Evasion

Evasion (85)

De Ninéfécha, on connaît plus son hôpital que ses populations. En dehors de cette infrastructure, presque à l’abandon, Ninéfécha reste un village magnifique et paisible, où les ethnies peulhs, bediks et mandingues vivent dans une parfaite cohabitation. Toutefois, cette nouvelle commune est confrontée à des difficultés qui ont noms enclavement, absence de soins et d’électricité, etc.
Ninéfécha est un village situé au bas de la montagne. Pour y accéder, il faut emprunter un chemin abrupt et caillouteux avant de s’engager sur une pente raide pour enfin voir les premières habitations. En cette période pluvieuse, la nature a repris ses droits.

Ninéfécha ressemble à un nid d’oiseau où les toits des cases constituent les oisillons et la végétation abondante et luxuriante la litière du nid. Le gazouillement des oiseaux diffuse une musique naturelle aux différentes sonorités. Dans ce village, devenu commune à la faveur de l’Acte 3 de la décentralisation, on y dénombre un peu moins de 8500 âmes constituées de Peulhs (l’ethnie majoritaire), de Bediks, l’une des ethnies minoritaires du Sénégal oriental et de Mandingues.

Ici, l’activité principale tourne autour de l’agriculture et l’élevage. D’ailleurs, derrière les concessions, les champs de maïs s’étendent à perte de vue. Comme dans la plupart des localités de la région de Kédougou, des vaches errantes broutent l’herbe grasse et tendre du couvert végétal. Un peu plus loin, sur la terre pleine, un petit groupe de bambins se livre à un jeu à la fois puéril et amusant.

Mais Ninéfécha est curieusement calme en cette mi-journée. Une quiétude qu’on pourrait expliquer par les travaux champêtres des adultes. Mais, la raison est autre en cette mi-août. « Aujourd’hui, c’est un jour spécial pour les Bediks puisqu’une séance d’initiation est organisée à Iwol, l’un des nombreux villages Bediks de la montagne. La plupart des gens sont partis pour assister aux festivités », explique Napam Olivier Keita, l’un des rares jeunes rencontrés dans le village.

En tant qu’ethnie minoritaire, les Bediks éprouvent une grande fierté à montrer la richesse de leur patrimoine au cours de ces cérémonies d’initiation qui ont lieu à Iwol, sur la montagne. Ninéfécha, qui signifie en Bedik « là où l’eau est blanche », est logé au bas de la montagne. Les problèmes de mobilité des habitants restent un sérieux handicap à cause du manque de moyens de transport. Outre les véhicules qui y viennent en cas de location, la moto reste le principal moyen de déplacement. « Il y a très peu de motos ici. Les deux que vous voyez  là-bas appartiennent au maire. Elles servent à évacuer les malades parfois », renseigne le jeune homme. Le maire de la commune, Dondo Keita, déplore l’absence de pistes de production pour rallier certains villages comme Ethies, Kenda, Angossaka, etc., surtout en période d’hivernage.

Ninéfécha n’est pas mal loti
ninefecha montagneNouvellement affectée à l’hôpital de Ninéfécha, la sage-femme Marième Ndiaye est du même avis que le maire. « Les moyens de déplacement font défaut ici. Parfois quand je dois aller consulter les femmes enceintes dans certains villages, je n’arrive pas à le faire, faute de moto », souligne la soignante qui, malgré ces obstacles, est obligée de montrer son travail au district de Kédougou. Distante d’une quarantaine de kilomètres de Kédougou, Ninéfécha ne dispose pas de boutique pour approvisionner les populations en marchandises, encore moins de marché. L’unique lieu d’échanges qui fait office de marché se trouve à Thiokoy, à quelques kilomètres de la localité. En plus de ces difficultés liées au déplacement et à l’approvisionnement des populations, le maire souhaite pallier au manque d’infrastructures de la commune.

« On ne dispose toujours pas de mairie depuis que nous sommes devenus commune. Les jeunes n’ont pas d’aire de jeu, ni de formation. Quant aux femmes, elles ont besoin d’encadrement pour mener des activités génératrices de revenus », égrène Dondo Keita. Pour autant, Ninéfécha n’est pas aussi mal loti que cela car la commune dispose d’un poste de gendarmerie fonctionnel et d’un collège qui va bientôt recevoir ses premiers apprenants. De même, une case des tout-petits est implantée dans le village ainsi que des logements pour les enseignants affectés dans la commune ou les fonctionnaires qui doivent y servir.

Même si l’hôpital de Ninéfécha ne vit plus comme du temps de sa splendeur, il continue à prodiguer des soins aux populations. Alexis Sadiako, pharmacien dépositaire à l’hôpital de Ninéfécha, signale qu’ils peuvent recevoir entre 15 et 20 malades par jour, avec le paludisme comme principal motif de consultation. Ninéfécha demeure tout de même ce nid d’oiseau au pied de la montagne. C’est un village paisible où la cohabitation entre les différentes ethnies se passe à merveille. Seulement, cette cohabitation est parfois secouée par le vol de bétail et des problèmes de mœurs. «Ici, nous vivons dans une parfaite sécurité. A part ces deux problèmes évoqués plus haut, tout va bien », relève Napam Olivier Keita, rassuré toutefois de la présence de la gendarmerie qui vieille sur la quiétude de Ninéfécha et de ses 24 villages.

Hôpital de Ninéfécha : Une référence qui se conjugue au passé                                                                                       ninefecha hopitalNinéfécha abrite un hôpital fantôme qui manque de personnel qualifié et de matériel fonctionnel pouvant servir à la prise en charge des malades. L’hôpital de référence est rétrogradé sur l’échiquier du système sanitaire.

Dans cette case qui faisait partie de la maternité de Ninéfécha, le décor est désolant. Pas moins de quatre couveuses sont renversées pêle-mêle, les lits sans matelas sont à l’abandon et la poussière a fini de couvrir le moindre carré de la case.  Cette même atmosphère de désolation est visible un peu partout dans cet hôpital qui fut l’un des centres de santé de référence dans cette partie orientale du pays de par la qualité de son plateau technique. Aujourd’hui l’hôpital de Ninéfécha n’est que l’ombre de lui-même, avec un parc ambulancier non fonctionnel, des services (radiologie, chirurgie, analyse,  maternité) qui sont à l’arrêt.

D’ailleurs, le bloc opératoire qui n’est plus utilisé depuis plusieurs années, dégage une odeur fétide. Le renfermé et la poussière sont dans toutes les salles. Même s’il existe toujours du matériel de qualité, comme la radio qui n’est plus opérationnelle et ce microscope pour les analyses, un personnel médical de qualité n’est plus en service dans cet hôpital. A l’heure actuelle, aucun médecin encore moins de spécialiste ne sert à Ninéfécha. En ouvrant le bureau du gynécologue, le pharmacien Alexis Sadiako jette un regard triste dans la salle, avant de dire : « Il ne vient plus ».

ninefecha soinsAujourd’hui, pour aider les femmes du village à accoucher, la sage-femme nouvellement affectée fait aussi appel à la matrone. Pourtant cet hôpital, inauguré en novembre 2002 par le président Abdoulaye Wade, a longtemps accueilli des malades de toute la sous-région. « Les gens venaient des pays limitrophes pour se soigner. Il y avait même des enseignants maliens et guinéens qui venaient jusqu’ici pour profiter des soins de qualité de l’hôpital », confie le maire de Ninéfécha, Dondo Keita. Au-delà des régions de Tambacounda et de Kédougou, les ressortissants d’autres parties du Sénégal se déplaçaient pour profiter de ces soins de qualité. Conçu et réalisé par Mme Viviane Wade grâce à sa fondation « Education-santé », l’hôpital de Ninéfécha avait permis aux populations de cette localité de faire face à leurs ennuis de santé. Aujourd’hui, le paludisme continue de tuer à Ninéfécha faute de prise en charge ou de moyens d’évacuation. La référence n’est plus Ninéfécha, mais plutôt Bandafassi ou Kédougou. « J’ai tenté d’évacuer une fille malade ici, mais c’est quand on est arrivé juste au centre de santé de Bandafassi que la fille est décédée. Elle avait le paludisme », regrette le maire.

Le décès de cette fille, tout comme les nombreux ennuis de santé sont dus à l’absence de personnel qualifié dans cet hôpital. Le maire relève d’ailleurs qu’il avait des promesses du ministère de la Santé pour l’affectation d’un personnel, mais faute d’eau et d’électricité dans cet hôpital, les médecins hésitent à venir. Une situation qui plonge Ninéfécha dans le dénuement et la tristesse. La référence de Ninéfécha en matière de santé se conjugue désormais au passé.

Par Maguette NDONG, Ndiol Maka SECK (textes) et Ndèye Seyni SAMB (photos)

Last modified on jeudi, 01 septembre 2016 15:42

Au bout de deux kilomètres de marche dans la forêt limoneuse du village de Dindéfélo (au pied de la montagne, en peul), une piscine naturelle se dévoile. Elle est alimentée par une chute spectaculaire qui prend sa source sous une roche à Dandé, au sommet de la montagne. Ce site attire et fascine beaucoup de Sénégalais, mais aussi des touristes qui viennent à la découverte des merveilles qu’offre le pays de la « téranga ». La cascade de Dindéfélo est un don de la nature.

Depuis le mont Dandé, à 318 mètres d’altitude, un torrent d’eau dévale les pentes de la montagne à grande vitesse et avec un fort vacarme. Le débit est régulier. L’eau se déverse dans une piscine naturelle bordée par une colonie de roches. On est à Dindéfélo qui, en peul, signifie « au pied de la montagne ». Ce paradis perdu au cœur de la forêt galerie du Sénégal oriental est situé à quelques encablures de la Guinée-Conakry. Le spectacle qu’il offre est à couper le souffle. En levant les yeux au ciel, on a l’impression que les rochers fixés sur la montagne vont se détacher. Ils semblent être une menace pour le visiteur.

Sur place, on voit des couches nuageuses se former et les éclairs déchirer le ciel dans un grondement de tonnerre. Ici, on est en plein hivernage. Ce milieu, gorgé d’eau, est joli à voir. Cette cascade est un des miracles de la nature. La pureté de l’air qu’elle offre est sans commune mesure. On a envie d’y piquer un petit somme. L’eau de la cascade est d’une clarté étonnante et d’une fraicheur singulière. L’avantage de cette beauté naturelle sur la beauté artistique, comme dit le philosophe de l’art, réside dans le fait qu’elle seule éveille un intérêt immédiat. Toutefois, avant de profiter de ce don de la nature, il faut boire le calice jusqu’à la lie. La montre affiche 11 heures lorsque le véhicule s’est garé à quelques pas du campement communautaire du village.

Une matinée de galère dans un environnement difficile. D’abord, sur une piste cahoteuse parsemée de mares d’une eau douteuse. Des arbres jettent leur ombre sur la route. Des monticules de calcaire obstruent souvent le passage. N’eut été l’expérience de notre chauffeur, Abdoulaye Guèye, un conducteur de métier, la voiture allait s’embourber ou s’éteindre en pleine course, sous l’effet des eaux de pluie et des nombreux obstacles. Dans un écosystème très escarpé et au lendemain d’une forte pluie, il fallait braver des sentiers glissants et, parfois, coupés par les eaux de ruissellement. Les peuplements de liane qui se développent bien dans ces dépressions au sol rocheux compliquent la marche. Heureusement que le ciel était clair. La beauté du milieu naturel contribue aussi à atténuer la douleur.

Après la souffrance, le bonheur. La baignade pouvait commencer. Carim Camara, notre guide et natif de Dindéfélo, donne le signal. Prudence ! Avant de plonger, il faut d’abord sonder le degré de refroidissement de l’eau. Selon certaines populations locales, il arrive que des personnes imprudentes piquent une crampe en pleine baignade du fait de la forte fraicheur. Même si la piscine n’est pas si profonde, cette imprudence peut être fatale, surtout quand on est seul sur les lieux. « Lorsque nous étions enfants, nous mettions un feu à côté de la piscine avant de plonger, car l’eau était tellement froide que nous ne pouvions pas la supporter », explique Carim Camara qui est aussi le correspondant de l’Aps (Agence de presse sénégalaise) à Kédougou.

Découverte par un chasseur
La Chute de DindefeloNd Samb 12Ce havre de paix serait découvert entre 1921 et 1923 par un chasseur à la poursuite d’une biche. Il s’agit, selon Abdoulaye Diallo, un jeune du village rencontré sur le site, de son grand père. « Mes ancêtres ne vivaient que de la chasse.  Mais à l’époque, cette forêt n’était pas très fréquentée. Un jour, mon grand-père a poursuivi une biche jusqu’ici. Il a ensuite entendu un mouvement d’eau assourdissant. Venu s’enquérir de la situation, il est tombé sur ce miracle de la nature. Emerveillé par la beauté de la chute et la générosité de la nature dans ce milieu, il est allé appeler ses parents qui vivaient sur les plateaux à  Hafia et Dandé à  venir s’installer ici », fait savoir Abdoulaye avec une fierté visible.

Pour lui, cette cascade est un miracle du ciel parmi d’autres. « Même ceux qui sont nés dans le village ignorent tout le mystère qui se cache derrière cette cascade. Pour dire vrai, même nous, habitants du village, nous ne connaissons pas la véritable source de cette eau. Tout ce que nous savons, c’est que sous une roche, au sommet de la montagne, existent des fuites d’eau qui semblent alimenter la cascade. Mais, je ne pense pas que ce soit les eaux de pluie, car la quantité ne varie presque pas aussi bien en saison sèche qu’en période pluvieuse », estime Abdoulaye Diallo qui précise que « tous les éléments extérieurs à cette eau sont  naturellement filtrés. Cette eau-là peut être consommée à tout moment sans risque d’attraper une quelconque maladie ».

