Evasion

Evasion (85)

Il est de ces métiers qui restent méconnus du grand public, bien qu’ils aient connu leur heure de gloire avec cinquante ans d’histoire. À Thiès, où la tapisserie a ses racines depuis le 4 décembre 1966 sur instruction du président Léopold Sédar Senghor, les manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad) résonnent encore de l’harmonie cadencée des métiers à tisser. Par ses œuvres sublimes, tissées à la main, les Msad ont contribué de fort belle manière au rayonnement du Sénégal dans le monde.

Il y a 50 ans, la manufacture de Thiès ouvrait ses portes. Cet ambitieux projet du président Senghor capitalise 50 ans d’histoire continue, avec un savoir-faire hérité des générations précédentes. Depuis un demi-siècle, les Msad s’illustrent dans la tapisserie et perpétuent, dans une tradition ininterrompue, un métier de passion et une tradition rare. Ce fleuron, intégré au patrimoine sénégalais et africain, a vu passer des hommes de talents comme Papa Ibra Tall, son premier directeur (1966-1975), qui est l’absent le plus présent. Cet artiste, pionnier des arts plastiques, l’un des précurseurs de l’École des Arts de Dakar, a consacré plus de trente ans de sa vie aux Msad. Sur place, on parle de lui au présent comme au passé. Son passage n’a pas laissé indifférents ceux qui ont travaillé avec lui.

« Papa Ibra Tall c’est un artiste émérite qui s’est dévoué pleinement et sans discontinuité à sa passion. C’était un homme d’une gentillesse légendaire, qui aimait bien ce qu’il faisait. Avec lui, les Msad ont fait de grands bonds en avant. Ses œuvres restent une référence pour la jeune génération », témoigne Samba Mané, l’un des premiers lissiers des manufactures. « Papa Ibra Tall a vu Senghor qui a manifesté le désir d’ouvrir une manufacture. Il lui a dit qu’il pouvait recruter quatre élèves et les envoyer en formation aux techniques de tapisserie en France, précisément à Gobelins. Il y avait Mamadou Wade, Mar Fall, Doudou Diagne et Alioune Diakhaté. À leur retour, ils ont été affectés à la nouvelle manufacture nationale de tapisserie qui avait été créée en 1966 et installée à Thiès. Et la direction a été confiée à Papa Ibra Tall par le président Senghor. C’est sous son magistère que les manufactures ont connu un rayonnement extraordinaire », rapporte M. Mané.

Nombreux sont ces hommes et ces femmes qui se sont impliqués sans relâche dans l’émergence des Msad. Abdoulaye Ndiaye Thiossane fait partie de ceux qui ont écrit les plus belles pages de l’histoire des manufactures. Qui mieux que lui peut parler de l’histoire des Msad lui dont les œuvres ont plus d’une fois émerveillé les visiteurs. Chez Abdoulaye Ndiaye Thiossane, la créativité artistique est innée. Il disposait d’un don naturel de création. « Je me suis fait la main en copiant des affiches de films. C’est par la suite que je m’inscris à l’École nationale des arts en 1962, dans la Section Recherche Arts plastique. Juste après le Fesman, en 1966, j’ai été affecté à la Manufacture nationale des tapisseries de Thiès comme peintre cartonnier », renseigne Abdoulaye Ndiaye Thiossane qui a évolué aux manufactures avec Seydou Barry, Ousmane Fall, Mamadou Niang, Mor Fall, tous des camarades de promotion.

Nostalgique, le vieil homme, âgé aujourd’hui de 80 ans, parle de ces périodes fastes. « On a eu l’honneur et le privilège de recevoir de célèbres hôtes aux manufactures qui sont repartis satisfaits. Cela nous a beaucoup réconfortés », raconte Abdoulaye Ndiaye Thiossane dont les œuvres « Modane », « l’agonie de Malaw », « Bamba », « Lat Dior », « Songo » ont fait la fierté des Msad, du Sénégal. Abdoulaye Ndiaye Thiossane a travaillé jusqu’en 1979 aux Msad, avant de démissionner. Mais, il ne regrette pas pour autant son expérience. « La qualité des tapisseries sénégalaises, artistique et technique, a contribué à mieux faire connaître le Sénégal, sa culture, l’originalité de ses artistes et l’habileté de ses artisans », dit-il en magnifiant le travail réalisé depuis des années par les Msad qui, grâce à de belles tapisseries, ont réussi à vendre l’image du Sénégal à l’étranger.

Manufacture arts décoratifsTout comme Abdoulaye Ndiaye Thiossane, Samba Mané a aussi fait son temps aux manufactures. Il est l’un des premiers lissiers du Sénégal et a vu passer du beau monde. « La première tapisserie qui est sortie des manufactures est l’œuvre de Ibou Diouf », se souvient cet employé qui avait comme camarades à l’époque Abdoulaye Ndiaye, Ousmane Faye, Seydou Barry, Mamadou Niang. M. Mané évoque avec fierté les visites du président Mobutu, la reine Elizabeth et Mc Namara, le responsable de la Banque mondiale de l’époque entre autres personnalités. Samba Mané a vu passer presque tous les directeurs, de Papa Ibra Tall à Sidy Seck en passant par Bocar Ly, Diarga Cissé Ndiaye, Samba Sarr, Alioune Badiane et Aloyse Ndame Diouf. « Nous avons passé de bons moments aux Msad et nous sommes très fiers que l’actuel directeur fasse appel à nous pour la célébration du cinquantenaire. C’est un geste noble que nous saluons », note-t-il.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que Senghor a créé cette manufacture. Mais le devoir de transmission est toujours au cœur des préoccupations de cette institution. Quelques éléments de la dernière vague des anciens qui devaient aller à la retraite ont été retenus pour encadrer la relève. Il s’agit de Abib Mbow, lissier depuis 1971, de Aichata Sy, responsable de la finition et de Sé Diarra. Ces trois anciens employés qui n’ont connu que les manufactures ont accepté volontiers de prolonger leur bail pour apporter leur expertise à la nouvelle génération. « C’est un travail extrêmement délicat, qui nécessite patience, l’amour de sa tâche et aussi de nombreuses années de formation, mais aussi de perfectionnement », note la dame Aïchata Sy.  

Pour Liboire Coly, le travail n’est pas aussi facile. « Nous avons la responsabilité de prendre la relève d’anciens qui ont consacré plus de la moitié de leur existence aux manufactures. Ce n’est pas facile d’y arriver, mais on se bat pour être à la hauteur », assure le jeune homme qui a intégré l’atelier de basse lisse trois années plus tôt. À l’atelier de cartonnage, Abdou Diouf est plongé dans une très grande concentration. Selon le peintre cartonnier, le travail demande beaucoup de concentration. « C’est ici le travail de base. Tout part de l’atelier de cartonnage. La moindre erreur fausse tout », explique-t-il. Dans cet atelier sont fabriquées toutes les maquettes, ensuite agrandies à bonne échelle. « On vérifie si tout est bien en place avant de passer au noircissement », indique-t-il en précisant que toutes les œuvres sont codées.

Ces tapisseries ont fait le tour du monde
Selon M. Diouf, chaque modèle original ne peut être reproduit que huit fois. « Le nombre d’exemplaires était fixé par Senghor qui avait limité la reproduction à quatre éditions. Quand Samba Sarr est venu, il l’a amené à 8. Mais après huit éditions, si un client se présente, on le met en rapport avec l’artiste. Si ce dernier est d’accord avec lui, on engage le travail pour une édition spéciale. C’est pour permettre à l’artiste de tirer profit de son travail », explique-t-il. Selon M. Diouf, la réputation des tapisseries des Msad n’est plus à démontrer. Depuis cinquante ans, de nombreuses tapisseries murales de luxe, entièrement faites à la main, y ont été réalisées. « Ces tapisseries ont fait le tour du monde. On peut les apprécier à l’étranger, dans les palais royaux, les sites présidentiels, les organisations internationales comme l’Unesco, l’Onu, l’Ua, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Oif », renseigne-t-il. Sans oublier que les tapisseries des Msad ont participé aux expositions culturelles et artistiques organisées par le Sénégal en Europe, au Canada, aux États-Unis, au Mexique et au Brésil.

Mais la tapisserie qui a le plus marqué ce peintre cartonnier reste l’œuvre monumentale intitulée « Le Magal de Touba » que le président de la République, Macky Sall, a offert à l’Onu. Cette tapisserie qui fait une superficie de 24 mètres carrés, en laine et coton dont la maquette est réalisée par feu Pape Ibra Tall. Selon M. Diouf, c’est une œuvre colossale qui témoigne du talent et du professionnalisme qu’il y a aux Msad. Depuis la création des Msad, plus de 2000 tapisseries de très grande qualité y ont été confectionnées. Cela témoigne d’une richesse créative exceptionnelle. Aujourd’hui, c’est 50 ans d’initiatives à saluer. Et pour le directeur général des Msad, la célébration du cinquantenaire en décembre prochain sera une occasion de rendre un vibrant hommage à tous ceux qui ont contribué à faire rayonner ce fleuron de notre culture.

Aujourd’hui et plus que jamais, note Aloyse Ndame Diouf, l’ombre de Léopold Sédar Senghor plane au niveau des manufactures.

« En regardant le livre d’or, la plupart des personnalités qui passent ici citent souvent Senghor ou le remercient d’avoir l’idée créer cet institut culturel qui représente un maillon phare de l’expression artistique nègre. Au départ aussi il faut reconnaître que Senghor a profité de son statut, sa position de président de la République pour faire vivre les idées qu’il avait dans le cadre de la lutte avec le mouvement de la négritude », indique M. Diouf. « C’est un combat qui engage tout un continent.

Cet idéal qu’il a voulu à travers sa fameuse formule « le rendez-vous du donner et du recevoir », nous sommes en train de le vivre au niveau des Msad. Chaque fois qu’un visiteur vient de n’importe où, les témoignages que nous recevons c’est cette sensibilité, le fait d’avoir été touchés au fond d’eux-mêmes en découvrant toute cette démarche artistique. C’est un cadre où toute personne sensible doit pouvoir se dire que les Msad constituent le fleuron de la créativité artistique de l’Afrique », soutient Aloyse Ndame Diouf.

Aloyse Ndam Diouf, directeur général Msad : « Pour un environnement artistique digne du Sénégal »

Les Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad) auront un demi-siècle d’existence en décembre prochain. Le directeur général Aloyse Ndam Diouf estime que ce fleuron de la créativité artistique de l’Afrique, créé par le défunt président Léopold Sédar Senghor, a son rôle à jouer et mérite d’être conservé, renforcé, pour contribuer à un environnement artistique digne du Sénégal.

Les Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad) soufflent leur 50e bougie. Qu’est-ce que cela représente pour une telle institution ?
C’est une restitution d’une trajectoire qu’ont vécue les Msad à travers une vision d’un président qui était sensible à la culture et avait une vision plurielle de l’expression artistique. Dans ce sens, un travail a été fait pour initier de jeunes sénégalais aux métiers des arts, notamment la peinture, avec le retour de feu Pape Ibra Tall au Sénégal, sorti de l’Ecole des beaux-arts de Paris. Le défunt président de la République Léopold Sédar Senghor a propulsé et créé la Manufacture nationale de tapisserie après avoir eu à initier un programme de formation de jeunes sénégalais sur les métiers d’arts dans le cadre de la collaboration française avec les ateliers de Gobelin et d’Aubusson.

Aloyse NdamToute cette trajectoire qui a été initiée par le président Senghor a évolué, et nous sommes allés de la Manufacture nationale des tapisseries aux Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (Msad). Ici, les jeunes sénégalais ont été formés aux techniques de la tapisserie, aux métiers de la tapisserie et, par la suite, les Msad ont été créées en 1973 par une loi qui allait dans le sens de la diversification, parce que les autorités de l’époque avaient constaté que les manufactures avaient commencé à avoir une renommée au niveau international, à travers les belles tapisseries qui surplombaient les palais, les institutions internationales.

La présence de ces tapisseries constituait, pour le pays, un instrument de diplomatie, mais aussi de rayonnement artistique de l’expression au Sénégal. Cela a été une bonne parade et, aujourd’hui, nous sommes arrivés à un moment où il faut s’asseoir, réfléchir, voir ce qui a été fait pour pouvoir se projeter vers l’avenir et voir aussi la place des Msad dans le rayonnement artistique du Sénégal. Je pense que cela permettra aux Sénégalais et aux autorités de prendre conscience que cette maison a son rôle à jouer, mais aussi qu’elle doit être conservée, voire même renforcée, pour que nous puissions contribuer à un environnement artistique digne du pays.

Est-ce que les Manufactures sénégalaises des arts décoratifs ont gardé leur vocation ?
Les Msad ont bien gardé leur vocation parce qu’au départ l’idée, c’était de promouvoir l’art africain en général et l’art sénégalais en particulier. Je crois qu’à travers tout ce qui a été réalisé au niveau des manufactures, nous en sommes à un rayonnement, car les tapisseries qui sont à travers le monde constituent pour le Sénégal une représentation de la belle image de notre pays. Dans ce sens, les Msad ont joué leur rôle. Il s’agit de reconsidérer les Msad par rapport aux populations locales et amener les Sénégalais à se les approprier, pour que nous puissions vivre ce rayonnement à l’interne. Le président de la République, Macky Sall, a lancé une directive « Un service, une tapisserie » pour demander aux services de l’Etat de commander des tapisseries. Nous sommes au niveau de la commande publique, mais aussi il y a des Sénégalais qui ont les moyens de s’octroyer les tapisseries et consommer l’art. Il faudrait que nous arrivions à ce pas. Aussi, avec la diversification que nous sommes en train de faire, nous voulons propulser la formation de 15 jeunes sénégalais aux métiers d’art (céramique, batik et tapisserie). Ainsi, nous irons vers une diversification qui va nous donner une production accessible pour la clientèle sénégalaise. Dans ce sens, les Msad joueront davantage leur rôle au niveau des Sénégalais.

