Soleil Diaspora (60)

Comme un personnage d’un film de Tim Burton, la moumoute « orangeatre », lisse avec une coiffure improbable va de paire avec la cynique mise en scène de sa prise de main de « commandant en chef ». Donald Trump ne laisse personne indifférent, surtout les immigrés sénégalais établis aux États-Unis. Il est craint, méprisé, haïs ou même donné en exemple par les conservateurs africains. Un mois et demi après son investiture, le 45ème président américain a signé, hier, son deuxième décret anti immigration après les ratés judiciaires du premier qui lui ont valu une suspension. Dorénavant, ce sont les ressortissants de l’Iran, de la Lybie, de la Somalie, du Soudan, de la Syrie et du Yémen qui sont toujours ciblés par l’interdiction d’entrée sur le territoire américain. Cependant, les détenteurs de visas et « cartes vertes », même provenant de ces pays, ne sont pas concernés par la mesure qui va entrer en vigueur le 16 mars prochain. Pour la diaspora sénégalaise, les 130 expulsés des États-Unis ont semé le trouble. Des Sénégalais vivants aux États-Unis témoignent.

AMARY NDIAYE ETUDIANTE EN INFORMATIQUE A SAN FRANCISCO : « Les autorités nigérianes et camerounaises nous informent des précautions à prendre »
Amary Ndiaye Etudiante USAArrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

LAMINE D, 38 ANS, ANCIEN ETUDIANT : « On attend de voir ce que l’avenir nous réserve »
Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

TEMOIGNAGE DE KATE NDIAYE, SENEGALO-AMERICAINE : « Le discours anti-musulman est de plus en plus toléré »
Kate NdiayeKate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

NDEYE FANTA N : « Rien n'est garanti dans cette ère Trump »
Ndèye Fanta NLa quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr).
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

SYLVIANE DIOUF, HISTORIENNE : « Au 16ème siècle, les musulmans Wolofs étaient déjà interdits d’Amérique »
Sylviane DioufInterdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

DAME BABOU, JOURNALISTE  INSTALLE AUX ETATS-UNIS : « Obama, le président américain qui a expulsé le plus d’immigrés »
Dame BabouInstallé aux Etats-Unis depuis 27 ans, journaliste, correspondant de Sud Quotidien et animateur d’émissions, Dame Babou analyse les conséquences de la politique de Trump sur les Sénégalais des Etats-Unis.

Un mois après son investiture, comment jugez-vous la politique d’immigration de Donald Trump ?
D’abord, il y a les aspects psychologiques de l’immigration. Il y a plus de peur à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que les informations données ne recoupent pas toujours la réalité. Par exemple, je suis sûr que les familles de Sénégalais installées aux Etats-Unis ont toutes eu peur quand on leur dit que Donald Trump a expulsé 130 Sénégalais. Ce qui ne correspond pas à la réalité. La décision d’expulsion de ces Sénégalais avait déjà été prise depuis longtemps par les tribunaux américains. Le gouvernement Obama avait décidé d’exécuter la décision. Il y a eu des discussions avec le gouvernement sénégalais qui ne voulait pas que les Sénégalais soient expulsés par vol charter pour respecter leur dignité.

Ce n’est pas Donald Trump qui a décidé de ces expulsions. Il faut comprendre également que le nouveau président américain ne peut agir que par l’exécutif, parce qu’il faut une réforme pour aller en profondeur. Le décret (sur l’immigration, ndlr), signé le 21 février, a repris, en grande partie, les pratiques qui avaient cours sous Obama. En l’occurrence, retrouver les immigrés ayant commis des actes condamnés par les tribunaux pour crime et violation grave de la loi. Trump y a ajouté des violations mineures pour être expulsé.

Les différents gouvernements américains considéraient le fait de ne pas avoir de papier comme une violation civile, ce qui n’est pas une cause d’expulsion. Maintenant, toute personne essayant de traverser la frontière américaine est « expulsable » immédiatement. Dans cette catégorie, il y a tous ceux qui n’ont pas encore fait deux ans aux Etats-Unis, comme les nombreux Sénégalais qui essaient de quitter le Brésil pour les Etats-Unis. Ils n’ont plus la possibilité d’aller au tribunal (pour des recours, ndlr) comme par le passé. Deuxième élément, les petites infractions comme la vente dans les rues, sans autorisation, peuvent entrer dans la catégorie des actions de gens « expulsables ». Mais on n’est pas encore arrivé au point où on effectue des rafles dans la rue à la recherche de sans-papiers.
 
Est-ce que les Sénégalais sont au cœur de la cible Trump ?
Il faudra retenir que les immigrés africains, sur le plan purement statistique, ne peuvent pas être des cibles parce qu’ils sont insignifiants en termes de nombre. Si l’on parle de 10 à 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, on ne peut pas avoir un 1/10 venu d’Afrique à plus forte raison venus du Sénégal. Les gens pensent que le Sénégal est au centre du monde. On ne peut même pas recenser les immigrés africains parce qu’ils sont insignifiants statistiquement. Maintenant, les mesures prises pour les immigrés d’Amérique centrale (Mexique, entre autres) s’appliquent aux Sénégalais. Il est peu probable qu’on puisse identifier, de manière précise, une dizaine de milliers de Sénégalais immigrés illégaux.

A-t-on une idée du nombre de Sénégalais aux Etats-Unis ?
C’est très difficile car il n’y a pas de recensement (spécifique pour eux). Dans le dernier recensement fédéral officiel, les Sénégalais étaient mis dans la catégorie « autres, divers ». C’est - à - dire qu’ils ne sont pas identifiables. Maintenant, on peut faire de la spéculation, lors des dernières élections sénégalaises, il y a eu moins de 10.000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales.

Au Consulat du Sénégal de New York, il n’y a pas 20.000 Sénégalais inscrits pour la carte consulaire. En extrapolant, 1 sur 4 inscrits sur les listes électorales, on est toujours sur des chiffres autour ou moins de 50.000.

Quelles sont les différences significatives entre Obama et Trump après une présidence d’un peu plus d’un mois ?
Les lois restent les mêmes.
Ce qui caractérise la manière de gouverner en Amérique, le gouvernement a beaucoup de latitude en termes d’exécution des lois. Barack Obama a expulsé plus que tous les autres présidents avant lui.

Il ciblait les criminels et ceux qui violaient la loi américaine. Donald Trump va amplifier cette politique. Ce qui soulève des craintes d’autant plus que c’est un personnage haut en couleur avec une grande rhétorique, de grandes déclarations et des polémiques. Ce qui n’existait pas sous Obama. C’est la continuité de la même politique. Ceux qui ne sont pas des criminels, ou font pas l’objet d’activités délictuelles, ne sont pas des cibles de Trump. 

Si l’on voulait expulser les 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, il faudrait 420 à 600 milliards de dollars. La politique ne change pas forcément mais son exécution oui.

M. DIOP

Last modified on mardi, 07 mars 2017 13:51

Arrivée aux Etats-Unis en 2011, Amary Ndiaye est étudiante en 5eme année. Elle suit un Bachelor en Informatique et Réseaux à San Francisco.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump comme nouveau président des Etats Unis ?
C’est une victoire qui nous a tous surpris. Après son investiture, nous avons remarqué beaucoup de changements dans les lois concernant l'immigration.

En tant que étudiante, êtes-vous concernée par ces mesures migratoires prises par Trump ?
Tant que je suis en règle, je ne me vois pas trop concernée par ces mesures. En revanche, je suis consciente qu’au vu de la situation actuelle, si je devenais illégale dans le futur, il y a de fortes chances que je sois expulsée.  
 
Avez-vous ressentie des changements dans votre université ou dans votre lieu de travail ?
Oui, il y a de la peur et de la panique chez les immigrés en situation irrégulière ainsi que chez les réfugiés.
 
Avez-vous été contactée ou informée par le consulat ou l’ambassade du Sénégal sur la situation actuelle ?
Non !
 
Ou, alors, prenez vous vos infos ?
J'ai reçu des messages venant du consulat du Nigeria, du Cameroun et de quelques avocats américains. Ce sont eux qui nous informent sur les précautions à prendre au cas où l’on se ferait arrêter par Ice, qui est la police d’immigration.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Ce Sénégalais de 38 ans vit aux Etats-Unis depuis 6 ans. Il regrette le temps « de la démocratie » sous Obama. L’avènement de Trump a chamboulé sa vie.

Que vous inspire la victoire de Trump ?
Dégoût, peur, colère. Je n’arrive toujours pas à croire que les Américains ont osé élire quelqu’un de si raciste.
 
Quelle est votre situation ? Avez-vous la carte verte ?
(Sourire gêné)… Non, je suis un illégal. Je suis venu en tant qu’étudiant mais j’ai abandonné l’université faute de moyens. Depuis ma situation s’est dégradée. Là, je n’ai même plus de permis de travail.
 
Comment travaillez alors ?
Un de mes cousins m’avait prêté ses documents pour travailler mais la venue de Trump a tout changé. Là, je ne peux plus travailler avec ses papiers parce que c’est trop dangereux. Il a peur et m’a demandé d’arrêter d’utiliser ses papiers.

L’élection de Donald Trump est une véritable calamité pour vous alors ?
Plus qu’une calamité. Maintenant, j’ai même peur de fréquenter certains endroits parce que je me dis qu’un policier peut m’arrêter dans la circulation et me demander si j’ai des papiers légaux. Il parait que c’est arrivé à des latinos qu’on a ensuite déportés.
 
Comment la communauté sénégalaise de votre ville vit-elle la situation actuelle ?
Nous vivons avec la peur et la panique mais nous sommes impuissants, que faire d’autres que d’attendre de voir ce qui va se passer. Au Congrès, des rumeurs ont fusé qu’il se pourrait que Trump accepte une légalisation des immigrés donc, on attend de voir ce que l’avenir nous réserve.

M.AW, correspondant aux Etats-Unis

Kate pour les intimes, Khady Gaye Ndiaye est née à New York mais a passé toute son enfance à Mbour, où elle a eu son « Baccalauréat à l’âge de 16 ans ». Sur les conseils de sa mère, elle est retournée dans son pays natal afin d’y poursuivre ses études supérieures.

Depuis l’élection de Donald Trump en novembre 2016, la parole raciste s’est un peu plus libérée aux Etats-Unis. « La présidence de Trump a beaucoup changé l’environnement racial aux Etats-Unis, pour la jeune sénégalo-américaine qui reconnaît, toutefois, « que le racisme a toujours existé dans ce pays ».  Même si elle signale être revenue « dans le pays de la « liberté » pendant la présidence de Barack Obama, qui avait une approche totalement différente de celle de Trump ». A son retour, Kate Ndiaye a d’abord vécu dans « le Maryland de 2011 à 2013, avant de changer d’université pour rejoindre New Jersey City University dans le New Jersey », où elle effectue une licence en gestion d’entreprise. La jeune femme de 23 ans pense que les immigrés sont « considérés comme des voleurs d'emplois. Trump a réussi à installer un climat de tensions, notamment à l’égard des immigrés. Cette situation est déplorable parce qu'elle augmente les chances des Américains à être embauchés, alors qu'elle réduit celle de ce ceux qui sont originaires d’Afrique ».

L’arrivée de Trump a divisé le pays en deux avec les « pro » et les « anti » 45ème président des Etats-Unis. « J'ai malheureusement perdu certains de mes amis de couleur blanche, qui ne partageaient pas mon point de vue sur les ordres exécutifs de Trump et ses décisions radicales ». Kate Gaye Ndiaye a « l'impression qu'il est devenu plus difficile de vivre dans ce pays depuis l’élection de Trump. La plupart des immigrés ne rêve que d’une chose : rentrer au bercail. Malheureusement, cela est plus facile à dire qu’à faire. Repartir les mains vides représente l’un des principaux facteurs qui influencent les Sénégalais à ne pas rentrer ».

Après une campagne électorale dont l’un des thèmes phares fut l’immigration, « le président s'est engagé, en février 2017, à expulser les millions d'immigrants illégaux. Depuis cette annonce, nombreuses sont les familles qui vivent dans une hantise constante. Chaque jour, en rentrant chez moi, je me pose la même question : Que nous prépare Trump ? Je me souviens avoir reçu, il y a quelques jours, un message de ma cousine, dans lequel elle me demandait si j'avais mon passeport parce qu'ils déportaient (expulsaient, ndlr) des gens dans le Bronx. Même si je suis Américaine, et elle le sait, elle vit dans l’inquiétude comme le reste d’entre nous ».

