêche artisanale. Les activités de ce secteur qui n’occupe à présent que 0,3% de la population active (pêcheurs, mareyeurs), se limitent juste à la commercialisation et à la transformation du poisson, pêché sur les plages d’un hameau de la commune (Mboro sur/mer) actuellement rattaché à la communauté rurale de Darou-Khoudoss.

Incluse dans la zone côtière dite « zone des Niayes » et distante de cinq kilomètres du littoral atlantique, la ville de Mboro est totalement ceinturée par la communauté rurale de Darou- Khoudoss. Des limites actuelles, très sommairement définies, qui doivent, comme le souhaitent les populations, être redéfinies à la mesure des perspectives de développement à court, moyen et long termes. « Car, juste à la limite des concessions, ces limites géographiques compriment la commune sur une superficie de 310 ha dont 207 ha de surface urbanisée.
Des démarches idoines sont ainsi menées auprès des autorités compétentes par l’équipe communale, pour leur modification », souligne le maire Moussa Ndiaye.

Par Mamadou Lamine DIATTA et Mouhamadou SAGNE (Photos Pape Seydi)

 

Last modified on lundi, 09 janvier 2017 14:01

Jadis un quartier bourgeois, les Allées du Centenaire sont aussi, depuis quelques années, le centre d’affaires d’étrangers à la conquête d’un marché potentiel. Au-delà de ce cliché d’un espace fourmillant avec des magasins qui pullulent partout, ce grand axe a une histoire construite autour d’un plan d’urbanisme. Un plan qui avait coïncidé avec le premier festival mondial des arts nègres (Fesman). C’est sur cette grande perspective également d’où le nouveau Dakar est parti.

Un quartier « bourgeois de Dakar des années ‘’60’’, devenu le centre d’affaires de commerçants chinois qui courent sans relâche derrière l’ange capitaliste comme le soleil qui court infatigablement derrière la lune. Temple de l’informel de vendeurs ambulants aux petites débrouillardises continuelles, ces allées construites autour de grands axes, s’inscrivent comme toutes les grandes villes dans une perspective. Dominées par le majestueux monument de l’Obélisque, elles s’ouvrent sur plusieurs allées.

Envahies par des commerçants étrangers, notamment chinois, toutes les devantures des maisons sur cet axe historique sont transformées en magasins avec des prix de location assez corsés qui varient entre 300.000 et 350.000 Fcfa. Ses pensionnaires, pour la plupart à la retraite, avec des allocations mensuelles qui ne couvrent pas ou à peine leurs dépenses, sont obligés de céder à ces offres assez prometteuses d’investisseurs étrangers. En effet, le décor change pour devenir un Sandaga-bis. A chaque veille de 4 avril, tout est dégagé. On nettoie, on repeint, on embellit. Deux jours après, ces allées renouent avec leur décor habituel. Selon Hamidou Sall, poète et l’un des proches de Senghor, autour de ces allées anciennement appelées, le Boulevard Général de Gaulle, le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, avait jeté les bases d’un plan directeur d’urbanisme pour configurer le visage de Dakar en la prolongeant de manière futile vers un nouveau Dakar.

Fruit de la rénovation de la Médina
L’ancien devrait donc cohabiter harmonieusement avec le nouveau. Une ville à refaire à cet axe historique. Dans ce plan d’urbanisation et de renouveau du vieux Dakar renseigne M. Sall, le président poète avait lancé le plan de rénovation de la Médina, le vieux Dakar, le quartier traditionnel et à majorité Lébous. « Des Lébous si attachés à leur terre, les faire bouger n’était pas évident. Mais, il a pu trouver des compromis dynamiques qui ont fait qu’une certaine partie de la Médina a été cédée », informe-t-il. Selon le vieux Niaga Samba, instituteur à la retraite et un des premiers habitants, cette partie qui a fait l’objet de concession et d’entente entre populations et pouvoirs publics concernait Fith-Mith, l’ancien quartier sablonneux contigu à la cité des chemins de fer avec ses eaux stagnantes. D’ailleurs, de là est né ce sobriquet.

« Sur cette partie cédée, l’Etat a construit des logements de luxe en grand standing qui ont donné Gibraltar I et II », indique cet ancien instituteur appelé l’historien de Dakar. « Les déplacés sont allés à Guédiawaye d’où le nom de Guédiawaye Fith-Mith », poursuit-il.