Depuis sa création, les Msad survivent grâce à la subvention annuelle allouée par l’Etat. A ce rythme, est-ce que l’autonomie est envisageable ?
Depuis la création des Msad, le Sénégal s’est toujours engagé à octroyer une subvention. Avec la volonté politique du président de la République, l’accompagnement très attentionné du ministre de la Culture et de la Communication, nous recevons annuellement une subvention de l’Etat. Laquelle, si on observe bien, n’est pas suffisante pour nous permettre de faire face à toutes les ambitions visées. Cette année, nous avons eu à réhabiliter des locaux pour permettre au centre de formation de mieux respirer avec trois ateliers rouverts et le bâtiment administratif.

Nous avons d’autres ambitions comme le pavage des allées. Nous voulons que le personnel soit à l’aise. De même, nous devons accompagner tous les efforts que les jeunes sont en train de faire au niveau des ateliers pour les mettre plus à l’aise. Et cette subvention de l’Etat, si elle venait à augmenter, serait salutaire. Il faudrait que nous pensions à l’insertion de ces jeunes qui sont au niveau des ateliers et qui vont terminer leur formation dans un an. Des ambitions que nous avons et souhaitons que l’accompagnement de l’Etat se renforce, tout simplement parce que la difficulté à laquelle nous sommes confrontés, c’est parce que les tapisseries ne se vendent pas comme de petits pains.
Il y a le coût de la fabrication et la prise en charge salariale qui font que l’amortissement n’est pas facile. Pour cela, il faut l’accompagnement de l’Etat pour nous permettre de respirer. Mais avec la directive du président de la République et si les services de l’Etat font l’effort de commander des tapisseries, nous serons à l’abri des difficultés.

Quels sont les défis de l’après 50 ans ?
Nous avons déjà organisé le Comité régional de développement (Crd). Une prochaine réunion sera convoquée pour que les commissions valident tout ce qui a été retenu pour aller vers un programme. Nous n’avons pas voulu célébrer un cinquantenaire toute l’année. Il était question, avec les recommandations du ministère de la Communication et de la Culture, d’organiser des manifestations bien ciblées, sobres, qui ne pèsent pas lourd sur le budget des Msad. Pour ce faire, nous avons lancé des appels aux partenaires pour réaliser un programme, organiser des expositions itinérantes, un panel sur la trajectoire des Msad, des journées portes ouvertes et une cérémonie qui va marquer la création des manufactures le 4 décembre.
A travers toutes ces rencontres, ces points de convergence, les retraités, les anciens, et via tout ce qui sera dit, nous nous rendrons compte que les manufactures constituent une fierté nationale pour le Sénégal. Les acteurs et les décideurs sont, aujourd’hui, d’accord pour dire que les Msad ont eu une belle trajectoire. Au-delà de ces 50 ans, que voulons-nous faire des Msad ? A partir de cette question, il y aura un engagement beaucoup plus ferme et toutes les opportunités pourraient se présenter pour que les Msad se développent davantage.

Samba Oumar FALL

Last modified on lundi, 26 septembre 2016 13:51

Saré Yoba n’a pas perdu sa vocation historique. L’ancien comptoir de commerce abrite l’un des marchés à bétail les plus importants de la sous-région. Au cœur de cette localité, non loin de la radio communautaire, le marché hebdomadaire de diverses marchandises pèse également sur les transactions à l’échelle régionale. Ce qui fait que les jeudis de Saré Yoba sont très animés et rappellent l’époque coloniale, quand, sur les rives du fleuve Casamance, les transactions commerciales rythmaient les activités de la contrée du Diéga.

À quelques encablures de la route nationale, le fleuve Casamance qui fut jadis l’un des points stratégiques de l’activité commerciale coule tranquillement. Sur le rivage, un piroguier s’apprête à prendre le large alors que le soleil s’incline vers le couchant. Les berges envahies par les herbes sont plongées dans un calme relativement plat. Aucune activité n’est notée. Les populations semblent avoir déserté ce secteur, témoin du riche passé de cette bourgade. Ici, c’est Saré Yoba, la capitale du Diéga. À l’époque coloniale, cette localité était au centre d’une vaste zone d’échanges, quand les compagnies Peyrissac, Maurel et Prom, Cfao qui avaient le monopole du commerce étaient très fréquentes sur cette voie. L’effervescence gagnait la localité chaque fois que les chalands des Européens, en partance ou en provenance de Ziguinchor, accostaient pour des trocs.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis les indépendances. Le site qui a longtemps été le cœur commercial de cette partie de la province du Diéga a sombré dans la déchéance. Aujourd’hui, Saré Yoba revit, mais les activités commerciales ont été transférées le long de la route nationale. « Les premières habitations de Saré Yoba étaient partie d’ici. Maintenant, les populations ont préféré habiliter le long de la route nationale », nous renseigne notre guide.

Juste après les rizières, la première mosquée en banco abrite dans sa partie nord les tombeaux des premiers imams. Tout autour, les maisons sont réparties de façon ingrate, sans suivre un alignement. Leur cour arrière sert de potager ou d’enclos pour les petits ruminants.

À l’entrée comme à la sortie, de nouvelles maisons repoussent d’année en année, les limites de Saré Yoba confirmant ainsi les augures d’une grande agglomération qui transparaissent à travers les bruits que le fondateur avait entendus lors de ses premiers passages dans le site. « Yoba Sira Kandé était un chasseur. Il entendait tantôt un bruit qui rassemblait celui d’animaux, tantôt à celui des personnes. Il savait que ce village allait devenir un grand carrefour », rapporte Thiédo Baldé, directeur de la Radio communautaire « Jam FM » pour le développement.

Sa prédiction se confirme. Le village était devenu une plaque tournante des échanges entre les colons et les populations locales. « Il y avait un échange entre les Blancs et les populations. Ces dernières vendaient de l’igname, de l’arachide et du lait aux blancs. Le commerce était très florissant », confie Moutarou Baldé un des descendants de la famille du fondateur.

Aujourd’hui, les habitants semblent perpétuer ces legs. Sur le flanc droit de la Radio communautaire Jam FM (la paix en langue pular), derrière un muret surmonté par une grille, des hangars couverts de taules ondulées sont disposés de façon parallèle.

C’est le « louma » (marché hebdomadaire) de Saré Yoba qui se tient tous les jeudis. C’est l’un des marchés les plus modernes de la zone. Un réseau de canalisation et une route couverte de gravier le ceinturent des trois côtés. À l’intérieur, les allées forment un plan en damier.

Tout au tour se déploie une flopée de cantines. Des restaurants, des dibiteries, des échoppes de friperies débordent le jour du « louma ». C’est une sorte de prolongement des activités commerciales durant la période coloniale sous une nouvelle forme. « Vous voyez, tout cet espace est envahi. Des personnes étalent leurs marchandises le long de la route. Le petit commerce, des boutiquiers et des vendeurs qui viennent d’autres localités en profitent. Le marché hebdomadaire fait vivre Saré Yoba », avance sans ambages Thiédo Baldé, le directeur de la radio communautaire. Saré Yoba, c’est aussi son marché à bétail. Mais la vente des marchandises et du bétail ne se fait pas sur le même lieu. De l’autre côté de la ville, après le cantonnement militaire, sur la route de Tanaff, se trouve le foirail. Il est circonscrit par 4 murs peints en jaune avec une porte métallique. Sur la façade latérale et à l’extrémité gauche, une rampe d’embarquement et de débarquement donne sur un couloir qui débouche sur l’aire. Au centre, des abreuvoirs sont construits près d’un point d’eau. Sur la partie nord, des hangars sont aménagés. Juste après l’entrée principale, deux petits locaux sont parallèles.

Des propriétaires et des acheteurs sont debout près du couloir. Ils observent les vaches et les taureaux sortir et se précipiter sur l’aire. Parfois, les bêtes s’affrontent, échangent des coups de sabot. Leurs cornes s’entrechoquent et les beuglements fusent de partout. Sans tarder, des propriétaires, les uns après les autres, se détachent du groupe pour rassembler leurs bêtes. « C’est à partir des années 74 que les activités commerciales ont réellement pris de l’élan », précise Moutarou Baldé, l’un des descendants de la famille du fondateur du village. La localité pèse sur le marché de vente de bétail. Ce n’est pas un marché national. Il est sous-régional comme l’indique la plaque des bailleurs. Sa construction a été financée par le Fonds africain de développement.

Tous les jeudis, ce sont plusieurs centaines d’éleveurs, de vendeurs de bétail et de commerçants, d’acheteurs qui se rencontrent à ce point névralgique de la cité du Diéga. Un comité de gestion est chargé de veiller à l’entretien de ce marché moderne construit en 2004 qui se veut un pôle économique. Cette structure appelée Kawral Fouladou Daral Saré Yoba est présidée par Tidiane Kandé. Ce dernier assure que la commercialisation du bétail joue un rôle très important dans l’économie de la localité. Chaque jeudi, assure-t-il, des offres de vente de plus de 300 à 500 têtes de bovins, d’ovins, de caprins sont enregistrées pour des flux financiers de plusieurs millions de FCfa.

La transaction licite
Le marché à bétail de Saré Yoba a une zone d’influence qui va au delà des limites de la commune. Il est ainsi approvisionné en bétail par des éleveurs venus de la Gambie, de la Guinée-Bissau, de Ziguinchor et d’autres localités du pays. Selon M. Kandé, un bon taureau s’achète à partir de 150.000 et les prix varient parfois et peuvent atteindre et même dépasser les 800.000 FCfa.

Un système de filtrage bien huilé est bien en place. Le transport du bétail, son introduction dans le marché obéissent à une réglementation. Chaque éleveur ou vendeur doit remplir un certain nombre de formalités avant d’accéder au marché. Le bétail volé n’a pas sa place au foirail. « Le propriétaire de bétail doit chercher un laissez-passer attesté par son chef de village. Ce laissez-passer est visé par tous les chefs de village où transite le bétail. Ce document est présenté pour introduire le bétail. Si le propriétaire vend ses bêtes, l’acheteur reçoit aussi des documents attestés », explique Thiédo Baldé.

chadandsCes procédures sécurisent les transactions. Tout compte fait, les acheteurs ont adopté la culture de l’achat du bétail dans un espace reconnu où ils peuvent obtenir des papiers qui les couvrent. « Pour éviter des surprises, et des problèmes, des personnes attendent ce marché pour venir acheter un mouton, une vache, un taureau, un cheval ou un âne. Il y a une traçabilité du bétail », assure un agent du marché. L’achat et la revente de bétail fleurissent. Ce n’est pas Malang Dianté, originaire du village de Talton, qui sillonne les marchés hebdomadaires, qui minimisera les bénéfices. Vêtu d’un grand boubou noir, une écharpe nouée au cou, le vieux mandingue a devancé le véhicule qui transporte ses deux vaches achetées au marché de Diaobé. Depuis plusieurs décennies, il a cessé de mettre tous ses œufs dans un même panier. « Nous ne pouvons pas nous contenter de l’agriculture qui dure tout au plus quatre mois. Je suis dans le commerce de bétail depuis près de deux décennies. À travers cette activité, je parviens à couvrir mes besoins et ceux de ma famille. En plus, être tout le temps en activité vous rajeunit », confie Malang Dianté.

Le marché à bétail de Saré Yoba est bien organisé. Selon Tidiane Kandé, pour chaque mouton ou chèvre vendu, une taxe de 200 francs est prélevée. Pour le bœuf, la taxe est de 500 francs contre 300 francs pour l’âne et le cheval. Selon Tidiane Kandé, 50% de ces prélèvements reviennent au comité de gestion, 30% à la mairie et 20% aux collecteurs. Selon Tidiane Kandé, il ne fait aucun doute que le bétail est et restera pendant longtemps au cœur de l’économie de Saré Yoba. « Tout le monde y trouve son compte. Chaque jeudi, les vendeurs, acheteurs, intermédiaires, la municipalité, les collecteurs, le comité de gestion, les transporteurs et les petits commerçants se frottent bien les mains », assure-t-il.

Saré Yoba a bien conservé son statut de plaque tournante des activités commerciales. Son marché a apporté une nouvelle dynamique à la localité et contribue quelque peu à l’équilibre du budget de la collectivité. « Tout le monde vient vendre ici. Les commerçants qui viennent à Diaobé les mercredis prolongent le plus souvent jusqu’à Saré Yoba. Si ici ça ne marche pas, le "louma" le ressent », indique-t-il.

Jam Fm : Une radio au service du développement local
« Jam FM pour le développement », c’est indiscutablement la voix du Diéga. Dans cette contrée, cette radio qui aura bientôt deux années d’existence joue un rôle éminemment important dans le développement local et l’épanouissement des populations.

Selon le directeur Thiédo Baldé, cette radio est née suite au projet « Casamance réagit » qui avait pour objectif de ramener la paix dans cette partie du pays décimée par trois décennies de conflits armés. Selon M. Baldé, les initiateurs ont pensé qu’il était beaucoup plus pertinent que les fils de la Casamance travaillent eux-mêmes pour le retour de la paix dans leur contrée.