L’apport des immigrés
Dans cette chasse aux immigrés qui ne porte pas encore son vrai nom, l’Amérique de Trump oublie ce qu’elle doit aux immigrés. Kate Gaye prend l’exemple du domaine de la santé où « vingt-huit pourcent (28%) des médecins sont des immigrants et l'Amérique est déjà à court de médecins. Avec les interdictions d'immigration de Trump, nous verrons une diminution drastique de ce pourcentage. D’après les écoles de médecine, l'ordre de Trump rend encore plus difficile le recrutement de médecins pour travailler dans les hôpitaux. Cela entraînera un ralentissement des progrès scientifiques, car les spécialistes chercheront un emploi ailleurs. Les choses deviennent beaucoup plus difficiles avec ce nouveau gouvernement républicain ».

Dans ce contexte, être musulman pourrait être synonyme de cumul de handicaps si l’on voulait tomber dans un cynisme de mauvais goût. « Je suis une fière musulmane vivant aux États-Unis. Aujourd'hui, le discours anti musulman est de plus en plus toléré dans ce pays ». Toutefois, Kate Gaye note que « l'hostilité américaine envers l’Islam et les musulmans n'a pas commencé avec Trump, cela a simplement empiré et sera toujours présente. Au cours de sa campagne, il a promis d'expulser la majeure partie des musulmans. Il a tenu sa promesse en signant un décret interdisant l'entrée aux États-Unis des ressortissants de certains pays pendant une période de 90 jours ».

Une décision qui n’est pas sans conséquence dans l’appréhension négative qu’ont les Américains de l’Islam. « Il est difficile de vivre dans un pays où vous êtes étiquetée comme une menace simplement à cause de votre religion, regrette Kate Gaye. Mon père m'appelle toujours pour me dire d'être prudente avec mes publications sur les réseaux sociaux parce qu’«ils » nous surveillent. Nous ne pouvons pas laisser Trump et son gouvernement nous décourager, et nous empêcher de réaliser notre rêve américain ». La jeune américaine d’origine sénégalaise hésite à rester aux Etats-Unis après la fin de ses études, dans deux mois. Une hésitation qu’elle tempère : « On ne sait jamais. Si cela change, j’y repenserai ». C’est cela aussi le rêve américain.

La quarantaine révolue, Ndèye Fanta N. vit à Philadelphie, aux Etats-Unis, depuis 20 ans. Voilée, elle est directement confrontée aux premières expulsions.

Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?
Le désarroi, l'incertitude, la peur.

Etes-vous sans-papier ?
Non, je suis naturalisée Américaine.

Avez-vous quand même peur de la situation actuelle ?
Rien n'est garanti dans cette ère Trump, si tu n'es pas blanc et chrétien. Le fils de Muhammad Ali, le légendaire boxeur, Muhammad Ali Jr. a été retenu pendant des heures par les services de la douane. Il est né américain, aux Etats-Unis en 1972 ainsi que toute sa famille, et cela depuis des générations remontant à la Traite négrière. Ils ne connaissent aucun autre endroit que cette terre d'Amérique. Si lui a été retenu, qui est à l'abri ? Ibtihaj Muhammad, la célèbre championne d'escrime qui a défendu les couleurs des Etats-Unis aux Jeux olympiques, a aussi été retenue par les services de douane pendant des heures. Si elle n'est pas épargnée, qui va l'être ? Tous les deux, n'ont qu'une chose en commun : être Musulman. Je suis d'autant plus concernée que je me voile, selon les préceptes de l'Islam, de même que mes filles.

Avec toutes les attaques contre l’Islam du 45ème président, nos lendemains sont très incertains. Tu sors de ta maison pas du tout sûre de ton retour sain et sauf. Plus d'une fois, j'ai été victime d'attaques islamophobes. Juste ce vendredi (24 février, ndlr), comme je sortais de mon lieu de travail, deux Blancs, dans un fourgon, ont sifflé pour attirer mon attention, et quand je me suis tournée, ils ont hurlé « rentre chez toi! » Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame car si certains sont ignorants, d’autres sont respectueux et même très courtois. Il y a des jours où des gens courent pour m’ouvrir la porte d'une boutique. Ils vont même jusqu'à faire une révérence ou donner de l'argent aux enfants. Il y'a toujours de bonnes personnes, « Alhamdulillah ».

Avez-vous de nouvelles ou signe de la représentation diplomatique sénégalaise dans votre ville ?
J'ai eu à appeler le consul (il y a quelques jours, ndlr) pour le cas de mon jeune frère. Le consul a été sympathique et a pris le temps de m'écouter, mais il n'y a pas eu de suivi.
Qu’est-il arrivé à votre frère ?

Mon frère a été jugé et condamné pour un crime qu'il n'a pas commis (Ndèye Fanta n’a pas souhaité évoquer ce que la justice américaine reproche à son frère, ndlr). 
Il devait sortir de prison depuis un an, Ice, la police de l'immigration, le retient toujours. Actuellement, il est en Arizona avec 94 autres Sénégalais en voie d’être déporté (finalement il fait partie des 130 sénégalais expulsés ce week end, Ndlr). D’après mon frère, le consul n’est toujours pas venu leur rendre visite. Quelque chose doit être fait pour ces enfants du Sénégal qui sont détenus dans des conditions précaires. Il faut que nos dirigeants fassent comprendre aux Etats-Unis qu'ils ont autant besoin de nous, que nous d'eux.

Mista AW, correspondant aux Etats-Unis

Interdire aux musulmans de venir en Amérique a déjà existé. C’est le rappel fait par l’historienne Sylviane Diouf. De père Sénégalais et de mère Française, grandie en France, elle a également vécu à Dakar avant de s’installer aux Etats-Unis depuis 30 ans où elle est directrice d’un centre de recherche historique.

« Les premières interdictions datent du tout début du 16ème siècle », note Sylviane Diouf, directrice, depuis 15 ans, du Lapidus Center for the Historical Analysis of Transatlantic Slavery, à New York. C’est une bibliothèque de recherche sur le monde noir spécialisée sur l’esclavage atlantique. En effet, de 1500 à 1550, la couronne espagnole avait interdit aux musulmans africains notamment wolofs d’entrer en Amérique.
 
Wolofs : musulmans et auteurs de révoltes
Sylviane Diouf évoque deux raisons : « D’abord, les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens. Mais il y a aussi le fait que les musulmans noirs, en particulier les Wolofs, étaient jugés incorrigibles et arrogants. En 1522, la première révolte d’esclaves a été conduite par des Sénégalais en République dominicaine. Ils étaient les plus prompts à se révolter. Les esclaves wolofs du Sénégal se révoltèrent sur la plantation – aujourd’hui située en République dominicaine – du fils de Christophe Colomb, jetant l’effroi dans le Nouveau Monde ». 

Par la suite, il y a eu d’autres interdictions faites aux Wolofs musulmans. Sylviane Diouf en énumère quatre autres. « Le 11 mai 1526, un décret royal interdisait l’introduction des Wolofs, des « Noirs du Levant », de ceux qui avaient été « élevés avec les Maures » et des peuples de Guinée sans autorisation spéciale de la « Casa de Contratacion » qui supervisait la traite. 

En 1532, un autre décret décrivait les Wolofs (qui s’étaient aussi révoltés à Porto-Rico et au Panama) comme étant « arrogants, désobéissants, rebelles et incorrigibles ». Cet arrêt interdisait également l’entrée des mulâtres, des juifs, des moriscos (musulmans espagnols convertis de force) et des musulmans en général. 

En 1543, un nouvel arrêté stipulait que, dans ces terres nouvelles où la foi s’était si récemment implantée, il était nécessaire d’empêcher l’expansion de la « secte de Mahomet » et barrait l’entrée des musulmans libres ou asservis et de leurs enfants récemment convertis au catholicisme parce qu’ils avaient causé des « inconvénients » par le passé. En 1550, les « Noirs du Levant » et de Guinée étaient de nouveau bannis parce qu’ils étaient « mélangés aux Maures ». Avec pas moins de cinq décrets antimusulmans au cours de ses cinquante premières années d’implantation en Amérique, l’Espagne pensait avoir mis un terme à l’islamisation potentielle de son empire ou à sa possible perte par rébellion ».
 
Chute de l’empire du Djolof
Pourquoi ces différentes interdictions visaient principalement les wolofs musulmans ? Sylviane Diouf, auteure de plusieurs ouvrages académiques sur la traite et l’esclavage, s’appuie sur les documents historiques pour fournir une explication. « On ne parle pas des Africains en général mais des Wolofs en particulier. Au moment de l’éclatement de l’empire du Djolof, beaucoup de Wolofs, prisonniers de guerre, étaient vendus comme esclaves. On les retrouvait dans les colonies espagnoles. Leur arrivée dans ce qui deviendra, par la suite, les Etats-Unis intervient plus tard, à partir de 1619. Les musulmans avaient plus tendance à se révolter, on en voit des exemples dans les bateaux négriers.

« Il est vrai que les Sénégambiens représentaient 6% des déportés, mais ont organisé 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers. En 1800, « les Noirs et les Maures du Sénégal » réussirent à retourner à Saint-Louis du Sénégal sur le Nepomuceno qui les emmenait d’Uruguay au Pérou ; un épisode qui poussa le vice-roi du Pérou à demander à la Couronne espagnole un nouveau bannissement des musulmans parce qu’ils « répandent des idées perverses parmi les leurs. Et ils sont tellement nombreux dans ce royaume ». L’autre particularité des révoltes wolof, c’est qu’en « Islam, un musulman libre ne peut pas être livré en esclavage. C’est contraire à la religion. »
Faible présence aux Etats-Unis.

Cependant, Sylviane Diouf tient à préciser que les interdictions faites aux musulmans concernaient l’Amérique, en tant que continent et non les Etats-Unis, comme pays. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas eu d’interdiction. On considère qu’il y a eu 400 000 africains qui y sont arrivés comme esclaves. C’est une autre histoire en comparaison avec le Brésil, où il y a eu 4 millions et demi, Sur ces 400.000, on compte 24% originaires de Sénégambie. Il est possible que les Etats-Unis puisse avoir le plus grand pourcentage de musulmans (Caroline du Sud, Maryland et Louisiane…) ». Aux Etats-Unis, il était connu que les esclaves musulmans venus d’Afrique de l’ouest savaient lire, écrire. Ce qui leur conférait un préjugé favorable car il y avait souvent « une tendance de penser que les musulmans étaient supérieurs aux autres africains. Certains disaient même qu’ils n’étaient pas de vrais africains. Ils étaient assimilés aux arabes donc non africains. Mais il y avait aussi un préjugé défavorable avec de la jalousie car beaucoup de planteurs ne savaient pas lire et écrire ».

Cependant, Sylviane Diouf marque une césure avec le décret anti musulman actuel. « Il y a un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passait au début du 16ème siècle dans les colonies espagnoles. Une peur de l’islamisation avec le soupçon d’imposer la charia mais aussi un Islam porteur d’une certaine révolte, donc de la violence ». Toutefois, dans l’interdiction actuelle, il faut préciser que les musulmans de l’Afrique de l’ouest ne sont pas concernés. « Les musulmans d’Afrique de l’Ouest sont presque invisibles aux Etats-Unis, explique Sylviane Diouf. Il y en a peu. L’immigration africaine vient surtout du Nigeria, du Ghana, d’Ethiopie… Les Maliens, Sénégalais et Ivoiriens sont très peu. Ils passent totalement inaperçus. Ce ne sont pas les pays en guerre ou avec des problèmes de terrorisme. Il y a toujours eu cette idée que les Africains ne sont pas totalement musulmans avec un Islam pur ».

Moussa DIOP

Installé aux Etats-Unis depuis 27 ans, journaliste, correspondant de Sud Quotidien et animateur d’émissions, Dame Babou analyse les conséquences de la politique de Trump sur les Sénégalais des Etats-Unis.

Un mois après son investiture, comment jugez-vous la politique d’immigration de Donald Trump ?
D’abord, il y a les aspects psychologiques de l’immigration. Il y a plus de peur à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. J’ai l’impression que les informations données ne recoupent pas toujours la réalité. Par exemple, je suis sûr que les familles de Sénégalais installées aux Etats-Unis ont toutes eu peur quand on leur dit que Donald Trump a expulsé 130 Sénégalais. Ce qui ne correspond pas à la réalité. La décision d’expulsion de ces Sénégalais avait déjà été prise depuis longtemps par les tribunaux américains. Le gouvernement Obama avait décidé d’exécuter la décision. Il y a eu des discussions avec le gouvernement sénégalais qui ne voulait pas que les Sénégalais soient expulsés par vol charter pour respecter leur dignité.