Abdoulaye est en compagnie de Mamadou Manga, un Thièssois venu à la découverte  de ce bel endroit qu’il ne voyait qu’à travers la télévision. Son rêve s’est réalisé.  Il a vécu un moment magique dans ce lieu et s’est même offert le plaisir d’y prendre un bain. « Je ne pensais pas venir un jour dans cet endroit merveilleux.  J’ai suivi un documentaire à la télévision où on montrait cette magnifique chute d’eau. J’étais émerveillé. A l’époque, je n’avais  pas encore connu Abdoulaye Diallo. Lorsqu’on s’est rencontré et qu’il m’a dit qu’il était originaire de Dindéfélo, je me suis dit que l’occasion m’est enfin offerte pour visiter ce site », relève Mamadou Manga. Il promet qu’à son retour, il incitera tous ses amis thièssois à venir visiter la cascade de Dindéfélo.

Selon une croyance populaire locale, au-delà de la beauté visuelle et la douceur de la température ambiante, l’eau de la cascade de Dindéfélo a des vertus thérapeutiques. Elle permet de conjurer le mauvais sort et laver la personne de toutes les souillures. « Cette eau est bénite. Celui qui plonge dans cette piscine y sortira propre comme le jour de sa naissance. D’ailleurs, des gens viennent de partout avec de nombreux bidons pour les remplir et les ramener chez eux », révèle Abdoulaye Diallo. Vrai ou pas, la cascade de Dindéfélo reste ce grand mystère de la nature qui nous procure tant de ravissement une fois qu’on la découvre. A Dindéfélo, l’ombre de Carim Camara ne passe jamais inaperçue. Ce jeune homme gentil et affable est à tout moment interpellé par un adolescent du village ou salué, au passage, par un vieil homme qu’il croise sur son chemin. Cette célébrité, Carim la doit à son engagement au quotidien pour sortir Dindéfélo de son enclavement.

Gestion de la cascade : Une réserve communautaire assure la protection du site
La gestion des chutes de Dindéfélo est, aujourd’hui, assurée par une réserve communautaire composée d’éco-guides et d’éco-gardes. Ces gardiens du temple veillent au respect et à la préservation, par les visiteurs, du site. Aussi bien la municipalité que les artistes, ils sont nombreux à tirer profit des revenus générés par ces chutes.

Le Village de DindefeloNd Samb 5« Marchez doucement », « Attention à votre sécurité » ou encore « Ne laissez pas de saletés ». Ce sont les messages de prudence et de salubrité qui sont écrits sur des morceaux de bois pour aviser les nombreux visiteurs qui prennent le chemin de la cascade de Dindéfélo. Ces messages renseignent aussi sur la bonne gestion concernant ces célèbres chutes du Sénégal oriental. D’ailleurs, tout le long du chemin, des flèches indiquent, aux visiteurs, la direction à suivre. Parfois, ce sont des dessins de singes ou de chimpanzés qui préviennent du danger de croiser ces bêtes dans cette forêt sauvage couverte d’arbres géants et enveloppée par des roches.

Au fil des ans, les habitants de la commune de Dindéfélo ont su développer des stratégies pour mieux sauvegarder la cascade. Une réserve communautaire a ainsi été créée avec des éco-guides et des éco-gardes qu’on reconnaît à travers leur T-shirt de couleur verte. L’un des éco-guides, Mamadou Samou Sylla, est un spécialiste des chimpanzés. Il se charge, à chaque fois, d’amener les touristes curieux dans les cachettes de ces bêtes sauvages.  « Il n’est pas facile de s’approcher des chimpanzés. Dès qu’ils voient un humain, ils fuient. Mais, ils restent des animaux gentils et très proches de l’homme », explique l’éco-guide.

Dans la réserve, on dénombre une quinzaine de guides et d’éco-gardes. Ces derniers, les éco-gardes, veillent au grain et se livrent quotidiennement à la sensibilisation des visiteurs sur la nécessité de préserver le site. « Chaque jour, un éco-garde est présent à la cascade pour enlever toutes les ordures afin de maintenir l’endroit toujours propre », signale Carim Camara, l’un des responsables de la réserve communautaire de Dindéfélo. Seulement, ces gardiens de la chute craignent, chaque fois, la visite des élèves qui viennent généralement de Dakar ou de Tambacounda.

« Les élèves sont, ici, les visiteurs les plus difficiles à gérer. Ils plongent ensemble par groupe de trente dans la piscine de la cascade, et cela n’est pas souvent souhaitable. Mais, nous veillons au grain », ajoute Carim Camara. Pour autant, cette bonne gestion de la réserve a porté ses fruits. La municipalité s’en sort bien avec les prix qui sont fixés aux visiteurs, selon qu’on est étranger (1.000 FCfa), Sénégalais (500 FCfa) ou enfant (100 FCfa). « Chaque mois, on parvient à collecter entre 150.000 à 300.000 FCfa de droits de visite. Mais ce montant dépend de l’affluence des visiteurs », précise Bassirou Diallo, collecteur municipal.

Promouvoir la destination Dindéfélo
La Chute de DindefeloNd Samb 18Même si les nationaux viennent de plus en plus visiter la cascade, les touristes français, belges et surtout espagnols arrivent en masse à Dindéfélo. Les pics de visiteurs sont surtout enregistrés dans la période allant de début août à la mi-septembre.

Ce n’est pas uniquement la municipalité qui profite de l’affluence des visiteurs de la cascade. Les artistes, comme le sculpteur Amadou Sow, se frottent aussi les mains.  Installé depuis une quinzaine d’années à Dindéfélo, Amadou fait désormais partie du village. Aux touristes et autres vacanciers, il propose des statuettes de chimpanzés, d’hippopotames, d’éléphants ou encore des pirogues. «Souvent j’arrive à écouler ces produits sans grande difficulté », relève le bonhomme qui est installé sur le site depuis 2000. D’ailleurs, à la veille de notre visite, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Mary Teuw Niane, nous avait précédés à la cascade. « Son arrivée, ici, a été une bonne affaire pour nous », affirme le sculpteur. Le geste du ministre a été bien vu et salué par l’ensemble des acteurs de la réserve communautaire de Dindéfélo. Sur sa page Facebook, le Pr Niane a partagé les images de cette visite mémorable. Une manière de promouvoir la destination de Dindéfélo et, au-delà, aider à faire connaitre les nombreuses potentialités du Sénégal oriental.

Maguette NDONG et Ndiol Maka SECK (Textes)
Ndèye Seyni SAMB (Photos)

 

Last modified on mercredi, 31 août 2016 14:19

La médecine traditionnelle continue encore d’attirer, en dépit de la modernité. Cependant, elle se voit, aujourd’hui, menacée par plusieurs facteurs comme la disparition de certaines plantes due aux changements climatiques, la montée en puissance du charlatanisme, l’absence d’un cadre réglementaire ainsi que la précarité dans laquelle se trouvent les guérisseurs.

En initiant, pour la première fois au Sénégal, le projet médecine traditionnelle dans les années 1970, le professeur Henri Collomb, ancien responsable des maladies mentales à l’hôpital Fann, était loin d’imaginer l’ampleur et la portée qu’aura plus tard la pharmacopée traditionnelle. Plus de trois décennies après, cette forme de thérapie populaire continue d’avancer malgré la montée de la toute puissante modernité. Une bonne partie de la population sénégalaise s’adresse encore à des guérisseurs pour se soigner.

Néanmoins, la popularité et les avancées de la médecine traditionnelle contrastent avec les problèmes auxquels se heurte le secteur. Il fait face, aujourd’hui, à plusieurs défis comme la raréfaction de certaines plantes du fait des changements climatiques. Parfois, les guérisseurs sont obligés d’aller très loin, jusqu’en Casamance ou en Guinée, pour trouver certaines plantes. Une situation qui ne milite pas en faveur d’un accès efficient et sûr des personnes ayant recours à la médecine traditionnelle pour se soigner. « Aujourd’hui, nous avons perdu 50% des plantes destinées à la médecine traditionnelle. Je pense qu’il faut penser à leur reconstitution, sinon nous risquons de perdre une grande partie de notre savoir », explique Mbaye Senghor, président du Comité d’initiative pour la Santé et le bien être familial (Cisbef) de Fatick, mis en place 1996 et dont l’objectif est, entre autres, d’identifier et d’organiser les tradipraticiens, mais aussi de faire des recherches sur les plantes médicinales.

Un véhicule pour la collecte des plantes
Au Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick, appelé Malango, une petite forêt d’une dizaine d’hectares a été aménagée pour faire pousser des plantes à base médicale. Mais, avec la salinité des sols, certaines de ces plantes n’arrivent plus à pousser. « Depuis quelques années, nous plantons jusqu’à 5 000 arbres par année. Mais, malheureusement, ils ne tiennent pas longtemps », informe Emile Niane, secrétaire général de l’Association Malango. Pour davantage faire face à ce problème, l’Association a implanté un autre jardin botanique de 7 hectares à Diakhao, grâce à l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud).

Il s’agit d’espèces qui ont été sélectionnées par les guérisseurs. « Pour le moment, ce jardin n’est pas encore utilisable, mais il le sera les prochaines années », rassure Emile Niane. Ibrahima Ndong, guérisseur à Malango, évoque des difficultés de mobilité pour la cueillette des plantes. Il invite les autorités et partenaires à mettre à la disposition du centre un véhicule pour parcourir les longues distances à la recherche de racines et d’écorces à travers le pays.

Charlatanisme
Senghor Pdt GuerisseursLe charlatanisme est l’autre défi auquel fait face la médecine traditionnelle. Force est de reconnaître que le savoir et la qualification du praticien ont des impacts sur le patient. Aujourd’hui, de plus en plus, de pseudo guérisseurs envahissent les médias pour proposer des publicités mensongères. Ce phénomène a fini d’impacter, de plein fouet, le travail des guérisseurs « classiques ». Il a voué aux gémonies un métier « noble », basé sur des connaissances empiriques qui ont traversé des siècles et qui peut, sans aucun doute, participer à la réalisation de l’objectif d’un accès aux soins universels. « Actuellement, on entend un peu partout, dans les radios et télévisions, des gens qui prétendent tout soigner. Je pense que la meilleure publicité, c’est d’avoir les bons résultats. Dans ce cas, les gens viendront naturellement », reconnait Emile Niane.

Mame Ngor Faye, lui, invite l’Etat à prendre ses responsabilités, en boutant hors du pays tous ces « soi-disant guérisseurs ». Pour Mbaye Senghor, « tout le monde est devenu guérisseur parce que c’est un bon moyen d’avoir de l’argent ». De son côté, Abel Mad Bakhoum, guérisseur siégeant au village de Sobème, dans la commune de Diarière, soutient que « présentement, il y a plus de charlatans que de tradipraticiens ». Face à cette situation, la mise en place d’un cadre législatif et réglementaire s’impose pour organiser ce métier regroupant la « somme de toutes les connaissances, compétences et pratiques reposant sur les théories, croyances et expériences propres à différentes cultures ».

Cette réglementation, soutiennent ces tradipraticiens, permettra de promouvoir l’usage sûr et efficace de la médecine traditionnelle. « Je pense que pour éradiquer le charlatanisme, il faut que le guérisseur ait d’abord un statut qui permettra d’aller vers la réglementation de la médecine populaire. Ce sera une façon de faire la différence entre guérisseur et charlatan », affirme M. Niang. Selon lui, il faudra également concilier la médecine traditionnelle et celle moderne car « quand le malade n’est pas à l’hôpital, il est forcément chez le guérisseur ». En Afrique, note le secrétaire général de l’Association Malango,  80 % des populations continuent de s’adresser à la médecine traditionnelle. Une collaboration entre les deux médecines pourrait permettre d’arriver à une thérapie complémentaire et/ou moins onéreuse.

Précarité
Dans sa stratégie 2014-2023 pour la médecine traditionnelle, l’Organisation mondiale de la santé recommande aux Etats de « veiller à ce que les services » de ce domaine «  (pratiques et praticiens) soient correctement contrôlés en instaurant des systèmes réglementaires pratiques adaptés à l’infrastructure des États membres ». Mais également, qu’ils contribuent à la conception et à la mise en œuvre de directives visant à garantir la sécurité, la qualité et l’efficacité des services.

La pratique de la médecine traditionnelle rime, dans beaucoup de cas, avec précarité. En effet, bon nombre de guérisseurs sont dans une situation aisée. Une donne qui ne profite pas forcément à la promotion et à la sauvegarde de ce savoir millénaire. Au Centre Malango de Fatick, c’est l’heure de la fin du repas de la mi-journée. Près d’une dizaine de tradipraticiens observe une pause à l’ombre du « kassak » (hutte du savoir). Ici, informe Nini Gackou, les guérisseurs sont obligés de donner une participation de 200 FCfa pour la préparation du déjeuner. A l’en croire, la nourriture constitue un véritable problème. Cela, d’autant plus qu’il arrive, à certains de guérisseurs, de rester plusieurs jours sans accueillir un seul patient.

« Dans le centre, c’est nous qui cotisons pour payer l’eau et l’électricité. Nous sollicitons l’aide de l’Etat, du ministère de la Santé et de l’Action sociale », soutient Diéré Ndiaye, 75 ans.

Emile Niane, secrétaire général de l’association Malango minimise : « On ne peut pas parler de précarité. Ici, chacun gagne en fonction de ses compétences. Parmi les guérisseurs, certains ont des troupeaux». Pour Eric Gbodossou, directeur du Centre de Malango de Fatick, les guérisseurs ne donnent qu’une participation symbolique pour la préparation de la nourriture. Mbaye Senghor, président Cisbef de Fatick ne partage pas le point de vue d’Emile. «  Nous ne vivons pas de notre métier et nous sommes toujours laissés en rade. Il y a beaucoup de malades qui viennent nous voir sans argent. Nous sommes là pour aider, pour faire du social », fait-il comprendre.