« Nous avons rencontré les groupes sociaux puis nous sommes allés dans le maquis rencontrer les responsables. Nous avons discuté avec eux pour que la paix revienne dans la zone », indique-t-il. « Nous avons réussi à faire sortir de la forêt 45 personnes, dont 23 adolescents, 22 adultes et 15 femmes séquestrées contre leur gré. Les garçons avaient commencé à prendre goût à leur situation, mais les femmes avaient peur et n’osaient pas rentrer chez elles. Elles avaient préféré se livrer à ces gens pour rester en vie. Nous avons donc parlé à certains chefs pour qu’ils puissent libérer les malades et les jeunes qui avaient encore l’avenir devant eux », explique M. Baldé.

Selon lui, leur association a aidé 16 jeunes à trouver des pièces d’identification. « Parmi ces jeunes, neuf ont été enrôlés dans l’armée et les sept autres ont emprunté le chemin de l’émigration et ont traversé la Méditerranée. Certains sont en Lybie et d’autres en Italie. L’un d’entre eux nous a même envoyé un peu d’argent qui nous a servi à l’achat de matériel », assure-t-il.

À en croire M. Baldé, la radio Jam FM occupe une place importante dans le processus de sensibilisation des populations. Son programme est composé généralement d’émissions sur l’éducation, le social, la religion, la santé, le développement local. La sensibilisation sur la déclaration de naissance qui constitue une grosse difficulté dans la zone tient également une place de choix dans les programmes de cette radio écoutée jusqu’en Gambie, Guinée-Bissau, Adéane et Médina Gounass. Les langues de diffusion sont le pular, le mandingue et le français.

Par Samba Oumar FALL et Idrissa SANE (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on vendredi, 23 septembre 2016 11:55

Se rendre à Kaouné, c’est remonter le temps, se plonger dans un livre d’histoire, en l’occurrence celle du Pathiana, qui s’étendait de Demoussou, dernier village vers la Guinée-Bissau, à Bandé, dernier village vers la Guinée Conakry. À l’époque coloniale, cette localité était un véritable pôle d’attraction pour son hinterland, avant que ne s’enclenche son déclin. C’est dans cette zone, à 9 km de la frontière avec la Guinée-Bissau, au sud du département de Vélingara, que l’administration coloniale prenait toutes les décisions qui engageaient la zone géographique du Pathiana. Le village du défunt ministre de l’Élevage, Sanghé Mballo, n’a pas su tirer profit de son statut durant la période coloniale comme tous les anciens cantons. Aujourd’hui, il ne reste que les souvenir de cette période faste et Kaouné réapprend petit à petit à vivre.

La mission est bénie par le ciel. Juste après la sortie de Vélingara, l’horizon sur la route de Kabendou s’assombrit. Les amas nuageux annonciateurs d’une bonne pluie s’amoncellent. Ce changement de climat ne nous inquiète point. Au bout d’une heure, nous atteignons Kabendou. Nous quittons la nationale pour emprunter une piste latéritique qui mène à Ouassadou, comme indiqué sur le tableau. La différence est énorme. Difficile d’éviter les nombreux nids-de-poule et les secousses. Des champs de mil, de maïs, d’arachide à l’entrée et à la sortie des villages se succèdent des formations arbustives denses, parfois dégradées. Les rideaux de verdure captent les regards. Les villages de Sambasamsa, Diattel, défilent. Des eaux de ruissellement envahissent les bas-fonds. Des flaques d’eau sont ceinturées par le tapis herbacé. Saré Laobé, avec ses cases rondes, est une étendue déboisée. Le couvert végétal recule. Sur le pont enjambant le Kayenga, l’affluent du fleuve Geeba, de la Guinée-Bissau, les pentes abruptes sont couvertes de plantes rampantes. Des nénuphars étalent leurs larges feuilles nimbées de fleurs blanches. Des villages nous séparent de notre destination. Mais voici, Ouassadou. Les populations vaquent tranquillement à leurs occupations. L’incursion du véhicule du « Soleil » suscite des curiosités. Eh oui, même les plus anciens n’ont pas souvenance de la dernière fois qu’un véhicule ou une équipe de reporters du quotidien national a foulé le sol de cette localité.

La pluie s’invite aux débats et nous force à une petite escale, puis cap sur Kaouné. Le long de cette route, de petits villages ont vu le jour, changeant ainsi le décor. À peu après midi, nous entrons à Kaouné, sous une fine pluie. Pas de maisons de style colonial ni de fort encore moins de remparts ou de monuments qui témoignent de la grandeur de ce bourg qui a connu un destin à part pendant la période coloniale.

À droite, à l’entrée du village, une maison peinte en jaune ne s’intègre pas dans le paysage architectural des habitations qui sont de l’autre côté de l’artère principale. Des maisons couvertes de zinc sont en premières lignes. Dans l’arrière-plan, la tradition est respectée. Des chaumières en banco sont une marque identitaire.

Sous une fine pluie, le chef de village, Bakary Mballo, nous reçoit. Selon lui, Kaouné vient du mot peul « Kawral » qui signifie union. Sans vraiment remonter à des temps immémoriaux, il est admis qu’au temps colonial, chaque chef-lieu donnait un nom à la zone qu’il pilotait. C’est ainsi que le Pathiana s’étendait de Demoussou, dernier village vers la Guinée Bissau, à Bandé, dernier village vers la Guinée Conakry.

Selon Bakary Mballo, le village de Kaouné a été fondé par un chasseur nommé Tamba Sonko qui n’était point obsédé par le pouvoir. Dans sa quête de gibier, il s’est installé sur l’actuel site. Comme il n’était pas sédentaire, il appela les Peuls et leur confia le village. « Moussa Molo Baldé, dans sa croisade contre les Mandingues, les premiers habitants qui étaient sur le premier site se sont déplacés pour venir à l’actuel site », raconte l’actuel chef de village, Bakary Mballo.

L’histoire du village commençait à se tisser. L’administration coloniale en a fait un point stratégique pour asseoir son influence dans cette partie frontalière avec la Guinée Bissau et la Guinée Conakry. « Kaouné était le chef-lieu de canton. C’était la capitale du Pathiana. Le Commandant de cercle y avait une habitation. Quand il quittait Vélingara et venait pour des tournées, c’est dans cette demeure qu’il logeait », rapporte le chef de village qui a documenté cette période.

Kaouné qui a joué un rôle clé dans l’acceptation de l’emprise coloniale a vu se succéder les chefs de canton, Kécouta Mballo, Sambadiabaté Mballo, Dembodé Mballo et Mbayelle Mballo. Les premiers étaient intransigeants avec leurs gouvernés. Les derniers maniaient bien le bâton et la carotte. « Autant la dictature était dure. Si le chef de canton convoquait, personne n’osait manquer à l’appel. Il pouvait se lever un beau jour et dire qu’il veut qu’on laboure tout son champ en un seul jour. Personne n’osait broncher », confie l’actuel chef de village. « Aussi, ses esclaves pouvaient entrer dans n’importe quel enclos et prendre les meilleurs taureaux ou béliers sans que personne ne fasse de la résistance », ajoute-t-il. Selon le chef de village, Kaouné a aussi abrité le tout premier établissement scolaire de la zone. « L’école élémentaire a été construite en 1935, mais les cours ont démarré une année plus tard sous la direction de Bassirou Sow ». Selon M. Mballo, des cadres comme Yéro Pira Baldé sont sortis de cet établissement.

Aujourd’hui, Kaouné n’est plus le centre du Pathiana, cette aire géographique allant de Doumassou à Bandé. Son pouvoir d’influence s’est effrité. Kaouné a été vidé de ses prérogatives administratives au profit de Ouassadou, la commune et de Pakour, le chef-lieu d’arrondissement. « L’ancien canton n’a pas pu conserver son ancien statut ni en tirer profit. Kaouné qui compte 832 habitants a connu un grave déclin. Nous sommes passés du statut de canton à celui de village », confesse le chef de village qui cache mal son regret. « La sous-préfecture de Pakour date de 1978. Avant, il dépendait de l’arrondissement de Kaouné, mais avec cette création, le village a perdu son hégémonie », précise-t-il.

Des villages nés des flancs de Kaouné
Aujourd’hui, il ne reste que les souvenirs de cette période faste et Kaouné réapprend, petit à petit, à vivre. Le temps n’est plus suspendu au-dessus du village qui s’étire sur la longueur. Au milieu du village, un magasin de stockage qui date de 1954 a accueilli le centre de collecte de lait pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Sur sa partie sud, de nouvelles habitations poussent. Elles bousculent l’harmonie architecturale des cases rondes avec leur toiture en paille. Ces chaumières n’ont pas de beaux jours devant elles. Dans ce patelin, la vie est devenue de plus en plus dure pour les citoyens. Ceux qui ont préféré rester ne doivent leur subsistance qu’à la sueur de leurs fronts, mais aussi à leur force de travail en cultivant la terre. D’autres, fuyant la précarité, sont partis vers d’autres contrées à la recherche du bien-être. D’aucuns ont même créé leurs propres villages, selon Bacary Mballo. « Beaucoup de villages sont nés des flancs de Kaouné. Des gens ont quitté Kaouné et se sont installés ailleurs. Ils ont créé leurs propres villages et s’y sont fixés », fait savoir le chef de village. Pira, Saré Nafa, Koulinto, Demba Assète, Saré Malang et une bonne dizaine de villages qui ceinturent Kaouné font partie de ces nouvelles créations qui doivent leur existence à d’anciens habitants de l’ancienne capitale du Pathiana.

Les nostalgiques de cette bourgade n’y ressentent plus cette odeur coloniale d’autrefois. Kaouné est devenue triste, sans âme. Ceux qui connaissent l’histoire de l’ancienne capitale du Pathiana vous diront, sans ambages, que cette localité était jadis si prospère, contrairement à aujourd’hui où elle semble déshéritée, complètement oubliée, démunie de toutes les infrastructures, et dont les habitants vivant des misères attendent un miracle pour sortir de l’ornière.

Certaines valeurs qui faisaient la fierté de la localité ont disparu, selon le chef de village. « À l’époque, il y avait beaucoup plus de solidarité et la vie sociale était plus abordable. Les gens se soutenaient mutuellement, on ne sentait même pas la période de soudure, parce que les gens se soutenaient. Ce n’est plus le cas maintenant. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi », déplore le chef de village. « Il y avait, à l’époque, une éducation de base qui faisait que quand le chef de famille décidait d’une chose, tout le monde le respectait. Aujourd’hui, la prise de décision constitue un dilemme. L’implication de tous est un préalable pour la réussite de toute entreprise », souligne-t-il.

Le « Lingueyi » de Kaouné, un arbre plein de mystères
Comme dans tous les villages historiques du Sénégal, Kaouné a son arbre emblématique. C’est sous son imposant ombrage que toutes les décisions importantes liées à l’administration du Pathiana étaient prises. Véritable cœur battant de Kaouné, il regorge de légendes et de mythes. Cette espèce végétale rare a la particularité de conserver tout son feuillage aussi bien en saison des pluies qu’en saison sèche. Et aucun oiseau ne s’y pose. L’étranger qui s’aventure à couper une branche s’expose à une série de malheurs.

Au milieu du village de Kaouné, se dresse une espèce végétale rare, avec un tronc dont le diamètre est imposant. L’arbre mythique du village au feuillage en forme de parapluie étend de tous les côtés ses branches tombantes qui débordent de partout. Elles semblent embrasser le sol. Cet arbre n’est pas ordinaire. Il a été, au fil des décennies, l’épicentre de la prise de toutes les décisions avant la colonisation et des premières années après l’ère coloniale. « Toutes les réunions se tenaient sous cet arbre. Il a été témoin de la prise de décisions les plus importantes pour ce qui concerne l’avenir de Pathiana. Jusqu’à présent, il est là », rapporte le chef de village. « C’est à cet endroit que le chef de Canton rencontrait les anciens et décidait, avec les vieux, de tout ce qu’il devait entreprendre », indique-t-il. Ce lieu de rencontre abritait également les cérémonies de circoncision, les séances de danses et autres festivités.

L’histoire de Kaouné est en partie liée à celle de cette espèce végétale qui est un pan de l’histoire de cette bourgade perdue sur une plaine boisée. Les habitants se gardent, au fil des décennies, de le dénier de cette charge sacrée et mystique. « Depuis ma naissance, je n’ai jamais vu cet arbre perdre ses feuilles. En saison des pluies comme en saison sèche, il a toujours conservé son feuillage », a affirmé, Malang Camara.

Le « Lingueyi », appellation de cette espèce en Peul, assume des fonctions qui transcendent la raison. Les étrangers qui s’aventurent à couper une branche ou à emporter des feuilles de cet arbre doivent s’attendre à subir de lourdes conséquences. La voiture d’un chauffeur qui avait arraché une branche par inadvertance a fait un accident à Sinthiang Koundara, raconte-t-on. « Un étranger qui s’aventure à toucher une feuille de l’arbre est très vite rappelé à l’ordre par les habitants. Et c’est pour son bien, pour le protéger. Un jour, un chauffeur avait arraché une branche. Il a fait un accident et un passager avait perdu la vie », indique Malang Camara. Malgré son âge, l’arbre dégage une très grande stature et la partie supérieure des racines continue son développement. Le « Lingueyi », c’est aussi le seul arbre à Kaouné sur lequel les oiseaux ne se posent pas. Difficile de percer ce mystère. « Je suis né et j’ai grandi à Kaouné. Mais je n’ai jamais vu un oiseau se poser sur cet arbre », expose Malanag Camara. Les années passent et ne cessent de corroborer la charge mystique et mystérieuse de l’arbre.

 

Pakour Maoundé est un petit bourg situé à 28 kilomètres de Kabendou (département de Vélingara). Il a la particularité d’être habité par une forte majorité de chrétiens, principalement des Peuls. Cette forte communauté qui vit un christianisme aux couleurs locales avec chants, lectures et prières en langue peule a réussi à briser les barrières de l’incompréhension et ses clichés pour construire une relation fondée sur le respect et la fraternité avec ses frères et sœurs musulmans.

