Soleil Diaspora (79)

La mort de Janus

27 Jui 2017
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Lapidaire, la sentence tombe. Elle est sans appel. Coupable. Facteur aggravant : c'est avec préméditation. Une souillure qui ne mérite plus d'être des vôtres. Avec un manichéisme d'un autre âge, il fallait choisir. Être avec ou contre. Y’a pas d'autres choix possible. Et puis, ne pas être avec, ce n'est pas un choix. C'est une trahison. Devant l'immaculée d’une telle conviction et l'impérieuse inutilité d’une autre voie, c'est incompréhensible de vouloir voir ailleurs. Sauf que... sauf que la consanguinité, elle ne fait rarement que du bien. L'ouverture au monde est une richesse pas un boulet même si le voyage c'est souvent un déchirement. Pour beaucoup, c'est même le préalable à un déracinement qui ne se fait pas toujours avec plaisir. La bienséance n’en a cure de chercher les causes car trop prompt au verdict définitif. Cette entreprise de destruction massive qu'est souvent le Sénégalais, au regard déformé sur ce qui lui est étranger, ne capte pas tout de l'exilé volontaire. Encore moins quand une fois « acclimaté », il choisit d’endosser les habits de son pays d’accueil. Au prix de sacrifice sur une, deux ou trois générations, l'ex immigré peut devenir porte-étendard de sa société d'accueil. Il est dans la suite d’une trajectoire personnelle aussi unique qu’un Adn. Qu’ils s’appellent Jean-François Mbaye, né à Dakar mais arrivé en France après le bac ou Sira Sylla une avocate franco sénégalaise, il est devenu fun de leur jeter la pierre car ayant choisi d’être députés en France. « Je ne peux pas choisir entre ma mère et mon père », avait répondu Jamel Debbouze quand on cherchait encore à savoir s'il était plus Marocain que Français. J’aime bien Janus - que je cite peut être un peu trop -, le dieu romain des commencements et des fins qui a la particularité d’être représenté par deux têtes regardant dans deux directions différentes. Voudrait-t-on sa disparition ?

Par Moussa DIOP

Le phénomène des « revenants » n’est pas prêt de s’arrêter. Face au chômage endémique en France qui touche en majorité les personnes issues de l’immigration, conjugué à la croissance africaine, le retour aux sources n’est plus simplement une affaire de cœur. L’Afrique et le Sénégal sont devenus attractifs économiquement pour leur diaspora. En plein Pakao, Amadou Kazaly Dabo en donne une illustration parfaite. A travers un projet d’énergie solaire, le jeune d’une banlieue française s’investit pour le développement économique rural. 

Amadou Kazaly Dabo est né dans une banlieue française mais son avenir y est bouché. Si le jeune entrepreneur de 30 ans ne renie pas son pays natal, il confie que la France « ne lui a pas apporté grand chose ». De cette frustration, avec un certain sens des affaires, il a décidé de venir s’installer au Sénégal, le pays d’origine de ses parents, pour y développer un projet d’énergie solaire en Casamance.

Amadou Kazaly Dabo est né en France, à Paris. « J’ai d’abord grandi dans le beau quartier de Montmarte dans le 18ème arrondissement, près du Sacré-cœur. Puis, à l’âge de mes 8 ans, j’ai déménagé dans la ville d’Epinay-sur-Seine, en Seine Saint-Denis dans le 93 (banlieue parisienne, ndlr) » explique-t-il. Le jeune entrepreneur vient d’une famille nombreuse. Il confie avoir 4 sœurs et 3 frères, et il tient à préciser qu’il est le deuxième enfant de la famille, après sa grande sœur.

Amadou revient sur son enfance, car pour lui, elle explique l’homme qu’il est aujourd’hui. « J’avais un père originaire du Pakao qui était un très grand marabout » lance-t-il non sans fierté. En France le père d’Amadou était guérisseur mais il travaillait aussi en intérim pour faire vivre sa famille. « C’était un vrai bosseur » affirme son fils. « Il a toujours tout fait pour qu’on soit à l’aise, car ma mère ne travaillait pas ». Mais à l’âge de 17 ans, à la suite du décès de son père, Amadou explique que les « difficultés financières ont commencé ». Cet évènement a marqué un tournant dans la vie du jeune mais fils ainé de famille. « Ca a été un moment très difficile, car j’étais jeune et j’ai dû très tôt prendre mes responsabilités pour aider ma mère, mes frères et mes sœurs ».

« J’ai mené une scolarité catastrophique »
Le directeur général de la société Blue Power au Sénégal parle de sa scolarité. « J’étais un brillant élève en primaire. Mon père était très strict donc j’étais assidu à l’école. Mais arrivé au collège j’ai commencé à être un élève turbulent » raconte-t-il. Pour lui, cette attitude s’explique par son environnement et les conditions de travail : « J’étais en zone d’éducation prioritaire (ZEP), dans un collège où il y avait 6 mois de grève par an, des agressions sur les professeurs, du racket, des bagarres etc... Les conditions pour étudier n’étaient pas favorables. Sur le plan national, on était toujours à la traine par rapport aux autres établissements ». Avec une pointe de nostalgie il se rappelle de ce qui lui plaisait à l’école : « J’étais sensible aux arts plastiques et j’adorais cette matière, mais je vous le dis honnêtement, j’ai menais une scolarité catastrophique.

Je n’ai même pas été à l’examen du brevet des collèges. J’avais le sentiment que je ne pouvais pas réussir en France via l’éducation nationale ».

Du CDD en France à l’entreprenariat au Sénégal
Après le collège, il a fait un BEP comptabilité. « Ce n’était pas un vrai choix, mais plutôt un refuge ». L’alternative était un CAP. C’est donc au décès de son père que Amadou a commencé à chercher du travail. « Je ne savais pas trop quoi faire, alors je suis parti à la mission locale pour les jeunes de ma ville, et j’ai eu un CDD de 6 mois en manutention dans une imprimerie offset. Finalement j’ai fait 7 ans dans cette société ».