Ce n’est pas Donald Trump qui a décidé de ces expulsions. Il faut comprendre également que le nouveau président américain ne peut agir que par l’exécutif, parce qu’il faut une réforme pour aller en profondeur. Le décret (sur l’immigration, ndlr), signé le 21 février, a repris, en grande partie, les pratiques qui avaient cours sous Obama. En l’occurrence, retrouver les immigrés ayant commis des actes condamnés par les tribunaux pour crime et violation grave de la loi. Trump y a ajouté des violations mineures pour être expulsé.

Les différents gouvernements américains considéraient le fait de ne pas avoir de papier comme une violation civile, ce qui n’est pas une cause d’expulsion. Maintenant, toute personne essayant de traverser la frontière américaine est « expulsable » immédiatement. Dans cette catégorie, il y a tous ceux qui n’ont pas encore fait deux ans aux Etats-Unis, comme les nombreux Sénégalais qui essaient de quitter le Brésil pour les Etats-Unis. Ils n’ont plus la possibilité d’aller au tribunal (pour des recours, ndlr) comme par le passé. Deuxième élément, les petites infractions comme la vente dans les rues, sans autorisation, peuvent entrer dans la catégorie des actions de gens « expulsables ». Mais on n’est pas encore arrivé au point où on effectue des rafles dans la rue à la recherche de sans-papiers.
 
Est-ce que les Sénégalais sont au cœur de la cible Trump ?
Il faudra retenir que les immigrés africains, sur le plan purement statistique, ne peuvent pas être des cibles parce qu’ils sont insignifiants en termes de nombre. Si l’on parle de 10 à 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, on ne peut pas avoir un 1/10 venu d’Afrique à plus forte raison venus du Sénégal. Les gens pensent que le Sénégal est au centre du monde. On ne peut même pas recenser les immigrés africains parce qu’ils sont insignifiants statistiquement. Maintenant, les mesures prises pour les immigrés d’Amérique centrale (Mexique, entre autres) s’appliquent aux Sénégalais. Il est peu probable qu’on puisse identifier, de manière précise, une dizaine de milliers de Sénégalais immigrés illégaux.

A-t-on une idée du nombre de Sénégalais aux Etats-Unis ?
C’est très difficile car il n’y a pas de recensement (spécifique pour eux). Dans le dernier recensement fédéral officiel, les Sénégalais étaient mis dans la catégorie « autres, divers ». C’est - à - dire qu’ils ne sont pas identifiables. Maintenant, on peut faire de la spéculation, lors des dernières élections sénégalaises, il y a eu moins de 10.000 Sénégalais qui se sont inscrits sur les listes électorales.

Au Consulat du Sénégal de New York, il n’y a pas 20.000 Sénégalais inscrits pour la carte consulaire. En extrapolant, 1 sur 4 inscrits sur les listes électorales, on est toujours sur des chiffres autour ou moins de 50.000.

Quelles sont les différences significatives entre Obama et Trump après une présidence d’un peu plus d’un mois ?
Les lois restent les mêmes. 
Ce qui caractérise la manière de gouverner en Amérique, le gouvernement a beaucoup de latitude en termes d’exécution des lois. Barack Obama a expulsé plus que tous les autres présidents avant lui.

Il ciblait les criminels et ceux qui violaient la loi américaine. Donald Trump va amplifier cette politique. Ce qui soulève des craintes d’autant plus que c’est un personnage haut en couleur avec une grande rhétorique, de grandes déclarations et des polémiques. Ce qui n’existait pas sous Obama. C’est la continuité de la même politique. Ceux qui ne sont pas des criminels, ou font pas l’objet d’activités délictuelles, ne sont pas des cibles de Trump. 

Si l’on voulait expulser les 11 millions d’illégaux aux Etats-Unis, il faudrait 420 à 600 milliards de dollars. La politique ne change pas forcément mais son exécution oui.

M. DIOP

Le diktat de l’image

21 Fév 2017
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L’image, répète-t-on souvent, est moins objet que sujet du regard. La réflexion de Laurent Lavaud sur le sujet fait sens. En effet, l’image « oriente, imprègne, façonne et éduque le regard.

Elle enserre la conscience dans un jeu de désirs et de refoulements, dans une stratégie complexe de pouvoirs et de contre-pouvoirs qu’il s’agit de déjouer pour tenir un discours objectif à son sujet ». Comment déconstruire une image vieille de plus de 50 ans surtout quand elle est martelée par des politiques (gauche comme droite, ne parlons même pas de l’extrême droite) françaises ? Un matraquage qui a un but essentiellement électoral. Dans la construction de l’image de l’immigré, il fallait l’habiller de plus des sept péchés capitaux comme ceux déclinés par Dante dans la « Divine Comédie » : en voleurs du travail des honnêtes et autochtones Français, en responsables des attentats terroristes avec leur « Islam d’un autre âge », du bruit et des odeurs, des incivilités qui gâchent la vie des honnêtes citoyens ; en plus ils sont paresseux en profitant des aides sociales. N’en jetez plus, la coupe est pleine. Ah non, j’allais oublier le plus important : ils ne sont pas éduqués. C’est bien connu, quand on parle d’immigration en France, il y a une phrase qui est brandi comme une maxime : « On ne peut pas prendre toute la misère du monde ». La « misère inculte », diront, même, certains. Sauf qu’en France, les immigrés sont souvent plus diplômés que les Français. C’est le résultat des recherches de l’Institut nationale d’études démographiques (Ined) dirigé par Mathieu Ichou, parues le 14 février. Comme un orage dans un ciel éclairé et serein.

On ne s’y attendait pas au vu de la propagande qui veut faire des immigrés les rebuts de la France. Mieux encore, les immigrés venus du Sénégal sont diplômés du supérieur à hauteur de 27%, c’est-à-dire autant que les Français. Dans ce classement, les Sénégalais ne sont devancés que par les ressortissants de Chine (43%), de Roumanie (37%), du Vietnam (35%) et de la Pologne (32%). Cependant, l’étude révèle également que 17% des immigrés Sénégalais en France sont « très peu diplômés ». Tout n’est pas rose dans l’immigration mais replaçons les choses à leur place.

• Par Moussa DIOP

Depuis la fin de l’Apartheid, l’Afrique du Sud est une alternative à l’Occident. Paco, Sénégalais vivant à Johannesburg, symbolise un parcours d’immigration sinueux.

« Je me souviens très bien de ma dernière journée au Sénégal, avant de partir pour l’Afrique du Sud », se remémore celui qui se fait appeler « Paco ». Il requiert l’anonymat. Près de vingt années se sont écoulées mais il se souvient avec précision de tous les détails de cette dernière journée au Sénégal. « C’était à Dakar, le 9 septembre 1997. Je n’ai pas fait grand-chose de cette journée, à part préparer mes bagages. Je suis aussi allé dire au revoir à ma maman ». Sur les conseils de sa mère, Paco finit par se résoudre à faire comme son père avec qui les relations n’étaient pas au beau fixe, non sans un mensonge. « Je lui ai dit que je partais pour l’Italie ». Mais sa destination était bien Johannesburg, avec une escale au Gabon. « A cette époque, il y avait encore « Air Afrique ». Je suis arrivé à l’aéroport O.R. Tambo le 10 septembre 1997 ». Mais c’est seulement quelques mois après qu’il a pu dire la vérité sur son pays d’accueil. « Maintenant, on s’appelle sur WhatsApp, Facebook, tout ça, tout ça… Les nouvelles technologies, ça aide beaucoup », affirme Paco, qui raconte une anecdote cocasse sur l’utilisation des nouvelles technologies. « La première fois que j’ai parlé avec ma maman à travers la vidéo de Skype, elle me disait qu’elle voulait rentrer dans l’écran pour m’enlacer car je lui manquais », s’émeut-il.

Une décision de jeunesse
Si Paco se souvient être « jeune en partant », sa mémoire flanche, par pure coquetterie, pour donner son âge exact. « La vingtaine », avoua-t-il sur un ton plaisantin. Partir du Sénégal, c’était un choix personnel pour Paco : « C’était une décision que je n’avais pas très bien préparée. Je suis ingénieur qualifié au Sénégal. En 1995, je suis parti au Mali pour travailler dans une mine d’or qu’on appelle « Sadiola ». C’est là que j’ai rencontré des Sud-Africains. A leur contact, j’ai vu leur manière de travailler et ça m’a plu. Du coup, je me suis dit : « dès que je finis le chantier au Mali, je rentre au pays, puis je pars pour l’Afrique du Sud avec l’espoir d’un avenir meilleur ». A mon retour au Sénégal en 1997, je me suis préparé en conséquence. Moins d’un mois après, j’avais réussi à réunir l’argent nécessaire ». A l’époque, il n’y avait pas de visa pour entrer en Afrique du Sud. Paco n’a eu qu’à payer le billet d’avion. Mais la suite ne fut pas aussi simple.

Déception
« Je souhaitais trouver, en Afrique du Sud, le même travail dans le secteur des mines qu’au Mali. Mais je n’ai pas pu. Raison pour laquelle je travaille dans la rue pour le change (cambiste, ndlr) ». Même si « ce n’était pas (s)on métier », le quadra sénégalais, sans se plaindre, dit « s’accrocher » et parvient « à satisfaire (ses) besoins, envoyer un peu d’argent au pays ». Malgré une précarité financière, l’espoir ne le quitte pas. Dans un murmure, Paco lance : « Le plus important, c’est que je n’ai pas perdu ma dignité ». Philosophiquement, Paco conclut le chapitre de ses rêves en s’adressant aux Sénégalais. Dans la vie, chaque personne a sa chance. Si un/une Sénégalais(e) me demande conseil pour venir en Afrique du Sud, je lui raconterai mon histoire. J’ai vécu au Sénégal et j’ai vécu en Afrique du Sud. Je suis prêt à partager mes analyses. Je suis resté 20 ans en Afrique du Sud, pas 20 jours. J’ai réellement vécu une grosse partie de l’Histoire de ce pays » depuis la fin de l’Apartheid. Un témoignage important sur les soubresauts d’une nation post-Apartheid qui peine encore à cimenter ses différentes entités et par conséquent, tout ce qui vient de dehors.

Cora Portais Ndiaye (Texte et photo)

C’est un paradoxe : quand des statistiques montrent que les immigrés au Québec éprouvent plus de difficultés pour décrocher un emploi en comparaison aux autres vivant ailleurs en Amérique du Nord, Doudou Sow, un Sénégalais installé dans ce pays, vient d’être primé pour son apport dans l’intégration des immigrés par le travail.

Arrivé au Canada il y a 12 ans, Doudou Sow a fini par y devenir une personnalité qu’on érige en exemple. En effet, conseiller à l’emploi, Doudou Sow s’est illustré en facilitant l’intégration des étrangers par le biais du marché du travail. Il vient d’être primé par la Table Ronde du « Mois de l’histoire des Noirs », édition 2017. Il a reçu son prix le 2 février dernier à l’hôtel de Montréal en présence du maire de Denis Coderre. « C’est une distinction qui magnifie un travail entamé depuis des années, commente-t-il au téléphone. Je travaille avec le regroupement des Sénégalais du Canada ainsi que celui des Ivoiriens, des Camerounais, des Algériens. J’essaie de leur trouver une réelle place au sein de la société canadienne ». Doudou Sow pense que c’est grâce à l’emploi que l’immigré pourrait se sentir « parfaitement intégré dans la société d’accueil en contribuant sur le plan économique, social et culturel. « Le Québec a recruté des cerveaux qui ne lui ont rien coûté et c’est un gaspillage de compétences que de les laisser sur le carreau et de ne pas leur donner un emploi ». Premier facteur d’intégration et de socialisation d’un individu, l’emploi est également vu sous l’angle militant par Doudou Sow.

« Quand on aide un migrant, on aide aussi le pays d’origine car on sait qu’au Sénégal, la contribution de la diaspora est très importante au sein des familles et de l’économie nationale ». Prenant sa distinction comme une « réponse à ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis (décret sur l’immigration, ndlr) et en France (montée des idées d’extrême droite, ndlr) », Doudou Sow décrit un « pont entre les migrants et la société d’accueil », car les immigrés cotisent, permettent au Québec de garder son caractère français, ce qui ralentit le recul de cette langue », fait-il remarquer. C’est une distinction qu’il a dédié à son épouse (Aïcha Fall-Nous avons connu trois années difficile car elle souffrait d’un cancer du sein) mais aussi à l’ensemble de la diaspora qui se distingue favorablement au Canada. C’est une manière également de rappeler un parcours pas toujours rectiligne mais encadré par des valeurs. « Depuis l’enfance, j’ai toujours été interpellé et choqué par l’injustice sociale.

C’est ce qui m’a poussé vers les études sociologiques, notamment celle explicative et compréhensive de Durkheim et de Weber », déclare-t-il.