De 2000 à 2009 suivant la tarification fixée qui varie entre 3000 et 5000 FCfa, selon le motif, le Cisbef a encaissé 3. 850. 600 et a dépensé 6. 475. 900 de FCfa pour les frais de paiement de ses locaux. Faute de moyens, le comité occupe actuellement une petite pièce à la permanence du Parti démocratique sénégalais (Pds) à Fatick. «Le Sénégalais croit toujours à la médecine traditionnelle. Mais, malheureusement, il y a beaucoup de problèmes.  Nous sommes toujours les premiers et les derniers remparts dans tous les domaines curatifs. Il faut donner aux guérisseurs les moyens de faire face non seulement aux malades mais à la promotion de la médecine traditionnelle car il s’agit d’un patrimoine qui mérite d’être valorisé et sauvegardé », a tenu à faire comprendre M. Senghor.

Pratique et exercice de la médecine traditionnelle : L’élaboration d’une politique nationale en cours  
Alioune AW medecine tradiLa réglementation de la pratique de la médecine traditionnelle continue de poser encore problème dans notre pays. L’Etat du Sénégal a, conformément aux résolutions de l'Organisation mondiale de la santé (Oms), de l'Union africaine (Ua), de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (Oapi) et de la Cedeao, créé une cellule de la médecine traditionnelle à la direction générale de la Santé du ministère de la Santé et de l’Action sociale.

Selon Alioune Aw qui dirige cette cellule, ces institutions internationales, depuis plus de deux décennies, n'ont cessé d'attirer l'attention de la communauté sur l’intérêt de la médecine traditionnelle pour développer les services de santé et mettre en œuvre, dans les communautés, des stratégies visant la prévention des maladies et les pratiques de soins.

Selon lui, notre pays, au regard de tout ce qui précède, a pris la décision de créer une structure de gestion de la médecine traditionnelle dont les missions sont d’impulser et de promouvoir la celle-ci dans le système national de santé préventif et curatif. En plus, elle coordonne et assure le suivi de la mise en œuvre des activités de cette médecine. Elle encadre, également, l'élaboration des textes législatifs et réglementaires régissant la médecine traditionnelle. «  Comme décliné dans les missions de la cellule de médecine traditionnelle qui est rattachée à la direction générale de la Santé, la structure de gestion organise et encadre la pratique et l'exercice de la médecine traditionnelle en relation avec les services concernés », a-t-il expliqué.

A l’en croire, suite aux recommandations des institutions internationales, le Sénégal est dans un processus d'élaboration d'un document de politique nationale de médecine traditionnelle mais surtout dans la réactualisation du projet de loi relative à l'exercice de la médecine traditionnelle. « Aujourd’hui, nous sommes dans la dernière étape du circuit administratif pour son vote », a-t-il assuré, ajoutant que la cellule déroule actuellement un plan d'actions sur dix ans, allant de 2014 à 2023.

A Ngouye et Sobème : Les guérisseurs font courir les Sénégalais
Dans la région de Fatick, des guérisseurs retranchés dans les villages continuent de faire des merveilles pour délivrer des patients et assister des personnes aspirant à un mieux-être.

Ngouye et Sobème sont deux localités de renom, grâce à la qualité de leurs guérisseurs.

Une route latéritique aux couleurs du couchant mène à Ngouye, un village situé à trois kilomètres de Fatick. En cette saison des pluies, la vie semble être au ralenti dans ce petit bourg qui se dresse sous une profusion de baobabs séculaires. En ce début de matinée, une bonne partie des habitants de ce village est dans les champs où l’odeur du sol retourné à la charrue offre une sensation exquise. Après la pluie de la nuit dernière, un vent frisquet aux douces caresses accueille le visiteur. L’air est frais. L’atmosphère agréable. Ngouye offre une quiétude rassurante faisant oublier, par moment, les soucis existentiels. L’on se plait dans ce paradis gracieusement offert par « mère nature ».

A défaut de profiter du gazouillement des oiseaux dans le feuillage dru des baobabs, l’on peut se suffire de contempler le merveilleux spectacle des champs verdoyants qui ceinturent les demeures. Ngouye est devenu célèbre grâce aux pouvoirs de ses guérisseurs. Ces « maîtres », à l’aide d’un savoir entretenu depuis plusieurs générations, défient les lois de la science et forcent le destin. Ici, on soigne tout. Ou presque. Des gens issus de tous les milieux viennent à la quête d’une faveur, de la richesse, de la réussite sociale, d’un avenir brillant. Ici, chacun vient avec son problème, le secret des tradipraticiens ne permet pas d’entrer dans les détails d’un travail qui dépasse souvent l’ordre de la raison.

Rituel contre les maladies
Une fois notre identité déclinée, difficile de soutirer la moindre information à ces « professionnels du destin ». Les patients aussi préfèrent cacher leurs maux et inquiétudes derrière leur parure. Partout, la méfiance est de mise. On se garde de dévoiler les secrets de la voyance ou d’une maladie à un inconnu rencontré par hasard. Ngouye, le mystérieux, accueille tous les jours, à l’exception du vendredi, des patients qui viennent des différentes localités du Sénégal. Au milieu du village, un grand baobab a été aménagé pour les besoins des bains mystiques. Ici, chaque patient doit donner, en échange, une pièce de 100 FCfa pour profiter de ce bain dont les bienfaits sont loués dans la contrée. « Ce rituel aide à soigner beaucoup de maladies. Mais, je vous demande de vous adresser au vieux Faye », lance une dame.

Taille moyenne, allure fragile, le vieux Ngor Diouf encadre, depuis des années, ces séances de rites dans le village. Mais le septuagénaire se garde de donner des détails sur la portée de ces pratiques ancestrales qui défient encore le temps. Après les salamalecs d’usage et le dévoilement de notre identité, il nous ordonne tout bonnement de rebrousser chemin. L’homme préfère ne pas dévoiler ses secrets à des journalistes. Et ce, quelle que soit la portée de ces informations. Mais dans ce village, Ngor Diouf n’est pas le seul à détenir les secrets de la science occulte.

Mbaye Ngor Faye, 76 ans, est le seul guérisseur qui a accepté de se confier. Il dit avoir exercé ce métier depuis au moins 20 ans. Retranché dans sa hutte construite au milieu de la cour familiale, le vieux jouit d’une grande notoriété. « Je reçois des gens qui viennent de Tambacounda, Kolda, Guinée, Casamance, Aéré Lao, Saint Louis, Linguère… On me connait un peu partout », s’enorgueillit-il. Son pouvoir, Mbaye Ngor, l’a hérité de ses parents. Enfant, il vouait une grande admiration à son père.

Ce dernier, soutient-il, « a contribué à façonner l’homme qu’il est devenu aujourd’hui ». Chez ce guérisseur, la consultation se fait à 200 FCfa. « Je ne dis jamais aux gens ce que je ne suis pas capable de réaliser. Aussi, je n’exécute jamais des rituels de haine, de déchéance ou de mort. Tout ce que je fais s’inscrit dans le sens d’améliorer l’existence de l’homme, de l’aider à mieux réussir sa vie », précise le tradipraticien. Mbaye Ngor Faye apporte un remède contre le mauvais sort, la sorcellerie, le mauvais œil. Mais également une solution face à la faillite, au chômage, au manque de chance. L’homme est aussi très convoité pour ses miracles contre le vol.

Absence de relève
Dans la zone, ses gris-gris font courir beaucoup de pasteurs voulant préserver, à tout prix, leurs troupeaux des voleurs de bétail. «Un voleur ne m’a jamais rendu visite. J’ai des recettes mystiques qui permettent de se prémunir contre les voleurs. D’ailleurs, beaucoup de personnes viennent ici pour s’en procurer », assure-t-il. Parmi sa clientèle, le guérisseur dit recevoir plus d’hommes en quête d’une réussite sociale. Il arrive aussi que des personnes souffrant d’autres pathologies viennent demander ses services. 

Toutefois, l’héritage de Mbaye Ngor Faye risque de sombrer, une fois qu’il ne sera plus de ce monde. Et pour cause : « Les jeunes ne font plus rien pour assurer la relève. Ils ne s’intéressent plus à leur culture », laisse-t-il entendre. Le guérisseur déplore le manque d’intérêt notable de la jeune génération vis-à-vis de ce savoir millénaire.

Sur le chemin menant à Sobème, village situé dans la commune de Diarière, les champs de mil et d’arachide sont visibles à perte de vue. Grâce à la bonne tenue de la pluviométrie depuis le début de l’hivernage, les cultures sont dans une bonne phase. Sobème est un autre village de la région, réputé pour ces pratiques ancestrales de la médecine traditionnelle. Ici, Abel Bakhoum, la soixantaine, bonnet blanc, barbe poivre et sel, reçoit constamment de patients et autres personnes éconduites en amour ou en quête d’un lendemain qui chante.

La particularité du guérisseur, c’est qu’il n’a pas hérité son savoir de ses parents. Il l’a plutôt eu auprès des sages du village en échange des commissions qu’il faisait, très jeune, pour ces derniers. Il arrive aussi qu’il associe connaissances traditionnelles et catholiques pour satisfaire ses clients. « Quelle que soit la pathologie, le patient ne paie généralement que 150 FCfa pour le ticket de consultation. Je ne demande jamais de l’argent aux malades. Toutefois, une fois guéris, certains reviennent souvent me donner de l’argent en guise de récompense », soutient-il. Dans son art, Abel utilise la magie des mots et de nombreuses onctions et poudre tirées de l’écorce des arbres pour délivrer ses patients.

Ibrahima BA (textes),
Assane Sow (photos)

Last modified on mardi, 30 août 2016 12:51

L’étude épidémiologiste du Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick, effectuée entre 1989 et 1999, a révélé des résultats probants. Le taux de guérison le plus bas enregistré dans ledit centre, depuis sa création, est de 65%.

Plus de deux décennies après sa création, le Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick a joué et continue de jouer un rôle de premier plan dans la recherche, la préservation et la promotion de la médecine traditionnelle. Des résultats probants ont été obtenus dans ce sens. Le taux de guérison annuel le plus bas enregistré dans le centre, depuis sa création en 1989, est de 65%. Ces belles performances sont confirmées par le guérisseur Mame Balla Diouf, 71 ans. « Depuis la création du centre, nous n’avons jamais enregistré un cas de décès. Cela prouve que les soins administrés aux malades sont de qualité et que le Cemetra joue un rôle important dans le dispositif sanitaire de notre pays », souligne-t-il. L’analyse des données du Cemetra, de 1989 à 1999, a permis de constater les excellents résultats obtenus en l’espace seulement de quelques décennies. Par exemple, sur le millier de familles reçues en 1994, Malango enregistre un taux de guérison quantifiable de 90,1%, soit 52,1% de guérison totale et 38% d'amélioration contre 9,9% de stagnation. La majorité des malades présentent des affections liées aux maladies socioculturelles, digestives et orthopédiques. Aussi, d’après toujours l’étude épidémiologiste des données du Cemetra, durant trois années de suite, 1994, 1995 et 1996, le Cemetra a pu jauger son assise au sein des populations et le crédit des guérisseurs auprès de celles-ci. Le succès, qui s'est traduit par l'affluence des patients, a autorisé la construction des cases de santé au niveau de chaque communauté rurale et la pleine responsabilisation des guérisseurs au niveau de ces structures décentralisées.

Guérir le Sida
MalangoLa réorientation initiée au Cemetra en 1998 a permis de créer, en 1999, une unité de recherche spécialisée dans la lutte contre les maladies opportunistes comme le Sida. Parallèlement à cette activité, le centre met en place une équipe de chercheurs pour conduire l'étude des connaissances, attitudes et pratiques des guérisseurs. Aujourd’hui, sur le plan de la recherche, une satisfaction a aussi été notée. En effet, grâce au financement de la Fondation Ford, le centre Malango a commencé à faire des recherches depuis 2000 et particulièrement sur le Vih Sida. Et des résultats probants ont été enregistrés dans ce domaine. « Comme nous travaillons avec un grand laboratoire aux Etats-Unis, nous envoyions nos prélèvements de patients du Vih pour voir le taux de charge virale. Je me rappelle une fois, quand nous avons envoyé les résultats, les Américains nous ont demandé s’ils pouvaient intégrer notre comité scientifique. Cela, parce qu’ils avaient trouvé des choses extraordinaires », explique Emile Niane, responsable du laboratoire du centre.

Dans ce centre, contrairement à certaines maladies, les patients souffrant du Vih Sida sont pris en charge par un collège de guérisseurs. Pour un meilleur suivi, note la tradipraticienne Maye Diatt, ils sont généralement hospitalisés au sein du Cemetra. Quid de la suite de ces personnes malades du Sida ? Le Salitigué de Ngayokhème répond : « Si elles observent normalement le traitement, elles guérissent ». Selon elle, il est arrivé plusieurs fois que des gens soient guéris du Sida. Si les maladies virales ont tardé à trouver des solutions au niveau de la médecine moderne, elles sont cependant bien traitées par la médecine traditionnelle. A Malango, l’hépatite B, par exemple, a toujours été bien soignée. Aussi, les traitements du diabète, de la dermatose et du paludisme connaissent un véritable succès.

« Il faut savoir qu’il y a beaucoup de problèmes africains qui peuvent trouver des solutions africaines. Aujourd’hui, tous les scientifiques s’accordent sur le fait que là où l’homme est né et a grandi, il peut y trouver tout ce dont il a besoin pour se soigner et mieux vivre. Au début, l’homme vivait de chasse, de pêche et de cueillette, pourtant il n’y a jamais eu de problème… », soutient Emile Niane.

Référence dans la sous-région, le Centre expérimental de médecine traditionnelle de Fatick est devenu, aujourd’hui, un exemple africain dans le combat mené pour la réhabilitation des savoirs traditionnels. Sur le continent, selon l’Oms, on dénombre un (1) guérisseur pour 500  personnes, contre un (1)  médecin pour 40.000  personnes. Mieux, dans les zones rurales, les guérisseurs demeurent les prestataires de santé au profit de millions de gens.