Mais suite à un licenciement économique, il s’est lancé dans l’entreprenariat en ouvrant avec son associé de l’époque un centre de remise en forme à Paris dans le 16ème arrondissement. « C’est un domaine que je maîtrisais car en parallèle, je faisais beaucoup d’haltérophilie. J’ai même eu 5 titres de champion de France ». Puis, suite a une « brouille » avec son associé il fait sa route tout seul en montant sa propre centre de « remise en forme ».

Cependant il avoue que « cela n’a pas fonctionné ». Mais point de découragement. « Ensuite, je me suis lancé dans la commercialisation de l’huile de Neem sénégalaise en France mais n’ayant pas les appuis financiers nécessaires, j’ai laissé tomber ». Finalement, c’est en revenant en Casamance, sa région d’origine, qu’il s’est rendu compte d’un manque d’électricité pour les populations. Amadou en est à ses premiers pas dans la commercialisation de machines solaires.
Eloigné mais lié au Sénégal par sa famille

Ses parents ont toujours étaient le lien entre Amadou et le Sénégal. « On ne voyageait pas au Sénégal, mais ils m’ont inculqué la culture Mandingue.
Mes deux parents sont Socé, et ils m’ont enseigné ma langue maternelle dès que je suis né ».

C’est à l’âge de 25 ans qu’il a eu le besoin de venir au Sénégal. « J’ai financé mon voyage seul. C’était ma volonté de venir entreprendre en Casamance et d’aider ma communauté ». Le jeune homme affirme se « sentit plus utile qu’en France pour participer au développement de l’économie du Sénégal ».

Cora Portais

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:34

Le Soleil Diaspora : Qu’est-ce qui vous a décidé à quitter la France pour vous installer au Sénégal ?
Pour un jeune qui vient de la banlieue comme moi, la France est un pays où il est très difficile de travailler et de développer une activité économique. C’était impossible pour moi de m’épanouir professionnellement sur place.

Au Sénégal, je me sens plus utile. Pour investir au Sénégal, les conditions me sont bien plus favorables. Actuellement, le pays a un Plan Sénégal émergeant (Pse) qui est porté sur le développement économique et rural. C’est exactement là que se situe mon projet. Je me sens donc plus à l’aise ici, surtout que dans le Pakao, ma région d’origine, ma famille m’appuie beaucoup.

LSD : Pourquoi revenir au Sénégal pour bâtir un projet, et que pensez-vous apporter dans votre pays d’origine ?
Je reviens au Sénégal pour m’épanouir professionnellement et en tant qu’homme. Beaucoup de jeunes voyagent vers l’Europe. Je pense apporter, via le développement d’une activité économique au Sénégal, des outils pour produire une énergie solaire, des emplois, et peut être un peu d’espoir.

Parlez nous de la chaîne de production des machines solaire. Où ont-elles été construites et qui les commercialisent ?
La machine est fabriquée en Israël et elle est produite par la société Blue Power. La société compte s’installer au Sénégal, afin d’avoir une chaîne de fabrication dans le pays.

Finalement, le profit n’est-il pas plus pour les Israéliens que pour les Sénégalais?
Il ne faut pas se voiler la face. Un entrepreneur quand il vient dans un pays c’est pour se faire de l’argent avant tout. Après d’un autre côté, ce projet a un aspect économique et social. C’est-à-dire qu’en formant des jeunes au Sénégal, on monte une nouvelle chaine de production, on crée des emplois, et on transfère les savoir-faire.

Peut-on envisager une fabrication 100% sénégalaise ? Si oui, la privilégieriez-vous ?
À l’heure actuelle, c’est très difficile d’envisager la fabrication de telles machines solaires 100% sénégalaises, compte tenu des infrastructures dans le pays et des technologies que requièrent ces machines.

En Afrique, il n’y a pas une société qui possède une telle technologie. J’espère qu’un jour ça arrivera mais pour le moment ce n’est pas d’actualité. L’objectif, c’est bien évidemment un transfert de technologie, un transfert de connaissances et un échange.

Comment trouvez-vous le développement de l’énergie solaire au Sénégal ?
Avec le Pse, le Sénégal investit de plus en plus dans le secteur des énergies renouvelables. Aujourd’hui l’un des objectifs écologiques du Sénégal est de diminuer les émissions de CO2 pour contribuer à la baisse du réchauffement climatique. L’énergie solaire c’est une bonne alternative surtout au Sénégal.

Professionnellement, où et comment vous projetez-vous dans l’avenir ?
Aujourd’hui j’investis dans l’énergie solaire. Avant j’avais un projet de commercialisation de l’huile de neem. Demain je ne sais pas quels seront mes autres projets.

Au bout du compte, quelles sont vos motivations ?
Bien sûr, il faut d’abord que mes projets soient viables économiquement. Mais j’ai toujours des principes qui accompagnent mes projets.
Je tiens à ce qu’ils aient tous une dimension responsable, écologique et sociale. Il est impensable que mes projets, quel qu’ils soient, ne remplissent pas ces 3 conditions. C’est le cas au Sénégal.

Propos recueillis par C. Portais

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:34

A l’Université de Poitiers en France, des étudiants sénégalais malvoyants, vainqueurs de la fatalité, éclairent leur avenir grâce aux études supérieures.

Avec sa canne blanche indispensable, Ibrahima arpente les couloirs de la résidence universitaire Descartes de Poitiers.
Il monte les marches, longe un petit couloir, et s’arrête devant le B36, sa chambre. Les gestes sont précis, fluides à tel point qu’on oublierait presque qu’Ibrahima Ndiaye est malvoyant. L’étudiant sénégalais de 23 ans est atteint de cécité totale depuis l’âge de 6-7 ans pendant sa deuxième année d’études primaires en Cours Préparatoire (CP). « Je sentais que ma vision baissait, témoigne-t-il. Mais l’alerte est venue en pleine composition, je n’arrivais pas à écrire sur les lignes de mon cahier. Le maître a tout de suite appelé mon père qui était le directeur de l’établissement. » Direction, les marabouts et ensuite l’hôpital où le diagnostic révèle un glaucome.