A l’en croire, le nom ‘’allées du centenaire’’ a été donné par le capitaine de Vaisseau, August Léopold Protêt, qui a planté, pour la première fois, le drapeau français à Dakar. « Faisant la navette entre Dakar et Gorée pour chercher de l’eau et du bois, il s’est rapproché des populations lébous pour s’installer en terre pleine. Comme on organisait en 1957, les centenaires de Dakar qui existe depuis 1432 avec l’arrivée des Lébous. Pour faire plaisir à ces derniers, il a nommé cette route qui se prolonge jusqu’à l’Obélisque, les allées du Centenaire », conte M. Samb.

Patrimoine d’un passé culturel, le Fesman
Au deuxième congrès des intellectuels et des artistes du monde noir organisé à Rome en 1956, la décision est prise. Le Sénégal devrait organiser le premier festival mondial des arts nègres, un évènement important dans l’histoire du monde noir, de l’Afrique et de la Diaspora. Un rendez-vous de l’Afrique avec elle-même, de la Diaspora avec la terre mère. L’année suivante, commence à souffler le vent des indépendances. Senghor, un des tenants de la négritude, se retrouve à la tête de l’Etat. Enfin, le temps de couronnement de toute une vie de combat. Il demande du temps pour préparer l’évènement. Finalement, le festival est reporté jusqu’à 1966.

Dans l’écriture, c’était un Paris fébrile avec une ethnologie chargée. Il fallait défendre les civilisations du monde noir, montrer que l’Afrique n’était pas une table rase. Qu’elle a même ensemencé le monde. Mais, Dakar qui devrait être en quelques années le point de ralliement de fils d’Afrique victimes de la violence occidentale et revendicateurs d’une identité noire en cette période de 1966, était une table rase d’hôtels.

Le Sénégal chargé d’accueillir le monde noir, au-delà, tous les amis de la culture. Ce n’était pas une mince affaire dans un Dakar qui, en cette période, n’avait pas de grandes infrastructures hôtelières, à part un qui se trouvait du côté de Ngor et quelques rares vieux hôtels du Plateau, notamment le Palme Sud. En l’absence de tous ces hôtels qui font aujourd’hui le fleuron de l’hôtellerie sénégalaise, il y avait un déficit qu’il fallait combler. Ainsi, Senghor a fait coïncider l’aménagement de cet axe des allées du Centenaire avec cet évènement majeur pour que les logements puissent servir à une bonne partie des hôtes avant d’aller entre les mains des vrais destinataires,

Aux origines de la lutte dakaroise
Dans cette partie de la rue 22, où siègent précisément la Banque de l’habitat du Sénégal (Bhs), le Cesag, un peu plus haut, une station d’essence, Toute cette partie enveloppait jadis, le parc municipal des sports à plusieurs disciplines, composé de terrains de football, de basket, de volleyball, de pétanque, de vélodrome, d’hippodrome, autrement appelé le champ de course.

C’est sur la rue 22 angle 19, notamment à Santhiaba et à Tiérigne d’où est parti le mbapatt dakarois. On trouve aussi un autre coin situé sur l’avenue Lamine Gueye ex-Gambetta, où des hommes se livraient à des combats de lutte, Packou Lambaye, appelé Domaine bi à l’époque.

Une place des Lébous qui servait également d’arène à des hommes qui se mesuraient les samedis et dimanches après midi. C’est ainsi que ce coin de la Médina était devenu le point de rencontre de grands champions de la lutte traditionnelle comme Robert Diouf, Pape Touré de Rufisque, Mame Gorgui Ndiaye, Youssou Diène, Mamadou Kane Wade de Thiaroye, Ibou Guèye de Rufisque. Avec l’apport mélodieux des griots à l’instar de Lama Bouna Bass Guèye et Vieux Sing Faye.

Par Marame Coumba Seck

Véritable trait d’union avec les îles du Saloum, Ndangane Sambou, situé dans la commune de Fimela, a connu une expansion rapide. Le quotidien de ce village qui s’est fortement développé se conjugue avec la pêche et le tourisme. Entre tradition et modernité, Ndangane qui conserve son authenticité et combine ses coutumes et ses activités traditionnelles de pêche avec celles d’accueil et d’animation cherche encore son équilibre.