Erick Gbodossou, directeur du centre de Malango de Fatick : « Nous avons obtenu près de 65% de guérison totale »
erick gbodossouIl est un défenseur infatigable de la promotion et de la réhabilitation de la médecine traditionnelle. Erick Gbodossou est à l’origine du Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick. Médecin de formation, il est également le président de l’Ong Promotion des médecines traditionnelles (Prometra), qui est une structure de recherche culturelle, de diffusion et un instrument d’intégration panafricaine. Pour cet homme du sérail, par ailleurs directeur du Cemetra de Fatick, l’avenir de la santé de l’humanité se trouve dans la médecine traditionnelle. Près de trois décennies après sa création, le Centre Malango, relève-t-il, affiche un taux de guérison totale de 65% avec 90% de bons résultats.

Après un quart de siècle d’existence, quel est bilan du Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra)  de Fatick ?
Nous faisons appel à des chercheurs américains et européens pour évaluer le travail du centre. En moyenne, le centre Malango accueille près 5.000 patients par an, qui viennent de toutes les régions du Sénégal, des pays limitrophes et parfois d’Europe et des Etats-Unis. En un quart de siècle, aucun cas de décès n’a été enregistré et pourtant, il arrive que nous recevions des malades sur brancard. Certains viennent des hôpitaux de Dakar avec 6 mois à vivre, mais ils sont encore là depuis 20 ans. Le centre affiche à peu près 65% de guérison totale, 25% d’amélioration quantifiable et 90% de bons résultats. Aucune structure conventionnelle au niveau mondial n’a pu obtenir ce résultat. Cela, surtout que dans ce centre, ce sont seulement les guérisseurs qui donnent le traitement.

Quelle est la place de la médecine traditionnelle dans l’accès aux systèmes de santé ?
La médecine traditionnelle, c’est la médecine d’hier, c’est aussi la médecine de demain. Il y a seulement quelques décennies où le système cartésien nous a amené une médecine conventionnelle qui, malheureusement, reste toujours limitée. Ce système cartésien ne connaît pas l’énergie, la vie. Aucun laboratoire au monde ne fait la différence entre un organe prélevé sur un être vivant et celui prélevé sur un cadavre. La seule différence entre le vivant et le mort est le juste énergétique. Le système cartésien n’a rien pour mesurer l’intuition, l’émotion. Ce faisant, il ne peut pas régler les problèmes de santé de l’homme.

A la limite, c’est une faillite pour les sciences humaines. L’avenir, c’est encore la médecine traditionnelle parce qu’elle a une approche holistique. Les médecins reconnaissent que 65% des maladies sont psychiques ou psychosomatiques, domaine dans lequel ils sont limités. A ces 65%, on ajoute toutes les maladies incurables. Il faut savoir que toutes les maladies virales sont inguérissables. En réalité, la médecine conventionnelle est incapable de régler plus de 20% des maladies. Elle retarde la santé la humaine. Il s’agit d’une médecine qui a des logiques et des pratiques préoccupantes…

C’est autant de raisons qui font dire que l’avenir de la médecine conventionnelle et humaine, du bien-être et de la santé mondiale, se trouve dans les traditions africaines. En Afrique, on ne tue pas, on extirpe. Si vraiment les scientifiques veulent écouter, comprendre, regarder et accepter l’évidence, nous allons transformer de fond en comble toutes les hypothèses au niveau mondial. Il faudrait que l’intelligentsia africaine prenne conscience de son rôle. Dans ce monde en pleine mutation, aucune civilisation mieux que celle de l’intelligentsia africaine ne peut apporter la meilleure voie à suivre.

En Afrique, au Sénégal, il se pose toujours un problème d’accès aux soins de santé. Quel doit être le rôle de la médecine traditionnelle pour un accès amélioré des populations à des soins de santé de qualité ?
Je pense qu’il s’agira d’abord de mettre en place un cadre légal. L’Organisation mondiale de la santé reconnaît que 86% de la population africaine au Sud du Sahara s’adresse aux guérisseurs, non seulement pour leur problème de santé, mais aussi pour y recevoir l’éducation pour la santé. Malheureusement, les lois coloniales sont encore en vigueur au Sénégal. Il faut refaire les lois et légaliser cette médecine. Il y a trop de charlatans. Une fois que cette médecine est légalisée, ces pratiquants sélectionnés et organisés dans des centres corrects comme Malango, le ministère de la Santé devrait avoir une structure administrative strictement rigoureuse avec, d’un côté, un directeur de la santé conventionnelle et de l’autre un directeur de la santé traditionnelle.

Dans ce cas, il y aura des structures parallèles qui permettront à chaque citoyen de faire le choix de sa médecine. Aussi, il faut encourager la collaboration entre les deux médecines. Je pense que c’est de cette manière qu’on peut aller vers des découvertes extrêmement importantes. Aujourd’hui, Prometra a 28 brevets d’invention et parfois même des brevets d’invention pour des maladies incurables. Dans des pays comme les Etats-Unis, les vaccins contre l’hépatite B drainent des milliards de dollars tous les mois. Je pense que ce serait une excellente chose si l’Afrique, le Sénégal, prouvait au niveau du monde qu’elle a la solution contre l’hépatite virale. Hier, le monde a couru derrière l’or jaune, aujourd’hui, c’est l’or noir qui fait sa loi, demain ce sera l’or vert. Et 90% de cet or vert se trouve en Afrique. Toutefois, si l’on ne le protège pas, aucun développement n’est envisageable.

Qui parle de médecine traditionnelle pense forcement aux plantes. Aujourd’hui, certaines de ces plantes sont rares à cause des changements climatiques et de la désertification. Quelle solution pour protéger cette composante essentielle de la médecine populaire ?
Le problème des changements climatiques et de la désertification reste préoccupant. Mais, je pense qu’on peut freiner ce phénomène au niveau du Sahel, du Sénégal, en protégeant des espaces. Nous devons laisser la nature faire son travail et ça va régénérer. Les choses vont reprendre de manière positive. La médecine traditionnelle utilise beaucoup les plantes mais la plante n’est pas cette chose qui est seulement rattachée à la racine.

Il s’agit d’un être vivant à l’union de deux mondes dont l’un est extraterrestre, où elle puise des forces positives, et l’autre intraterrestre, où elle puise des forces négatives. C’est la jonction des forces positives et négatives qui permet à la plante d’avoir non pas des vertus figées mais des possibilités de vertu. Une plante, lorsqu’elle est verte, a 41 possibilités de vertus, quand elle est mûre, elle en a 61.

L’Etat du Sénégal a initié un vaste programme de Couverture maladie universelle. Quel doit être l’apport de la médecine traditionnelle dans cette politique d’accès aux soins de santé ?
Le président de la République est un intellectuel qui a une vision sans partage et jamais égalée. Sa vision de la Couverture maladie universelle est parfaite. Si nous allons vers ce programme, cela veut dire que nous posons les bases de la santé. Toutefois, si nous posons les bases de la santé, c'est-à-dire les bases de notre développement, je ne vois pas sur quelle logique on veut la laisser exclusivement dans des mains exogènes. Autrement dit, si notre santé dépend exclusivement de la médecine conventionnelle, de la médecine européenne, cela veut dire que notre développement dépend du Nord.

Il faut savoir que le Nord ne va jamais nous laisser nous développer. La preuve, nous sommes la poubelle de la médecine conventionnelle. Il y a plus de 400 médicaments interdits de vente en Europe qui sont vendus dans nos pays. Maintenant, il faut que l’équipe qui entoure le président de la République comprenne que la santé ne doit pas dépendre du Nord. Il faut trouver des solutions sanitaires locales à nos problèmes de santé locaux. Les solutions existent. La médecine conventionnelle nous met dans une situation de dépendance pernicieuse. Il faudrait, dans le cadre de la Couverture maladie universelle, réhabiliter la médecine traditionnelle. Cela, en revenant à certaines pratiques qui sont beaucoup plus bénéfiques. Il y a des choses simples qu’on peut faire pour aider cette population à améliorer sa santé.

Quel est l’état des lieux de la médecine traditionnelle actuellement au Sénégal ?
La médecine traditionnelle actuellement est dans une situation grave pour plusieurs raisons. Il s’agit d’abord de l’absence de lois. Prometra a aujourd’hui des représentations dans 28 pays à travers le monde dont 20 en Afrique. L’Ong apporte de l’expertise à tous ces pays pour aller vers la réglementation. Par exemple au Mali, on retrouve dans les pharmacies des médicaments de Prometra à base de plante. L’absence de lois au Sénégal fait que là où il y a de la réglementation les charlatans quittent ces pays pour grossir les rangs ici. Actuellement, nous avons même des gens qui ressuscitent les morts. Les médias aussi n’aident pas car ils ouvrent leurs radios et télévisions à des charlatans. Je pense que cela n’aide pas à la santé des populations et décrédibilise la médecine traditionnelle. Sur 1.000 personnes qui se disent guérisseurs, il y en a qu’un seulement qui soit le vrai guérisseur.

Il y a eu beaucoup de débats sur la possibilité de la médecine traditionnelle de guérir le Vih Sida ou non. Est-ce que vous confirmez que cette médecine peut soigner le Sida ?
Parmi nos patients, qui ont été hospitalisés à Fatick, certains qui ont été condamnés par les hôpitaux à vivre 6 mois, sont encore en vie depuis 20 ans. Nous avons amené une partie de nos résultats aux Etats -Unis pour tester son efficacité in vitro sur le virus du Sida. Tous les produits marchent. Ils tuent les cellules infectées tout en protégeant celles non infectées. Mieux, une fois que les cellules protégées sont en contact avec le virus, il n’y a aucune possibilité d’infecter ces cellules. Guérir est un mot qui dérange l’Occident. Toutefois, ce qu’on peut dire c’est que nos malades ne prennent actuellement aucun médicament. Certains se sont mariés et ont eu des enfants qui n’ont pas le virus du Sida.

Ibrahima BA (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on lundi, 29 août 2016 15:10

Depuis près de 30 ans, des guérisseurs, grâce aux secrets hérités de leurs ancêtres, soignent des corps et des esprits malades au Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick dit Malango. A l’aide d’un système de permanence efficace, ces tradipraticiens se relayent au quotidien pour satisfaire des patients venus des différentes régions du Sénégal, de la sous-région et parfois même des Etats-Unis et d’Europe. Avec 65% de guérison totale, Malango occupe une place centrale dans le dispositif de sanitaire sénégalais. Aujourd’hui, l’avenir de la médecine traditionnelle sénégalaise se joue au niveau de ce centre construit à la fin des années 1980 et qui regroupe 450 guérisseurs dont 25% sont des femmes.

Le jour s’est déjà pointé sur le Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick communément appelé centre Malango. Dans la chaleur d’une matinée nuageuse, l’endroit situé à un jet de pierre du quartier Escale respire pourtant une atmosphère ouatée. Le vent qui caresse les eaux de la mer bordant une partie du centre, adoucit les températures et atténue une canicule étouffante annonciatrice de l’arrivée imminente de la pluie. A l’entrée, Emile Niane, secrétaire général de l’Association Malango, est assis sur une chaise blanche en plastique, les yeux fixés dans le néant. Ce matin encore, comme depuis plus deux décennies, il s’adonne à sa tasse de thé. Emile s’occupe du service d’accueil de l’établissement où il enregistre tous les jours l’identité des patients avant de leur demander l’objet de leur visite. Le protocole bouclé, ils sont par la suite orientés, après avoir payé un ticket à 500 FCfa, vers un guérisseur en fonction de leur pathologie. « Le ticket de consultation est valable pour trois mois. Ce qui veut dire que le patient peut revenir tous les jours sans pour autant payer un seul sou», précise-t-il dans une voix à peine audible.

L’avenir de la médecine traditionnelle sénégalaise se joue certainement à Malango ; ou presque. Ce centre expérimental des médecines traditionnelles, dont l’idée de la création a commencé à germer en 1971, est devenu aujourd’hui un élément du patrimoine national. Quelque 450 guérisseurs y assurent, grâce à des connaissances empiriques entretenues et enrichies au fil des générations, des soins de santé à une bonne partie de la population sénégalaise, mais également à des patients qui viennent souvent d’un peu partout à travers le monde. Parmi eux, Marie Tamaillon, cette française a pu retrouver une confiance en elle grâce à une prise en charge psychothérapeutique efficace. « J’ai retrouvé une énergie dans laquelle je me reconnais enfin. J’ai de nouveau la sensation d’habiter pleinement mon corps. J’ai ralenti mon rythme de vie et je me sens davantage ancrée dans l’instant présent », confie-t-elle.

164 villages sillonnés
Erick Gbodossou MalangoBabacar Faye, la trentaine, vient d’être consulté pour la deuxième fois en moins d’un mois. Un gage d’optimisme se lit sur son visage encore fragile. « Je souffre d’une toux persistante. Je suis allé plusieurs fois à l’hôpital sans succès. Toutefois, depuis que je suis venu à Malango, je sens une nette amélioration. D’ailleurs, j’ai repris mon travail », laisse-t-il entendre avec un sourire essoufflé. Babacar se dit « très confiant » à l’idée que les tradipraticiens vont très bientôt le guérir de cette maladie que la médecine conventionnelle n’a pu traiter.