Sa quête entamée à l’Université de Saint-Louis sera poursuivie à Rennes, en France. « Diplôme de Sociologie en poche, je suis spécialiste en travail et organisation avant de quitter la France pour le Canada et devenir un spécialiste en politique d’emploi et des pratiques novatrices ». Conseiller en emploi, sociologue, consultant, conférencier, Doudou n’en est pas moins écrivain. Le Sénégalais est l’auteur de deux ouvrages qui s’avèrent être des méthodologies sur l’emploi des migrants : « Intégration : une responsabilité partagée entre la société d’accueil et la personne immigrante » (Paru avril 2014) puis « Intégration professionnelle des personnes immigrantes et identité québécoise : une réflexion sociologique » (Avril 2014), parus le même jour. « Je pense être la seule personne à sortir deux ouvrages le même jour, sourit-il ».

Moussa DIOP

« Vous faites honneur à la Nation sénégalaise dont le legs est un bien commun ». C’est ainsi que s’est justifié le président Macky Sall, en décembre dernier, lors de sa visite d’Etat, pour avoir décoré 11 Sénégalais résidant en France.

Très active dans l’humanitaire, Rose Angèle Faye a été faite « Chevalier de l’Ordre national du Lion ». « Une décoration dans l’Ordre national du Lion est quelque chose de très exceptionnelle. Je suis très ravie. J’ai été décorée à travers l’ensemble des actions humanitaires que je mène avec l’Ong « Hôpital Assistance Internationale » et bien avant, avec l’association « Lorraine pour Yenguélé ».

Bien évidemment, quand on donne à son pays, on n’attend rien en retour. Toutefois, quand on a en retour la reconnaissance de son pays, remis par le chef de l’Etat, qui par ailleurs est un grand ami m’accompagnant sur tout ce que je fais, c’est un grand honneur pour moi. Je le remercie pour la confiance et l’encouragement à travers cette décoration.

Je continuerai à travailler pour mon pays et j’incite toutes les personnes qui peuvent faire un petit quelque chose à le faire. Nous, personnes de la diaspora, pouvons faire beaucoup pour notre pays.

Je continuerai à participer, modestement, au Plan Sénégal émergent dans le secteur de la santé. J’ai une pensée pour tous les membres de la diaspora qui contribuent discrètement au rayonnement du Sénégal ». Dix autres personnes ont reçu des distinctions honorifiques de la République sénégalaise. Il s’agit de Bassirou Sène, ambassadeur du Sénégal à Paris qui a été élevé au grade d’Officier de l’Ordre national du Lion. Tous les autres récipiendaires sont des Chevaliers de l’Ordre national du Lion.

Il s’agit de Abdou Pène, notaire ; Moussa Touré, chef religieux ; El hadji Amadou Gueye Sy, Secrétaire général de la Fédération internationale de la Croix-Rouge ; Seydou Demba Bâ, président d’association, Boubou Sakho, président de l’association des ressortissants de Bakel ; Amadou Dia, gérant de la société Diam ; El Hadj Ibrahima Ndiaye, maître-tailleur ; Simon Ndiaye, avocat et Maître Barthélémy Faye, avocat.

Ce n’est pas encore Dallas avec son « univers impitoyable », mais les hasards du jeu politique opposent trois Françaises aux racines sénégalaises bien assumées : Rama Yade, candidate pour le mouvement « La France qui ose », devenue citoyenne française après sa majorité, Aïssata Seck, qui est née et a grandi en région parisienne mais éduquée « à la sénégalaise », l’une des porte-paroles de Benoit Hamon, et Sibeth Ndiaye, la plus discrète des trois mais dont l’influence est telle qu’elle fait partie de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron, le candidat qui monte dans les sondages.

PORTE-PAROLE DE BENOIT HAMON : AÏSSATA SECK, LES RÉUSSITES D’UNE MILITANTE DE TERRAIN
Récemment nommée une des sept porte-parole de Benoit Hamon, candidat du Parti socialiste (Ps) à la présidentielle française, Aïssata Seck, 36 ans, « Française d’origine sénégalaise », est engagée dans le milieu associatif depuis plusieurs années, notamment pour la cause des Tirailleurs sénégalais.

« Persévérante, déterminée mais proche des gens et à l’écoute, car quand on est engagé en politique, c’est pour améliorer le quotidien des gens ». Sa réponse à la question portant sur sa personnalité résume Aïssata Seck, la première Française d’origine sénégalaise porte-parole d’un candidat à l’élection présidentielle en France. Maire-adjointe dans la ville de Bondy (région parisienne), chargée des anciens combattants et d’un conseil de quartier, la jeune femme est élue municipale depuis 2014. « C’est mon premier mandat électif mais je suis engagée en politique depuis 2011, renseigne-t-elle. J’avais décidé de militer au Ps en faisant la campagne sur le terrain de François Hollande ».

Ses origines et sa trajectoire personnelle l’ont réconfortée dans le choix de militer à gauche. « Mariée avec un Sénégalais et mère de deux filles », Aïssata Seck est née en France. Ses parents sont originaires de Ndouloumadji Dembé, au Fouta. « Mon père est arrivé en 1972 comme sans-papier à Marseille, en bateau ». Puis, il est parti en région parisienne rejoindre son frère qui était déjà installé en France. Il a commencé comme boulanger puis a travaillé à l’usine Renault d’Aubergenville (à 50 km de Paris). Puis il s’est installé aux Muraux.

« Je sais préparer tous nos plats sénégalais car j’ai été élevée à la sénégalaise ». Pourtant, c’est à 6 ans qu’elle a « découvert le Sénégal pour la première fois », lors d’un voyage. Elle y revenait « régulièrement tous les deux ans » jusqu’à récemment où les obligations professionnelles et familiales l’empêchent de garder ce rythme. « J’ai prévu de revenir très bientôt au Sénégal avec Benoit Hamon pendant la campagne », dit-elle sans préciser la date exacte. La jeune porte-parole a toujours eu un rapport très fort avec le Sénégal.

Pas le symbole de la diversité 
« Mes parents nous disaient que nous étions également Sénégalais, en nous éduquant avec les valeurs de notre pays d’origine. En apprenant à faire la cuisine, ce qui fut mon cas. Alors que j’étais très jeune, ma mère me disait d’en faire toujours plus parce qu’on ne savait pas qui pouvait débarquer au dernier moment, d’autant plus que notre maison était toujours remplie de monde. C’est d’ailleurs un réflexe que j’ai conservé dans ma vie actuelle », souligne-t-elle. Mais Aïssata refuse d’être un symbole en étant « femme, musulmane, noire et porte-parole » d’un candidat à la présidentielle de 2017. « Je ne sais pas si je suis un symbole. En revanche, je sais que Benoit Hamon a été accroché par mon combat et le projet que je porte pour les Tirailleurs sénégalais ». La jeune femme avait lancé une pétition pour demander la naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Sa démarche a recueilli 65.000 signatures. On connaît la suite : François Hollande annonce, lors de la visite d’Etat de Macky Sall en France de décembre dernier, l’officialisation du processus de naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Cependant, dans le bilan du quinquennat de Hollande, Aïssata Seck ne garde pas tout.

« Je n’ai pas été en adéquation avec lui sur la déchéance de nationalité ou sur le 49.3 (Ndlr : article de la Constitution française qui permet au gouvernement de faire passer en force une loi sans forcément l’accord du parlement). Il a bien géré les attentats, l’opération Serval au Mali. Il a manqué de temps forcément pour tout faire. Il y a de bonnes et de moins bonnes choses », soutient-elle. La possibilité d’avoir Marine Le Pen au second tour de la présidentielle française est à classer dans le rayon des moins bonnes choses pour Aïssata Seck. « Cela me fait mal. En tant que Française et fille d’immigrés, je ne vois pas cette personne diriger le pays. Benoit Hamon est un recours efficace à ce scénario », fait-elle savoir. Mais elle ne fait pas la politique de l’autruche sur la droitisation de la société française. « C’est la faute des médias, s’insurge-t-elle. En étant en boucle sur des sujets comme le voile, le « burkini » alors qu’il y en avait d’autres plus importants, une certaine partie de la population s’est renfermée dans une forme de peur. « S’il n’y a pas de travail, c’est la faute des immigrés », « s’il y a des attentats, c’est la faute de l’Islam ». Les médias n’ont pas toujours eu le bon réflexe », souligne-t-elle. Mais le divorce acté entre les populations d’origine immigrée, qui avaient voté en masse pour Hollande en 2012, avec le Parti socialiste, n’est pas une invention des médias. « Il ne faut pas être défaitiste.

On ne peut pas être toujours dans la plainte et ne pas agir. Il faut s’engager et montrer que nous avons notre place dans le jeu politique. Agissons ». Agir, c’est faire gagner Benoit Hamon à la présidentielle d’avril et de mai prochain. Et pour cela, l’élection va se jouer, d’après Assata Seck, sur un point. « Pour Benoit Hamon, il faut redonner confiance aux citoyens. C’est les impliquer dans les différentes actions menées ». Pendant toute la campagne électorale, Aiïssata Seck va répondre aux « sollicitations des médias » pour donner des éclairages sur le programme mais aussi « accompagner, sur le terrain, le futur président ». Futur président ? Quand on lui demande s’il s’agit d’un lapsus.

« Non, répond-t-elle. J’y crois ».

Par Moussa DIOP

RAMA YADE, DE PIONNIÈRE À DÉBUTANTE
Rama Yade s’est révélée sur la scène politique française en prononçant un discours lors de la cérémonie d’investiture de Nicolas Sarkozy, en 2007. Dix ans plus tard, elle se lance à la candidature de la présidentielle française.

Quand « Le Soleil » lui demandait, en avril 2012, si la petite fille qui est arrivée en France à l’âge de 10 ans se retournait sur son parcours, Rama Yade, pleine d’aplomb, répondait : « Non pas encore. J’avance ».

Sept ans plus tard, le rythme est moins rapide à cause de différents échecs. Battue aux Municipales de 2008 à Colombes, sa ville d’accueil quand elle venait d’arriver en France, aux Législatives de 2012, elle refuse de conduire la liste du parti de Sarkozy dans le Val d’Oise pour ne pas être enfermée dans ses origines. Car on l’avait choisie « parce qu’il y avait beaucoup d’Africains » dans ce département de la région parisienne.

Avec un caractère trempé, elle lâche les amarres avec Nicolas Sarkozy pour le parti radical de Jean-Louis Borloo. Là aussi, la romance tourne court.

Lassée de ne pas être investie lors des différentes échéances électorales, la native de Dakar finit par lorgner sur la présidence du parti. « La provocation de trop », estime ses amis politiques. Rama Yade est exclue du parti radical mais pas de l’espace politique. Elle est persuadée que « la France a changé mais que la classe politique (française) n’a pas changé ». 
Ses déclarations d’il y a cinq ans ont une résonance particulière aujourd’hui. « Il faut que les politiques changent, il faut ouvrir un nouveau cycle et je veux prendre toute ma part dans cette reconstruction. Il faut avoir la légitimité des urnes d’abord et ensuite participer à l’entreprise de reconstruction ».

Ce n’est plus pour siéger au Palais Bourbon comme députée mais à celui de l’Elysée afin de devenir présidente de la République française. Quand on parle de sa jeunesse (41 ans) comme un handicap, elle rétorque : « A 47 ans, Barack Obama était président des Etats-Unis ». L’ancienne ambassadeur de la France à l’Unesco (février à juin 2011) pense qu’il y a une rupture consommée entre les Français et la classe politique. « Face aux problèmes de la crise économique, le chômage est très préoccupant, il y a eu des solutions qui n’ont pas été expérimentées parce qu’il y a un essoufflement au niveau des idées, un assèchement du débat publique. Beaucoup sont en marge de la politique parce que le système est fermé à cause du cumul et de la longévité des mandats ». Ce qui fait le lit du Front national de Marine Le Pen car il y a une volonté chez les Français de renverser la table.

En 2012, le Front national était à 18% au premier tour de la Présidentielle. « Je pense que le score de Marine Le Pen (de 2012) est plus grave que l’arrivée de Le Pen-père au second tour en 2002. Le monde a changé. La classe politique française n’a pas changé. Elle vient d’un autre monde », répète-t-elle. Face à cette sclérose de la classe politique française dominée par des hommes blancs ayant plus de la cinquantaine, elle se positionne différemment en tant que jeune quadra, femme, musulmane et noire. Rama Yade va essayer de conquérir le Palais de l’Elysée sans le soutien d’un parti politique.

Elle est appuyée par le mouvement « La France qui ose » pour suivre son modèle, Barack Obama. Avant d’aller au suffrage universel, il lui reste un obstacle de taille : réunir les 500 parrainages de maires nécessaires pour se présenter à la Présidentielle en France.