L’école change leur destinée
L’opération pour soigner le mal échoue, et Ibrahima subit une perte progressive et irréversible de la vue. « C’était dur, se souvient le natif de Podor. Je pensais que c’était une maladie qui ne touchait que les vieux, et quand j’ai perdu la vue, j’étais tout simplement perdu. Plus d’école, plus de jeux avec mes amis. » C’est le même mal qui a touché Seydina Omar Diop, également étudiant à Poitiers. Celui qui a grandi aux Parcelles Assainies a commencé à perdre ses capacités visuelles en classe de CE2 avant une cécité totale en cours d’année du CM2.
Pour son camarade et compatriote, Mansour Ngom, l’affection est moins grave. Le jeune originaire de Rufisque est déficient visuel, maladie héritée de sa mère atteinte de cataracte congénital. Il arrive à voir les formes, à se déplacer tout seul mais ne parvient pas à lire, par exemple. Pour eux, c’est déjà une victoire d’avoir réussi à aller à l’Université, alors que leur destin « aurait pu finir dans la rue à mendier » dixit Ibrahima. Tous ont vécu le même scénario : la brutalité de la nouvelle, l’acceptation de la fatalité d’abord, mais finalement le refus de laisser son avenir s’assombrir et de s’accrocher à l’école pour s’en sortir. « Je suis resté une année à rien faire, mais grâce à la volonté de ma mère qui s’est battue, j’ai pu poursuivre mes études », confie Ibrahima. Tout comme Mansour et Seydina, la solution sera l’Institut National d'Education et de Formation des Jeunes Aveugles (Inefja) qui se trouve à Thiès. Depuis 1982, cet institut créé à l’initiative de l’Union Nationale des Aveugles du Sénégal (U.N.A.S.) dispense des cours gratuits à tous les élèves admis en internat.
 
Poitiers, la terre promise
Malvoyants Université PoitiersL’institut accueille des malvoyants du C.P. à la terminale dispense également d’autres formations comme la brosserie, le tissage et le standard téléphonique. « C’est l’école qui nous a sauvée », estime Mansour dont les parents avaient d’abord choisi l’école coranique. « Malheureusement, il n’y a pas d’autres instituts de ce genre, alors qu’il y a beaucoup de personnes en situation de handicap qui en ont besoin, renchérit » Seydina.

Le Bac en poche, les trois désormais « Poitevins » ont décidé de poursuivre leurs études en France et plutôt qu’au Sénégal où les Universités ne sont pas adaptées aux malvoyants. « Même en France les universités qui ont des aménagements pour malvoyants ne sont pas nombreuses. Poitiers a cet avantage, c’est pour cela qu’on l’a choisi », disent-ils.

Aujourd’hui, les étudiants sénégalais malvoyants de Poitiers sont conscient du chemin parcouru et de celui qui reste encore à faire. Seydina, Mansour et Ibrahima comptent tous finir leurs études, trouver du travail et fonder une famille comme « tout le monde ».

« Pour moi, c’est imminent », confie Ibrahima parlant de son prochain mariage. Ce qui a le don de faire rire Mansour. « Il avait déjà dit ça l’année dernière.
Si vous revenez l’année prochaine, il va tenir le même discours », prédit son ami.

En attendant, c’est la période des vacances après une année universitaire « très dure, mais qu’on a réussie », font-ils savoir en chœur. L’histoire de leur vie…

Sociologie, le bon filon ?
Etudiants malvoyants Seydina (Polo rouge), Ibrahima et Mansour dans la chambre de ce dernier en train d'écouter une chanson de Youssou Ndour sur Youtube.
Ils sont quatre étudiants malvoyants sénégalais à Poitiers. Tous sont inscrits à la faculté de sociologie.

Un choix pratique pour certains, subi pour d’autres. « Très honnêtement, je voulais suivre des études en psychologie, avoue Seydina. Mais il n’y a pas d’aménagement pour des étudiants déficients visuels à la faculté de psychologie contrairement à la fac de socio. C’est pourquoi, je me suis orienté en sociologie ». Pour Mansour, le choix s’est vite fait imposé. « Je n’étais pas bons dans les matières scientifiques et la socio est une branche prometteuse ». Pour autant, le Rufisquois n’est pas contre une réorientation en « sciences politiques ». « Moi, j’étais toujours été bon en maths et j’aurais bien aimé suivre cette voie, confie Ibrahima. Mais je me suis rendu compte qu’en géométrie par exemple, il n’y avait pas assez de dispositif pour permettre aux malvoyants d’aller loin. »

C’est naturellement donc qu’il s’est orienté en série L avant que ses bonnes notes en philosophie en Terminale ne le convainquent d’opter pour la sociologie. Futurs sociologues, ou peut être sociologue ou politologue, les trois compagnons veulent s’épanouir professionnellement, mais surtout participer à éclairer la vision de la société concernant les personnes en situation de handicap. « Mon objectif, si je deviens sociologue, c’est de retourner au Sénégal et d’essayer de changer certaines mentalités. Car pour beaucoup, déficience visuelle est synonyme de mendicité. Alors que les malvoyants ont autant de capacités que les autres personnes. Il faut juste que l’Etat les aide un peu plus». En attendant, les étudiants malvoyants de Poitiers bénéficient d’une prise en charge de 800 euros de l’Etat sénégalais.

Le poids des croyances socio-mystiques
Etudiants malvoyants sénégalaisAujourd’hui étudiants, le trio des malvoyants de Poitiers, aurait pu connaître un autre destin. Tant les croyances socio-mystiques auraient pu les éloigner des études et enterrer leurs rêves.