Devenu célèbre grâce à sa traditionnelle cérémonie annuelle de divination appelée « Xoy », le Centre expérimental des médecines traditionnelles (Cemetra) de Fatick porte l’initiative du professeur Henri Collomb, ancien responsable des maladies mentales à l’hôpital Fann décédé en 1978, soit 11 ans avant l’inauguration dudit centre en 1989. « Avec la colonisation, une bonne partie de nos cultures traditionnelles a été bafouée. Parmi celles-ci figure la médecine traditionnelle. L’idée était donc de réhabiliter cette forme de connaissance qui a traversé les siècles », rappelle Emile Niane. Ce faisant, les initiateurs de l’Association Malango, sous la houlette d’Erick Gbodossou, actuel directeur du centre, vont faire le tour du département de Fatick pour recenser les guérisseurs chevronnés. Au début, cette opération n’a pas eu les résultats escomptés. « Les gens faisaient un peu du copinage. Ce n’était pas simple parce que le Sérère est généralement conservateur, mais il fallait le convaincre. Plus tard, on s’est rabattu sur les enfants, comme eux ils ne mentent pas, pour nous indiquer l’adresse des maisons des vrais guérisseurs », souligne-t-il. Cent soixante-quatre (164) villages ont été sillonnés pour dénicher les détenteurs de la médecine populaire. Ceux trouvés ont été organisés de façon pyramidale. Ils étaient regroupés dans un schéma allant du village à la communauté rurale, et de la communauté rurale au niveau central. Ainsi, pour davantage parfaire la structuration, à l’époque, dans chaque communauté rurale du département, il y avait une association de guérisseurs.

Réhabiliter la médecine traditionnelle
L’Association Malango, en trouvant les premiers fonds en 1988, a commencé à construire les premières cases du centre ainsi que les unités de soin. Les arrondissements de Tataguine, Filma, Diakhao, Niakhar et Fatick étaient dotés, chacun, d’une case de soin au Cemetra. « On les a organisés de sorte qu’il y ait toujours une permanence dans le centre. C’est ce qui permet d’avoir tous les jours une vingtaine de guérisseurs pour délivrer le traitement dans le centre », soutient E. Niane. Selon lui, ce centre regroupe 450 guérisseurs parmi lesquels 25% sont des femmes. Dès son installation, le Cemtra s’est fixé comme objectif de réhabiliter la médecine traditionnelle et de montrer que ce traitement populaire pouvait faire des résultats satisfaisants dans plusieurs domaines. Il s’agissait également d’une volonté de faire en sorte que les deux médecines (traditionnelle et conventionnelle) puissent collaborer afin d’arriver à la concrétisation de l’objectif un médecin pour 1000 habitants conformément aux directives de l’Organisation mondiale de la santé (Oms). « Pour arriver à un système performant, on ne peut pas laisser en rade la médecine traditionnelle qui nous a été léguée par nos ancêtres », souligne le secrétaire général du Cemtra. L’association des soins traditionnels à ceux modernes est d’autant plus pertinente qu’en Afrique, selon l’Oms, la population fait recours jusqu’à 80% à la médecine traditionnelle. Aujourd’hui, malgré le poids de la modernité, la demande de service dans ce domaine ne faiblit pas.

Ibrahima BA (textes), Assane Sow (photos)

Consultations médicales à Malango : Les maladies socioculturelles en tête des traitements
Malango mystiqueSi le centre Malango continue de faire l’objet d’une convoitise de la part de certains Sénégalais, c’est sans doute grâce aux excellents résultats de ses guérisseurs dans le traitement de certaines maladies qui ne sont pas prises en compte par la médecine conventionnelle.

Au Centre expérimental de la médecine traditionnelle de Fatick, les maladies socioculturelles constituent l’essentiel des consultations médicales. « Mauvais vent », « mauvaise langue », sorcellerie… la liste est loin d’être exhaustive. La plupart de ces maladies n’existe pas dans le dictionnaire médical occidental. Elles portent l’empreinte des sociétés africaines. C’est pourquoi pour les traiter, les guérisseurs utilisent souvent des versets ou des incantations. Ici, la force du verbe, caractéristique de la culture orale africaine, a des fonctions thérapeutiques. Elle chasse le démon et supprime le sorcier grâce à l’énergie positive dégagée par les professionnels de la médecine traditionnelle. Originaire de Ndoffane Latyr, Nini Gackou, 74 ans, estime avoir réussi à soigner plusieurs centaines de personnes souffrant de ces maladies depuis ses débuts. Parmi ces patients : des directeurs généraux de grandes sociétés, des autorités publiques, bref de grandes célébrités.

Les incantations jouent un rôle fondamental dans la médecine populaire africaine. C’est un moyen pour les guérisseurs de prévenir certaines maladies ou tragédies. « L’incantation permet de prévenir contre l’accident, de ne pas aller en prison ou de croiser Satan… », note Mbaye Senghor, président du Comité d’initiative pour la Santé et le bien-être familial (Cisbef) de Fatick. Selon lui, il s’agit d’habitude de versets qui sont transmis par un esprit. Avec ces incantations, le guérisseur peut également assister une femme en délivrance.

Dans la médecine traditionnelle, la plante est considérée comme un être vivant qu’il faut respecter. En effet, il n’est pas recommandé de se lever n’importer quel jour ou heure pour aller cueillir une plante. La cueillette des racines, des écorces ou des feuilles de plantes repose sur un rite particulier que tout guérisseur doit maîtriser. Selon Emile Niane, secrétaire général de l’Association Malango, il s’agit d’abord de chercher à plaire à l’arbre avant de lui arracher une partie de son corps. Ce faisant, ces séances de cueillette doivent être faites avec des présents et accompagnées de toute une formule de politesse. « Il faut dire bonjour à la plante, tout en lui faisant part de l’objet de la visite », fait-il comprendre. Cette attitude permet au guérisseur de valoriser le médicament. M. Senghor abonde dans le même sens. D’après lui, la plante est divine et pour aller à sa recherche, il faut savoir l’adorer. Toutefois, si le guérisseur ne respecte pas ce processus, il peut avoir de la matière, mais il n’aura le principe actif.

En médecine conventionnelle, les plantes sont classées selon deux espèces. Il s’agit des espèces sans épines et celles avec épines. Chacune joue un rôle fondamental dans la guérison. Une plante peut détenir jusqu’à 80 vertus thérapeutiques et les principes actifs changent en fonction des heures.

Toutefois, contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, la médecine traditionnelle ne se limite pas seulement à la phytothérapie. « Il s’agit juste d’une partie de cette médecine. L’autre fraction est composée de produits d’animaux, des incantations et un volet spirituel », précise le secrétaire général de l’Association Malango. Dans ce centre, les guérisseurs sont d’abord des spécialistes avant d’être généralistes. Alors que chez les médecins, l’on est généraliste avant d’être spécialiste.

Ibrahima BA (textes), Assane Sow (photos)

Last modified on samedi, 27 août 2016 13:45

Dans la cosmogonie sérère, le lutteur n’est pas un homme ordinaire. C’est un être surnaturel, mystique, qui a reçu une mission divine. Aussi doit-il appartenir à une lignée de lutteurs pour être reconnu comme tel. Jadis, ceux qui ne remplissaient ce critère sanguin ne pouvaient prétendre faire carrière dans la lutte, quels que soient leur talent et leur bravoure.

L’arsenal mystique qui accompagne, de nos jours, les lutteurs dans l’arène, ne date pas d’aujourd’hui ; loin s’en faut. Le phénomène est très ancien. Aussi ancien que la lutte elle-même. Au pays sérère, lutte et mystique ont toujours cheminé ensemble. Le premier ne peut aller sans le second. Dans la mythologie sérère, le lutteur lui-même n’était pas un être ordinaire.  Tel un envoyé divin, il naissait avec la mission. Parfois avec une corne ou un pagne, voire un talisman. Selon Emile Niane, un amateur de lutte doublé d’un féru de la cosmogonie sérère, il y avait toujours des signes qui ne trompaient pas pour ceux qui savaient les décrypter.

« Les sages savaient toujours reconnaître le lutteur dès le berceau. Il avait un comportement, une attitude et des signes qui étaient propres au lutteur », ajoute cet habitant du village de Fadial, à mi-chemin entre Joal-Fadiouth et Palmarin.  

A l’image des saltigués, ces fameux détenteurs de savoirs occultes nés pour faire de la divination, il y a  des personnes qui étaient prédestinées à être exclusivement des lutteurs, rien que des lutteurs.  C’est cela la société sérère traditionnelle. Les rôles étaient clairement définis et chacun devait jouer sa partition pour un bon équilibre de la communauté. Tel naissait saltigué, untel lutteur, tel autre guérisseur traditionnel, untel autre chasseur. Et tout était pour le meilleur des mondes ! Si l’on en croit encore Emile Niane, qui est également le secrétaire général du Centre de médecine traditionnelle de Fatick (Cemetra), les lutteurs, les vrais, ne vivaient pas longtemps. Dans un langage imagé, il souligne que ces derniers retournaient à l’Ile de Sangomar d’où ils venaient aussitôt leur mission terminée.

Des êtres exceptionnels
Dans l’imaginaire mythologique sérère, Sangomar, du nom du plus grand génie de la mer, est l’équivalent de l’au-delà où reposent les géants, les héros, les êtres exceptionnels. Pour illustrer ses propos, M. Niane cite comme exemple les dieux-lutteurs Yamou Sarr et Malamine Sarr qui, malgré leur courte vie, ont éclaboussé la lutte sérère de leur talent exceptionnel. Et quand les cantatrices disent dans leur chanson que « Malamine Sarr, le lion de Soumb, est rentré au bercail », elles ne font que puiser encore dans ce registre mythologique de la lutte. Natif du village de Soumb, Malamine Sarr fut même détenteur du Drapeau du chef de l’Etat, avant sa mort brusque, à la fleur de l’âge. Il ne suffisait donc pas d’être « un gros bras » et d’avoir le talent et la bravoure d’un champion pour être un lutteur.

En clair, certains athlètes qui font carrière, aujourd’hui, dans l’arène ne l’auraient pas fait à l’époque. C’était même inimaginable. « Il fallait avoir la lutte dans le sang, l’hériter de son oncle, de son grand-père maternel ou paternel ou de son père. On était né pour perpétuer une longue tradition de lutte », explique, en fin connaisseur, l’ancien lutteur Ousmane Ndiaye du village de Diouroup. L’homme, aujourd’hui sage quinquagénaire, a eu le rare privilège de se jauger avec le dieu-lutteur Yamou Sarr du village de Rofangué. De quoi se bomber le torse, peu importe l’issue ! Ousmane Ndiaye est de la race de ceux dont le destin tout tracé était de devenir lutteur. « Mon père m’avait inscrit à l’école, mais j’ai vite abandonné les études. Il m’a ensuite emmené dans un atelier mécanique, mais j’ai encore fini par tout laisser tomber. En réalité, mes pensées se focalisaient uniquement sur la lutte. Dieu avait décidé que je serais lutteur », conclut-il.

Jadis, en milieu sérère, tous les garçons s’essayaient à la lutte. « Après le diner, on se retrouvait tous à la place publique pour lutter. Chacun voulait montrer qu’il était plus fort que l’autre. C’était une affaire d’hommes », se rappelle le lutteur Diégane Senghor. Il ajoute toutefois que « seuls ceux qui avaient la lutte dans le sang pouvaient émerger et effectuer une carrière glorieuse ». Il y a, en réalité, une différence de taille entre ceux qui luttent et les lutteurs. « Le lutteur, « mbir » en sérère, avait la bénédiction de tout le monde. Comme un seul homme, le village tout entier s’unissait autour de lui. On ne ménageait aucun effort pour lui permettre de réussir sa carrière, d’autant plus qu’il était censé défendre les couleurs et l’image de sa localité. Quant à ceux qui avaient du talent mais n’étaient pas issus d’une lignée de lutteurs, ils ne pouvaient espérer faire carrière dans la lutte, car n’ayant pas eu le statut officiel de lutteurs aux yeux de la communauté », explique le vieux Diène Ndiaye du village de Mbouma.

Le lutteur naissait avec son pagne
mystiqueC’est dire, encore une fois, que tout est mystique dans la lutte. A commencer d’abord par le surnom du lutteur. Pour des raisons mystiques, celui-ci ne révélait jamais sa vraie identité. « En faisant connaitre son vrai nom, il risque de se faire atteindre mystiquement par ses adversaires », avertit Ibrahima Ndong, ancien lutteur et pensionnaire au Cemetra de Fatick. A côté du nom de guerre, il y a le mythique pagne que devait porter le combattant tout au long de sa carrière. Ce morceau de tissu, mystique par excellence, devait être un porte-bonheur. Il n’était donc pas choisi au hasard. Il devait appartenir à un membre de la lignée maternelle, au grand père, à l’oncle ou à un proche qui fut grand lutteur. Le pagne était une sorte de flambeau que devait continuer à hisser haut le neveu, le petit fils, le fils, l’arrière-petit fils.

Parfois, c’est la maman même qui donnait son pagne à son fils, avec toute la bénédiction et l’affection requises. Tout un symbole ! La légende raconte aussi que certains lutteurs naissaient avec leurs propres pagnes ! Ancien lutteur, devenu saltigué et guérisseur traditionnel au Cemetra de Fatick, Ibrahima Ndong confirme cette place importante qu’occupe le mystique dans la lutte. Lui-même dit avoir été victime de pratiques occultes peu orthodoxes alors qu’il était au sommet de son art. « J’avais un combat contre un lutteur de Karndiane (Fatick) chez lui. En pleine nuit, il m’avait atteint mystiquement en me brûlant le visage. Le jour du face-à-face, j’ai dû recourir à des pratiques plus efficaces pour inverser la tendance en ma faveur ; mais vu mon état, presque tout le monde m’avait donné perdant », souligne « la petite vipère », son nom de lutteur.

Selon lui, le champion de lutte, au-delà de l’encadrement mystique, devait aussi être ce que l’historien et missionnaire le Père Henry Gravrand appelle « un yaal xoox » (un détenteur de savoir occulte : Ndlr) dans ses ouvrages sur la civilisation sérère. La nuit, veille de combat, « la petite vipère » se dédoublait en plein sommeil, pour régler son compte à son adversaire. Ayant fini de sceller le sort de son vis-à-vis, il ne se présentait le jour-j que pour la forme, sûr et certain de sa victoire. « Je voyais toutes mes victoires en rêve. En revanche, je n’arrivais pas à voir mes chutes. A chaque fois que c’était flou, je devais tomber », raconte Ibrahima Ndong.