Très vivant et animé par une activité débordante et une population accueillante, hospitalière, Ndangane Sambou a une âme toute particulière. C’est la première impression que l’on a quand on débarque dans cette charmante localité qui a gardé l’atmosphère et toutes les caractéristiques d’un village de pêcheurs. Depuis toujours, la pêche a rythmé la vie des populations. Et dame mer est le témoin silencieux de cette longue tradition qui a longtemps nourri les nombreuses familles qui dépendent de cette activité. De tout temps à Ndangane, les hommes ont capturé le poisson et une partie du produit est acheté par les femmes qui le fument et le revendent. L’autre partie était convoyée vers la capitale et les autres villes secondaires. La création de Ndangane Sambou remonte à 1892. Le premier à s’implanter sur le site est, selon Mamadou Bob, chef de village, un certain Sambou Sarr, venu de l’île de Ndjirnda. Ce dernier, explique-t-il, était venu chercher des troncs de rôniers dans la forêt de Samil. Sambou Sarr, selon le chef de village, a découvert ce site et y a pris ses quartiers. « Très vite, d’autres personnes venues de tous les coins du pays l’y ont rejoint. Ce village côtier a grandi pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, un important village de pêcheurs », explique le vieux Mamadou Bob.

Sine SaloumBeaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que Sambou Sarr s’est implanté à Ndangane, aujourd’hui en pleine expansion. Depuis, l’activité de pêche a rythmé la vie de la communauté. En attestent les pirogues amarrées le long des berges qui se comptent par centaines et qui représentent une source de vie et de survie même pour les milliers de personnes vivant dans le village. Mais depuis quelques années, la pêche qui est longtemps restée le fleuron de l’économie de cette zone a pris du plomb dans l’aile. Selon le chef de village, la flotte a complètement augmenté, passant du simple au triple. « À l’époque, les pêcheurs, après chaque sortie, regagnaient la terre ferme avec de très grosses prises. Aujourd’hui, les captures se font rares et les meilleurs jours, la mer ne nous donne même plus le dixième de ce qu’on ramenait il y a dix ans. C’est comme si on travaillait pour rien. Ce qui fait qu’on vit au jour le jour », regrette-t-il. « La situation est devenue tellement complexe que nos pêcheurs sont obligés de s’aventurer de plus en plus loin des côtes », explique le vieux Mamadou Bob. Aujourd’hui, dit-il, les jeunes migrent vers Mbour, Joal, Kayar, Kafountine, Diogué, Elinkine, Cap Skiring et même en Guinée Bissau à la recherche du poisson devenu très rare.

Un développement touristique au ralenti
Malgré la modernité, Ndangane est resté un authentique village de pêcheurs traditionnel qui vit aussi au rythme du tourisme avec Ndangane Campement qui dispose d’un site balnéaire aménagé vers les années 1980. Ce coin charmant a attiré de plus en plus des Européens qui ont succombé au charme de ce village après l’avoir visité en simples touristes. Certaines personnes du troisième âge en quête d’une retraite dorée ont franchi le cap et ont définitivement élu domicile dans ce bled. La venue de ces étrangers a complètement révolutionné la physionomie de ce village, annonçant ainsi de l’aube d’un développement touristique, à Ndangane Campement qui a toujours été une terre d’accueil et d’hospitalité. Les commerces ont fleuri à un rythme incroyable et les promoteurs touristiques, flairant un bon coup, y ont investi. Les hôtels, campements, restaurants, bars et cafés ont poussé comme des champignons. Le développement touristique impactant toute la chaîne de valeur, de nouveaux métiers se sont aussi développés. Beaucoup de jeunes pêcheurs sont devenus employés d’hôtel, domestiques, restaurateurs, guides.

Pour Yakhya Bob, président du Gie des piroguiers, par ailleurs acteur touristique, Ndangane Sambou est connu grâce à ses potentialités touristiques. Selon lui, le premier hôtel a été implanté en 1983 et depuis, informe-t-il, Ndangane Campement a connu un véritable rush des investisseurs. « Dans cette course effrénée, tout le monde est devenu promoteur touristique. Cela a eu des inconvénients avec l’implantation de campements clandestins qui hébergent souvent des touristes alors qu’ils ne s’acquittent d’aucune taxe. À cela vient s’ajouter la précarité de l’emploi dans le secteur, car les hôteliers ne recrutent pas. Ils ne proposent que des stages aux jeunes qui ont plus besoin d’emplois stables. C’est un problème », souligne-t-il.
Si le tourisme a connu des périodes fastes à Ndangane, ce n’est plus le cas aujourd’hui, reconnaît M. Bob. Comme c’est le cas un peu partout, la crise du secteur du tourisme n’a pas épargné Ndangane Campement qui regorge pourtant beaucoup d’atouts à faire valoir. « La crise se ressent partout. Quand on a moins de touristes, cela signifie qu’il y aura moins de revenus pour tous ceux qui gravitent autour du tourisme. Et Ndangane Campement vit aussi cette crise qui impacte sur la vie des populations, leurs activités », fait-il savoir. Pour M. Bob, un coup de barre s’impose pour freiner le lent déclin du tourisme à Ndangane et dans toute la région de Fatick.