« Au Sénégal, handicap rime avec malédiction. Les gens parlent de sorcellerie, de sortilèges, de mauvais sort, etc., témoigne Ibrahima Sarr. Quand j’ai commencé à avoir des problèmes avec mes yeux, le premier réflexe de mes parents c’était de solliciter la médecine traditionnelle. » Les considérations mystiques ont également eu des conséquences sur la vie de Mansour, né déficient visuel. « Ma maman est atteinte de cataracte congénitale et à ma naissance personne n’a jugé nécessaire de faire des examens sur moi pour détecter la maladie. Pire, c’est quand je suis arrivé en Europe que mon ophtalmologue m’a fait savoir que j’aurai pu être opéré jusqu’à l’âge de 7 ans et retrouvé une vision totale », regrette celui semble être le geek du groupe. Avant d’aller à l’école, le petit Mansour a séjourné pendant ses premières années à l’école coranique. « Pour un aveugle la première option, c’est l’école coranique où j’étais performant pour apprendre par cœur mes leçons. Mais j’ai atteint très vite mes limites car je ne pouvais pas voir les lettres et lire », se souvient-il. C’est grâce à la ténacité d’un de ses oncles qu’il a pu pousser les portes de l’Institut National d'Education et de Formation des Jeunes Aveugles (Inefja). Pour Seydina également, les croyances sont présentes dès les premiers jours où sa maladie a été diagnostiquée. Le jeune des Parcelles a même raté une année scolaire pendant que ses parents essayaient de trouver un remède chez les guérisseurs traditionnels. « Parallèlement à la médecine moderne, mes parents ont dépensé beaucoup d’argent chez les marabouts et charlatans pour me soigner. C’est la mort dans l’âme que j’ai dit un jour à mon papa d’arrêter, parce que cela ne servait à rien et que je pouvais me débrouiller avec mon handicap ».

Dossier réalisé par Ndiassé Samb

Last modified on mardi, 27 juin 2017 16:26

La valse des courtisans

13 Jui 2017
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La diaspora sénégalaise vote depuis 1993 pour les présidentielles et les législatives. Il aura fallu un long chemin de 24 ans pour qu’elle puisse choisir ses propres représentants à la place Soweto. En effet, les élections législatives du 30 juillet 2017 vont consacrer les premiers députés de la diaspora. Au nombre de 15, ils seront chargés de porter les aspirations de cette entité virtuelle et disparate mais homogène dans la recherche d’un ailleurs meilleur. Avec la publication des différentes listes de candidats, l’apparence des futurs représentants commence à prendre forme mais les doléances de Sénégalais de l’étranger sont, elles, connues depuis longtemps. Les futurs députés ne devraient pas être des marionnettes plus à même d’applaudir et de valider les intérêts de leur camp politique au détriment de ceux des gens qui les sont élus. Ils seront des députés historiques car les premiers à représenter nominativement la diaspora. Historique ne rime pas avec courtisan. Pour marquer l’histoire, il faut souvent sortir de l’ordinaire.

Les retraités sénégalais de France attendent de ces députés qu’ils pèsent de tout leur poids pour changer la législation entre les deux pays notamment dans l’obligation qui leur est faite de montrer impérativement des signes de vie en France tous les trois ans afin de continuer à percevoir leur pension.

Alors que c’est possible de le faire dans les représentations diplomatiques de la France au Sénégal. Ces historiques députés doivent porter le réhaussement de l’âge des véhicules autorisées, de 7 à 10 ans, à entrer au Sénégal. Ils sont attendus pour une baisse des taxes aéroportuaires sur les billets d’avion, sur un changement de nos représentations diplomatiques à devenir moins des niches pour militants politiques en mal de poste. Ils doivent constituer des commissions parlementaires capables de s’intéresser aux questions liées à la diaspora comme la priorité faite à l’habitat mais aussi faire partie des renégociations des accords bilatéraux avec les pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou l’Italie concernant les questions sociales.

Par Moussa DIOP

Changer des Francs Cfa en France n’est pas chose aisée. Même si c’est une monnaie fabriquée et imprimée à Chamalieres, une ville proche de Clermont-Ferrand, les Français ignorent tout ou presque de ces « Francs africains ». C’est le parcours du combattant pour tout touriste sénégalais disposant de Francs Cfa dans ses poches. Le premier réflexe consistant à se présenter devant un bureau de change n’est pas forcément couronné de succès. C’est même surprenant. « Nous ne connaissons pas cette monnaie », rétorque-t-on à la question de la possibilité d’acheter des euros avec des Francs Cfa. Si le premier circuit formel et normal ne fonctionne pas, il en reste un autre. Direction les bureaux de Western Union situés sur le boulevard de la Chapelle dans le 18ème arrondissement de Paris. « Oui, on le fait », répond l’agent servant à l’un des guichets. La satisfaction est de courte durée. Car le taux de change pose problème. Si vous déposez la somme de 100.000 Francs Cfa, vous recevez une somme équivalente à 80.000 FCfa en Euros. Donc un taux de change de près de 20%. « C’est énorme », serait-on tenté de s’exclamer. La pullule passe mieux au quartier africain de Paris avec les circuits parallèles et pas toujours légaux. Dans plusieurs boutiques, il est 5 et 10%. Pour les transferts d’argent, avoir des Francs Cfa ne pose pas d’obstacles majeurs. C’est un système clandestin donc très informel. Il faut montrer patte blanche car la confiance lie les parties. En présentant la même somme de 100.000 FCfa, le destinataire au Sénégal reçoit 97.000 FCfa. En Afrique, en dehors de la zone franc de l’Afrique de l’Ouest, la difficulté reste la même. C’est le cas, par exemple, pour la nombreuse diaspora sénégalaise au Maroc.

Moussa Diop

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:24

Le paroxysme a été atteint le 7 janvier dernier. Il y a eu des manifestations dans des capitales africaines comme Dakar, Abidjan, Kinshasa ou Bamako mais aussi occidentales comme Paris, Bruxelles ou Londres. L’objet de ce « courroux mondial » : réclamer la fin du FCfa, autrement dit le « Franc de la communauté financière africaine » dans l’Uemoa et du « Franc de la coopération financière en Afrique centrale » dans la Cemac. 