Le « touss », un intense moment de mysticisme
Outre le pagne, la corne, le « senghor » ou corde mystique, le lutteur devait avoir son propre « bakk » et son propre « touss » (son entrée dans l’arène). Des pratiques qui sont perpétuées de nos jours. Le « bakk » et le « touss » constituent d’intenses moments de mysticisme pour l’athlète.  « Aujourd’hui, les jeunes ne font plus de touss comme on le faisait du temps de Mame Gorgui Ndiaye. Ils dansent en lieu et place », déplore l’ancien champion Diégane Senghor. Le lutteur, explique Emile Niane, n’entrait pas n’importe comment dans l’arène. Objet d’attention, de curiosité de tout un public, il est tenu de sacrifier au rituel du « leemou » (protection mystique) avant toute chose.

« En réalité, beaucoup d’actes qu’il pose, une fois dans l’arène, entrent dans le cadre de sa protection, notamment contre le mauvais œil et les attaques mystiques de ses adversaires », poursuit cet observateur avisé de la lutte.

 L’étape de la protection commençait dès l’entrée du lutteur dans l’arène et se poursuivait jusqu’au milieu de l’enceinte où il enterrait des racines, des gris-gris mélangés à de l’eau bénite. Dès la porte, il traçait des signes géométriques, la plupart du temps, l’étoile à cinq branches qui symbolise « Roog Sen », Dieu, l’Unique, le Tout-Puissant, l’Omnipotent. A travers ce rituel séculaire, le lutteur cherchait sa protection auprès de « Roog Sen » et uniquement auprès de « Roog Sen ». Et c’est seulement après qu’il visait la chance grâce à de l’eau mélangée à du coton. D’ailleurs, constate-t-il, Modou Lô, le chef de file de l’écurie Rock énergie, utilise beaucoup l’or blanc dans ses préparations mystiques d’avant combat.

Emile Niane soutient qu’avec l’aide du sel, les combattants cherchaient également la popularité et le soutien du public. L’homme de culture souligne qu’à la fin de sa carrière, le lutteur se rendait dans une sorte de retour aux sources au village de Simal pour recevoir un grand bain mystique. D’après lui, ce bain était censé sauver l’athlète des nombreuses attaques mystiques dont il a fait l’objet tout au long de sa carrière.

Une tradition de grands lutteurs
manga 2De Bory Dogue qui fut champion de l’Afrique occidentale française (Aof) à Yékini en passant par Manga 2, beaucoup de champions sérères ont marqué l’arène de leur empreinte indélébile.

Natif de Patar (Sine), Bory Dogue, un géant de près de deux mètres, fut l’un des meilleurs lutteurs de sa génération, s’il n’était pas tout simplement le meilleur. « Il était surtout très puissant sur le plan physique », se souvient encore Sara Ngom, un ancien lutteur lui aussi. L’octogénaire révèle avoir vu à l’œuvre, à plusieurs reprises, le défunt champion sérère. Après avoir signé plusieurs prouesses, Bory toucha le graal en étant champion de l’Afrique occidentale française. C’était bien avant l’accession de notre pays à l’Indépendance.

Ses  fils, Daouda et Soulèye à qui il transmit le virus de la lutte, ne lui arriveront jamais à la cheville. Leur carrière, au début prometteuse, n’a finalement pas répondu aux attentes des observateurs qui voyaient en eux les dignes successeurs de leur père. Un autre champion qui a éclaboussé l’arène sénégalaise de son talent est sans conteste Ibou Senghor. A Diouroup, l’arène locale porte fièrement son nom. Natif du village de Senghor, à quelques kilomètres de Diouroup, Ibou Thiaré, de son vrai nom, était un talent à l’état pur. Il avait toujours en bandoulière ce courage légendaire qui caractérise les grands champions.

Un des tombeurs du géant Double Less, Moussa Diamé, fut, lui aussi, un grand champion de lutte ; de même que Mohamed Ndiaye dit Rober Diouf. Les face-à-face entre le champion de Joal-Fadiouth et Mbaye Guèye sont restés dans les annales de l’histoire de la lutte. Reconverti entraineur national de lutte, Ambroise Sarr a, lui aussi, marqué la lutte nationale de toute sa classe. Le  « lion de la Petite côte » fut l’un des rares lutteurs à évoluer dans les trois disciplines, à savoir la lutte avec frappe, la lutte simple et la lutte olympique.

Il a participé à quatre éditions des Jeux olympiques avant de prendre les rênes de l’équipe de lutte olympique en 1992, puis celles de la lutte sans frappe depuis 1996 à nos jours. Il cumule ces fonctions avec celle de président de l’école de lutte de Palmarin qui porte d’ailleurs son nom. En plus d’Ambroise Sarr et Robert Diouf, Manga 2 et Yékini ont été les deux autres plus grands lutteurs sérères de la Petite côte. Le premier, seul roi officiel reconnu par le Comité national de gestion de la lutte (Cng), a régné pendant deux décennies. Il mit fin à sa carrière en début 2000 après avoir été battu un an plutôt par Mohamed Ndao dit Tyson.

yekiniQuant à Yékini, toujours en activité, il n’est plus à présenter pour avoir été désigné meilleur lutteur du cinquantenaire. Il faut souligner qu’avec les nombreux espoirs de la génération actuelle, cette tradition de grands lutteurs sérères a de beaux jours devant elle.

Diégane SARR (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on vendredi, 26 août 2016 14:01

Loin de l’image de sport-business qu’elle présente aujourd’hui, la lutte, au pays sérère, n’était qu’une affaire d’Hommes avec H majuscule. Les athlètes allaient de village en village pour se jauger et faire montre de leur bravoure. On combattait pour la gloire et rien que pour la gloire.

L’équipe de lutte de la région de Fatick a remporté haut la main, la 17ème édition du Drapeau du chef de l’Etat organisée en mi-juillet dernier à Kaffrine. Grandissime favorite du tournoi, elle s’est, sans surprise, succédé à elle-même. Au détriment de la région hôte qui, comme l’année dernière, est encore tombée en finale, les armes à la main. Malheureux finalistes à l’occasion de la précédente édition, les Kaffrinois avaient à cœur de prendre leur revanche sur leurs terres du Ndoucoumane et brandir leur premier trophée national. Mais, à cause de l’insatiable ogre fatickois qui dévore tout sur son passage, ils devront prendre leur mal en patience.

En réalité, depuis la première édition, au milieu des années 1990, Fatick règne sans partage dans cette compétition qui a la particularité de réunir tout le gotha de la lutte traditionnelle nationale. Une suprématie qui s’est consolidée davantage depuis que le Drapeau du chef de l’Etat est disputé sous la même formule que le Tournoi de lutte africaine de la Cedeao (Communuaté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). « Toutes les quatre éditions, organisées depuis cette réforme du Drapeau du chef de l’Etat, ont été remportées par la sélection régionale de Fatick », souligne, fier Ambroise Sarr, l’entraineur national de lutte originaire de cette région.

Sara Ngom lutteurEn fait, la lutte, c’est connu de tous, constitue le sport traditionnel par excellence du pays sérère. Elle y est pratiquée depuis la nuit des temps. Et aujourd’hui encore, rares sont les villages qui n’organisent pas de tournois durant la saison de lutte. « En tout sérère, dort un lutteur », chante, telle une rengaine, un observateur averti de la lutte. Ancien champion de lutte, Ambroise Sarr, qui a participé à quatre Jeux olympiques (Montréal, Los Angeles, Moscou, Séoul) est un témoin privilégié de l’évolution qu’a connue cette discipline sportive. Loin du sport-business qu’elle est aujourd’hui avec ses cachets à coups de dizaines de millions, la lutte n’était au début qu’une affaire de bravoure, d’Homme avec grand H. Elle ressemblait un peu comme les combats des gladiateurs de l’empire romain de Jules César, à la différence que nos lutteurs ne s’entre-tuaient pas et ne versaient pas du sang. « La lutte est traduite par « ndiom » en Sérère qui vient de « diom ». C’était une question de courage et d’honneur entre les villages qui se mesuraient à travers leurs champions respectifs», rappelle l’ancien lutteur de Palmarin Nguedj. A l’inverse des mises faramineuses de nos jours,  les tournois de lutte d’antan n’avaient aucun enjeu financier. Alors qu’est-ce qui faisait courir les lutteurs ? «  Rien, à part l’honneur, la bravoure, le fair-play, le bon voisinage, la gloire », souligne celui qui fait office d’entraineur national de lutte depuis 1996.   

Une pipe de tabac comme mise
Les combattants ne gagnaient donc pas grand-chose, excepté « une pipe » de tabac. « Jadis le vainqueur recevait une pipe. On le faisait fumer après le sacre pendant que d’autres lui donnaient des coups de pied pour lui témoigner leur joie et leur fierté», raconte, le sourire aux lèvres, le chef du village de Palmarin Ngedj. Drôle de manière de féliciter un vainqueur ; quand aujourd’hui, les champions sont couverts d’or et de gloire ! Ancien lutteur, aujourd’hui âgé de près de 80 ans, Sara Ngom regrette de ne pas faire partie de la génération actuelle de lutteurs bénis par le dieu argent de l’arène.

« La lutte n’est plus qu’un business très lucratif ; alors que nous luttions pour la gloire et seulement pour la gloire. Je suis persuadé que si j’avais la chance de figurer parmi la génération actuelle, j’aurais sans doute, gagné beaucoup d’argent. Je pouvais disputer jusqu’à plus de 20 combats la saison», explique celui dont le nom de guerre était Diégane Senghor. Surnommé « Bayil douma », à cause de sa réputation de cogneur acharné, l’homme, un géant de près de près de deux (2) mètres, était un lutteur talentueux, auteur d’un palmarès fabuleux.  Mais comme beaucoup de sa génération, il n’a eu que « des morceaux de tissus comme trophées ». Et, la gloire aussi!

Selon Ambroise Sarr, c’est au tout début de l’hivernage que les villages choisissaient les champions qui devaient défendre leurs couleurs pour la prochaine saison. Le processus de sélection démarrait dès la tombée de la première pluie. A la deuxième pluie, au moment où  l’herbe commence à pousser, on intronisait l’heureux élu. Mais, ce n’était pas, pour autant, terminé. Après les récoltes, il fallait organiser un « loul », sorte de Vsd (compétition organisée vendredi, samedi et dimanche par le Comité national de gestion de la lutte (Cng) pour sélectionner des lutteurs : Ndlr), pour s’assurer que le champion choisi était toujours le plus indiqué pour représenter dignement le village.

Cette nouvelle étape dans la sélection mettait aux prises les espoirs qui montaient en puissance et les lutteurs confirmés. Et à l’issue de la compétition, on confirmait ou infirmer le premier choix sur celui qui devait représenter le village. Il se souvient d’ailleurs du « loul » qui avait porté au pinacle son idole et aîné, Pierre Téning Sarr, dont il portait à  l’époque l’arsenal mystique. « Ce jour-là, des incidents ont émaillé la compétition. Pierre Téning avait été choisi pour être le représentant du village. Après les récoltes, un tournoi de confirmation a été organisé comme le voulait la tradition. Il s’en était sorti la tête haute en battant son challenger  Malick Yengué, qui montait en puissance.

Ablaye Ndiaye lutteurMais ce dernier, ne s’avouant pas vaincu, des incidents ont eu lieu », fait-il encore remarquer. Fort heureusement, les femmes y ont mis leur grain de sel comme c’est toujours le cas en pareilles circonstances et l’incident a vite été étouffé dans l’œuf. Avec leur fameuse « eau mélangée à des feuilles de boabab séchées », elles avaient ramené le calme et la sérénité à force de mouiller tout le monde de leur potion magique. La lutte c’est aussi le mystique ! Ambroise Sarr rappelle que les tournois inter-villageois commençaient après les récoltes avec ce qui était connu comme étant des fêtes de réjouissances. Ils se poursuivaient tout au long de la saison sèche qui dure 9 mois.

Une règle tacite voulait qu’un seul appui soit considéré comme une chute 
Très jeune, il a accompagné, plusieurs fois, Pierre Téning Sarr, le champion qui défendait les couleurs de Palmarin, dans ses multiples pérégrinations à Djiffer et autres villages environnants. « Je faisais partie de ceux qui lui portaient les bagages. Ainsi, nous marchions des kilomètres et des kilomètres pour nous rendre à Djiffer et dans les autres villages voisins. Pendant ce temps, lui voyageait seul, à bord des cars de transport. En fait, pour des raisons mystiques, ses bagages ne devaient pas être mis dans un véhicule », justifie Ambroise Sarr.

Contrairement à nos jours où les choses semblent mieux organisées, il n’existait à l’époque presque pas de normes explicites régissant les tournois de lutte. « On ne connaissait pas le tirage et les athlètes ne s’inscrivaient pas non plus sur une liste pour pouvoir participer à une compétition comme c’est le cas actuellement », précise l’ancien lutteur. Selon lui, les athlètes se défiaient deux par deux sous le regard approbateur du public. Et c’est ainsi qu’on assistait à des duels époustouflants jusqu’à la fin où les deux qui restaient invincibles disputaient le sacre. Mais en l’absence d’un règlement bien précis, il n’était pas rare de voir les compétitions être émaillées de petits incidents. Des chutes, mêmes claires comme l’eau de roche, pouvaient connaitre de fâcheuses prolongations. De simples volontaires, ceux qui officiaient comme arbitres, voyaient souvent leurs décisions être contestées. Et les combats dégénéraient en bagarre de rue.