Trait d’union avec les îles du Saloum
Village pêcheursAvec le développement du tourisme, Ndangane Sambou est devenu le point de départ idéal pour entamer une croisière dans les îles pour une escapade où émerveillement rime avec cadre exceptionnel. Les jeunes de la localité se sont organisés en groupement des piroguiers qui propose des traversées entre le continent et les îles. « Avant, il y avait beaucoup de tiraillements entre les piroguiers qui se bagarraient même pour embarquer les touristes. Cette image ne faisait pas la fierté de la localité. C’est ainsi qu’on a jugé nécessaire de nous organiser et de mettre en place un Gie bien réglementé. Nous avons créé un bureau et tout le monde a adhéré au projet. Les débuts n’ont pas été faciles. On a connu des hauts et des bas, mais avec le temps, on s’est adapté. Cette organisation a porté ses fruits », explique Yakhya Bob, président du Gie des piroguiers. Aujourd’hui, assure-t-il, ce sont près d’une centaine de pirogues qui se relaient pour rallier les îles. « Aujourd’hui, nous avons nettoyé notre environnement pour bien accueillir les touristes. Et nous leur proposons plusieurs circuits de découverte, dont l’île aux oiseaux, l’île de Mar Lodj, Diomboss, Falia, Dionewar, un grand tour des bolongs », note-t-il.

Cette activité en constante progression a contribué au développement des actions sociales. « Avec cette activité, nous soutenons le développement de notre village. Quand il y a des problèmes à régler au niveau de la mosquée, de l’hôpital, nous apportons notre contribution. Nous appuyons aussi nos étudiants qui sont souvent confrontés à des difficultés à Dakar. Des fois aussi, nous venons en appoint à l’État, quand les autorités ont besoin d’aller dans les îles », indique-t-il.

« En dehors des grands circuits classiques, nous avons développé des itinéraires dans des îles, qui vous font découvrir des sites encore peu connus au cœur du pays », explique Mbaye Thiam, qui fait partie de ces piroguiers qui proposent des circuits aux touristes. Avec le tourisme qui connaît un passage à vide, ce piroguier qui connaît les îles comme le fond de sa poche propose des circuits alternatifs pour s’en sortir.

Entre espoirs et attentes
Malgré ces nombreux atouts et contraintes, Ndangane est resté un authentique village de pêcheur et a conservé son charme, sa douceur de vivre. Et les attentes restent nombreuses. « Nous ne nous sentons vraiment pas inclus dans le circuit du développement qui se construit dans le pays. Notre village semble totalement oublié par les autorités. On se sent délaissé, on ne voit rien », déplore Yakhya Bob. Selon lui, Ndangane est un village de pêcheurs, mais, indique-t-il, l’appui de l’État ne se fait pas sentir. Aujourd’hui, le village réclame le revêtement de l’axe reliant Ndangane Sambou à Ndangane Campement. Une piste d’accès qui ne fait même pas deux kilomètres. « Cet axe est actuellement difficilement praticable surtout pendant l’hivernage. Une fois réalisé, il va favoriser le développement économique et social, ainsi que la commercialisation de nos produits halieutiques et agricoles », indique M. Bob.

Avec le développement de la pêche, les habitants de Ndangane veulent également une gare routière qui réponde aux besoins et qui leur permettrait d’évacuer rapidement leurs produits. Ndangane Sambou n’est pas aussi doté de marché et les habitants de ce village côtier interpellent les autorités pour la création d’un marché. « Cette situation nous a beaucoup handicapés, car on n’a pas d’endroit où écouler nos produits. Un village comme Ndangane ne peut pas rester sans marché », indique Ramatoulaye Diouf, présidente de Gie Bakh Yaye. Selon elle, les femmes n’ont pas d’alternatives. « La majeure partie des femmes s’activent dans la transformation des produits halieutiques, mais avec la surpêche, le poisson se fait de plus en plus rare. Cette situation impacte négativement sur leurs activités. Si la matière première se fait rare, ça pose problème », soutient-elle. À cela vient s’ajouter le manque de moyens qui plonge davantage les femmes dans la précarité. Cette situation, affirme-t-elle, les pousse à brader leurs produits aux Maliens, Guinéens et Burkinabés qui profitent de leur faiblesse pour les exploiter. Toutes ces choses font, de l’avis de Ramatoulaye Diouf, que les femmes de Ndangane ont besoin d’être appuyées.
Pour faire face aux défis du développement, les habitants de Ndangane souhaitent que les autorités locales accordent plus d’intérêt et d’attention à leur localité, et de lui faire bénéficier de projets structurants. C’est l’espérance, le souhait de chacun des habitants de Ndangane.