Quinze pays ont en commun le Franc Cfa, selon l’appartenance à l’Uemoa ou à la Cemac : Bénin, Burkina Faso, Comores, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, Centrafrique et Tchad. Si le Franc Cfa ne pose généralement pas de grand problème pour la très nombreuse diaspora sénégalaise en Afrique, en dehors des incongruités entre les deux zones franc, c’est une monnaie qui a une autre image en Occident au sein de la diaspora africaine. Elle est considérée comme « l’un des instruments le plus discutable de ce qu’on appelle très communément aujourd’hui la Françafrique », pour Olivier Feiertag. Alors qu’il apparaît à Jean-Pierre Bat «comme le principal trait d’union entre l’âge colonial et postcolonial ». Une perception existante au sein de la diaspora africaine. Des figures autoproclamées d’un panafricain contemporain et agressif en ont fait leur cheval de bataille contre un Occident « malade de son désir d’emprise sur l’Afrique ». Si la bataille contre le franc Cfa est aussi engagée en Afrique, il paraît évident que les diasporas africaines en ont fait une affaire d’émancipation et d’identité, à tort ou à raison.

Moussa Diop

 

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:28

La question de la survivance du Franc Cfa (créé par décret en 1945 par le Général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire à l’époque) est, aujourd’hui un peu plus qu’hier, au centre des débats portant sur la nature des rapports entre l’Afrique francophone et le reste du monde. En réalité, au-delà des aspects d’ordre économique et financier qu’elle peut poser, la question du Franc Cfa véhicule des problématiques d’ordre symbolique, historique, idéologique voire identitaire.

Porter la défense du Franc Cfa n’est pas un exercice aisé et ceci aussi bien pour des raisons symboliques qu’économiques.
D’un point de vue symbolique, cette monnaie est perçue, à tort ou à raison, comme une forme de tutelle de l’ancienne puissance coloniale. Elle constitue aux yeux de nombreux cercles, une forme de servitude volontaire et est une remise en cause de la souveraineté même des Etats qui l’ont adoptée.
D’un point de vue économique, les chiffres et l’histoire ne plaident pas en faveur du Franc Cfa.

D’abord, il n’a servi ni les échanges commerciaux intra-communautaires ni le développement économique des pays membres : le commerce intra-communautaire est relativement faible comparativement au potentiel d’échanges commerciaux entre pays partageant une monnaie unique et des politiques communes (de l’ordre de 17% au sein de l’Uemoa en 2016) et les pays ayant en commun le Franc Cfa ont un Indice de développement humain (Idh) parmi les plus faibles au monde.

Ensuite, les politiques suivies par les banques centrales en charge du suivi et de la gestion de cette monnaie, notamment la Bceao (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), ne vont pas dans le sens d’une croissance économique source de développement. Les taux d’intérêt appliqués ont souvent été très élevés, ce qui a contribué à ralentir la croissance. Tout a été fait en substance pour disposer d’une convertibilité absolue de la monnaie et maîtriser l’inflation par une bonne gestion de l’émission sans véritablement se soucier de l’activité économique.

Enfin, l’impossibilité de dépenser le Franc Cfa de la zone Uemoa au niveau de la zone Cemac et inversement et ceci depuis la dévaluation de 1994 constitue un non-sens économique qui ne facilite évidemment ni l’intégration africaine ni un développement des échanges intra-branches et interbranches entre pays avec des économies similaires.

Pourquoi en dépit de ces contraintes réelles (et non exhaustives) qui accompagnent le Franc Cfa, la bataille pour un abandon de cette monnaie n’arrive pas, et ceci depuis des décennies, à avoir une adhésion massive des milieux d’affaires africains et des populations de base ?

Trois déficits semblent justifiés ce paradoxe.
Le premier est le déficit relatif de crédibilité scientifique de la plupart des théories prônant un Cfa-exit.
L’actuel gouverneur de la Bceao Tiémoko Meyliet Koné n’en pense pas moins lorsqu’il déclare que : « Les critiques formulées jusqu’ici [contre le Cfa] ne sont pas appuyées par des études scientifiques crédibles démontrant les méfaits du franc Cfa…Les arguments avancés sur les inconvénients du franc Cfa présentent les mêmes lacunes relevant de la méconnaissance des évolutions du fonctionnement institutionnel, des instruments mis en œuvre et des actions menées ».

En d’autres termes, le manque de scientificité du discours anti-Cfa est en réalité un argument pour les pro-Cfa. Car s’il est clair que se battre pour ses convictions est noble, faudrait-il encore disposer des outils conceptuels et techniques pour pouvoir convaincre de la pertinence de son combat. Ne pas disposer de ces outils et vouloir convaincre par un discours creux et vague s’est assurément desservir sa propre cause. En vérité, un rapide survol des principaux arguments pour un Cfa-exit révèle surtout une volonté de se départir d’une forme de tutelle monétaire vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. En d’autres termes, il faut sortir du Cfa pour en sortir. Le besoin identitaire prime ainsi sur la nécessité économique. Or la question monétaire est une problématique qui doit tellement être empreinte de pertinence scientifique que vouloir y insérer de l’idéologie, c’est inévitablement prendre le risque de ne pas être pris au sérieux. Les milieux économiques africains francophones qu’ils soient commerçants, industriels, chefs d’entreprise, hommes d’affaires, banquiers bénéficient à travers le Franc Cfa de deux propriétés essentielles à la facilitation de leurs échanges monétaires avec le reste du monde : la stabilité et la convertibilité du Franc Cfa. Pour faire adhérer ces milieux à la cause du Cfa-exit, l’argumentaire sur l’abandon de ce relatif confort monétaire doit se faire sur la base d’arguments techniques en termes de coût d’opportunité et d’analyse coûts/bénéfices et non sur la base de considérations d’ordre philosophique.