La native du Sénégal déclare en avoir obtenu les deux tiers.

Après dix ans de vie politique, elle se repositionne comme vierge de tout mentor et maîtresse de son destin.

Par Moussa DIOP

SIBETH NDIAYE, CELLE QUI MURMURE À L’OREILLE DE MACRON
Des trois « Sénégalaises » à la conquête de l’Elysée, Sibeth Ndiaye est la moins connue du grand public, mais elle tient un rôle stratégique dans la sphère d’Emmanuel Macron, le candidat du mouvement « En Marche », devenu le favori des sondages.

Pour tout média voulant interviewer Emmanuel Macron, le passage obligé s’appelle Sibeth Ndiaye. La jeune femme est la chargée de communication et de la presse du candidat. Jeune Sénégalaise (37 ans) naturalisée Française, il y a moins de dix ans, Sibeth Ndiaye est une très proche d’Emmanuel Macron, candidat du mouvement « En Marche » à la présidentielle française. La jeune native du Sénégal est placée par la presse française à la 9ème place sur le classement des quinze personnalités de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron. Diplômée d’un Dess en Economie de la santé, Sibeth Ndiaye était militante puis leader du syndicat étudiant Unef, proche du Parti socialiste français.

Du syndicat étudiant à la politique, le pont aura été l’accès de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle française de 2002. « Le Pen en deuxième position, cela a été le déclic.

Surtout quand, comme moi, tu es étrangère. À l’époque, je vivais à Paris. Je me suis, de suite, engagée », cite un site français. C’est un choc pour la jeune Sénégalaise qui s’engage auprès de Dominique Strauss-Kahn. Comme Aïssata Seck, la Franco-sénégalaise porte-parole de Benoit Hamon, Sibeth Ndiaye a également cheminé avec Arnaud Montebourg. Mais c’est Claude Bartolone (actuel président de l’Assemblée nationale française) qui lui a mis le pied à l’étrier politique en faisant d’elle sa chargée de communication et de la presse quand il occupait le poste de président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

Plus tard, Sibeth Ndiaye va intégrer plusieurs cabinets ministériels dont celui de Montebourg puis de Macron à Bercy.

C’est à partir de ce dernier poste que le candidat d’ « En Marche », convaincu de ses compétences, en fait un pilier important de la sphère, la « Macronie ».

Avec le poste stratégique de Chargée de communication et de la presse du candidat Macron, Sibeth Ndiaye est au cœur de la campagne électorale. La jeune Franco-sénégalaise est prête à assumer ce rôle important.

Depuis plus d’une décennie elle est préparée à prendre des coups et à en donner.

Sibeth, en Diola, veut dire celle qui a « remporté beaucoup de combats ». Etudiante, elle était déjà confrontée aux joutes politiques et à la « Fachosphère » issue de syndicats comme l’Uni (proche de la droite voire de l’extrême droite).

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:16

Des trois « Sénégalaises » à la conquête de l’Elysée, Sibeth Ndiaye est la moins connue du grand public, mais elle tient un rôle stratégique dans la sphère d’Emmanuel Macron, le candidat du mouvement « En Marche », devenu le favori des sondages.

Pour tout média voulant interviewer Emmanuel Macron, le passage obligé s’appelle Sibeth Ndiaye. La jeune femme est la chargée de communication et de la presse du candidat. Jeune Sénégalaise (37 ans) naturalisée Française, il y a moins de dix ans, Sibeth Ndiaye est une très proche d’Emmanuel Macron, candidat du mouvement « En Marche » à la présidentielle française. La jeune native du Sénégal est placée par la presse française à la 9ème place sur le classement des quinze personnalités de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron. Diplômée d’un Dess en Economie de la santé, Sibeth Ndiaye était militante puis leader du syndicat étudiant Unef, proche du Parti socialiste français.

Du syndicat étudiant à la politique, le pont aura été l’accès de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle française de 2002. « Le Pen en deuxième position, cela a été le déclic.

Surtout quand, comme moi, tu es étrangère. À l’époque, je vivais à Paris. Je me suis, de suite, engagée », cite un site français. C’est un choc pour la jeune Sénégalaise qui s’engage auprès de Dominique Strauss-Kahn. Comme Aïssata Seck, la Franco-sénégalaise porte-parole de Benoit Hamon, Sibeth Ndiaye a également cheminé avec Arnaud Montebourg. Mais c’est Claude Bartolone (actuel président de l’Assemblée nationale française) qui lui a mis le pied à l’étrier politique en faisant d’elle sa chargée de communication et de la presse quand il occupait le poste de président du Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

Plus tard, Sibeth Ndiaye va intégrer plusieurs cabinets ministériels dont celui de Montebourg puis de Macron à Bercy.

C’est à partir de ce dernier poste que le candidat d’ « En Marche », convaincu de ses compétences, en fait un pilier important de la sphère, la « Macronie ».

Avec le poste stratégique de Chargée de communication et de la presse du candidat Macron, Sibeth Ndiaye est au cœur de la campagne électorale. La jeune Franco-sénégalaise est prête à assumer ce rôle important.

Depuis plus d’une décennie elle est préparée à prendre des coups et à en donner.

Sibeth, en Diola, veut dire celle qui a « remporté beaucoup de combats ». Etudiante, elle était déjà confrontée aux joutes politiques et à la « Fachosphère » issue de syndicats comme l’Uni (proche de la droite voire de l’extrême droite).

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:29

Rama Yade s’est révélée sur la scène politique française en prononçant un discours lors de la cérémonie d’investiture de Nicolas Sarkozy, en 2007. Dix ans plus tard, elle se lance à la candidature de la présidentielle française.

Quand « Le Soleil » lui demandait, en avril 2012, si la petite fille qui est arrivée en France à l’âge de 10 ans se retournait sur son parcours, Rama Yade, pleine d’aplomb, répondait : « Non pas encore. J’avance ».

Sept ans plus tard, le rythme est moins rapide à cause de différents échecs. Battue aux Municipales de 2008 à Colombes, sa ville d’accueil quand elle venait d’arriver en France, aux Législatives de 2012, elle refuse de conduire la liste du parti de Sarkozy dans le Val d’Oise pour ne pas être enfermée dans ses origines. Car on l’avait choisie « parce qu’il y avait beaucoup d’Africains » dans ce département de la région parisienne.

Avec un caractère trempé, elle lâche les amarres avec Nicolas Sarkozy pour le parti radical de Jean-Louis Borloo. Là aussi, la romance tourne court.

Lassée de ne pas être investie lors des différentes échéances électorales, la native de Dakar finit par lorgner sur la présidence du parti. « La provocation de trop », estime ses amis politiques. Rama Yade est exclue du parti radical mais pas de l’espace politique. Elle est persuadée que « la France a changé mais que la classe politique (française) n’a pas changé ».

Ses déclarations d’il y a cinq ans ont une résonance particulière aujourd’hui. « Il faut que les politiques changent, il faut ouvrir un nouveau cycle et je veux prendre toute ma part dans cette reconstruction. Il faut avoir la légitimité des urnes d’abord et ensuite participer à l’entreprise de reconstruction ».

Ce n’est plus pour siéger au Palais Bourbon comme députée mais à celui de l’Elysée afin de devenir présidente de la République française. Quand on parle de sa jeunesse (41 ans) comme un handicap, elle rétorque : « A 47 ans, Barack Obama était président des Etats-Unis ». L’ancienne ambassadeur de la France à l’Unesco (février à juin 2011) pense qu’il y a une rupture consommée entre les Français et la classe politique. « Face aux problèmes de la crise économique, le chômage est très préoccupant, il y a eu des solutions qui n’ont pas été expérimentées parce qu’il y a un essoufflement au niveau des idées, un assèchement du débat publique. Beaucoup sont en marge de la politique parce que le système est fermé à cause du cumul et de la longévité des mandats ». Ce qui fait le lit du Front national de Marine Le Pen car il y a une volonté chez les Français de renverser la table.

En 2012, le Front national était à 18% au premier tour de la Présidentielle. « Je pense que le score de Marine Le Pen (de 2012) est plus grave que l’arrivée de Le Pen-père au second tour en 2002. Le monde a changé. La classe politique française n’a pas changé. Elle vient d’un autre monde », répète-t-elle. Face à cette sclérose de la classe politique française dominée par des hommes blancs ayant plus de la cinquantaine, elle se positionne différemment en tant que jeune quadra, femme, musulmane et noire. Rama Yade va essayer de conquérir le Palais de l’Elysée sans le soutien d’un parti politique.

Elle est appuyée par le mouvement « La France qui ose » pour suivre son modèle, Barack Obama. Avant d’aller au suffrage universel, il lui reste un obstacle de taille : réunir les 500 parrainages de maires nécessaires pour se présenter à la Présidentielle en France.

La native du Sénégal déclare en avoir obtenu les deux tiers.

Après dix ans de vie politique, elle se repositionne comme vierge de tout mentor et maîtresse de son destin.

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:29

Récemment nommée une des sept porte-parole de Benoit Hamon, candidat du Parti socialiste (Ps) à la présidentielle française, Aïssata Seck, 36 ans, « Française d’origine sénégalaise », est engagée dans le milieu associatif depuis plusieurs années, notamment pour la cause des Tirailleurs sénégalais.

« Persévérante, déterminée mais proche des gens et à l’écoute, car quand on est engagé en politique, c’est pour améliorer le quotidien des gens ». Sa réponse à la question portant sur sa personnalité résume Aïssata Seck, la première Française d’origine sénégalaise porte-parole d’un candidat à l’élection présidentielle en France. Maire-adjointe dans la ville de Bondy (région parisienne), chargée des anciens combattants et d’un conseil de quartier, la jeune femme est élue municipale depuis 2014. « C’est mon premier mandat électif mais je suis engagée en politique depuis 2011, renseigne-t-elle. J’avais décidé de militer au Ps en faisant la campagne sur le terrain de François Hollande ».

Ses origines et sa trajectoire personnelle l’ont réconfortée dans le choix de militer à gauche. « Mariée avec un Sénégalais et mère de deux filles », Aïssata Seck est née en France. Ses parents sont originaires de Ndouloumadji Dembé, au Fouta. « Mon père est arrivé en 1972 comme sans-papier à Marseille, en bateau ». Puis, il est parti en région parisienne rejoindre son frère qui était déjà installé en France. Il a commencé comme boulanger puis a travaillé à l’usine Renault d’Aubergenville (à 50 km de Paris). Puis il s’est installé aux Muraux.

« Je sais préparer tous nos plats sénégalais car j’ai été élevée à la sénégalaise ». Pourtant, c’est à 6 ans qu’elle a « découvert le Sénégal pour la première fois », lors d’un voyage. Elle y revenait « régulièrement tous les deux ans » jusqu’à récemment où les obligations professionnelles et familiales l’empêchent de garder ce rythme. « J’ai prévu de revenir très bientôt au Sénégal avec Benoit Hamon pendant la campagne », dit-elle sans préciser la date exacte. La jeune porte-parole a toujours eu un rapport très fort avec le Sénégal.

Pas le symbole de la diversité 
« Mes parents nous disaient que nous étions également Sénégalais, en nous éduquant avec les valeurs de notre pays d’origine. En apprenant à faire la cuisine, ce qui fut mon cas. Alors que j’étais très jeune, ma mère me disait d’en faire toujours plus parce qu’on ne savait pas qui pouvait débarquer au dernier moment, d’autant plus que notre maison était toujours remplie de monde. C’est d’ailleurs un réflexe que j’ai conservé dans ma vie actuelle », souligne-t-elle. Mais Aïssata refuse d’être un symbole en étant « femme, musulmane, noire et porte-parole » d’un candidat à la présidentielle de 2017. « Je ne sais pas si je suis un symbole. En revanche, je sais que Benoit Hamon a été accroché par mon combat et le projet que je porte pour les Tirailleurs sénégalais ». La jeune femme avait lancé une pétition pour demander la naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Sa démarche a recueilli 65.000 signatures. On connaît la suite : François Hollande annonce, lors de la visite d’Etat de Macky Sall en France de décembre dernier, l’officialisation du processus de naturalisation des Tirailleurs sénégalais. Cependant, dans le bilan du quinquennat de Hollande, Aïssata Seck ne garde pas tout.