Une règle tacite, acceptée par tous, voulait également qu’un seul appui soit considéré comme une chute. Ce n’est pas comme aujourd’hui où le combattant doit effectuer quatre appuis pour se voir déclaré perdant. Autre règle passée de mode, les lutteurs n’avaient pas le droit d’attraper les pagnes de leurs adversaires. « Le règlement était le même que celui de la lutte africaine. C’est seulement aujourd’hui dans la lutte sénégalaise qu’on voit les athlètes s’agripper sur les pagnes de leurs vis-à-vis », renseigne en fin connaisseur, l’entraineur de l’équipe nationale de lutte. Sans l’autorisation d’attraper le « nguimb » de l’adversaire, il fallait donc faire preuve de beaucoup de talent technique pour pouvoir tirer son épingle du jeu. Ce qui laisse croire que le niveau de la lutte était beaucoup plus relevé à l’époque.

Les tournois de lutte qui se tenaient toute la saison sèche commençaient à partir de 9h et clôturaient leurs activités au plus tard à  18h. Tout le contraire des compétitions actuelles qui démarrent dans l’après-midi et se terminent tard dans la soirée. Ambroise Sarr révèle qu’il existait une vieille rivalité entre Palmarin et Joal-Fadiouth. Mais précise-t-il, le dernier mot revenait toujours à son village. Jusqu’au jour où Manga 2, l’ancien champion de Fadiouth vainquit le signe indien. Les deux localités dominaient la lutte dans la Petite Côte et les Iles. « Là-bas, on disait que pour être un champion digne de ce nom, il fallait d’abord traverser la mer, se rendre à Palmarin et faire le chemin inverse. Mais rares étaient les lutteurs qui réussissaient ce voyage. La plupart retournaient dans leurs fiefs avec des défaites», indique-t-il.

Culte de l’éthique dans l’arène                                                                                                                                              Lutteurs Entrainement PalmarinDe nos jours très décrié, le phénomène des combines était, jadis, inconnu dans la lutte. «Ngolomane et moi, nous étions de grands amis ; mais nous savions toujours faire la part des choses à chaque fois que nous devions en découdre », renseigne Ousmane Ndiaye, l’ancien lutteur de Diouroup. Les deux ténors mettaient toujours l’amitié de côté, le temps de vider leur contentieux. Et après le face à face, ils continuaient, en gentlemen, leurs relations amicales comme si de rien n’était. « Il était impensable de tricher, parce que la lutte c’était avant tout le « diom ». Moi, à chaque fois que je participais à un tournoi, je pensais à ce que j’allais raconter à mon père, au retour. C’est pourquoi, je faisais tout pour être irréprochable », relève l’ancien champion de lutte.

Comme beaucoup de sa génération, il ne comprend pas le phénomène des combines et l’attitude des lutteurs actuels. Pour Ousmane Ndiaye, cela est d’autant plus incompréhensible que la lutte est devenue beaucoup plus intéressante aujourd’hui, avec tout cet argent qui y coule à flots. « Je pense que ce n’est pas éthique. Quand on triche pour offrir la victoire à son adversaire, que va-t-on raconter à ses proches, une fois rentré à la maison ? », s’interroge-t-il. Les actes de combines sont passibles de sanction par le Comité national de gestion de la lutte (Cng)

Diégane SARR (textes) et Assane SOW (photos)

Last modified on jeudi, 25 août 2016 15:24

Que dire de Gorée que les historiens et quelques narrateurs zélés n’aient déjà révélé au monde ? Son passé, malgré les réminiscences de l’horreur humaine qu’il fait ressurgir, est même sublime. Il va au-delà de la comparaison entre l’humanité du « maître » d’un temps sombre et celle-là du supplicié. Sa mémoire constitue un ressort pour plusieurs générations qui essaient de s’en accommoder sans oublier de vivre. C’est la meilleure manière de pardonner tout en célébrant l’humanité qui, mise en lumière, donne des raisons d’espérer des lendemains enchanteurs, un meilleur sort à la société.

Gorée, aujourd’hui, concilie le passé et le présent. En omettre un constituerait un renoncement coupable. On y célèbre la vie sans laquelle toute allusion au passé ne relèverait que d’une passivité néfaste au devenir des peuples d’ici et d’ailleurs. C’est pourquoi, nous nous sommes employés à montrer, ici, une image de Gorée qui exalte des vies, des comportements, des sacrifices de gens au service du bien-être collectif, des jeunes entreprenants qui se fabriquent un destin…

Leurs actions quotidiennes, leur joie de vivre, leur énergie positive ne traduisent que leur volonté de s’affranchir de la morosité qu’inspire l’Île et dans laquelle l’imagerie populaire les confine. Gorée, avec ses ruelles paisibles et ses vieilles maisons fleuries de bougainvilliers, son architecture coloniale, sa plage bondée de monde et tant d’autres curiosités, donne à voir suffisamment de charmes pour durcir les âmes de chagrin.

Qu’elles y trouvent le réconfort de voir l’humanité transcender une si douloureuse période. Gorée, île mémoire… et d’innombrables vies.

Alassane Aliou MBAYE et Marame Coumba SECK

maison des esclaffes
Des générations d’intellectuels et de dignes fils de l’Afrique et de la diaspora noire se sont battus des années durant pour faire admettre aux « anciens maîtres » négriers de l’autre côté de l’Atlantique que l’esclavage est un crime contre l’humanité. Mais, il paraît aujourd’hui plus urgent de préserver la sacralité de ce qui rappelle à l’humanité ce douloureux épisode. Les pratiques inconvenantes des visiteurs de la Maison des esclaves et de certains « guides » n’y participent point.

Khadija est étudiante en deuxième année au département de sociologie de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Depuis l’élémentaire, elle n’est plus revenue à Gorée pour voir l’horreur humaine que se plaisaient à « chantonner » ses maîtres d’école : « l’esclavage est un crime contre l’humanité ». Ne pas s’émouvoir de la touchante et détaillée narration de l’adjoint au conservateur, Alioune Badara Kabo, en est presque un autre. L’adolescente est venue avec ses amies que l’effervescence de la plage « n’a pu permettre » de faire un petit tour à la Maison des esclaves. Qu’elle soit louée cette posture ! Elle est certainement moins incommode que celle des ricaneurs et des visiteurs désinvoltes qui n’y voient qu’une vieille bâtisse sans relief.

Alioune Badara Kabo fait ce constat qui en dit long : « Il y en a parmi les visiteurs qui versent des larmes quand on leur touche un mot du supplice infligé à des êtres humains d’égale dignité. D’autres y entrent et sortent comme si de rien n’était » ; à l’image de cette inconvenante dame ébouriffant ses cheveux et se désopilant, avec sa clique, comme dans leur cocon. Il y en a qui ne se gênent pas à entrer dans les locaux en maillot de bain. Tout simplement. La Maison des esclaves pâtit moins des controverses entre intellectuels que des comportements indignes de gens qui devaient être les premiers à entretenir ce pan de la mémoire collective. Il fut un temps où on leur a nié la dignité d’êtres humains. Cette maison est là pour leur rappeler cet épisode sans se morfondre toutefois dans la passivité. Elle est en train de perdre sa sacralité. Et laisser des individus porter cette mémoire, parce qu’ils savent baragouiner quelques langues occidentales, relève de l’irresponsabilité.

L’allusion est claire. Il est bien question de ces fameux « guides » qui y pullulent. La réflexion est engagée pour trouver une solution. « Je m’efforce d’interdire cela pour éviter que n’importe qui vienne débiter des histoires ici d’autant plus qu’on ne peut pas contrôler ce que ces gens racontent aux visiteurs. On est en train de voir avec le conservateur et le commissaire de Gorée comment y remédier, quitte à trouver deux agents de sécurité de proximité qui vont monter la garde ici en permanence ». Qu’on ne vienne pas nous chanter la vielle ritournelle populaire : « C’est notre gagne-pain ». Cette trivialité est une offense pour les peuples noirs et âmes sensibles de l’humanité qui ont fait de ce lieu mémoire un ressort puissant.

Ps : « Esclaffe » est un verbe mais puisque tout est permis ici…

… Et des enfants « Khadija »A l’origine, un malheur familial
la maison de KhadijaLa douleur de la perte d’un être cher, âme jeune et pure de surcroit, escorte l’existence de ceux qui s’en étaient épris. Fallou, père d’une tendre jeune fille, Khadija, la seule dont le Ciel l’a gratifié, très tôt enlevée à son affection, cherche le réconfort dans le rêve généreux de la disparue. Elle voulait, de son vivant, une grande maison où les mômes pourraient laisser libre cours à leurs imaginations. Son prévenant géniteur, artiste-peintre d’ici et d’ailleurs, s’est employé avec enthousiasme et fidélité à réaliser ce noble souhait avec la Maison des enfants de Gorée autrement appelée « La Maison de Khadija ». Ici, s’épanouissent des insouciances, des talents, des esprits.

« Il paraît que les paroles des hommes forts doivent toujours recevoir, à l’approche de la mort, une certaine grandeur ». Qu’auraient été les mots de Victor Hugo face à la touchante générosité d’âme de la petite fille de l’Île de Gorée, Khadija. Son court passage sur terre est une odyssée mémorable qui interpelle les manières d’être de nos temps qui poussent l’individualisme jusqu’à l’extrême. Devant un père ému par tant de précocité d’esprit, elle a exprimé le souhait d’avoir un grand espace pour des enfants quand les moyens le lui permettront un jour. Ce qu’elle voulait de son vivant a pris forme neuf mois après qu’elle est allée au ciel.

La Maison des rêves prémonitoires de Khadija a vu le jour. Elle déroule ses activités au plaisir des enfants de l’Île et d’autres horizons sous le regard expressif de celui à qui elle confiait ses rêves, Fallou le père peiné. Celui-ci noie sa douleur dans l’affection qu’il reporte sur ces innocentes créatures. Sous l’ombre d’un arbre, l’une d’elles, une métisse franco-sénégalaise, venue de la France, titille le pinceau et applique des couleurs sur une toile sous l’assistance de Fallou ; une manière altruiste d’asservir sa passion de la peinture au service de ses réminiscences. Il donne une forme aux rêves de jeunesse de sa fille en initiant les enfants à la peinture et en leur offrant un cadre propice à leur épanouissement avec des jeux sans bourse délier.

Gorée un e ville qui meurtCette maison représente pour cet artiste-peintre, qui a fait des expositions au Sénégal et sous d’autres cieux, la personne même de Khadija. Elle en constitue l’âme, la joie des enfants qui y viennent, sa lumière. « C’est ma seule et unique fille que j’aimais tendrement. Bien qu’elle soit restée peu de temps sur terre, Khadija a montré beaucoup de cœur parce qu’elle était empreinte d’altruisme. Cette maison n’est que la transposition, le prolongement de cette générosité écourtée », confie le quinquagénaire, l’élocution régulière, le visage paisible. Cette bienveillance est une aubaine pour les parents qui trouvent là une belle manière d’occuper leur progéniture et de relever leur niveau.

« Durant l’année scolaire, les enfants viennent ici avec leurs instituteurs, principalement ceux de l’école Léopold Angrand, pour combler leurs lacunes dans certaines disciplines », renseigne Fallou Dolly. Ils y apprennent également à créer un jardin et à l’entretenir pour en faire des défenseurs de la nature. Dans une grande salle, des jouets éparpillés un peu partout et des livres voisinent avec un portrait d’une fille au minois agréable. Juste au-dessous de la photo, on peut lire ceci : « Paix ». Cette représentation établit une dualité de l’être humain et exprime une seule envie : l’harmonie comme celle-là que souhaitait Khadija pour ses « sœurs ». D’outre-tombe, elle peut rendre hommage à celui qui s’échine à entretenir sa mémoire, son père.

Alassane Aliou MBAYE et Marame Coumba SECK

Last modified on mercredi, 24 août 2016 13:27

Ile mémoire, havre de vie. Gorée, dans l’imagerie populaire, est encore cette bande de terre entourée d’eau et hantée par des corps éprouvés, des cœurs meurtris d’un autre temps. On en oublierait même ses charmants habitants, ses jeunes pleins de vie et d’initiatives, sa petite plage de sable particulièrement prisée pendant l’été.

La plage de Gorée est le lieu d’une extraordinaire effervescence où des esprits entreprenants s’emploient à amasser de petites fortunes de circonstance. Les tentes et parasols qui y sont dressés et « les pêcheurs du métal précieux », ces amusants petits nageurs guettant la chaloupe pour recevoir de la petite monnaie récupérée dans les profondeurs d’une mer aux douces ondulations, plus que de vulgaires débrouilles, en constituent le charme. Des corps suppliciés par la chaleur étouffante du jour retrouvent l’éclat dans une eau claire bordée par un minuscule rivage de sable. La fraicheur déchaine l’enthousiasme d’une cohorte de jeunes filles aux silhouettes gracieuses et de mâles un tantinet coquins. On s’entrelace, brasse, folâtre de temps à autre. Les plus téméraires défient les profondeurs. L’ambiance est, ici, joyeuse, quelquefois intime, devant une multitude d’individus impassibles. Chacun pour sa jouissance, la plage pour tous. Quand les plastiques trempées, vêtues de maillots de bain, rejoignent la berge, les yeux moins blasés s’en nourrissent allègrement. Les mieux loties s’en vont se retirer sous la flopée de tentes et de parasols longeant la plage de Gorée pour se préserver du soleil. Ces abris sont tenus, pour la plupart, par de jeunes goréens durant les trois mois de vacances scolaires.

L’un d’eux, Boubacar Joseph Koté dit Joe, pensionnaire de l’Ecole nationale des arts, nourrit le rêve de faire une carrière musicale. Conscient que son art requiert des moyens financiers, le bonhomme, depuis quatre ans, se consacre à la location de tentes durant ses vacances pour s’y faire un destin. Se laissant choir sur une natte étalée sous une tente amovible sous laquelle s’abritent ses « partenaires », le petit-fils de Boubacar Joseph Ndiaye, défunt et illustre conservateur de la Maison des esclaves, s’offre un moment de répit. Ses trois guitounes sont occupées à l’image de celles de ses autres amis qui exercent cette activité.