Le deuxième est le déficit de crédibilité de nos élites politiques en termes de bonne gouvernance économique et financière.
Un des intérêts du Franc Cfa est sa relative crédibilité notamment sur le plan international. Cette crédibilité est en partie liée à la rigueur apportée dans sa gestion par les différentes parties prenantes notamment la Bceao qui bénéficie d’une indépendance par rapport aux pouvoirs politiques nationaux. Ces derniers ne peuvent cependant pas en dire autant en matière de crédibilité. Nous pouvons, en effet, dire sans grand risque de nous tromper qu’en matière de finance et de monnaie, un acteur économique de base accordera plus de crédit aux capacités managériales d’un agent de la Bceao qu’à un politicien local. Or, remplacer le Cfa par une autre monnaie sans prendre certaines garanties politiques, c’est assurément prendre le risque de réduire l’indépendance de nos banques centrales et de confier aux politiciens locaux un pouvoir politique direct sur leurs actions. Nos élites politiques nous ayant souvent habitué à des pratiques de mal gouvernance financière et d’incompétence réelle, il est facile de comprendre que de nombreux cercles ne soient pas encore prompts à laisser les manettes de la planche à billet à des mains inexpertes ou en déphasage avec les exigences de gestion monétaire et financière.
Un troisième déficit est le manque de visibilité sur le jour d’après.

En effet, à notre connaissance, aucune étude sérieuse n’a encore été vulgarisée pour présenter les différents scenarii sur la table en cas de Cfa-exit.
Quelles seraient les répercussions d’un Cfa-exit sur nos déficits et sur le niveau de nos dettes publiques respectives ?
Combien de points de croissance pourrions-nous gagner ou risquerions nous de perdre en cas de Cfa-exit?
Quelles seraient les conséquences d’un Cfa-exit en termes d’inflation ?
Quelles seraient les implications d’un Cfa-exit sur la compétitivité de nos entreprises ? Sur le niveau de nos balances commerciales ?
Les scénarii du Cfa-exit éludent soigneusement ces problématiques qui constituent pourtant pour les différentes parties prenantes des questions auxquelles des réponses claires doivent être apportées afin que l’abandon de cette monnaie ne soit pas pour elles une aventure vers l’inconnu.

Ces déficits structurels dans la démarche des partisans du Cfa-exit constituent des goulots d’étranglement réels à une adhésion massive de toutes les parties prenantes à un abandon de cette monnaie. Combler ces déficits constitue pour les générations africaines actuelles le challenge à relever afin de réussir le combat d’appropriation de notre indépendance monétaire et au-delà gagner la bataille du développement.

Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie et Enseignant-Chercheur
à l’Université Le Havre (France)

Last modified on mardi, 13 juin 2017 14:25

Olivier Feiertag est professeur d’histoire économique à l’Université de Rouen (France). Il est l’auteur de « La politique du Franc Cfa (1959 – 1974) : le tournant de la décolonisation monétaire », une contribution scientifique publiée dans Jacques Foccart, archives ouvertes (1958 – 1974). La politique, l’Afrique et le monde, sous la direction de Jean-Pierre Bat, Olivier Forcade et Sylvain Mary aux Presses Universitaires Paris Sorbonne, en 2017. Il apporte un éclairage nouveau sur le Franc Cfa.

Le débat sur la zone franc n’a jamais cessé depuis les indépendances africaines mais il connaît, depuis quelques années, un moment de très forte intensité. Ce débat est porté par différentes personnes et associations provenant de la diaspora africaine et sénégalaise en Occident. Pour en comprendre les tenants et les aboutissants, remontons à ses origines.
« Vers 1900, l’expansion française en Afrique est à son apogée, le continent africain est une mosaïque monétaire, note Olivier Feiertag. Toutes sortes de monnaies circulent. Il y a celle métropolitaine provenant des colons, l’or, l’argent, mais aussi de vieilles monnaies qui remontent au 18ème siècle comme la Thaler espagnol ou autrichien. Il y a des monnaies locales comme le cauris ».

Mais certains faits historiques vont concourir à l’unification monétaire. « Progressivement, l’action du colonisateur participe à une normalisation de la monnaie, notamment à travers la concession, en 1901, du privilège de l’émission de billets à la Banque de l’Afrique occidentale, une banque privée héritière de la vieille Banque du Sénégal. Mais l’unification monétaire progresse aussi à travers la fiscalité. L’administration coloniale demande des paiements en monnaies métalliques (Franc, Thaler). Elle refuse les cauris à partir du début du XXe siècle. On assiste à une forme de monétarisation nationale ».

Le Franc Cfa s’impose
La Première guerre mondiale est un repère historique importante. Elle fait basculer le système monétaire. « Il y a un haro sur les monnaies espagnoles, allemandes et autrichiennes, souligne Olivier Feiertag. Il faut une monnaie officiellement garantie par la France. Le premier cas de monnaie garantie par la France est le Franc marocain à partir de 1921. Il est rattaché de manière intangible au Franc français avec la création du premier compte d’opération ». C’est un compte ouvert par la banque d’émission coloniale dans l’administration du trésor français qui est basé sur un mécanisme d’une simplicité complexe. « La banque d’Etat du Maroc ouvre un compte au trésor français, explique Olivier Feiertag. Sur ce compte, le Maroc dépose toutes les recettes en devises qu’il récupère de ses exportations. Le pays vend du phosphate, par exemple pas seulement à la France mais aussi aux Etats-Unis. Le Maroc ne conserve pas ses dollars mais les place sur le compte d’opération. En échange, son compte est crédité par du franc français. Il y a un taux de change officiel fixe entre le franc métropolitain et les francs coloniaux. Ce taux est de 1 pour 1 jusqu’en 1945. L’intérêt est à double tranchant. Quand le Maroc a besoin de dollars, il peut s’en procurer au moyen de francs français et quand il a besoin de Franc français, il en a à sa disposition de manière illimitée.

Il peut aussi changer ses dollars contre des monnaies convertibles comme la livre sterling. En échange, s’il est à crédit, il doit laisser cet argent sur son compte d’opération. C’est le mécanisme de base de la zone franc. C’est un système qui sera mis en place partout dans la zone d’influence de la France. C’est ce même système qui sous-tend le Franc Cfa ».