« Je n’ai pas été en adéquation avec lui sur la déchéance de nationalité ou sur le 49.3 (Ndlr : article de la Constitution française qui permet au gouvernement de faire passer en force une loi sans forcément l’accord du parlement). Il a bien géré les attentats, l’opération Serval au Mali. Il a manqué de temps forcément pour tout faire. Il y a de bonnes et de moins bonnes choses », soutient-elle. La possibilité d’avoir Marine Le Pen au second tour de la présidentielle française est à classer dans le rayon des moins bonnes choses pour Aïssata Seck. « Cela me fait mal. En tant que Française et fille d’immigrés, je ne vois pas cette personne diriger le pays. Benoit Hamon est un recours efficace à ce scénario », fait-elle savoir. Mais elle ne fait pas la politique de l’autruche sur la droitisation de la société française. « C’est la faute des médias, s’insurge-t-elle. En étant en boucle sur des sujets comme le voile, le « burkini » alors qu’il y en avait d’autres plus importants, une certaine partie de la population s’est renfermée dans une forme de peur. « S’il n’y a pas de travail, c’est la faute des immigrés », « s’il y a des attentats, c’est la faute de l’Islam ». Les médias n’ont pas toujours eu le bon réflexe », souligne-t-elle. Mais le divorce acté entre les populations d’origine immigrée, qui avaient voté en masse pour Hollande en 2012, avec le Parti socialiste, n’est pas une invention des médias. « Il ne faut pas être défaitiste.

On ne peut pas être toujours dans la plainte et ne pas agir. Il faut s’engager et montrer que nous avons notre place dans le jeu politique. Agissons ». Agir, c’est faire gagner Benoit Hamon à la présidentielle d’avril et de mai prochain. Et pour cela, l’élection va se jouer, d’après Assata Seck, sur un point. « Pour Benoit Hamon, il faut redonner confiance aux citoyens. C’est les impliquer dans les différentes actions menées ». Pendant toute la campagne électorale, Aiïssata Seck va répondre aux « sollicitations des médias » pour donner des éclairages sur le programme mais aussi « accompagner, sur le terrain, le futur président ». Futur président ? Quand on lui demande s’il s’agit d’un lapsus. 
« Non, répond-t-elle. J’y crois ».

Par Moussa DIOP

Last modified on mardi, 21 février 2017 12:33

Avocate de formation, diplômée en droit international et en économique, Assa Cissé a travaillé dans le secteur de la Banque avant d’intégrer un cabinet d’avocats où elle accompagnait des investisseurs au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est. Une carrière riche qu’elle compte mettre entre parenthèses pour s’investir dans la production de poivre et d’ail au Sénégal.

« J’ai toujours poussé ma famille à aller vers l’agriculture. Et comme chez nous, les gens ne croient pas tant qu’ils n’ont pas de preuve évidente, j’ai décidé de m’engager personnellement dans dans ce secteur pour montrer l’exemple », sourit malicieusement Assa Cissé. Déterminée et sûre de ce qu’elle veut, la jeune sénégalaise a surpris son monde et son entourage.

Devenir productrice de poivre
« Pour beaucoup, la réussite c’est l’Europe alors qu’on peut réussir au Sénégal. Aujourd’hui, le Sénégal importe tout son poivre. Ce qui coûte extrêmement cher. J’ai proposé à mes cousins d’investir, avec moi, dans ce secteur. Nous allons démarrer sur une superficie de 2 hectares et nous allons voir ce que cela va donner. Mais je sais que cela va marcher », s’enthousiasme Assa Cissé. La sénégalaise qui vit en France depuis plusieurs années a mis dans le projet toutes ses économies. « Nous avons démarré nos activités au mois d’octobre dans la région de Kédougou », informe-t-elle. Ayant la suite dans les idées, elle avait acheté les semences. Une opération qui n’a pas été sans difficultés. « Nous faisons venir les semences de Madagascar jusqu’en France puis la marchandise a été être acheminée vers le Sénégal. C’est très difficile comme trajet. La grande difficulté est donc la logistique ». Elle n’a pas eu d’autres choix que d’utiliser ce trajet de contournement puisque son ambition d’acheter des semences en Côte d’Ivoire a été nettement refroidie par la possibilité de payer des frais douaniers « à l’entrée et à la sortie de chaque frontière » entre la Cote d’Ivoire et le Sénégal. « Nous sommes normalement dans le marché commun de la CEDEAO mais dans les faits, ce n’est pas le cas, s’insurge-t-elle. Il y a des procédures qui ont été introduites par des avocats nigérians pour dénoncer ces injustices, des Etats ont été condamnés mais ils ne changent pas leurs règles. Je connais la procédure pour introduire une action au sein de la CEDEAO, je me réserve le droit de la faire. Ces entraves m’ont obligé d’acheter de la semence à Madagascar alors que la Côte d’Ivoire est toute proche. J’ai fait l’acquisition de cinq sacs de 25 kilos ». En 2016, la jeune femme avait vertement interpellé Jean-Pierre Senghor, le coordonnateur national du Programme des Domaines agricoles communautaires (Prodac) de l’époque, sur sa situation et l’accompagnement qu’elle pourrait bénéficier. « Il m’avait dit que commencer par 100 hectares fait peur. C’est ce que je souhaitais à l’origine. Il m’avait conseillé de débuter l’activité avec 20 hectares. C’est ce qui fait que nous ayons privilégié les 2 hectares ».

L’importance de l’accompagnement
Lors de la mise en place de son entreprise, Assa Cissé s’est rendue compte qu’il faut connaître la réglementation pour accéder au marché sénégalais. Elle prend exemple sur son expérience à Dubaï. « Les choses y sont claires car il y a des zones franches. Quand une personne veut créer un projet, elle ne fait que poser ses valises. Je sais que les présidents Wade et Sall ont repris ce concept. En sachant comment ça marche et quelles sont les difficultés, je vais faire la même chose au Sénégal ». C’est pour cela qu’elle a créé l’Institut africain des droits et procédure au Sénégal qui projette d’accompagner les entrepreneurs sénégalais et de la sous-région. En voyageant, Assa Cissé avoue s’être rendue compte que l’agriculture est le secteur où il faut investir. Cependant, il y a plusieurs choses à améliorer. « En Afrique de l’Est, c’est comme à Dubaï. Vous allez au ministère du commerce et toutes les informations sont à disposition.

Au Sénégal, certaines questions, toutes simples, n’aboutissent pas aux réponses les plus simples. Par exemple, en termes d’exemption fiscale, si vous importez des semences, vous n’êtes pas obligé de payer les droits de douane car le Sénégal veut promouvoir les entrepreneurs agricoles. 
Normalement l’importation de semence est soumise à des exonérations. Au Sénégal, il y a des règles mais les gens ne le savent pas toujours. »

Par Moussa DIOP

Sénégalais vivant en France depuis plus d’une quinzaine d’années où il exerçait le métier d’ingénieur télécom, Ismaël Ndiaye s’est posé de multiples questions sur l’opportunité de rentrer au Sénégal à partir de 2009. Trois ans plus tard, il a fini par décider de s’investir dans le domaine agricole.

Comment expliquer qu’un ingénieur télécom avec de fortes responsabilités dans une grande entreprise internationale prend la décision de tout laisser tomber pour l’agriculture ? « La routine ! », répond simplement Ismaël Ndiaye, avec un sourire en coin. Mais encore… « J’en avais marre de métro, boulot, dodo même si j’avais une belle situation en France ». Le quadra sénégalais pensait d’une part, pouvoir apporter quelque chose au Sénégal mais il avait aussi « envie de retrouver (s)es racines ». Pour cela l’agriculture fut le meilleur moyen. « En se lançant dans le secteur agricole, l’idée était de trouver un domaine rentable. Cela fait partie de la réflexion quand on décide de rentrer ». Dans sa réflexion de changer de braquet professionnel, Ismaël Ndiaye n’oublie pas ses vieux reflexes liés à sa formation. « Ainsi, j’ai eu une approche d’ingénieur en me documentant, en m’informant sur le domaine agricole. A partir de là, j’ai décidé de retourner dans le village de mes ancêtres qui est à côté de Saint-Louis, à quelques kilomètres de l’Université Gaston Berger ».

Retour aux sources
Un retour et une installation qui se sont faits de manière progressive. « J’ai demandé au village tout entier de m’appuyer pour disposer de l’acquisition des terres. Il y a eu quelques petites réticences mais finalement tout s’est bien passé. J’ai pu avoir 50 hectares. Par chance, ce sont les terres où mes grands-parents faisaient la culture ».

Les conditions acquises, Ismaël se lance dans le grand bain de sa nouvelle aventure en prenant le soin de passer par une phase test. « J’ai aménagé 5 hectares sur fonds propres. J’ai importé du matériel d’Italie pour l’aménagement et le ravalement des champs. Par la suite, j’ai lancé la phase de test à partir de fin 2013. La récolte a eu lieu en début 2014. Je cultivais du piment, des aubergines africaines et des pastèques. Cela s’est très bien passé. J’ai eu confirmation que les terres étaient arables et qu’elles étaient opportunes à l’agriculture que je souhaitais faire ». Seul grand bémol, il n’avait pas bien anticipé la phase de stockage. Pour expliquer son erreur, le néo exploitant agricole confesse n’avoir « aucune structure venant d’une quelconque organisation ou organisme pour (l)’accompagner ». Les conséquences sur l’économie locale sont directes : sa récolte abonde le marché local. « J’étais obligé de vendre puisque je n’avais pas de structures de stockage. Notre récolte de piment avait « inondé » et saturé le marché local de Saint-Louis. Ce qui avait fait baisser les prix ».

Exemple pour la diaspora
Beaucoup de Sénégalais de l’étranger souhaitent s’investir dans le domaine agricole. A ceux-là, Ismaël Ndiaye fait un retour d’expérience. « Pour le montage de la société, je suis passé par l’Apix et j’ai dû bénéficier du CDI, le code des investissements. Ce qui m’a permis d’importer du matériel avec des frais de douane nuls. Cependant, au niveau de la phase de test, je n’ai malheureusement pas eu d’accompagnement ». Le désormais exploitant agricole confesse qu’il a eu beaucoup de beaux discours mais les actes ne suivent pas toujours. « Je ne suis pas seul dans le cas d’avoir commencer ma phase de test sans être accompagné ». Toutefois, Ismael Ndiaye se dit capable « d’employer l’ensemble des personnes de (s)on village natal et ceux des villages environnants, entre 200 à 300 personnes dans la première phase ».

Le jeune homme est conscient qu’il faut croire en l’agriculture mais aussi aux risques pris : « On n’a pas de garantie pour récupérer l’argent mis au démarrage du projet, consent-il. Je déconseille à tout le monde d’aller vers cette aventure avec des fonds personnels, ce qui a été mon cas ». En effet, pour financer son exploitation, il a mis ses fonds propres à hauteur de 150 000 euros, l’équivalent de 100 millions de francs CFA entre 2009 et 2016. « Ce sont les économies du fruit de mon travail quand j’étais ingénieur en France entre 1999 à 2009 ».

La phase industrielle
D’autant plus que pour passer à une approche industrielle, il faut des financements. « Elle ne se fait pas qu’avec des économies. Il s’agit de gros financement. J’attends un partenaire, privé ou public, qui soit capable d’apporter au moins une partie des fonds nécessaires pour le démarrage industriel de l’activité ». En attendant, la phase de test lui a permis de régler les charges comme le paiement des journaliers (50 personnes employées par jour pour la récolte du piment, par exemple). « Ce que j’ai gagné dans cette phase de test, environ 15 millions de F CFA, a été redistribué aux villageois employés ».

C’est avec circonspection qu’il regarde les solutions proposées au sein des Domaines agricoles communautaires. « J’attends de voir parce qu’il me semble que le Prodac ne finance pas de projets. Je pense qu’il serait bien d’avoir une forme de connexion avec des initiatives privées. L’objectif est la création d’emplois, des initiatives comme la mienne y participe grandement ». On ne peut que lui donner raison.

Par Moussa DIOP

Expert haut vol, sous apparence anodine, le Sénégalais Massamba Diène est très respecté dans l’institution bancaire. 
A tel point qu'il est tout désigné pour servir par ses compatriotes et collègues d'exemple à présenter.