Ombre et intimité
Ce samedi, les rayons du soleil convergent vers la berge. La clientèle est importante en cet après-midi ensoleillé. La plage, quelquefois avec ses exubérances, a les allures d’un joyeux camp de réfugiés avec ses tentes de « nomades » prises d’assaut par des hommes et des femmes, des élèves…, des gens en quête d’ombre et d’intimité. Et cela a un coût à Gorée. Ces précieuses « cabanes » très prisées, pouvant contenir près d’une dizaine de personnes, sont louées à 5.000 FCfa/journée. L’occupant doit libérer l’installation de fortune à 19 heures conformément aux recommandations de la municipalité de Gorée. « Nous n’avons droit chacun au plus qu’à trois tentes. Nous versons chaque mois, pour les besoins de la taxe municipale, 15.000 FCfa », informe Aboubacry Camara, le seul frigoriste de l’île, torse nu, débit saccadé.

Les week-ends, il abandonne le « froid » au profit de la chaleur de la plage pour se faire une petite fortune. Il ajoute pour s’en désoler : « C’est nous qui avons valorisé ces lieux. Le taux d’imposition, auparavant fixé à 10.000 FCfa, est élevé ». Autrement dit, les choses ne sont pas aussi florissantes qu’il n’y parait. Le rush du week-end n’est donc qu’un mirage. « C’est en tout cas mieux qu’un homme qui fléchit pour balayer la souillure des rues, le seul boulot qui existe ici », raille celui qui aime à se présenter comme un « beach footballeur », Modou, pour relativiser les saillies impétueuses de son compagnon.

A près d’une encablure de ses tentes, sont dressés des parasols, moins intimes et spacieux. Quinze d’entre eux, soit la limite fixée par la municipalité, sont tenus par Adama Diaw, l’un des rares pêcheurs de l’Ile, trouvé en train de balayer avec six jeunes sous sa coupe. Il a eu la présence d’esprit d’y poser des sacs-poubelles que « les petits dakarois ignorent royalement ». Alors, il fait contre mauvaise fortune bon cœur en rôdant autour des installations pour maintenir l’espace propre et convivial.

Sous un des abris, un homme « couve » de ses longues jambes une fille dont il dit qu’elle est sa seconde épouse. Il s’en est suivi une franche rigolade assez significative. Le veinard est un habitué des lieux que le coût de la location, 1.500 à 2.000 FCfa les week-ends, ne rebute guère. La vaste étendue d’eau claire de l’Ile, les corps gras et grêles s’offrant aux rayons du soleil qui percent le sable fin du rivage en valent bien de brûler la chandelle par les deux bouts. L’Ile est un coin perdu. La mer sait rester discrète.

Les mendiants de la mer
la plagePlouf ! Et des enfants, comme ceux sur le continent se ruant sur les âmes généreuses, bravent les profondeurs de la mer peu agitée pour récupérer les pièces que les curieux visiteurs dans la chaloupe se plaisent à jeter dans une eau « éclatante ». C’est là l’activité principale de ces jeunes garçons dont la moyenne d’âge est comprise entre 12 et 15 ans. Plus d’une vingtaine de jeunes, bercés dans cette étendue d’eau, y trouvent une occupation qui peut rapporter jusqu’à 3.000 FCfa par jour, les soirs de grande fortune. Cette ingénieuse trouvaille de ces mômes, « pièce dans l’eau », participe au décor bouillonnant de la plage, lieu de débrouillardise et de vie.

A moitié nu, avec un tuba de plongeur, comme la plupart de ces précoces « pêcheurs de pièces », Pape Bâ, frêle garçon, jubile presque à l’évocation de ses revenus journaliers : « Cette activité de vacance, parce que je suis un élève, me rapporte quotidiennement au bas mot 1.000 FCfa ». L’esprit d’entreprise de ces jeunes âmes sur une île où l’offre d’emploi est presque inexistante constitue une fascination. En plus de cette occupation, ces garçons s’activent dans la location de tentes ; activité qui fait recette en cette période d’été. « Nous sommes des rabatteurs en servant de relais entre le propriétaire des tentes et les clients », indique Lamine Sarr, lycéen. Ce business lui permet, à l’en croire, d’acheter de nouveaux habits pour la rentrée des classes et des fournitures pour dispenser quelquefois ses parents d’un devoir écrasant.

Fatou Ndong ne donne pas l’air de pouvoir disputer à la mer la petite monnaie que les visiteurs jettent par curiosité. Quelquefois par admiration. Elle est plutôt grasse. Sa culotte bouffante et son maillot de bain trempés n’en rajoutent qu’à son obésité apparente. Sa masse corporelle ne l’empêche toutefois pas de titiller les profondeurs. Elle pose un regard maussade sur trois pièces de petites valeurs dans la paume de sa main comme pour implorer « Coumba Castel » de l’en gratifier davantage.

« Nékha goul » (les choses ne marchent pas encore) ! dit-elle, convaincue que « la pêche aux pièces » sera bonne. Le samedi à Gorée est un jour béni, même pour les marchandes de « petites choses » et de camelote. La joviale jouvencelle fait partie d’une bande de huit (8) filles affectueusement appelées les « divines » sans qu’elles ne connaissent la raison de ce sobriquet. Divinités marines ? Sans doute pour traduire leurs prouesses dans une mer qu’elles ont domptée et leur débrouillardise sur la terre ferme qu’elles ont conquise.

Alassane Aliou MBAYE et Marame Coumba SECK

Last modified on mardi, 23 août 2016 12:08

Espace de détente à 3,5 kilomètres au large de la côte sud-est de Dakar, le Parc national des îles de la Madeleine reste un lieu de retraite pour ceux qui veulent, le temps d’une journée, s’éloigner du stress quotidien de la capitale sénégalaise. L’île au Sarpan, qui tient son nom d’un ex-militaire de l’armée coloniale française envoyé sur place en punition, demeure aussi le lieu de refuge du génie protecteur de Dakar, Leuk Daour Mbaye. Un univers de traditions léguées de génération en génération au sein de la communauté lébou de la presqu’île du Cap-Vert.

De loin, elles attirent, semblables à des nymphes aguichantes. Tantôt rebelles, tantôt languissantes au gré des caprices de dame nature. A l’approche de la grande île, la pirogue passe près de l’Almadraba Uno, un bateau espagnol échoué entre les deux îles. C’était lors d’une tempête en 2013. Il offre son flanc aux cormorans. Ces oiseaux aquatiques déploient leurs ailes, repus après une partie de pêche. Non loin, l’une des jumelles, l’île Lougne, moins hospitalière, élève sa forteresse de roches noires colorées par la fiente aux phaétons, cormorans et autres oiseaux. Ils y séjournent durant leurs migrations.

culte lebouLa pirogue se dirige vers l’île au Sarpan. Il entre et accoste par la crique Hubert. Un à un, les visiteurs débarquent sur un pont en béton aménagé, il y a trois ans, par le comité de gestion du Parc national des îles de la Madeleine. Ses membres leur souhaitent la bienvenue puis rappellent les consignes de sécurité. L’endroit est calme. Aucun bruit. L’ambiance est bercée par le son des vagues et le chant des oiseaux. Quelques minutes après l’arrivée, une vingtaine de touristes entame la montée vers le plateau, sous une fine pluie. Le Parc national des îles de la Madeleine (Pnim) fait 45 hectares. Sur la pente, un premier baobab nain. Ici, les arbres se développent au sol à cause du vent marin.

Balade dans l’histoire
« L’ancêtre des baobabs », lui, est là depuis plus de cinq siècles, selon le guide. Certaines de ses branches doivent bien faire un mètre de diamètre. Première halte du périple sur le point culminant de l’île: la case Lacombe. Ou du moins ce qui en reste : des murs de roche, encore debout. « Le génie tutélaire démolissait la construction chaque nuit. Quand Lacombe persistait, il le frappait même », confie Fallou Badji, le guide aux dreadlocks. A ses côtés, une autre construction, réduite en gravats. C’est l’ancienne case des agents des Eaux et Forêts. Elle a été détruite après des bisbilles avec les pêcheurs riverains. Ce point culminant de l’île offre une vision unique, presque paradisiaque, sur Dakar et l’étendue bleue de l’océan, la station idéale pour s’abandonner à la contemplation et aux rêveries.

La visite continue. En file indienne, les visiteurs avancent sur la petite piste jonchée de cailloux. Elle serpente à travers la végétation. Plusieurs plantes médicinales y poussent comme l’euphorbia balsamifera (salane en wolof) ou le boscia senegalensis (ndiandam). Après cinq minutes de marche, une plaque indique le « lieu de culte lébou ». C’est un baobab nain au pied duquel on trouve un crâne de mouton, des pièces de monnaie et des noix de cola. L’endroit est un lieu de prière. Chaque année, la communauté lébou y effectue des offrandes et des prières. Plus loin, au bord de l’île, on aperçoit en contre-bas la « plage des tortues ».

lebou Jadis, des tortues marines venaient y pondre. Maintenant, elle accueille les restes du premier bateau échoué sur l’île en 2006. Plus de phoques non plus dans « la baie des phoques ». On raconte qu’il y avait des phoques au moment de la découverte de l’île vers 1444 par Denis Diaz. Sur le chemin, on remarque des restes de coquillage déterrés par les eaux de ruissellement. Durant la période coloniale, elles auraient servi de nourriture à des insurgés réfugiés sur l’île. Tout autour, de jeunes pousses d’herbes s’épanouissent au soleil. Au bruit des pas, des sauterelles sortent de leurs cachettes, sautant sur les longues herbes mortes allongées au sol. Cà et là des termitières émergent de la latérite rouge. L’île grouille de vie. Des fourmis, des chenilles, des aigles, des lézards, des serpents et d’autres animaux y vivent. En l’espace d’une journée, les visiteurs animent l’île au Sarpan. Par groupe, ils arrivent. La plupart sont des Occidentaux. Pendant ce temps, les premiers arrivés profitent encore de l’eau tiède de la piscine naturelle, prolongement de la crique Hubert.

Pieds dans l’eau
Après un déjeuner accompagné de boissons tenues au frais dans des glacières, certains jouent au ludo (jeu de société avec 4 personnes). D’autres flemmardent sous les tentes, allongés sur le sable de la petite plage. Les enfants, infatigables, nagent sous la surveillance des maîtres-nageurs. « Je nage depuis que j’ai sept ans, mais c’est la première fois que je viens ici », lance Mactar, un « teenager » svelte vêtu d’un short noir.

Le jeune homme de 16 ans affine sa technique de plongeon. Il saute depuis une grosse pierre. Attirée par le spectacle, la petite Sokhna, pas plus haute que « trois pommes », se découvre des talents de plongeuse. Elle est encouragée par sa mère qui ne la quitte pas des yeux. 

« Les mains allongées sur l’axe de ta tête et tu sautes à trois ». Quelques hésitations… Et puis, plouf ! Un peu à l’écart, sur les rochers, Gina, assise sur une natte en plastique aux couleurs jaune et vert, prend une selfie. « J’aime bien ici, l’endroit est calme », reconnaît-elle. Elle immortalise sa deuxième venue sur l’île. La jeune fille, teint clair, taille fine, a une allure de top model sous son maillot de bain noir.

« C’est elle qui m’a amené ici », lance Amadou, son ami. Il ne perd pas de temps pour se jeter à l’eau. Derrière elle, à quelques mètres, une autre scène se déroule sous l’eau. Des alevins pris au piège dans de petits bassins sur les creux de la roche noire, nagent dans tous les sens. Coquillages, oursins et algues tapissent le fond. La fin de l’après-midi tire le rideau sur le spectacle de l’archipel. Elle annonce le retour sur le continent.

A la sortie de la crique Hubert, à bord, on prend les dernières photos de souvenir. Durant les 20 minutes de la traversée, la pirogue tangue sous l’effet des vagues de la marée haute qui butent la proue. Cheveux au vent, les esprits divaguent, bercé par le ronronnement du moteur. Mile après mile, Dakar se rapproche.

Leuk Daour est le maître des lieux
plageL’île au Sarpan est un haut lieu de culte lébou. Cette ethnie de pêcheurs y tient des cérémonies de « ndeup », de « tuur » et autres sacrifices. Un endroit de dévotions jalousement protégé par la population lébou de la presqu’île du Cap-Vert. Ce serait le dernier lieu de refuge des génies protecteurs de Dakar, en l’occurrence Leuk Daour Mbaye.

Les éco-gardes, sentinelles de l’archipel
Tout au long de l’année, des guérisseurs traditionnels y accomplissent des offrandes. Le clou du spectacle, c’est la grande cérémonie annuelle de prières et d’offrandes sur l’île. Elle se tient sur le « lieu de culte lébou ». Autre consigne à respecter la nuit.

Le bateau doit accoster et repartir par le côté droit de l’île. Le comité de gestion du Parc national des îles de la Madeleine assure la gestion du parc national. Moussa Sow en est le président. Il travaille de concert avec les Eaux et Forêts. Ces dernières assurent la protection. Les éco-garde du comité sont un groupe de riverains de Soumbédioune et des quartiers environnants. Ils assurent le transport et la sécurité des touristes. Dans le cadre de l’aménagement, ils procèdent à l’ouverture de nouvelles pistes, au désherbage et d’autres travaux. Le prix de la traversée est fixé à 5.000 FCfa. Il faut débourser la même somme pour visiter l’île avec un guide.

En période de forte affluence (de juin à septembre), les recettes atteignent un million de FCfa par jour. 1.000 FCfa sont versés au Trésor. Le reste est affecté à l’entretien du matériel et aux actions sociales. A la fin du mois, les éco-gardes reçoivent une prime.   

Ibrahima NDIAYE (stagiaire)

Last modified on lundi, 22 août 2016 14:40


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