Monnaie néo-coloniale ?
« Très clairement, oui ». Il n’y a pas d’ambigüité pour Olivier Feiertag.
« Il y a un droit de regard sur le commerce extérieur de chaque Etat africain de la zone franc.
Si on veut éviter que ces Etats échappent à l’orbite de la France, c’est facile de leur couper les vivres.
Jusqu’à la décolonisation, ce système sert de moyen à garantir l’exclusif colonial. En 1950, lorsque la zone Franc est légalement formalisée avec la loi du 26 décembre 1945, 80% du commerce de l’Afrique va vers la France. Il y a un lien entre cette exclusivité et le Franc Cfa. Cela continue après l’indépendance, dans les années soixante ».

Cependant le Franc Cfa a une histoire, il n’a pas toujours été cet outil de domination coloniale. « Il y a eu des moments, comme les années 70, de décolonisation monétaire. Le FCfa est partiellement « africanisé » : transfert des sièges des banques centrales (Paris à Dakar pour la Bceao et à Yaoundé pour la Beac) ; les gouverneurs sont Africains alors qu’ils étaient Français ; Abdoulaye Fadiga à la tête de la Bceao ou Casimir Oyé Mba à la tête de la Beac contribuent à définir une autre politique monétaire.

Les banques d’émission ont désormais comme objectif le financement du développement. Elles vont concrétiser cela avec la création de banque de développement avec des crédits plus faciles pour le moyen et le long terme. Mais aussi avec des participations dans des entreprises publiques comme Air Afrique.

A ce moment, le Franc Cfa devient largement une affaire africaine. Jacques Foccart, contre toute attente, se montre d’ailleurs favorable à cette évolution comme le révèle les notes qu’il rédige alors le président Pompidou ».

Le Franc Cfa devient un enjeu interafricain aussi. Dans ces zones monétaires, il y a une grande disparité et parfois des situations ubuesques. Olivier Feiertag explique les micmacs qui conduisent à des tensions dans chaque zone et même parfois entre les deux zones. « Si vous voulez acheter des produits ivoiriens quand vous êtes au Congo Brazzaville, il faut d’abord changer les Francs Cfa (Beac) en Francs français et acheter des Francs Cfa en Afrique de l’Ouest pour ensuite acheter les produits. C’est incroyable. C’est un frein à la dynamique économique en Afrique.

Il y aura pourtant un moment où la banque centrale devient un élément de développement ». Mais le moment historique de la décolonisation monétaire est de courte durée. Avec la crise de la dette des années 1980, la situation aboutit à une recolonisation par le Fmi.

Rapport avec la dette
Après le choc pétrolier et le retour de la crise mondiale faisant suite à la baisse des cours des matières premières, cette politique d’africanisation va faire émerger d’autres dangers pour l’Afrique. « La crise de la dette des pays africains est la conséquence directe de cette décolonisation monétaire. L’africanisation a levé les freins sur la création monétaire. On a une autre conception de la monnaie. Elle devient mécanisme. Tout d’un coup, la dette paraît légitime. Le système imposé par la France empêchait toute culture de la dette. Pourquoi la dette ne serait pas un levier de développement ? C’est ce qui va se passer dans les années 1970, la dette va commencer à gonfler car les banques occidentales croulent sur l’argent des pétro dollars, elles peuvent prêter à des taux lucratifs pour elles à des pays africains ? L’Afrique n’est pas le seul responsable de la situation d’endettement, les banques occidentales ont poussé au crime ».

Les remises en questions africaines
Quand la Communauté française est créée (en 1958, ndlr), la Françafrique, comme l’a bien montré Jean-Pierre Bat, est une réalité notamment militaire avec les bases militaires françaises en Afrique. Pour Olivier Feiertag, il ne fait pas de doute que le Franc Cfa est alors le moyen de maintenir le lien colonial et son fonctionnement révèle alors « une mentalité très impérialiste » du côté français. « Le «Non» de Sékou Touré a été un choc. En mars 1960, il met la main sur la réserve de la Bceao après la rupture du contrat colonial ».

Il y a eu également d’autres remises en question comme celle intervenue en 1968. A sa création, le Franc Cfa se met dans la roue des indications de Bretton Woods (juillet 1944).
« C’est un monde monétaire équitable ». Houphouët-Boigny et Senghor le prennent comme cela : l’outil de l’intégration dans un commerce mondial. Mais en 1968, le système commence à être remis en question.

Hamani Diori le chef de l’Etat du Niger a critiqué le Franc Cfa à travers un mémorandum remis à Pompidou dès 1972.

L’abandon du Franc Cfa ?
Le Cfa est une monnaie qui a toujours évolué (Bretton Woods, la dévaluation de 1994). Mais est-ce que l’état actuel du monde est propice à une rupture des amarres avec le Franc Cfa. « A l’exemple de l’Euro, je dirai qu’une zone monétaire protège, analyse Olivier Feiertag.

On est plus fort à plusieurs que tout seul surtout dans un marché mondial. Renoncer à l’existence d’une zone monétaire peut être une erreur historique. Deuxième élément de réponse, une zone monétaire sans politique commune, sans souveraineté, c’est fragile. Il faut donc renforcer les mécanismes de souveraineté panafricaine. C’est ce que disent des économistes. La France garantie pour le moment la convertibilité. L’idée que suggèrent aujourd’hui plusieurs économistes, comme Kako Nubukpo, pourrait être de substituer à l’arrimage fixe à l’Euro, la référence à un panier de monnaies : la monnaie africaine commune serait garantie par plusieurs monnaie dont l’Euro mais aussi le Yuan, le Dollar américain et autres ».
En résumé, le Franc Cfa doit très certainement être, une nouvelle fois, réformé. Il n’a pas fondamentalement évolué depuis 1994 et tout ce qui ne change pas meurt.

Moussa DIOP

Un peu plus d’un demi-millier de Sénégalais cohabite avec 24 millions d’Australiens sur une superficie de 7,6 millions de km2, soit le sixième plus vaste pays au monde fortement marqué par la politique d'immigration sélective à base raciale, aujourd’hui abandonnée.