Massamba Diène fait l’unanimité au sein des Sénégalais de la Bad. Un compatriote à croquer ? Un confrère qui a fait les beaux jours de la première radio privée Sud-Fm est aujourd’hui à la Bad après un passage à la Banque mondiale. Birima Fall n’est pas le seul à ne pas tarir d’éloges sur « Grand Mass » comme lui et d’autres l’appellent  affectueusement. Ils semblent tous subjugués par le personnage. Une certitude : ils respectent l’homme pour son parcours, son professionnalisme et son sérieux. A première vue, Mass dégage plutôt l’allure d’un timide qui détourne son regard et fuit le vôtre. Rien d'impressionnant chez lui à première vue. Mais en apparence seulement. Mass est à même de vous fixer dans le blanc de l’œil pour étayer son argumentaire. Pour convaincre, ce personnage qui se définit d’emblée comme un Thiessois convoque tout son bagage technique traduit en langage clair, d’une douce voix qui flirte le bégaiement, pour expliquer, démontrer, expliciter. En bon scientifique. « Je suis né à Thiès où j’ai grandi et poursuivi toutes mes études du primaire à l’Ecole Polytechnique. Je suis de la 4ème promotion, sortie en 1981», explique Massamba Diène. Présenté comme un génie par certains, le brillant élève et étudiant qu’il fut relativise sur son parcours : « Je devais d’emblée m’en sortir à l’école puisque je ne suis pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Je devais donc travailler du mieux que je pouvais. Il n’était pas question de céder aux sirènes de la littérature, mais plutôt de m’orienter vers une série scientifique qui pouvait me donner un métier. Je ne m’amusais donc pas à l’école tout comme je ne me stressais pas. Je travaillais simplement ». Massamba Diène intègre l’administration dès sa sortie de l’Ecole Polytechnique. Après un bref passage au Secrétariat d’Etat à la recherche scientifique, sous Jacques Diouf, ancien ministre et ancien patron de la Fao, il va travailler au ministère de la Santé, notamment à la Direction des hôpitaux, plus précisément à la division de la Construction hospitalière. L’opportunité d’une spécialisation en génie civil s’offre à lui en 1984, pour un doctorat qu’il obtiendra à l’université Laval (Québec, Canada) en 1989. De retour au pays, il retourne à l’Ecole Polytechnique pour enseigner. Il sera même désigné par ses pairs chef du département génie civil jusqu’en 1991. Il prendra deux années pour monter, dans le privé, un laboratoire de géotechnique tout en continuant à intervenir à Polytechnique qu’il avait quitté de façon volontaire. Il avait fréquenté auparavant, avant son doctorat, pendant deux ans l’Ecole Polytechnique de Lausanne (Suisse), notamment son Institut des Sols, Roches et Fondations et son laboratoire Voies de circulation.

Directeur technique de l’Agence de développement municipal (1998-2000), Massamba Diène, de son mètre 70 et d’une noirceur d’ébène, n’hésite pas à passer, en 2000, une entrevue à la Bad qui cherchait un ingénieur principal des Transports pour le Département des politiques.

Il rejoint la Banque en avril 2000
Au lendemain donc de la première Alternance démocratique qui a consacré la victoire d’Abdoulaye Wade. Une fois à la Bad, il connaîtra une carrière fulgurante qui fait de lui aujourd’hui l’un des Sénégalais les plus en vue. Soutenant les opérations et écrivant des politiques et stratégies institutionnelles et opérationnelles, M. Diène passe, en 2005, d’ingénieur principal des transports à spécialiste en chef des infrastructures sur la base d’une compétition. En 2008, à la faveur d’une réforme, il est versé dans le Département des Résultats et de l’Assurance qualité dans la division de Sauvegarde environnementale et sociale. Là, il a en charge la catégorisation environnementale des projets et le contrôle de conformité avec les politiques de sauvegarde environnementale et sociale du Groupe de la BAD. Il revient, par exemple, sur l’importance d’une prise en compte de cette dimension sociale, en citant le cas du barrage de Bujagali en Ouganda. La réalisation de ce projet avait entraîné la destruction d’un site cultuel ancestral, provoquant ainsi une plainte des populations affectées ; ce qui a avait occasionné une inspection du projet par le Mécanisme Indépendant de Revue, obligeant ainsi la BAD et ses partenaires à envisager des réparations.
 
De ce Département, il postule encore pour la Division du département des politiques où il était auparavant. Et depuis 2009, il est manager dans ce département. « Je me plais bien à la Bad. Si je considère les possibilités que m’offre la banque au quotidien de participer à tout ce qui se fait pour le développement de l’Afrique, de parfaire mes connaissances sur ce continent, bref de me sentir de jour en jour un peu plus africain, je me sens comblé. Aussi, il faut savoir que dans cet environnement multiculturel, l’effet d’intégration est puissant. Je vis, comme probablement tous ceux qui travaillent ici, dans ma propre chair ce dont nous avons besoin pour le développement de l’Afrique », analyse-t-il. Acteur du développement, il ne rechigne pas à jeter un regard critique et lointain sur son pays d’origine. Pour lui, il faudrait encore en faire beaucoup plus : « Chaque jour, je me surprends à me dire que nous Sénégalais devrions travailler probablement dix fois plus que ce que nous faisons actuellement. Nous disposons de nombreux atouts, mais nous n’en sommes pas très conscients. Nous comptons parmi les meilleurs ouvriers même si nous ne sommes pas toujours conscients de l’importance de la formation professionnelle ». La question du développement est chez lui une passion. Loin de s’arrêter à des théories toutes faites, il esquisse des pistes. « Nous devons consolider l’économie et nous faire mieux représenter dans le monde. On peut vraiment mieux s’en sortir en décuplant notre part du travail. Nous avons aidé à la construction de nombreux pays africains depuis les indépendances. Le développement est une quête quotidienne renouvelée, mais aussi très lourd. Il faut avancer par petits bouts. Il faut aussi avoir à l’esprit que certains problèmes de développement ne peuvent être réglés que par des ressources financières importantes, surtout quand il s’agit de reproduire à grande échelle des expériences concluantes », explique-t-il. Aussi met-il en avant la qualité des ressources humaines pour impulser, mais aussi de la politique et de la vision qui animent les dirigeants de pays engagés dans le développement. Ou encore les « facultés d’absorption de financements importants ». Mettant en exergue la propension d’un pays du Maghreb à absorber par exemple des volumes de ressources financières plus importants comparativement à un pays subsaharien.

« Pour construire des routes, le Sénégal est très privilégié puisqu’ayant au moins quatre entreprises nationales de catégorie D (Cse, Jean Lefèvre, Eiffage…) qui vont jusqu’au Niger faire des infrastructures.

Il n’existe pas d’entreprises nationales de catégorie D en Côte d’Ivoire par exemple. Toutes les entreprises de cette catégorie sont françaises », souligne-t-il comme pour mettre en avant les avantages comparatifs du Sénégal par rapport au reste de la sous-région. Se refusant, par devoir de réserve, à parler du prix de l’autoroute à péage Patte-d’Oie-Diamniadio jugé exorbitant par certains, Massamba Diène ne porte pas moins de gants pour aborder la question du Programme Sénégal Emergent ou du Pudc.

« Il y a un effort certain dans les infrastructures depuis 2008. Je pense néanmoins qu’en termes de grandes infrastructures, le président Macky Sall, avec tout ce qui est en cours (l’autoroute Ila-Touba, le prolongement de la VDN, Somone, Ndiass) est en passe de faire plus que le président Abdoulaye Wade qui a eu quand même le mérite d’impulser les grands travaux. S’il parvient à réaliser le Train express régional, cela se ressentira dans le quotidien des populations », soutient Massamba Diène. Mais en bon Thiessois qui regrette les nombreux mouvements de trains qui ont égayé son enfance, il ne peut occulter la place  et le rôle des Chemins de fer dans le développement. Il faut d’urgence, assène-t-il, réhabiliter la ligne Dakar-Bamako, mais aussi faire le contournement de la Gambie. « Si vous empruntez la route de Saint-Louis, vous vous rendrez compte qu’il n’existe plus de gisements de matériaux de construction pour la maintenance des routes ; même emprunts de banco coquillier jadis utilisé pour les couches de base des routes s’épuisent. La plupart des matériaux nobles, le basalte notamment, se trouvent dans la région de Thiès ou à Kédougou. Le transport des matériaux coûtant très cher dans cette partie du Sénégal, seule la réhabilitation de la voie ferroviaire pourrait aider à réduire les besoins de maintenance sur la route de Saint-Louis, notamment en permettant le transfert du trafic de fret de la route au rail », avance-t-il afin d’appuyer le train pour le développement. Ce développement passe aussi par une promotion de l’investissement, notamment par une augmentation du pourcentage du budget qui lui est consacré. Il milite donc carrément pour un « Plan Marshall en faveur des chemins de fer ». « Il faudrait au moins mettre 300 milliards par an dans les chemins de fer et en faire un projet phare. Je suis convaincu qu’il ne peut pas y avoir de développement inclusif sans un réseau structuré de chemins de fer », soutient-il.

Sur le Pudc, il pense d’emblée que sa force réside dans sa « simplicité » et ses composantes : identification des besoins de base et leur satisfaction. « Le programme met l’accent sur la nécessité de mettre des forages là où il n’y a pas d’eau. Ce qui a pour conséquences, au-delà de l’accès à l’eau potable, d’implanter des périmètres maraîchers, mais aussi d’appuyer l’élevage et l’agriculture de façon générale. Une autre dimension du programme est aussi de faire de l’électrification rurale là où des populations n’ont jamais pu voir un poteau électrique. Le Pudc gagne donc en popularité. Il constitue un investissement dans l’égalité des citoyens puisque des indicateurs d’accès à l’eau sont de l’ordre de 80 % en ville par exemple alors que ce ratio est très faible, voire indécent en milieu rural. Le projet n’est pas très compliqué et est conçu en quelque sorte pour faire du rattrapage. En matière de développement, les projets les plus simples et visant les besoins de base sont les meilleurs », analyse Massamba Diène.

Un autre avantage du Pudc selon notre expert : « Booster le taux de croissance tout en redistribuant les ressources ». Sur le Pse, il salue des «axes convaincants » tout en souhaitant que d’autres soient encore mieux « retravaillés ». « L’option de viser l’autosuffisance alimentaire est merveilleuse. Nous pouvons oublier le pétrole et le gaz et nous concentrer sur elle puisqu’elle est basée sur un principe très simple : la dignité. Il nous faut continuer à développer les infrastructures dans un schéma cohérent qui veut dire servir l’appareil de production, mais aussi consolider l’unité nationale », invite-t-il. Très cohérent avec lui-même, Massamba Diène, la cinquantaine bien sonnée, dit ne pas « improviser dans le boulot ». Sa famille est aujourd’hui à Dakar ; elle était retournée au Sénégal lors de la crise dans le pays-hôte à l’époque pour ne pas perturber la scolarité des enfants.

« Quant à la famille, je tiens à régler les problèmes pour lesquels j’ai l’aptitude ou la responsabilité. Au-delà, je ne fais rien pour ma propre personne ». Un retour au bercail ? « Pourquoi pas si les conditions sont réunies », répond-il.
 
Par Ibrahima Khaliloullah NDIAYE

Senbad ! A ne surtout pas confondre avec les deux syllabes qui dénommaient le célèbre contingent du Sénégal au pays du Cèdre (Senbatt) dans le cadre de la Finul (Mission des Nations Unies au Liban). Ici, le bataillon en question a la fleur au lieu du fusil à l’épaule et le développement de l'Afrique en ligne de mire. L’Association des Sénégalais de la Banque africaine de développement (Senbad) est le réceptacle ou le lien de la soixantaine de compatriotes qui évoluent aujourd’hui du côté de la Lagune Ebrié, en terre ivoirienne. A Abidjan plus précisément, les Sénégalais de la BAD s’activent et donnent corps et âme à une vie associative, prolongement des activités professionnelles. « Il existait déjà une association de Sénégalais avant le départ pour Tunis de la banque (Ndlr : délocalisée en Tunisie en février 2003 du fait de la crise ivoirienne et retour au siège à Abidjan en 2014). C’est une fois à Tunis qu’elle sera néanmoins plus formalisée. Le besoin d’être ensemble a été plus ressenti une fois en Tunisie puisque probablement cette société ne nous intégrait pas », explique Cheikh Balley Mbaye, le secrétaire général de Senbad. Il fait remonter l’« initiative de l’association au doyen Maguette Wade (Ndlr : actuel Maire de Ngaye Mékhé et ancien directeur de la Communication de la Bad) », mais aussi à nombre de leurs aînés aujourd’hui retraités. Une fois l’association formalisée, l’« engouement » et l’« adhésion » ont été tels, surtout « chez les dames », que d’autres ressortissants de pays étrangers ont voulu se « joindre à nous ». Ces « étrangers » provenaient surtout de pays voisins du Sénégal (Gambie, Mali, Mauritanie, Guinée) et pouvaient même justifier une « certaine sénégalité ». Le critère de reconnaissance au groupe sénégalais restait pertinent pour les membres du Senbad. « Peut devenir, en effet, membre associé toute personne travaillant à la Bad ainsi que son conjoint ayant des affinités avec le Sénégal qui en exprime le désir au bureau… », selon les statuts. Le secrétaire général de citer également le cas de ce « jeune Algérien, marié à une Sénégalaise, devenu membre de l’Association ». « Il faut, pour adhérer, être sénégalais ou marié à une Sénégalaise ou un Sénégalais travaillant à la Bad», disent les statuts de l’association. Il faut néanmoins considérer les nombreux Ivoiriens d’origine sénégalaise travaillant à la Bad, qui ne sont pas comptabilisés dans la soixantaine de Sénégalais, mais avec lesquels l’association entretient des liens particuliers. Le statut de travailleur à la Banque africaine englobe aussi bien les membres du staff que les stagiaires et consultants. L’association vise à créer, au-delà des liens de solidarité, une « grande famille sénégalaise sans discrimination de sexe, de race, d’ethnie, d’origine ou de religion ».