Un Peul chrétien ! Cela ne court pas les rues dans un pays à plus de 95 % musulman comme le Sénégal. Pourtant, c’est une réalité à Pakour Maoundé, dans le département de Vélingara. Dans ce bourg très paisible situé à une trentaine de kilomètres de Kabendou, on trouve l’une des plus importantes communautés de Peuls chrétiens de la région de Kolda. Ici, ils portent les mêmes noms que les musulmans : Boiro, Baldé, Kandé, Gano, Diao, Sabaly, Diallo. Une véritable curiosité pour quelqu’un qui n’est pas habitué à voir cette ethnie embrasser une autre religion que l’Islam. Mais à Pakour Maoundé, ils sont nombreux ces Peuls à avoir trouvé le salut de leur âme grâce à Jésus. Ici, ces fidèles vivent intensément leur foi chrétienne, sans tabou ni contrainte. Quand les musulmans glorifient Allah dans leurs maisons ou à la mosquée, les cantiques résonnent à la paroisse où les offices se tiennent régulièrement.

La présence chrétienne dans cette localité précède l’arrivée de l’islam, selon François Boiro, le premier fidèle à être baptisé à Pakour, en 1964. Depuis, dit-il, la flamme ne s’est pas éteinte. « Cette zone était remplie d’animistes et il était très rare de trouver d’autres religions. C’est n’est que bien après que l’islam est venu s’installer », indique-t-il. « Vélingara a eu sa mission en 1957 et deux ans plus tard, le curé est venu ouvrir une école à Pakour. À l’époque, le seul établissement scolaire se trouvait à Ouassadou, distant de 25 km de Pakour. C’était la seule école publique pour le Pathiana (de Démoussou à Bandé). En plus du Français, le catéchisme était aussi enseigné aux élèves », renseigne M. Boiro. A l’époque, confie-t-il, 99% de la population étaient constitués d’animistes et de païens. « Des pères blancs sillonnaient le département, aidés par un Diola de Bignona qui collaborait avec eux pour des missions d’évangélisation. Ce dernier les a attirés à venir s’installer à Pakour », informe-t-il. De plus, ajoute M. Boiro, le prêtre Laurent Donouail est venu s’installer à Pakour en 1967 après que le président Sékou Touré a renvoyé de la Guinée Conakry les Français. Il est décédé en 2000. Il y avait un autre prêtre à Vélingara qui s’appelait Robert Laurent », rappelle François Boiro qui est sans doute l’un des rares Peuls chrétiens à devenir président de Conseil rural. « Les chrétiens ne font même pas 10 % dans la zone, mais en 2002, la population s’est soulevée pour m’obliger à faire de la politique. De 2002 à 2009, j’ai été élu président du Conseil rural de Paroumba. J’ai obtenu un second mandat de 2009 à 2014 », fait-il savoir avec humilité.

À Pakour Maoundé, la conversion de plusieurs musulmans au christianisme n’est plus un mystère. C’est une chose tout à fait naturelle et personne ne crie à l’apostasie. « On n’oblige pas quelqu’un à venir nous rejoindre », précise M. Boiro.

Deuxième secrétaire adjoint paroissial, Robert Diallo était musulman. Mais Jésus lui a chuchoté à l’oreille et il a épousé le Christianisme. « Mon père était musulman, il m’a donné la liberté de choisir ma religion, ma mère aussi. Je n’ai pas eu de problèmes. J’étais le seul garçon de la famille, ils m’ont respecté dans ma religion ». Aujourd’hui, il vit et pratique sa religion sans grande difficulté avec sa famille. « Ceux qui ne connaissent pas diront que ce n’est pas possible, qu’un Peul ne peut pas être chrétien. Mais ici, ce n’est pas un fait nouveau. Dès que nous nous intégrons, c’est fini », soutient-il. À Pakour Maoundé, nombreux sont ces Peuls qui, comme Robert, ont, à la recherche de leur vérité spirituelle, trouvé sur leur chemin l’Église.

Une paroisse fermée faute de prêtre
De 2000 à 2006, la paroisse était fermée, faute de prêtre. Mais les populations s’organisaient au besoin pour faire des célébrations. Avec l’arrivée de l’Abbé Martin Ngom en 2006, la flamme s’est ravivée et la communauté est redevenue beaucoup plus dynamique. « Quand je suis venu, je me suis appuyé sur François Boiro qui connaissait bien le milieu et qui m’a beaucoup aidé », confie le curé. « La paroisse est restée fermée pendant six ans, faute de prêtre. Kolda dépendait du diocèse de Ziguinchor et il n’y avait pas assez de prêtres pour desservir toute la zone. Créé en 2000, il n’y a que 21 prêtres dans le diocèse de Kolda qui fait le double de celui de Ziguinchor », indique le premier responsable de la paroisse Notre-Dame de la Miséricorde. Selon lui, la présence d’un pasteur est très importante pour entretenir les brebis. « Je suis venu solidifier la foi dans cette zone. À mon arrivée, la communauté ne dépassait pas 100 fidèles. Aujourd’hui, ils sont plus de 300 fidèles ». De l’avis de l’Abbé Martin Ngom, beaucoup d’habitants avaient embrassé le christianisme depuis l’arrivée du Père Laurent. « Avec l’influence de l’Islam, plusieurs familles sont parties, mais beaucoup sont revenues », s’est-il réjoui. Pour le curé, les femmes participent à la vie de l’Église. Le seul hic, selon lui, est qu’elles ne sont pas alphabétisées. « Les femmes de la zone ne sortent pas beaucoup. Elles ont des difficultés pour savoir ce qui se passe ailleurs. C’est un milieu très enclavé et ça joue dans la mentalité. C’est tout le contraire des jeunes qui sont instruits. Ce sont des intellectuels et c’est un atout. Ils sont au fait de tout ce qui se passe, des évolutions et ça facilite la collaboration avec eux », assure le curé.

La communauté chrétienne qui compte également des Koniagui possède sa paroisse Notre-Dame de la Miséricorde, un vaste domaine qui comprend une petite chapelle. « C’est ici qu’ils viennent prier et se faire baptiser ».

Liturgie, catéchèse et chants en langue pular
Pour mieux intégrer une communauté, il faut parler sa langue. Le curé de la paroisse Notre-Dame de la Miséricorde l’a très bien compris. Très vite, il a enrichi la pastorale et prêche en pular, langue la plus parlée à Pakour Maoundé. « Dieu comprend toutes les langues », a-t-on l’habitude de dire. Et l’Abbé Martin Ngom a jugé opportun de traduire la messe dans la langue que les fidèles connaissaient le mieux. Depuis, la paroisse a inséré la langue peule dans sa liturgie. Dans cette paroisse, la liturgie a été enrichie ; ce qui, selon le curé, est très rare. Parce que, dit-il, le sérère, le diola, le mandjack sont d’habitude les langues locales les plus utilisées. « Nous avons donc jugé nécessaire de traduire quelques mots en pular. Les salutations se font dans cette langue », indique le curé. Il fallait aussi enrichir les chants dans cette langue. C’est ainsi que deux CD ont été réalisés par les soins du curé. Les chansons « Baba mène diomirado », « Mbada salmina Mariama » et « Alla mawdo » sont disponibles dans cette langue. « L’Évangile aussi a été traduit en pular. La première et la deuxième lecture se font aussi en pular », fait savoir le curé. « Le pular est aussi utilisé pour la catéchèse, ce qui facilite la transmission du message. Toutes ces initiatives nous ont permis de faciliter la communication, de permettre à la population de savoir que l’Église est ouverte à toute une communauté, que le latin n’est pas la seule langue parlée », précise-t-il. Chanter et prêcher dans la langue locale est devenu une routine dans la paroisse Notre-Dame de la Miséricorde de Pakour. Le message passe facilement et le curé ne cache pas sa satisfaction. « Ils sont impressionnants. À chaque célébration, la paroisse fait son plein. La communauté est très intéressée. Les prières se font dans la cohésion et la communion », indique-t-il.

Pour le curé, c’est son intégration sociale qui lui a facilité la tâche. « Je connais bien la culture peule. C’est une ethnie qui voyage beaucoup, qui a affronté beaucoup de cultes et qui a une langue très riche. Je me suis basé sur l’essence de leur culture pour mener à bien ma mission », avoue-t-il.

Premier prêtre peul originaire de Pakour
À Pakour Maoundé, la vocation aussi se porte bien. Les jeunes n’ont pas peur de s’ouvrir à un engagement à vie par l’émission des vœux perpétuels. Selon François Boiro, nombreux sont ceux qui ont répondu à l’appel divin. « On a beaucoup de jeunes qui se sont engagés, mais qui n’ont pu devenir prêtre », indique M. Boiro. En 2010, les populations de cette localité ont eu l’occasion d’assister à l’ordination sacerdotale du premier prêtre peul du Sénégal. C’était celle de Bernard Boiro qui a fait le don de sa vie à la mission de l’Église. Les autochtones ont ainsi pris part à cette occasion à une cérémonie réunissant des personnes venues de différents horizons. Ce qui leur a permis de mieux comprendre ce qu’est l’Église catholique. « Du fait que la cérémonie a été organisée en public, les gens ont pu y assister sans se sentir inhibés, ce qui aurait été le cas s’ils avaient eu à franchir le seuil d’une église. C’était aussi une occasion pour permettre aux populations de voir comment devenir prêtre », a expliqué le curé. Cette cérémonie a enrichi les Peuls de cette partie du pays qui se sont sentis honorés du fait de partager le privilège d’appartenir à l’Église universelle. Tout comme les hommes, des femmes sont aussi appelées à une vie pleinement consacrée au Christ. Pakour Maoundé compte également une religieuse peule du nom de Céline Baldé, informe François Boiro. « Nous avons aussi un grand séminariste en troisième année de théologie qui va devenir diacre ou prêtre », ajoute-t-il.

Un exemple de dialogue islamo-chrétien
Marqué par une forte présence de Peuls chrétiens mêlée à la population musulmane, Pakour  Maoundé se veut un exemple de coexistence entre les deux religions. Dans ce patelin, les deux communautés ont brillamment réussi à briser les barrières de l’incompréhension et ses clichés. Pendentifs en forme de croix, chapelet, amulette ou voile islamique, les signes extérieurs de l’appartenance religieuse s’affichent en toute convivialité dans l’espace public. Ici, les relations entre chrétiens et musulmans peuvent être fraternelles. Aucune tension ou friction n’a jamais été signalée ou remarquée, témoigne-t-on. Au village de Pakour, les familles sont mixtes, où il y a des chrétiennes et des musulmanes. « On vit en bonne collaboration. Le dialogue islamo-chrétien fonctionne bien. On mène ensemble les activités dans la fraternité et la solidarité », atteste M. Boiro. Chacun pratique sa religion en respectant celle de l’autre. Chaque communauté participe aux célébrations et fêtes religieuses de l’autre. Les responsables religieux se rendent visite. « Pendant les fêtes de Korité et de Tabaski, je vais les saluer et ils sont contents. On prie ensemble. Il y a une parfaite cohésion dans notre milieu. Ce qui a facilité mon intégration, c’est le lien de parenté à plaisanterie entre les Sérères et les Peuls et ça date de longtemps », assure le curé. Le dialogue ne se limite pas seulement aux rencontres. C’est aussi cette convivialité sur le terrain, lors des activités qui requièrent une forte mobilisation.

Par Samba Oumar FALL et Idrissa SANE (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on mardi, 20 septembre 2016 12:50

À Kandiama, non loin de Sinthiang Koundara (département de Vélingara), une grotte mystérieuse retient l’attention. Selon la légende populaire, elle regorge d’un grand trésor protégé par un immense boa, gardien des lieux. Les tentatives d’exploitation de ces richesses par des Français, il y a plus de quatre décennies, ont échoué. Cependant, les analyses des chercheurs occidentaux ont confirmé que des hommes d’une imposante stature y ont vécu. Aujourd’hui, cette grotte qui apporte plus de mystères que de réponses n’a pas fini de dévoiler ses secrets. Une exploration complète devrait permettre de déterminer son origine et son usage.

Dans beaucoup de villages reculés du Sénégal, des grottes, cavernes et souterrains mystérieux sont évoqués, mais ils relèvent souvent de l’imaginaire local. À Kandiama, localité située à quelques encablures de Sinthiang Koundara, une mystérieuse grotte se fait découvrir sur sa partie nord-ouest, dans une entaille rocailleuse sertie sur une élévation arbustive. Lorsqu’on arrive sur les lieux, on se pose moult questions. Ces grottes sont-elles creusées par l’homme ? Sont-elles dérivées de mouvements du sous-sol ?

Mais personne, à Kandiama, ne peut donner une explication précise sur la présence de cette grotte. Son emplacement et surtout son creusement restent, à ce jour, un mystère. La présence de ce site et son histoire ne sont pas connues de tous. La majorité des personnes interpellées n’en ont jamais entendu parler. Normal, car nulle part, il n’est fait mention de cette grotte. Nulle part, son existence n’est citée dans les archives. Le maire de Sinthiang Koundara nous a confirmé l’existence de cette grotte qui se trouve dans son périmètre communal. L’entrée principale de la grotte ressemble à la gueule béante d’un tigre. À partir de l’extérieur, le fond est noir comme les ténèbres. À l’intérieur, l’homme peut se déplacer comme s’il était à l’air libre. Le complexe géologique est entouré de mystères. Dans ce village composé de 20 carrés, seuls quelques privilégiés connaissent l’histoire de la grotte. Le vieux El Hadj Baïlo Camara fait partie de ceux-là. Cet ancien émigré qui a passé la moitié de sa vie en France à faire fortune se complait à partager sa connaissance. Tel un livre ouvert, le vieil homme rapporte que des toubabs sont venus explorer la grotte il y a plus de quatre décennies.