L’Australie est à plus de 20.000 km du Sénégal et à plus de 20 heures de vol de Dakar. L'arrivée de Sénégalais et Gambiens dans ces contrées lointaines remonte à la fin des années 70. Certains sont des aventuriers en quête d'une vie meilleure alors que d’autres sont des matelots dont les navires faisaient escale sur les berges australiennes. Entre ces deux cas, il y a eu une vague d’immigration plus importante entre 1990 et 2000. Elle est venue à la faveur des Jeux olympiques de Sydney. L'Australie compte actuellement près d'un demi-millier de ressortissants sénégalais. Ce qui en fait une des plus petites communautés africaines, loin derrière les Ethiopiens, les Ghanéens et autres Kenyans.

Éclectisme professionnel
Les Sénégalais exercent des professions dans des secteurs aussi divers que la restauration, les télécommunications, l'enseignement et la recherche universitaire, les assurances, la musique et les arts, la santé, l'industrie automobile ou d’autres entreprises privées. La plupart des membres de la communauté sénégalaise a réussi à s'adapter dans un environnement anglophone où la présence de Noirs originaire d'Afrique est relativement nouvelle comparée à l’immigration européenne, par exemple. Cependant, cela ne veut nullement dire que le racisme est un fait quotidien même si l'épineuse question aborigène continue à être le principal défi auquel la composante issue des colons blancs tarde encore à reconnaitre et à transcender de façon définitive.
 
L’arme culturelle
Avec un nombre considérable de musiciens et d’artistes, la moitié de la communauté sénégalaise se trouve à Sydney qui accueille, avec Brisbane et Melbourne, 50 % de la population australienne. Les fêtes de Korité, Tabaski et du 4 avril sont des occasions de rencontres, d’échanges et de maintien du lien communautaire, mais aussi de la rencontre des cultures sénégalaise et australienne. En effet, les fêtes se font autour de Bbq australiens (Barbecue avec de la viande grillée que les Australiens adorent) marinés à la sénégalaise, de « thiebou dieun » ou de « yassa » avec des animations aux rythmes de sabars, de djoundjoungs ou de tamas.
 
Ces manifestations culturelles sont en train de gagner en popularité, tant elles attirent amis et voisins australiens. Les autres communautés africaines ou encore certaines autorités administratives y sont souvent invitées. La situation des Africains en général et des Sénégalais en particulier a, jusqu'à un passé récent, avec l'émergence de gangs d'origine sud-soudanaise, toujours été empreinte de convivialité, sinon de saine curiosité et de bienveillance.
 
Bémol racial
Contrairement à plusieurs pays, où les discriminations mesquines en rapport avec les opportunités d'emploi ou d'insertion sociale continuent à être monnaie courante, le pays dit des kangourous a réussi le tour de force d'être passé d’Etat qui pratiquait une politique d'immigration sélective à base raciale (communément appelée « White Australia Policy » qui favorisait seulement l’arrivée d’immigrés d’origine européenne et de race blanche) jusqu'au milieu des années 70, à un des pays les plus inclusifs du monde d’aujourd’hui.
 
En effet, il n'est pas rare de voir des Africains d'horizons divers occuper des postes de haute responsabilité dans les domaines universitaires, de la médecine, des télécommunications ou bien devenir des autorités municipales. Ce tableau, plus ou moins reluisant, ne doit nullement occulter les incidences de maltraitance des aborigènes par les forces de l'ordre et les démons de l'exclusivisme qui ont commencé à se faire voir. Ils se sont multipliés depuis la recrudescence des attentats dits « islamistes » de ces dernières années en Europe et aux Etats-Unis. Cette situation a connu son épilogue lors des dernières élections fédérales du 2 juillet 2016 qui ont vu l'extrême droite, sur la base d'une plateforme xénophobe et anti-islamique, recueillir un score respectable de 3 % (soit 500.000 votants). Ce score a ainsi permis au parti « One Nation », formation d’extrême droite, de Pauline Hanson de glaner 3 sièges au Senat ; ce qui lui procure une position de pression sur la politique du gouvernement de droite réélu de justesse pour un nouveau mandat de 3 ans. L’Australie a un régime parlementaire.
C’est le parti qui a la majorité qui choisit le Premier ministre. Le parti libéral de Malcolm Turnbull est sorti victorieux avec une courte majorité.
 
Un pays où tout est régulé
Les lois sur l’immigration en Australie sont parmi les plus strictes au monde. La plupart des migrants africains y sont venus à travers le statut de « réfugié », une « spécialisation professionnelle » ou « matrimoniale », communément appelée « spouse category ». 

En clair, par le travail ou le mariage. La régulation dans le domaine de l'immigration s'étend également à tous les autres aspects de la vie. Dans le domaine de la santé, par exemple, la couverture médicale est allouée à toute personne possédant le statut de résident permanent ou de citoyen. Il y a un âge limite de circoncision des enfants pour ceux qui suivent ce rite religieux ou culturel. Le vote est obligatoire à tout citoyen ayant 18 ans ou plus. Pour un pays aussi jeune, le secret de la réussite reste la discipline des citoyens et leur disposition à respecter scrupuleusement les lois et règlements du pays. Le système de gouvernement parlementaire est calqué sur le modèle britannique du « Westminster system ».

Sentiment d’être oublié
Le sentiment le plus partagé dans la communauté des Sénégalais résidant en Australie est celui d'oubli sinon de négligence de la part des autorités du pays d’origine. Même s'il faut reconnaitre que, ces dernières années, des efforts notoires ont été faits par l'ambassade du Sénégal à Tokyo (Japon) (Ndlr : L’Australie dépendant de sa juridiction) et qui se sont matérialisés par une visite de l'ancien ambassadeur en fonction, Son Excellence Monsieur Bouna Sémou Diouf, suivie d'une visite d'un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur venu procéder au renouvellement des passeports.

Cette démarche a ainsi permis de régler cet épineux problème auquel un grand nombre de Sénégalais était confronté. Le principal grief soulevé par la communauté est surtout l'absence d'opportunités immobilières et de facilités d'investissement octroyées aux autres immigrés installés en Europe ou aux Etats-Unis.
C’est un vœu pieux pour le moment.
 
Par Moustapha BARRY, Melbourne (Australie)
Last modified on mardi, 02 mai 2017 15:59

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