Le désarroi des femmes transformatrices
Dans une activité fortement conditionnée par les Maliens, Burkinabés et Guinéens, les femmes transformatrices de Ndangane Sambou vivent dans une situation de précarité extrême. Elles souhaitent bénéficier de financements pour sortir de l’informel et être beaucoup plus autonomes.

Travailler pour ne pas mourir de faim. C’est ainsi que les femmes transformatrices de Ndangane résument leur activité. Comme dans tous les villages de pêcheurs, le fumage du poisson est une pratique courante dans cette localité. Ici, l’activité n’est jamais au ralenti. Même quand le poisson se fait très rare, comme c’est le cas actuellement. Les sites de transformation sont devenus la seconde demeure des femmes qui se battent au quotidien pour assurer leur subsistance. La recherche du poisson et le fumage ne laissent guère de temps à ces bonnes femmes qui travaillent à un rythme infernal. Ici, raconte Marième Fall, les femmes ont bâti leur subsistance sur le commerce du poisson fumé. Pour améliorer leurs conditions de vie, elles se sont organisées en Groupement d’intérêt économique (Gie).

Malgré l’enthousiasme qui les anime, ces femmes travaillent à perte. « Le marché est conditionné par les Maliens, Burkinabés et Guinéens qui financent nos campagnes et rachètent leurs produits à des prix dérisoires. C’est de l’exploitation tout simplement », explique-t-elle. « La caisse de poisson varie entre 4.500 et 6.000 FCfa. Après quatre jours de séchage, on peut vendre le kilogramme de poisson fumé à 700 francs, mais si le séchage dure jusqu’à sept jours, le poids diminue et on est obligé de vendre à perte, c’est à 600 francs ou beaucoup moins. Ça ne nous arrange pas et on risque de s’endetter jusqu’au cou », dénonce-t-elle.

À Ndangane Sambou, les femmes sont suspendues au bon vouloir des étrangers qui se livrent à des chantages et partent parfois même avec leur argent. Mais ce sont les risques du métier, affirme Marième Fall. Avec le poisson qui se raréfie de plus en plus, les pêcheurs gagnés eux aussi par la crise, ont appris à mettre la barre très haut, en vendant cher leurs captures.

Et cette pénurie a sérieusement ralenti les activités de ces femmes, qui se rongent les ongles, du matin au soir, en attendant une providence. « De retour de marée, les pêcheurs refusent parfois de nous faire crédit. Ils sont obligés d’aller vendre leur poisson ailleurs », déplore-t-elle. Selon ces femmes, la transformation du poisson pourrait être un secteur porteur si des crédits leur étaient octroyés. « On ne peut pas se passer des Soussous, mais si on avait nos propres moyens, on pourrait vendre à notre prix. Même si les étrangers n’achètent pas, on pourrait vendre aussi grossistes qui viennent des marchés et des villes environnantes », assure-t-elle.

Aujourd’hui, leur rêve, c’est de sortir de l’informel et de travailler dans de meilleures conditions. Mais le fumage du poisson nécessitant un fonds assez important pour faire face aux dépenses telles que l’achat du poisson et autres accessoires, les femmes des différents Gie veulent obtenir une assistance financière sous forme de prêt. Ce qui leur permettrait d’être beaucoup plus autonomes et de travailler à plein temps.

Ndangane campement : Au départ, un hameau hanté par les djinns !
Ndagane campementNdangane Campement a connu un essor remarquable grâce au tourisme. Ce village qui abritait avant les indépendances un campement de transit militaire et administratif, mais qui était aussi un lieu de détention de haute sécurité est entouré de mystère. Il était peuplé par une forte colonie de djinns et autres esprits maléfiques qui ont perdu la bataille de l’occupation avec l’arrivée des hommes et l’avènement de la modernisation.

Ndangane Campement qui affiche aujourd’hui une belle santé économique était jadis un hameau inhospitalier où il était très risqué de s’aventurer. Les animaux sauvages et les djinns y faisaient la pluie et le beau temps. Pour faire payer les bâtisseurs qui ont osé troubler leur tranquillité.