Entre imaginaire et réalité
« Les Français qui ne connaissaient pas l’emplacement exact de la grotte ont maintes fois tenté de la localiser, mais leur recherche fut vaine. Ils ont dû leur salut à un chasseur qui pistait un phacochère. Sa quête l’a mené à la découverte de la grotte, au grand bonheur des Français », raconte-t-il. Selon M. Camara, les Français ont campé sur les lieux pendant longtemps. « Les chercheurs ont dû établir plusieurs plans de fouille avant de trouver un passage. Après avoir enlevé les pierres, la terre et les herbes qui l’encombraient, ils se sont rendus compte qu’il menait directement au cœur de la plateforme », nous confie-t-il.

D’ordinaire, nous dit l’ancien émigré, les chercheurs savent ce qu’ils cherchent. Mais dans le cas précis de Kandiama, tout ce que les Français ignoraient, c’était que chercher. « Cette grotte a fait l’objet de fouilles intenses de la part des Français. Après quelques jours, ils ont trouvé des ossements, une mâchoire, une matière noire qui brillait de mille éclats. Par la suite, ils ont amené les fruits de leur découverte dans leur pays pour l’analyser », renseigne-t-il. Selon lui, les villageois ne comprenaient rien aux manœuvres des étrangers. « C’est à leur retour qu’ils ont dit qu’il ne s’agissait ni d’un cheval encore moins d’un bœuf, mais bien d’un homme, mais la longueur était anormale comparée à celle des hommes comme nous. C’était un géant qui mesurait plus de deux mètres », raconte M. Camara.

Dès lors, explique-t-il, tout le monde a commencé à se poser des questions. Toujours selon M. Camara, les autochtones ayant compris que la présence des toubabs constituait une sacrée menace pour eux et que, dans leur quête, ils risqueraient de les faire déguerpir, ils ont sollicité l’aide d’un grand marabout. Ce dernier, dit-il, leur a confié que la grotte renfermait un énorme trésor jalousement protégé par un gros boa. « Il a prédit qu’il y aurait beaucoup de morts si on tentait de récupérer ce trésor. C’est alors qu’il a demandé à ce qu’un sacrifice soit fait pour que les toubabs ne reviennent plus ». À en croire M. Camara, un taureau noir a été aussitôt immolé. Quelque temps après, les Français sont repartis et ne sont jamais revenus. « Les fouilles, interrompues depuis lors, n’ont jamais repris. Elles ont été abandonnées et les choses en sont restées là. Ils ont laissé leur matériel sur place, mais personne n’y a touché », assure-t-il.

Un trésor jalousement gardé par un boa
Ce trésor attisait les convoitises, mais personne n’osait mettre les pieds dans la grotte. El Hadji Baïlo Camara faisait partie de ceux qui convoitaient ce trésor, et voulait en profiter d’une autre manière. « Un jour, un marabout nous avait recommandé, un ami et moi, de verser du lait de chèvre sept jours de suite dans la grotte. Il nous avait assuré que si l’esprit acceptait notre sacrifice, on trouverait chacun une pièce de 5 francs. Cette pièce devait être mise dans une malle qui se remplirait d’argent. Chaque jour, on partait à la grotte. Au quatrième jour, nous nous sommes pointés à l’entrée, et à notre grande surprise, on a vu de grands oiseaux qui sont sortis avec une telle puissance. Il nous était impossible d’en tenir un », explique El Hadji Baïlo Camara. La richesse n’a pas été au rendez-vous. Et l’émigré qui est retourné en France a vite fait d’oublier définitivement ce projet « suicidaire ».

La grotte aux trésors regorge d’autres faits historiques à la croisée des chemins entre le rationnel et l’irrationnel. C’est tout le charme de cette caverne qui, selon la croyance populaire, communiquerait avec un réseau très important de passages souterrains et aurait des ouvertures sur le Parc national du Niokolo-Koba. « C’est une grotte très large. C’est le refuge des animaux comme les porcs-épics. C’est un couloir de transition des espèces entre Kandiama et le Parc national du Niokolo-Koba », fait savoir El Hadji Baïlo Camara. L’existence de ces souterrains n’a jamais été sérieusement prouvée, mais il reste certain que cette grotte est un véritable repère de porcs-épics.

« Un jour, un chasseur étranger a entendu parler de la grotte et de ses porcs-épics. Il est alors venu les attendre. Comme on lui avait dit qu’ils sortiraient tôt, il s’est pointé à 4 heures du matin. Malheureusement, il n’a rien vu, si ce n’est des éclats lumineux au fond des trous. C’est alors qu’il a raconté sa mésaventure à un grand chasseur. Ce dernier lui a dit que le maitre des lieux n’a pas voulu qu’il ait quelque chose », raconte-t-il. Au fil des siècles, toutes les hypothèses sont passées par là. Mais le mystère demeure avec un grand M. Malgré la richesse supposée, personne n’a tenté d’entrer dans la grotte pour récupérer le trésor. Pas même les villageois qui véhiculent cette information.

Mais à Kandiama, on continue de cultiver le mystère autour de cette grotte. Personne ne veut ni ne cherche à la banaliser. Et ce n’est pas l’imam du village, El Hadji Habib Camara, qui serait le premier. « C’est une grotte que nous avons trouvée avec ses mystères. Nous ne cherchons pas à en savoir plus. Nous pouvons dire qu’elle sort de l’ordinaire », corrobore l’imam. « Depuis que les Blancs sont partis, personne n’est allé sur les lieux. Personne n’est intéressé. Ceux qui connaissent l’histoire ne vont jamais là-bas. Seuls les porcs-épics y entrent, mais pas nous », indique-t-il. En attendant que le mystère qui entoure cette grotte soit percé, El Hadji Baïlo Camara, malgré ses soixante-dix ans, reste encore disponible pour montrer à tous ceux qui le souhaitent la petite ouverture. Mais sans jamais y entrer.

Valorisation de la grotte
Quel mystérieux trésor se trouve dans la grotte ? Qu’est-ce qui fait que depuis des siècles il n’a pas été trouvé ? Ce sont là autant de questions qui demeurent aujourd’hui sans réponse. La croyance tenace selon laquelle ce site longtemps resté mystérieux est habité par un énorme boa a largement contribué à son abandon. Personne ne s’y est intéressé. Sur l’élévation, aucune plaque, aucun aménagement ne mettent en valeur ce patrimoine historique dont la datation n’est toujours pas connue. Depuis le départ des Français, cette grotte n’a pas fait l’objet de recherches. Il serait intéressant que les historiens et archéologues viennent la fouiller pour retracer l’histoire de « l’Homo de Kandiama ».

Leurs recherches pourraient très certainement contribuer à éclairer l’histoire du peuplement de cette partie orientale du Sénégal, notamment dans cette zone. Pour l’heure, cette grotte, témoin silencieux du passé, reste méconnue du grand public et même des populations de la localité. Malgré son originalité, ce patrimoine n’attire pas beaucoup de visiteurs. Pour changer la donne, des réflexions sur sa mise en valeur et sa préservation devraient être menées dans une perspective de développement durable. En attendant, le village de Kandiama vit avec ses insuffisances. La présence humaine dans cette localité distante de 15 kilomètres de Sinthiang Koundara date d’au moins un siècle.

Selon l’imam El Hadji Habib Camara, le fondateur du village, Koaro Camara, serait venu de Tonguia, un village peuplé par les Badiaranké, une ethnie minoritaire originaire de la Guinée Conakry. Le village n’est pas encore sorti de l’auberge. Cette bourgade qui ne bénéficie pas d’une couverture optimale en réseau de télécommunication fait également face à l’absence d’électrification qui constitue une contrainte majeure à son développement. « Notre priorité, c’est l’électrification du village. Avec le problème de couverture réseau, il est difficile d’évacuer des malades et surtout des femmes enceintes en cas d’urgence. Nous ne pouvons pas appeler l’ambulancier qui se trouve à Sinthiang Koundara », assure l’imam El Hadji Habib Camara.

Samba Oumar FALL & Idrissa SANE (Textes)
Assane SOW (Photos)

Partir à la découverte de Médina Yoro Foulah, appelé MYF, n’est pas une mince affaire. Il faut se doter d’une âme voyageuse et avoir des nerfs d’acier. Situé à seulement 85 kilomètres de Kolda, ce vaste département qui manque de pratiquement tout, semble si éloigné du Sénégal, mais si proche de la Gambie où les populations locales préfèrent se rendre pour des soins médicaux ou faire leurs achats. Dans ce patelin qui regorge d’immenses potentialités, mais qui demeure si démuni, jeunes, vieux et femmes partagent tous le même rêve : celui du désenclavement intégral, une priorité vitale.

Médina Yoro Foulah, ce n’est pas la porte d’à côté. La seule évocation de ce nom laisse penser à son éloignement, son isolement. Mais il faut y aller pour se rendre compte de la galère des populations. Pour accéder à cette localité, distante d’environ 85 kilomètres de Kolda, c’est la croix et la bannière. Il faut emprunter des pistes cahoteuses dans un état de délabrement très avancé. En cette matinée du mois de septembre pluvieux, nous rallions Dabo distant de Kolda d’une cinquantaine de kilomètres. La route construite par le Peuple américain n’a rien à voir avec le tronçon qui sépare Dabo de Fafacourou. C’est une piste latéritique, cahoteuse et dangereuse.L’air pur émane des forêts. La verdure atténue le calvaire. De temps en temps on peut voir des babouins traverser la route par groupes. Une forêt d’une grande superficie, située avant les hameaux annonçant Fafacourou, impose le silence. Au bout de deux heures, on aperçoit l’antenne de Fafacourou. De là, nous engageons une autre piste aussi cahoteuse que la précédente. La route est une succession de flaques d’eau, les unes plus profondes que les autres. La probabilité d’un embourbement est réelle. Chaque traversée d’une grosse flaque est une victoire contre l’éloignement et le découragement. 

Au bout d’un trajet éprouvant de plus de deux heures, Médina Yoro Foulah étale sa grimace effrayante. Ce coin léthargique, triste, affiche un tableau démoralisant avec des maisons en ciment et des chaumières qui se disputent les espaces des deux côtés de la rue. Le chemin nous conduit tout droit au garage. C’est le point de départ du peuplement de Médina Yoro Foulah. « Voici le « tabana ». C’est ici que le chasseur qui venait de la Gambie s’était installé. La nuit, il entendait plusieurs bruits. Il s’appelait Yoro Foulah », narre Demba Dème.

Les signes prémonitoires d’une agglomération
Cette diversité de bruits était un signe pour ces personnes âgées trouvées sur le mirador prémonitoire de la diversité des ethnies qui vivent aujourd’hui en harmonie dans ce chef-lieu de département. Ces bruits avaient alors conforté le chasseur mystique à fonder le village. « Il savait que cette localité allait devenir une grande agglomération. Aujourd’hui, vous avez des Peuls, des Mandingues, des Sérères, des Bassaris, des Diolas, des Wolofs, des Mancagnes », fait savoir Mamadou Sylla. Le site et les environs, rapporte-t-il, étaient une forêt dense où l’on pouvait trouver toutes sortes d’animaux, y compris des lions. La localité garde encore les reliques de ces forêts tropicales. Sur le mirador, tous ont conscience qu’elles sont menacées et laissent planer des incertitudes sur les activités économiques comme l’agriculture et l’élevage. « La forêt a beaucoup reculé. Auparavant, nous faisions paître les vaches là-bas où est implantée l’antenne. De nos jours, il faut parcourir au moins sept (7) kilomètres pour trouver un endroit où il y a suffisamment de pâturages », regrette Moussa Diallo.

Des difficultés à la pelle
À Médina Yoro Foulah, les populations ont l’impression de vivre à une autre époque, un autre siècle. Le chômage proverbial des jeunes, la pauvreté indicible qui torture les populations, l’enclavement et l’isolement ont fini de les plonger dans un sous-développement oppressant.

Pour Tidiane Ndiaye, secrétaire général du Conseil départemental, Médina Yoro Foulah constitue un énorme paradoxe. « C’est un département immensément riche, mais très pauvre. L’ambition des acteurs de développement, c’est de lever ce paradoxe-là, et transformer ces immenses potentialités en richesses réelles et que les populations puissent en bénéficier », indique-t-il.

L’éducation, souligne-t-il, est aussi un secteur à problème. « Médina Yoro Foulah a deux lycées, mais celui qui se trouve dans la commune est entièrement en abris provisoires ». Le hic, selon M. Ndiaye, est que ces abris provisoires ne répondent même pas aux normes. « Les élèves pensent qu’ils sont laissés pour compte. Chaque jour, ils font des kilomètres sous le chaud soleil pour venir étudier. Ils ferment les premiers à cause des pluies qui tombent en juin et ouvrent les derniers », déplore-t-il. L’autre difficulté, c’est la question de l’énergie. Pour Harona Baldé de Pata, l’électricité constitue un luxe dans ce département. « Il y a onze communes, mais il n’y a que Médina Yoro Foulah et Pata qui ont le courant et ce n’est pas continu. Badion, Kéréwane, Koulinto, Ndorna, Bignarabé, Bouroucou, Dinguiraye Fafacourou, Niaming sont dans le noir depuis la nuit des temps », explique-t-il. Selon M. Baldé, tout est urgence à MYF. Surtout le problème de l’insécurité, avec la porosité de la frontière. « Si la coupe du bois s’est accentuée à MYF, c’est à cause de l’absence de sécurité. Cette question demeure une urgence », souligne-t-il.

Pour Oumou Baldé de Pata, les femmes vivent à l’époque de la pierre taillée. « Elles ne connaissent que les champs et sont complètement déconnectées de la réalité. Le constat aujourd’hui est que beaucoup de mariages ont volé en éclats à cause de la pauvreté. Les parents n’arrivent plus à assurer l’éducation de leurs enfants, faute de moyens. Ici, quand on a de l’argent, on pense d’abord à la nourriture et à la santé. On n’a pas de quoi acheter des fournitures car les priorités sont ailleurs ». Du côté des jeunes, c’est le désespoir. Comme Modou Kabirou Kane de Dinguiraye, nombreux sont les jeunes de cette bourgade à voir leur avenir s’assombrir. Certains ont même préféré rejoindre les centres urbains à la recherche d’un autre moyen de survie, fuyant ainsi la léthargie régnant à MYF.

« La situation est critique. Heureusement qu’il y a la frontière avec la Gambie, sinon nous serions morts », indique-t-il. « Les jeunes ne bénéficient pas de formation, n’ont pas les moyens de poursuivre leurs études, ne bénéficient pas de projets, n’ont pas de stade ni d’espace jeune. « Le chômage des jeunes est chronique et pour certains la coupe abusive de bois est la seule alternative », dénonce-t-il.

Samba Oumar FALL, Idrissa SANE (textes)
Assane SOW (photos)

Comme toutes les minorités, les Badiaranké vivent, isolés, aux confins de la forêt de Linkering, précisément dans le village de Tonguia. Malgré les difficultés et la modernité, cette ethnie n’est pas pour autant menacée. Elle vit dans la paix et la tranquillité, avec ses croyances, ses structures sociales et ses rites. Chez les Badiaranké, on entretient le culte des ancêtres, la tradition d’accueil et d’entre-aide. Toutes choses qui leur confèrent une unité certaine.

Tonguia. Difficile de placer cette localité sur la carte du Sénégal. Ce village dont la particularité est d’abriter la plus grande communauté de l’ethnie badiaranké dans le pays, est un trou perdu dans la région de Kolda, précisément dans la commune de Linkering (arrondissement de Bonconton, département de Vélingara) et à quelques jets de pierres de la Guinée Conakry. L’accès est très difficile et il faut s’armer de courage et de patience pour affronter les dix-huit kilomètres qui séparent la route nationale de ce refuge des Badiaranké.

Après avoir laissé derrière nous la cité religieuse de Médina Gounass et Linkering, nous commençames à mesurer l’éloignement du pays badiaranké. C’est entre Missira Samba et Médina Gnama que le véhicule bifurque à droite et emprunte une route latéritique « colonisée » par les flaques d’eau. Les hameaux, dominés par des chaumières, poussent sur les lisières des formations forestières denses, à l’image de Saré Afia. De temps à autre, de petits bergers hâves et déguenillés nous hèlent. Le véhicule bondit, se faufile dans un labyrinthe sans fin, un dédale de végétations, et roule vers l’incertitude.

Le conducteur, bien accroché à son volant, ne lève le pied que sur les radiers submersibles et pour éviter les grosses flaques d’eau imposées par les fortes pluies tombées quelques jours plus tôt. Les villages défilent et les déviations se succèdent. La distance semble multipliée par dix. Parfois, nous nous arrêtons pour nous assurer que nous sommes bien sur la bonne direction. « Ce n’est pas loin, vous allez bientôt arriver », nous disent souvent les gens que nous interpellons pour nous encourager. Mais dans ces coins perdus, « ce n’est pas loin » signifie que vous n’êtes pas encore au bout du tunnel.

Un village fondé par un chasseur
Après le dernier bourg, une forêt dense se profile à l’horizon. Sur plus de trois kilomètres, aucune âme qui vive. L’incertitude s’empare de notre équipe de reportage. Arrivés à hauteur de deux intersections, nous ne savions laquelle prendre. Notre flair d’aventuriers d’un jour nous joue des tours. Nous empruntons la mauvaise route, guidés par les marques de roues de véhicules et de charrettes à la place de celle presque ravalée de tous les côtés par des arbres et des plantes épineuses. Mais au bout d’environ deux kilomètres, nous voici à la sortie de la forêt. Sur la droite, nous demandons la route qui mène à Tonguia.

« Il faudra retourner là d’où vous venez. C’est l’autre route qui se sépare de celle-ci », nous dit un homme trouvé dans son champ. Le conducteur fait demi-tour pour rejoindre la piste ravalée. C’est à ce moment que nous comprenons tout le sens du message du vieux de Médina Gnama qui, en nous indiquant la route à emprunter, nous demandait : « Mba jam ? » Son interrogation suspectait déjà l’isolement et l’éloignement de ce trou perdu. Peu importe. Il nous fallait à tout prix aller à la découverte des Badiaranké, une ethnie minoritaire dont les membres se trouvent dans quelques villages du département de Vélingara.

Le conducteur accélère. Les arbres semblent s’embrasser. Cette incursion permet de ressentir toute la splendeur de la forêt. Une véritable merveille naturelle. Tout amoureux de la nature succomberait à la poésie de cette contrée où divers oiseaux se donnent rendez-vous et gazouillent sans fin. Ici, la main de l’homme n’a pas encore fait de ravage. On peut apercevoir de grandes espèces : le caïlcédrat ou Khaya senegalensis, le Tectona grandi, le Saba senegalensis enroulé à d’autres arbres. Comme une jouvencelle, la nature a conservé sa virginité. Et ce n’est pas les Badiaranké qui détruiront cette belle réserve forestière.

Au bout d’une heure de route, nous abordons une dénivellation. Puis, nous apercevons des mouvements. Tonguia se montre enfin, resplendissant. Tout le monde pousse un ouf de soulagement. La première image qui attire le visiteur, c’est celle des femmes qui s’activent sur la vallée. Par groupes, elles repiquent et émondent dans une belle hilarité. À l’entrée du village, nous croisons un jeune étudiant en tourisme du nom de Wassa Camara qui s’apprêtait à aller aux champs. Lorsqu’il voit la voiture du « Soleil », il nous sert de guide. Le jeune étudiant en tourisme à l’Université Assane Seck de Ziguinchor travaille sur la culture badiaranké. Il préfère nous présenter au chef de village, le vieux Hadyan Sandé.

Le fromager, symbole de la localité
Dans cette zone ceinturée par une montagne, l’ethnie badiaranké a trouvé refuge depuis presque deux siècles et vit en harmonie avec des Koniagui et des Peuls. Selon M. Camara, le village de Tonguia fut fondé en 1897 par un groupe de guerriers venus de la Guinée Conakry, précisément du Badiar. « Pendant une menace conflictuelle, le roi des Badiaranké, qui résidait à Marou, désigna quelques guerriers qui devaient les secourir. Parmi eux se trouvait un brave homme du nom de Waly Niabaly qui était le lieutenant de ce contingent. Arrivé dans une vallée où l’eau jaillissait en abondance, Niabaly décida de prendre une pause. Il planta, durant ce séjour, un fromager au milieu de cet espace vital. Charmé par cet endroit, il décida d’y rester. Dès lors, il nomma cette demeure Tonkiya, aujourd’hui Tonguia, qui signifie lieu de retraite paisible », explique-t-il. Ne vous attendez surtout pas à rencontrer à Tonguia des hommes vêtus de pagne bien orné de coton, de chemise couvrant toute la partie supérieure du corps ou d’une culotte en forme de fuseau. Ni de femmes avec des parures en collier et bracelet de perles et des boucles d’oreilles de grande taille. L’époque où l’on portait ces tenues est révolue. La modernité a imposé un nouveau mode vestimentaire, même si certains us et coutumes sont jalousement conservés.

Au cœur de ce village qui compte plus d’un millier d’âmes se trouve un fromager qui fait environ 172 mètres de hauteur. Cet imposant arbre, planté par le premier habitant du village, Waly Niabaly, est l’icône de la cité badiaranké. Il sert de lieu de palabres des anciens, mais aussi de célébration des cultes. Selon Wassa Camara, les pionniers de Tonguia respectent ce robuste arbre trop attaché aux ancêtres. C’est pourquoi, dit-il, une importance de choix lui est accordée lors des célébrations de la communauté.

« Dans le calendrier des rites, les lundis du grand fromager occupent une grande place. Pendant le mois de décembre, quand l’arbre commence à jaunir, donc à fleurir, deux lundis successifs lui sont dédiés. Ces jours-là sont aussi dits ceux du sacrifice, car tout le village prépare obligatoirement le même plat et le déjeuner est pris sur la place publique par tout le monde, sans distinction de sexe ni d’âge », nous explique Wassa Camara. Le premier lundi, souligne-t-il, le « pattou » (plat local à base de farine de maïs) est préparé dans tout le village et le lundi suivant, le riz de la vallée est la vedette. « Ce rite n’est pas un vain bavardage. Ce sacrifice les épargne des calamités naturelles », assure le jeune étudiant.

Une langue codifiée
À Tonguia, la tradition conserve encore tout son poids. Selon le chef de village, le vieux Hadyan Sandé, le conflit de générations n’a pas encore envahi la cuvette. La soumission aux ordres de l’aîné est impérative. Chacune des tribus a un chef qui conserve les secrets et les lois légués par leurs ancêtres. À Tonguia, les assemblées sont tenues par les hommes. La socialisation des jeunes garçons reste l’affaire des hommes. Quant aux femmes, elles sont obéissantes et dépendantes. Elles n’osent pas se dépigmenter, une pratique considérée comme un crime par le grand chef. Cet engagement a permis aux femmes badiaranké de conserver leur teint naturel. L’éducation des filles est assurée par la mère, les tantes et autres ayant-droits femmes. La chasteté est une priorité à ancrer dans la cervelle des adolescentes.

Même si le peul et le wolof sont parlés à Tonguia, du fait de la présence de gens venus d’ailleurs, la langue la plus utilisée est celle des autochtones. Il s’agit du « kandjadd » qui est couramment parlé au fil des décennies par les différentes générations. « Depuis nos ancêtres jusqu’à nos petits-fils, tous parlent la langue badiaranké. Nous ne savons pas ce qui adviendra après notre mort, mais j’ose penser que le badiaranké continuera d’être parlé à Tonguia », indique Hadyan Sandé, assis sur une chaise, les jambes repliées sur lui-même.

Les Badiaranké tiennent tellement à leur langue qu’ils ont réussi à faire sa promotion. En septembre 2006, à Pakour, le kandjadd fut codifié. C’était sous la présence du ministre de l’Alphabétisation et de la Culture de l’époque. « La codification de notre langue a eu un impact considérable. Avec l’alphabétisation, 60 % des villageois, vieux, jeunes, femmes, peuvent même lire en langue badiaranké », se réjouit M. Camara. Animistes et païens à l’époque, les Badiaranké ont subi une certaine influence mandée. Ils se sont, au fil des temps, sédentarisés et, selon Wassa Camara, ont embrassé la religion musulmane.

« Nous sommes issus du groupe Tenda. Nos ancêtres étaient des animistes, des païens. Mais, au fur et à mesure, nous nous sommes convertis à l’Islam. Maintenant, les Badiaranké de Tonguia sont à 90 % musulmans », informe M. Camara. Une mosquée a été construite non loin du fromager géant. Chez les Badiaranké, la gastronomie est aussi très caractéristique. Elle n’a pas été influencée par la cuisine moderne. Cette ethnie a gardé ses plats ancestraux que sont le « paghagni », fait à base de sorgho, le « patchonga », à base de riz, et le « pattou », à base de farine de maïs.
L’économie de Tonguia repose essentiellement sur l’agriculture. Les Badiaranké cultivent du coton et de l’arachide, mais aussi du riz, du mil, du sorgho et des haricots. « À Tonguia, on ne sent pas trop la présence de l’État, mais on n’y meurt pas de faim. Même si les populations vivent dans des conditions précaires, elles parviennent à survivre, malgré les difficultés », fait savoir M. Camara qui rappelle qu’en 1987, des Américains s’y sont installés pour évangéliser la population. Leur présence, soutient-il, a été bénéfique pour les villageois. Car, souligne-t-il, en plus d’une assistance sociale, ils ont doté Tonguia d’un aérodrome.

Samba Oumar FALL et Idrissa SANE (textes)
Assane SOW (photos)

Une communauté attachée à ses traditions
À Tonguia, les célébrations ont gardé tout leur sens. Les manifestations, qu’elles soient profanes ou religieuses, rassemblent les Badiaranké de toutes origines dans un même élan, une même convivialité. Chaque occasion de la vie (naissance, initiation, mariage, enterrement, etc.) est prétexte pour perpétuer le legs des ancêtres.

Les Badiaranké parlent leur propre langue, ont leur propre costume (même s’ils n’est plus d’usage), leurs mythes, leurs fêtes, etc. Depuis toujours, ils perpétuent des rituels qui remontent à la fondation de leur localité. La célébration la plus importante de leur calendrier reste l’initiation chez les hommes. Cette période, nous dit-on, marque la transition de l’enfance à la maturité. Et c’est la tribu des forgerons qui détient l’autorité pendant l’initiation. « Chez les Badiaranké, si tu n’es pas initié, tu n’es pas mâture. C’est pour cela qu’on appelle la période du diambadong celle de transition de l’enfance à la maturité. Cette cérémonie initiatique est rythmée par l’apparition du kankourang qui est un esprit protecteur chez les Badiaranké.

La sortie des initiés est marquée par le diambadong ou danse des feuilles », indique Wassa Camara. Selon le jeune étudiant, le « lepour » et le « doundourang » sont aussi des esprits qui permettent de distraire les initiés lors des veillées de danse organisées pour l’occasion.