Né il y a plus de 104 ans au village de Boof Poupouye, dans la sous-préfecture de Diakhao, fief des Saltigués fondé par son ancêtre Guenwar Pouye, El Hadji Babacar Faye a rejoint Campement en 1941, qui était alors un campement de transit militaire et administratif, mais aussi un lieu de détention de haute sécurité. En 1945, après la Seconde Guerre mondiale, il remplace définitivement son frère au niveau du camp où il occupe successivement les fonctions de cuisinier, jardinier, conducteur du bac et intendant. « Bien avant l’arrivée des Blancs, personne n’y habitait. C’est par la suite que les colons sont arrivés, mais se sont heurtés au refus des djinns qui peuplaient la zone. Auparavant, la terre leur avait été refusée à Palmarin. Ils avaient proposé aux djinns beaucoup d’argent, mais ces derniers l’avaient refusé », raconte le vieil homme. « Une fois à Campement, ils ont pris l’argent, l’ont mis dans une enveloppe et l’ont déposé dans un endroit où les djinns le verraient. Au quatrième jour, les djinns ont récupéré l’argent. C’était la preuve qu’ils avaient accepté l’offre. C’est ainsi que les Blancs ont installé leurs tentes ici », indique le chef de village de Ndangane Campement.

Après la Seconde Guerre mondiale, tout le monde est parti et le vieux Niokhor Faye est resté seul sur les lieux, à la merci des djinns. Une coexistence qui n’a pas été de tout repos, selon le vieux Niokhor. Et la valse des djinns a continué des années durant sans pour autant ébranler le descendant de Guenwar Pouye. Le vieux n’était pas victime de phénomènes paranormaux, mais il lui arrivait d’entendre des hurlements terrifiants au milieu de la nuit, de trouver une colonie de petits djinns faisant la bamboula dans la cour de sa maison. « Je vivais seul ici. À l’époque, il n’y avait presque rien et personne n’osait s’aventurer ici. C’était très risqué parce qu’il n’y avait qu’une forêt et les djinns étaient partout. Il arrivait même que les djinns se cachent dans ma maison », indique-t-il.

Le vieux Faye qui est resté malgré tout n’a pas eu besoin d’exorciste pour se débarrasser de ces esprits maléfiques. Il était bien armé mystiquement. Un gri-gri cousu avec une peau de lion le prémunissait contre ces esprits mauvais. « Comme les djinns ont peur du lion, j’exhibais toujours le talisman quand je sentais leur présence et ils s’écartaient aussitôt de mon chemin », narre-t-il.

Un soir, se souvient-il, il a trouvé que sa maison a été déplacée par les djinns. Stupéfié, il a marché des kilomètres et s’est perdu. Il a alors suivi une étoile et a aperçu du feu. « J’ai trouvé des Diolas rassemblés autour du feu et je leur ai expliqué que j’étais perdu. Ils m’ont remis sur le bon chemin. Je l’ai suivi jusqu’à la fenêtre de ma chambre », expose-t-il.
« Un autre jour, un djinn est venu le voir sous l’apparence d’un joueur de harpe doublé d’un danseur. Toute la nuit, il a joué de la musique et a dansé sans s’essouffler. Ce n’est que plus tard que j’ai a su qu’il s’agissait d’un djinn. Car le danseur en question s’appelait Kouli et ce dernier m’a confirmé qu’une maladie l’avait cloué au lit et qu’il n’était pas sorti depuis un mois », relate-t-il.

Des fois, fait-il savoir, les djinns apparaissaient sous la forme de toubabs. Il tirait des coups de feu en l’air et disparaissait. Depuis, ils n’étaient plus revenus. Avec l’installation et la modernisation, explique-t-il, tous les djinns ou presque sont partis. Plus tard, le vieux Niokhor Faye créa la première mosquée de Ndangane et y pria seul pendant deux années.

Aujourd’hui, Ndangane Campement n’est plus ce petit bourg terrifiant d’antan. Devenu un village touristique, Ndangane Campement a connu un développement économique, démographique et infrastructurel important. Et le vieux Niokhor Faye a été témoin des développements fulgurants de ce village. « Il y a quelques décennies, personne n’aurait imaginé un tel développement dans cette localité. Ndangane Campement n’a cessé de grandir et n’a presque plus rien à envier aux grandes villes », indique-t-il.

Par Samba Oumar FALL

Last modified on vendredi, 23 décembre 2016 12:24


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