La fête pour le maintien de la tradition figure également en bonne place dans l’agenda commémoratif des Badiaranké. Chaque année, souligne M. Camara, les adultes profitent de l’occasion pour léguer authentiquement le passé de leurs parents aux adolescents qui seront aussi dans l’obligation de la transmettre à la génération à venir. Mais aussi pour faire la promotion de la langue, de la culture badiaranké. Les villageois invitent leurs intimes voisins pour assister à la célébration. « Vu l’ampleur qu’a prise cette fête, les pionniers de Tonguia en ont fait une affaire de tous les Badiaranké en guise d’union. C’est ainsi qu’une amicale regroupant les Badiaranké de Kolda, Guinée et Guinée-Bissau est née », indique-t-il.

Survivance des coutumes animistes, la quête mystique d’enfants a fortement résisté à la pénétration de l’Islam. Cérémonie sacrée de fécondité des femmes ou de recherche de maris pour les filles en âge de se marier, cette pratique est toujours d’actualité. Cette initiation des jeunes femmes qui peinent à avoir des enfants après le mariage a lieu sous le gros fromager plus que centenaire. « Tous les ans, pendant trois jours, la cérémonie relie les Badiaranké avec plusieurs ethnies. Le rite s’appelle « bassam bassambé » en langue badiaranké et « kagnala » en diola », renseigne Wassa Camara.

De l’endogamie à… l’exogamie
Sous la direction du kankourang et des génies protecteurs, les femmes, en rangs serrés, dansent et chantent la tête recouverte d’une calebasse, symbole de la virginité, ornée de perles de toutes les couleurs et un bâton à la main qui matérialise la puissance invisible.

Le turban enroulé autour cou, Hadyan Sandé impose le respect et le silence lorsqu’il parle. Il est le témoin le plus âgé de l’évolution de sa communauté dans cette partie du Sénégal. Et il a aussi connu les périodes de l’endogamie qui a contribué à la conservation et à la perpétuation de la culture badiaranké au fil des décennies, voire des deux siècles. « Auparavant, les Badiaranké se mariaient uniquement entre eux. De ce fait, les enfants qui naissaient de ces unions parlaient la langue et adoptaient notre culture », rapporte le sage du village.

Le prétendant est mis à l’épreuve par sa belle-famille. Le garçon ou l’homme qui demande la main d’une fille doit constamment aider la famille de celle-ci dans les travaux champêtres, entre autres tâches. C’est par cet exercice qu’il gagnera la confiance de sa future belle-famille. « Le prétendant apporte d’abord de la cola chez le père de la fille. Si le père connaît le garçon, il peut donner son accord de principe. Mais il faudra attendre l’acceptation finale qui survient lorsque le prétendant inspire satisfaction et confiance à la famille. C’est à partir de ce moment que les procédures peuvent réellement commencer », précise-t-il.

De nos jours, l’endogamie est révolue à Tonguia. Et la confiance reste le principe de base pour donner sa fille en mariage. Les parents cherchent avant tout à bien connaître celui qui s’occupera de leur fille pour le restant de ses jours. « Aujourd’hui, lorsqu’un homme vient chercher une fille, nous demandons l’avis de cette dernière. Si elle est consentante, on s’intéresse ensuite à l’homme. Parfois, il nous arrive de nous opposer à l’union », confie le chef de village.

Samba Oumar FALL et Idrissa SANE (textes) 
Assane SOW (photos)

Belle à n’importe quel prix. Dépenser beaucoup d’argent pour optimiser son physique ou son apparence. Autant de moyens pour y parvenir : fausses hanches, faux ongles, dépigmentation, entre autres artifices de séduction. De plus en plus de beautés cosmétiques qui ne tiennent guère devant les caprices de la nature. Immersion dans les salons de beauté et dans les cosmétiques.

La beauté jusqu’au bout des doigts. Fausses hanches, fausses fesses, faux ongles, autant en apporte la conception que chacune a de la vénusté. Qu’elle soit cosmétique ou artificielle, appelons-le comme on veut, ce qui compte, pour elles, c’est optimiser leur physique. Les motivations varient mais la constante relève du glamour. Prendre entre les petites mailles de son filet, un gros poisson qu’il soit noir, gris ou blanc. Sauf que c’est de la pêche artificielle avec du matos médicalement interdit. Idem, sur le plan religieux. Au Sénégal, autour des ces pratiques pour sublimer son corps, se développe un grand business.

Envie d'élégance ? On ose la french manucure, pédicure ! On ose les coiffures. A vos cheveux « naturels », le paquet à 60 000 FCfa, voire 300 000 FCfa. A vos poches, rois de la galanterie. A vos salaires, jeunes dames ou filles qui veulent bien paraître dans les cérémonies ou le lieu du travail. Une ruelle qui donne sur l’avenue Blaise Diagne : une confusion de tables, de tentes et de boutiques. On entend de loin leurs éclats de rire à cet âge d’insouciance où les responsabilités sociales ne pèsent pas encore sur leurs épaules. Sous une tente, un trio de jeunes filles. Elles sont des amies depuis le lycée.

La féminité jusqu’au bout des ongles
Habitant la Médina, un quartier populaire périphérique du centre ville, elles sont venues refaire leurs poses notamment de cils et d’ongles. « Défar bamou bakh, athie bamou kawé », des termes usuels qu’elles reprennent. En cette période d’été, le gérant de la place, Abou Diop, déroule ses activités sans discontinuité. Tatouage, pédicure, manucure, pose cils. Un chiffre d’affaires qui peut aller jusqu’à 100 000 FCfa par jour. Présentement, les jeunes filles se refont pour envahir les plages. « En période de fête, je peux gagner en trois jours, 500 000 FCfa », avoue ce jeune venu de la Casamance pour gagner sa vie.

Avec une paire de ciseaux, il coupe une partie d’un faux cil. Ensuite, un recourbe-cil et tout est parfait. Un peu de colle et l’utilisation d’une pince fine. Ça y est. Il est posé vers l’extérieur de l’œil. Rêve réalisé : Sana affiche des yeux de biche comme les stars hollywoodiennes grâce à ses faux cils. 2 000 FCfa pour payer le service. Avant que son amie ne termine sa séance de pose ongle avec l’autre prestataire, elle se plonge dans la lecture d’un magazine pour découvrir la tendance été. Des yeux qui ressortent plus. Hyper timide, à chaque question, elle esquisse un sourire. Son amie plus audacieuse laisse entendre « Mme, fi kou gnawoul ya ngui dieul mesure » pour répondre à la question de savoir si c’est pour une disponibilité sexuelle qu’elles le font.

Une bassine contenant de l'eau tiède, un coupe-ongles, une lime en carton double face, un repousse-cuticules, une pierre ponce, des outils que l’on trouve presque dans tous les salons de beauté même les moins chics. Une petite quantité de sels de bain, de l'huile d’amande également. On lui demande d’y introduire les pieds. Sur une sorte de tabouret, quatre filles autour d’elle. Une, assise à même le sol, lui fait une pédicure. En même temps, une autre, avec du coton à la main, applique du dissolvant sur ces ongles pour retirer délicatement toutes les traces d’anciens vernis. Un repousse-cuticules pour repousser de ses doigts les pellicules sèches et envahissantes qui reprennent leurs droits quelques jours après coupure. D’où la nécessité, pour certaines femmes, de faire une manucure régulière. De belles mains qu’est-ce que c’est ? De longs ongles, un joli vernis évidemment. Donc, une pose-ongles s’impose. Pourtant, la cuticule des ongles protège les doigts et orteils des germes venant de l'extérieur.

Teint sombre, taille svelte, des épaules larges, des yeux de gazelle, Madeleine Ndiaye est assistante de direction. Elle profite de son week-end pour se faire belle dans un de ces salons de beauté, à quelques encablures du marché de Castors. Cette noirceur d’ébène vient tous les quinze jours pour effectuer une pose-ongles, adoucir ses pieds et ses mains qu’elle juge un peu rugueux. Lébou de Bargny, son teint ne fait que confirmer la beauté de la peau noire. Une raie au milieu ouvert, une coiffure d’été, elle retrouve sa féminité jusqu’au bout des ongles.
Selon elle, les poses-ongles mettent les mains en valeur. En image, qu’est-ce que cela donne ? Une secrétaire coquette, qui, avec ses longs doigts aux ongles bien posés, fait saliver son patron, ses partenaires d’ici ou d’Outre-mer. Par ailleurs, les faux ongles sont également des moyens pour cacher les problèmes d'ongles qui peuvent modifier sa forme et son apparence : l'ongle dédoublé, l'ongle rongé, l'ongle cassant et mou.

Corriger les ‘’incorrections’’ de la nature
Cap sur l’avenue Lamine Guèye, un mouvement de jeunes filles venues se procurer des habits en ce coin des bonnes affaires. Ici, les derniers arrivages épousent les réalités climatiques. Plus de robes courtes et légères, des débardeurs, des mini jupes, etc. Autre activité parallèle, la vente des culottes boxers galbantes ou gainantes, des sous-vêtements féminins pour corriger les « incorrections » de la nature. Des fesses ou hanches galbées bombées à moindre prix : à 1500 ou 2000 FCfa. Selon certaines filles rencontrées, les culotes à vil prix débordent.

Ce que dément ce vendeur qui prêche pour sa chapelle : « Nos culottes n’ont rien à envier aux autres. La différence est que certains, occupant des magasins à location très chère, vendent leurs articles en tenant compte de cette réalité. Alors que nous, nous ne payons que 250 FCfa par jour à la mairie », explique Dame, un « Saloum-Saloum ». Selon lui, même celles qui sont vendues dans les boutiques dédiées sont de marques chinoises. Ce qui n’est pas tout à fait faux. La Chine est l’usine du monde. Mais, elle en fait du bon, du moins bon et du mauvais. Sur cette même avenue, une boutique spécialisée en sous-vêtements féminins, dévoile ses prix. Deux jeunes montent la garde. Le sac doit être laissé à la porte. Deux autres filles suivent les clientes. A chaque taille, à chaque modèle son prix. Culotte dentelle Rembo pour avoir des formes arrondies, remonte hanches et fesses avec contrôle pour procurer un maintien ferme, autant de variétés pour avoir une forme à désirer. Des prix qui ne sont pas accessibles à n’importe qui.

Soins du corps pour un soin du cœur
A chacune, son lait éclaircissant. Avoir une peau claire est devenue un critère de beauté pour les femmes surtout d’âge mur. Rejet de sa peau, de son corps pour plaire à un autre qui quand le premier subit les caprices de la nature, n’aimerait point se frotter à lui. Pour dissimuler les effets non désirés, on se cache derrière le bio. C’est du Aléo vera, carotte, papaye ou tamarin, à chacune son parfum, à chacun ses effets à court ou à long terme. Deux billets de deux mille francs et un de mille francs contre une bouteille de « So White ». « Je ne me dépigmente pas, je m’éclaircis la peau », lance-t-elle tout sourire. La différence est qu’on use à petit feu sa peau. Marché Castors, un mouvement d’hommes et de femmes venus pour diverses raisons. A la main, un sachet où il est écrit « fière d’être femme ». Et si elles en étaient autant avec ce que la nature leur a offert.
 
Ndèye Bineta Fall, 19 ans, commence déjà à utiliser les produits éclaircissants. « C’est pour lutter contre certaines tâches noires qu’une amie m’a conseillée d’utiliser cette crème qui ne contient pas de l’hydroquinone », renseigne-t-elle. Selon Mame Mor, propriétaire d’une boutique de cosmétique, toute dépigmentation commence par l’éclaircissement de la peau. « La plupart de nos clientes, qui se dépigmentent, achetaient au début des produits pour se donner un teint lumineux. Au fur et à mesure, elles y ont pris goût et ont fini par passer à la vitesse supérieure, c’est-à-dire la dépigmentation », confie ce dernier. Il suffit qu’elles voient que le produit est fabriqué dans un grand pays qu’elles l’achètent sans hésiter.

Marame Coumba SECK

Dis-moi quelle marque de voiture tu conduis, je te dirais quel genre de femme tu es ! L’adage semble coller d’avec la démarche de choix des femmes sénégalaises. Elles sont de plus en plus attirées par le luxe automobile. Plusieurs casquent de fortes sommes afin de s’offrir les plus beaux bolides.

La voiture n’est plus un luxe à Dakar. Les femmes n’hésitent plus à se faire plaisir et les voitures  les séduisent de plus en plus.  Rouler à bord d’un petit bijou permet notamment d’en mettre plein la vue à la gent masculine. Qu’elles soient  célibataires ou en couple, les femmes ont tendance à investir dans la voiture de leur rêve. Elles choisissent leur modèle phare et n’ont aucun problème pour l’équiper, comme il se doit. Appuyer sur l'accélérateur, titiller le tableau de bord, avaler des kilomètres et tracer la route : des plaisirs que de nombreuses femmes revendiquent. Elles conduisent des voitures rutilantes dans les artères de la capitale sénégalaise. C’est à la mode. Comme des mannequins sur des pistes de défilé, ces dames attirent des regards. Aminata, 34 ans, mariée et sans enfant, est cadre dans les finances. Elle possède une Toyota Corolla. Auparavant, elle  roulait à bord d’une Audi pour « le plaisir de conduire », souligne-t-elle. Un véhicule qu’elle a clairement identifié comme « une voiture à part, de par son design et sa puissance ». Désirant changer de locomotive, elle envisage de s’offrir une X3. Pour Aminata, les belles voitures ne sont pas réservées aux hommes. Ce n’est pas simplement un moyen de déplacement. La voiture, confie-t-elle, met en valeur la femme. Elle nous sert une autre dose de provocation : « Les femmes conduisent mieux que les hommes ». Seynabou, 32 ans, est une  ingénieure des Travaux publics. Elle roule à bord d’une Citroën C5. Elle n’a jamais eu l’occasion de conduire une « voiture de luxe » ni même un véhicule avec une boite automatique. Pour cette dernière, le prix de du véhicule est un frein, mais si elle en avait les moyens, elle en achèterait un de luxe. Et pourtant, dans le secteur automobile, il fut une époque où la gent féminine ne servait qu’à illustrer les campagnes publicitaires. Aujourd’hui, le marché a pris une tout autre tournure.

Même s’il subsiste un tas de concessionnaires qui se cantonnent encore à ce genre de clichés, la majorité des constructeurs automobiles ont pris conscience de l’intérêt de séduire les femmes, pour qu’elles achètent plutôt que de les utiliser comme objet d’attrait  des messieurs. La quête d’une belle voiture requiert des sacrifices insoupçonnés. Ces dames sont prêtes à débourser  des sommes faramineuses et passer des heures sur Internet pour trouver la voiture idéale. « Ces demoiselles et dames font le tour du net lorsqu’il faut comparer le rapport qualité prix, par exemple. Elles réfléchissent à deux fois avant de porter leur choix », confie un concessionnaire trouvé sur son lieu de vente.

Les choses se sont accélérées en l’espace de quelques années. Les femmes, comme si elles se sont passées le mot, ont commencé à acquérir leur propre voiture pour  disposer d’une certaine autonomie et se soustraire des caprices des taximen et autres conducteurs.

Le signe de la réussite
Ensuite, une nouvelle ère de l'automobile chic s’est petit à petit installée : les finitions des intérieurs de berlines de luxe. « J'aime ce mélange de cuir, de bois ; la lourdeur d'une portière métallique, la virilité de l'habitacle, la confiance en soi et l'attitude sexy que ce type de véhicule représente », note cette dame à bord d’une Cayenne. Ajoutant qu'elle se verrait bien rouler en Porsche ou en Jaguar. « Mais ce ne serait pas très commode pour mes enfants », souligne-t-elle.  Celles qui disposent de revenus conséquents ne veulent plus  passer inaperçues. Aimer les voitures serait donc une preuve de caractère ? Mme Fall, 42 ans, mariée et mère de 2 enfants, est chef de service dans une  entreprise nationale.  Elle est habituée à la boite automatique. Elle possède aussi un autre bolide de type 4X4 avec lequel elle fait souvent « des balades », note-t-elle. Pour Mme Fall, il n’y a pas de sexe pour les voitures, mais plutôt des segments (familiale, jeune…). En revanche, dit-elle, si une femme possède une voiture de luxe, c’est qu’elle a réussi sa vie.   Les femmes évitent-elles à rouler à vive allure ?  Amadou Sène, moniteur autoécole, ne veut pas tomber dans le cliché.  « Je dirais que les femmes sont souvent intrépides, déterminées et qu'elles peuvent monter assez vite en vitesse. Plus sérieusement, il y a une corrélation entre l'évolution de la place des femmes dans la société et leur manière de conduire. Elles sont désormais plus libres qu'elles ne l'ont jamais été », rapporte-t-il. Certains hommes sont par contre  admiratifs des femmes qui conduisent de belles voitures. Yarame, 45 ans, expert-comptable, mariée et mère de 3 enfants,  compte plusieurs véhicules à son actif, et pas des moindres, pour se  balader.
   
Les championnes du respect du  code de la route
Elle possède sa Mercedes ML depuis l’âge de 40 ans. Sa dernière « folie » fut une  X6.  Dans son magnifique éloge de la vitesse,  elle  décrit : « Se mettre tout le temps en garde dans le processus de  changement de vitesse. Mes pieds ne sont jamais loin des freins », rapporte-t-elle.  « Je respecte les limitations et on me critique même pour ça  dans mon entourage. Je reconnais que je suis un peu impulsive. Il m'arrive aussi de me maquiller au volant, de téléphoner et d'envoyer des sms », note-t-elle. « Les femmes sont plus sérieuses. Je suis moi-même une bonne conductrice. J'ai mon permis depuis 1996 et je n'ai jamais eu d’accident ! On respecte la réglementation. Mon mari, lui, est toujours au téléphone. Les hommes sont plus nerveux, ils veulent aller plus vite. Une femme, même si elle peut aimer la vitesse, fera toujours moins d'excès qu'un homme », remarque Aïda Mbodj, 45 ans, cadre dans l’administration sénégalaise.
Les femmes de plus en plus attachées aux véhicules, selon une étude
Les femmes seraient plus accros au volant qu'on ne l'imagine, davantage que les hommes, si l'on en croit à  une étude de l'observatoire Cetelem de l'automobile parue en décembre 2013, mise à notre disposition par un concessionnaire, représentant au Sénégal d’une grande marque de voitures françaises. A la question « imaginez-vous ne jamais posséder de voiture de toute votre vie? » Elles sont seulement 10 % à répondre oui, les hommes représentant 19 %. Les femmes sont, par ailleurs, beaucoup moins enclines à partager l'usage de leur véhicule. L'étude portant sur les dix années à venir révèle, en effet, que 37 % d'entre elles envisagent un usage partagé contre 47 % chez le sexe « fort ». Possessives en plus, les conductrices d'aujourd'hui ne manquent pas de panache. La répartition est en train de prendre une allure parfaitement mixte et égalitaire. « On voit d'ailleurs beaucoup de femmes au volant. Les misogynes, qui ont souvent fait rimer femme au volant avec mort au tournant, sont à côté de la plaque », note le concessionnaire. Autre élément de l’enquête, les hommes seraient responsables de trois quarts des accidents de la route, les femmes d'un quart seulement. L'analyse met en lumière des différences encore plus notables : 72 % des accidents dus à la vitesse sont causés par des hommes. « S'ils conduisaient comme les femmes, il y aurait moins de victimes sur nos routes », ajoute le concessionnaire. 

Oumar BA

Il serait difficile de situer le parc national Niokolo Koba sans les panneaux et autres indications visibles sur le long de la nationale 7. Car, la proximité est réelle entre Niokolo et une dizaine de villages. Si cette proximité est vue comme une opportunité par le fait d’être en contact avec la faune et la flore, les risques sur la sécurité des hommes et du bétail sont bien réels.

Au pied d’un grand fromager, des personnes du troisième âge sont en pleine discussion devant la boucherie nichée sous l’arbre. Le moins que l’on puisse dire est qu’ici la plupart des gens parlent la langue locale : le malinké. Nous sommes à Tomboronkoto, un village situé à 11 kilomètres du parc national du Niokolo Koba. Devenu commune à la faveur de la réforme de l’Acte 3 de la décentralisation, Tomboronkoto partage avec les autres villages de Kédougou comme Temassou, Bafoundou, Mako, Sekoto ou encore Niemenike, la particularité d’être proche du parc national du Niokolo Koba.

TomboronkotoLa richesse de la végétation du parc peut facilement être retrouvée dans ces différentes localités bordant la Nationale 7. « Notre village date de longtemps. Il a existé bien avant la création du parc », tient à préciser Nfally Keita, un des dignitaires de Tomboronkoto. Selon lui, leur ancêtre Tamba Keita qui était chasseur est à l’origine de la création de ce village qu’il découvrit en pistant des animaux. Lorsqu’il a voulu se reposer, il est assis sous un jujubier d’où le nom de Tomboronkoto (sous le jujubier). Les habitants de l’autre village, Mako, avaient eux leurs terres dans le parc avant que la création de Niokolo Koba ne vienne mettre un terme à leurs activités  agricoles.

D’autres villages comme Niemenike faisaient partie intégrante du parc, avant d’être relogés quelques kilomètres plus loin. Les menaces qui pesaient sur la vie des populations étaient en partie à l’origine de leur déplacement en 1975. « Nous dépendons grandement du parc. En effet, chacune de nos familles y avait ses terres de culture », explique Diala Sadiakhou, le jeune chef de village de Niemenike.

Seulement, le parc dispose aujourd’hui d’une zone tampon. En effet, sur un rayon d’environ cinq (5) kilomètres, l’on permet aux agriculteurs de ces localités de mener des activités agricoles. « L’utilité du parc ne fait guère de doute pour nous car il nous permet de voir des animaux rares et surtout d’avoir des fruits », signale Nfally Keita.

Des hyènes et des lycaons dans le village
Aujourd’hui, toutes ces populations sont conscientes de l’intérêt de sauvegarder le parc, en mettant fin aux coupes de bois et à la pratique du braconnage. « Le braconnage ne fait plus partie de nos pratiques à l’heure actuelle. D’ailleurs, la surveillance qu’il y a dans le parc ne permet plus la chasse », reconnaît le sieur Keita. Une idée que partage le lieutenant Mame Gor Ndour qui informe que « plusieurs activités de sensibilisation ont été faites par la direction nationale des parcs nationaux afin d’attirer l’attention de ces populations sur l’importance de protéger la forêt ». Si l’on en croit le lieutenant Ndour, la direction nationale des parcs nationaux s’emploie, au-delà des messages sur la conservation et la protection de l’environnement, à sensibiliser sur les mariages précoces et l’état civil. « Ici, vous pouvez voir un adulte qui n’a jamais disposé d’acte de naissance », souligne-t-il. De telles initiatives incitent les populations à participer à la cogestion de ce patrimoine de l’humanité. D’ailleurs, le lieutenant Ndour relève que les gardes sont souvent informés par les villageois quand ils aperçoivent des personnes malintentionnées se livrer à des actes répréhensibles.

Sekoto« Ici, il est interdit de couper ou même de ramasser du bois mort. Quiconque est surpris en train de couper le bambou est dénoncé. Nous participons à la préservation », renseigne Hamady Danfakha du village de Niemenike. Toutefois, cette proximité entre ces villages et le Niokolo Koba présente des menaces sur la sécurité des populations. Certains animaux sauvages continuent de rôder jusque dans les concessions. Et parfois, certaines scènes sont tragiques. « Jusqu’à présent, les hyènes continuent de s’en prendre à notre bétail, surtout en période d’hivernage », souligne Moussa Keita, le chef de village de Mako.

La nuit tombée, les populations entendent souvent les cris des hyènes sur la montagne. Mais, ces prédateurs font des incursions dans nos zones d’habitation. « Il y a quelques semaines de cela, une hyène est entrée dans la maison du chef de village de Gamon et a pris une chèvre. Ces bêtes sont des animaux très dangereux qui sont guidés par l’odeur du bétail », explique le lieutenant Mame Gor Ndour. Dans le village de Niemenike, on nous informe que des lycaons avaient une fois envahi la localité et occasionné des ravages dans différents enclos.
Aujourd’hui, avec le développement de ces différentes localités, ces attaques ont tendance à se raréfier. Les populations ont appris à défendre leur bétail des prédateurs du parc. Egalement, les nombreuses voitures qui passent quotidiennement sur la Nationale 7 constituent des menaces pour ces bêtes qui prennent la fuite à leur approche. Pour autant, cette proximité avec le Nioko peut parfois être tragique.

Un manque d’infrastructures de base
Ces villages périphériques au Parc Niokolo Koba ne sont guère lotis en équipements sociaux. Mako est le village le plus peuplé de la zone avec ses 2000 âmes. Mais, la localité manque de tout. Il n’est raccordé ni au réseau de distribution d’eau, ni à celui des concessionnaires de l’électricité. « Nous n’avons pas de courant. L’eau que nous consommons provient de la rivière », souligne Moussa Keita, le chef de village. A Tomboronkoto aussi, les poteaux électriques et les raccordements faits par l’Aser (Agence sénégalaise d’électrification rurale) depuis 2007 ne sont toujours pas fonctionnels.

Hamady TounkaraPour ce qui est de la couverture sanitaire aussi, ces villages ne sont pas bien lotis. Saloma Keita, le président du comité de santé de Tomboronkoto, déplore l’absence d’ambulance dans la localité. Ce qui rend difficile et souvent impossible l’évacuation de certains malades se trouvant à une quarantaine de kilomètres de la commune. La dotation en médicaments fait souvent défaut. « Il n’y a jamais assez de médicaments ici. On reçoit très peu du district de Kédougou où on nous parle souvent de rupture », relève le président du comité de santé, indexant en même temps les sociétés minières installées dans la zone qui, selon lui, ne font aucun effort pour venir en aide aux populations.

L’environnement agressé par les « diouras »
La commune rurale de Tomboronkoto est devenue un point d’attraction des chercheurs d’or dans la région de Kédougou. Comme beaucoup de villages de la zone, des « diouras » ou mines d’or sont creusés partout. Des sociétés d’exploration se sont aussi implantées dans la localité. Ce qui cause de sérieux dommages à l’environnement, selon le président de la Commission environnement et gestion des ressources naturelles dans la commune.

« Quelqu’un a voulu créer une clairière entre Niéménéké et Mako. Mais je me suis farouchement opposé à ce projet. Ces deux villages, pas tellement éloignés l’un de l’autre, sont appelés à s’unir un jour », explique Hamady Tounkara. Ces « diouras » disséminés partout, souligne-t-il, contribuent à réduire les zones cultivables. A l’en croire, ces mines d’or causent également des dommages sur le plan sanitaire.

Les orpailleurs manipulent à main nue du mercure hautement cancérigène provoquant une augmentation de cette pathologie. « Dans nos jeunes communes, les maires n’ont pas le niveau requis pour pouvoir s’opposer à certaines choses. C’est ça le grand malheur », déplore Hamady.

Maguette NDONG et Ndiol Maka SECK (textes)
Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on jeudi, 08 septembre 2016 11:02


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