Mais aussi d’« initier et développer des projets et actions d’intérêt commun » en vue de « participer à l’épanouissement des membres et de leurs familles en organisant, entre autres, des conférences, séminaires, débats, des activités récréatives et des séances de formation ». La particularité de ces Sénégalais de la Bad est qu’ils évoluent, pour la plupart, dans les sphères de décision. Aussi reflètent-ils le dynamisme du « système éducatif sénégalais ».

« Que ce soient dans les Complexes des Opérations, les départements sectoriels, au Complexe des Finances en passant par les Services généraux ou le Complexe de l’Economiste en Chef, nous retrouvons les Sénégalais dans les grands centres de décision. Ils sont des économistes, ingénieurs, médecins, juristes… Il y a aussi un peu de personnels subalternes constitués surtout de Sénégalais qui avaient migré en Côte d’Ivoire et qui n’ont pas fait l’objet d’un recrutement international », explique Cheikh Balley Mbaye qui lui-même a quitté les Nations Unies à New-York pour intégrer la Bad.

Des professionnels sénégalais à tous les niveaux : un vice-président en charge de l’Energie, Amadou Hott, un directeur de la communication, notre confrère Ismaïla Dieng, la trésorière de la banque, le chef de la division de la recherche (évaluant tous les projets du secteur privé), entre autres. Autant de positions enviables obtenues avant ou avec l’arrivée du nouveau président, le nigérian Akinwimi Adesina. Portée à « participer à l’effort national et/ou international pour assister des groupes vulnérables au Sénégal et ailleurs », l’association œuvre aussi dans le social. Aussi a-t-elle organisé une grande collecte durant le dernier mois de ramadan pour venir en aide à des fidèles d’une mosquée d’Abobo qui est l’un des quartiers les plus pauvres d’Abidjan.

Tout comme un don avait été offert à un orphelinat de Dakar pendant que la Bad était délocalisée. Ou encore des bâches à une mosquée de Tunis. La mosquée sénégalaise de Treichville avait aussi sollicité l’Association pour disposer d’un chandelier pour la décoration du lieu de culte nouvellement rénové.

« Nous partageons entre nous nos événements heureux comme malheureux et nous nous soutenons. Nous pouvons faire appel à des contributions volontaires de nos membres pour un soutien ponctuel », explique M. Mbaye. Les membres de Senbad sont aussi confrontés aux défis auxquels font face tous les émigrés, tels qu’« acquérir des terrains au Sénégal », ou encore venir à bout de certains problèmes ponctuels comme la confection d’un passeport. « Nous réfléchissons en permanence sur ce que nous pouvons faire pour le Sénégal », souligne le secrétaire général. Les Senbad se félicitent des « bonnes relations » tissées avec l’ambassadeur actuel du Sénégal en Côte d’Ivoire. L’association a « tenté une rencontre avec l’Association professionnelle des Sénégalais d’Abidjan », avec laquelle les échanges sont encore timides. Toutefois, le mini-colloque que Senbad a organisé à l’occasion de la dernière Fête de l’indépendance a vu la participation et la communication de nombreux Sénégalais non membres de Senbad.

Par Ibrahima Khaliloullah NDIAYE

Dans un pays où il y a 37 milliards de m3 d’eau par année et 4 millions d’hectares de terres cultivables, l’engagement dans le secteur agricole est une réalité. La diaspora ne compte pas rester en retrait et veut s’approprier des possibilités offertes par l’agriculture. Les Sénégalais de l’étranger, arrivés à un certain niveau de leur carrière professionnelle en France,privilégient le retour aux racines et aux origines en investissant symboliquement dans le domaine agricole. Les parcours d’Assa Cissé et d’Ismaïla Ndiaye sont représentatifs de ce mouvement.

Assa Cissé : Du cabinet d’avocats à Paris aux champs de Kédougou
Assa CisséAvocate de formation, diplômée en droit international et en économique, Assa Cissé a travaillé dans le secteur de la Banque avant d’intégrer un cabinet d’avocats où elle accompagnait des investisseurs au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est. Une carrière riche qu’elle compte mettre entre parenthèses pour s’investir dans la production de poivre et d’ail au Sénégal.

« J’ai toujours poussé ma famille à aller vers l’agriculture. Et comme chez nous, les gens ne croient pas tant qu’ils n’ont pas de preuve évidente, j’ai décidé de m’engager personnellement dans dans ce secteur pour montrer l’exemple », sourit malicieusement Assa Cissé. Déterminée et sûre de ce qu’elle veut, la jeune sénégalaise a surpris son monde et son entourage.

Devenir productrice de poivre
« Pour beaucoup, la réussite c’est l’Europe alors qu’on peut réussir au Sénégal. Aujourd’hui, le Sénégal importe tout son poivre. Ce qui coûte extrêmement cher. J’ai proposé à mes cousins d’investir, avec moi, dans ce secteur. Nous allons démarrer sur une superficie de 2 hectares et nous allons voir ce que cela va donner. Mais je sais que cela va marcher », s’enthousiasme Assa Cissé. La sénégalaise qui vit en France depuis plusieurs années a mis dans le projet toutes ses économies. « Nous avons démarré nos activités au mois d’octobre dans la région de Kédougou », informe-t-elle. Ayant la suite dans les idées, elle avait acheté les semences. Une opération qui n’a pas été sans difficultés. « Nous faisons venir les semences de Madagascar jusqu’en France puis la marchandise a été être acheminée vers le Sénégal. C’est très difficile comme trajet. La grande difficulté est donc la logistique ». Elle n’a pas eu d’autres choix que d’utiliser ce trajet de contournement puisque son ambition d’acheter des semences en Côte d’Ivoire a été nettement refroidie par la possibilité de payer des frais douaniers « à l’entrée et à la sortie de chaque frontière » entre la Cote d’Ivoire et le Sénégal. « Nous sommes normalement dans le marché commun de la CEDEAO mais dans les faits, ce n’est pas le cas, s’insurge-t-elle. Il y a des procédures qui ont été introduites par des avocats nigérians pour dénoncer ces injustices, des Etats ont été condamnés mais ils ne changent pas leurs règles. Je connais la procédure pour introduire une action au sein de la CEDEAO, je me réserve le droit de la faire. Ces entraves m’ont obligé d’acheter de la semence à Madagascar alors que la Côte d’Ivoire est toute proche. J’ai fait l’acquisition de cinq sacs de 25 kilos ». En 2016, la jeune femme avait vertement interpellé Jean-Pierre Senghor, le coordonnateur national du Programme des Domaines agricoles communautaires (Prodac) de l’époque, sur sa situation et l’accompagnement qu’elle pourrait bénéficier. « Il m’avait dit que commencer par 100 hectares fait peur. C’est ce que je souhaitais à l’origine. Il m’avait conseillé de débuter l’activité avec 20 hectares. C’est ce qui fait que nous ayons privilégié les 2 hectares ».

L’importance de l’accompagnement
Lors de la mise en place de son entreprise, Assa Cissé s’est rendue compte qu’il faut connaître la réglementation pour accéder au marché sénégalais. Elle prend exemple sur son expérience à Dubaï. « Les choses y sont claires car il y a des zones franches. Quand une personne veut créer un projet, elle ne fait que poser ses valises. Je sais que les présidents Wade et Sall ont repris ce concept. En sachant comment ça marche et quelles sont les difficultés, je vais faire la même chose au Sénégal ». C’est pour cela qu’elle a créé l’Institut africain des droits et procédure au Sénégal qui projette d’accompagner les entrepreneurs sénégalais et de la sous-région. En voyageant, Assa Cissé avoue s’être rendue compte que l’agriculture est le secteur où il faut investir. Cependant, il y a plusieurs choses à améliorer. « En Afrique de l’Est, c’est comme à Dubaï. Vous allez au ministère du commerce et toutes les informations sont à disposition.

Au Sénégal, certaines questions, toutes simples, n’aboutissent pas aux réponses les plus simples. Par exemple, en termes d’exemption fiscale, si vous importez des semences, vous n’êtes pas obligé de payer les droits de douane car le Sénégal veut promouvoir les entrepreneurs agricoles.
Normalement l’importation de semence est soumise à des exonérations. Au Sénégal, il y a des règles mais les gens ne le savent pas toujours. ».

Ismaël Ndiaye : L’ingénieur parisien devenu agriculteur à Saint-Louis
Ismael NdiayeSénégalais vivant en France depuis plus d’une quinzaine d’années où il exerçait le métier d’ingénieur télécom, Ismaël Ndiaye s’est posé de multiples questions sur l’opportunité de rentrer au Sénégal à partir de 2009. Trois ans plus tard, il a fini par décider de s’investir dans le domaine agricole.

Comment expliquer qu’un ingénieur télécom avec de fortes responsabilités dans une grande entreprise internationale prend la décision de tout laisser tomber pour l’agriculture ? « La routine ! », répond simplement Ismaël Ndiaye, avec un sourire en coin. Mais encore… « J’en avais marre de métro, boulot, dodo même si j’avais une belle situation en France ». Le quadra sénégalais pensait d’une part, pouvoir apporter quelque chose au Sénégal mais il avait aussi « envie de retrouver (s)es racines ». Pour cela l’agriculture fut le meilleur moyen. « En se lançant dans le secteur agricole, l’idée était de trouver un domaine rentable. Cela fait partie de la réflexion quand on décide de rentrer ». Dans sa réflexion de changer de braquet professionnel, Ismaël Ndiaye n’oublie pas ses vieux reflexes liés à sa formation. « Ainsi, j’ai eu une approche d’ingénieur en me documentant, en m’informant sur le domaine agricole. A partir de là, j’ai décidé de retourner dans le village de mes ancêtres qui est à côté de Saint-Louis, à quelques kilomètres de l’Université Gaston Berger ».

Retour aux sources
Un retour et une installation qui se sont faits de manière progressive. « J’ai demandé au village tout entier de m’appuyer pour disposer de l’acquisition des terres. Il y a eu quelques petites réticences mais finalement tout s’est bien passé. J’ai pu avoir 50 hectares. Par chance, ce sont les terres où mes grands-parents faisaient la culture ».

Les conditions acquises, Ismaël se lance dans le grand bain de sa nouvelle aventure en prenant le soin de passer par une phase test. « J’ai aménagé 5 hectares sur fonds propres. J’ai importé du matériel d’Italie pour l’aménagement et le ravalement des champs. Par la suite, j’ai lancé la phase de test à partir de fin 2013. La récolte a eu lieu en début 2014. Je cultivais du piment, des aubergines africaines et des pastèques. Cela s’est très bien passé. J’ai eu confirmation que les terres étaient arables et qu’elles étaient opportunes à l’agriculture que je souhaitais faire ». Seul grand bémol, il n’avait pas bien anticipé la phase de stockage. Pour expliquer son erreur, le néo exploitant agricole confesse n’avoir « aucune structure venant d’une quelconque organisation ou organisme pour (l)’accompagner ». Les conséquences sur l’économie locale sont directes : sa récolte abonde le marché local. « J’étais obligé de vendre puisque je n’avais pas de structures de stockage. Notre récolte de piment avait « inondé » et saturé le marché local de Saint-Louis. Ce qui avait fait baisser les prix ».

Exemple pour la diaspora
Beaucoup de Sénégalais de l’étranger souhaitent s’investir dans le domaine agricole. A ceux-là, Ismaël Ndiaye fait un retour d’expérience. « Pour le montage de la société, je suis passé par l’Apix et j’ai dû bénéficier du CDI, le code des investissements. Ce qui m’a permis d’importer du matériel avec des frais de douane nuls. Cependant, au niveau de la phase de test, je n’ai malheureusement pas eu d’accompagnement ». Le désormais exploitant agricole confesse qu’il a eu beaucoup de beaux discours mais les actes ne suivent pas toujours. « Je ne suis pas seul dans le cas d’avoir commencer ma phase de test sans être accompagné ». Toutefois, Ismael Ndiaye se dit capable « d’employer l’ensemble des personnes de (s)on village natal et ceux des villages environnants, entre 200 à 300 personnes dans la première phase ».

Le jeune homme est conscient qu’il faut croire en l’agriculture mais aussi aux risques pris : « On n’a pas de garantie pour récupérer l’argent mis au démarrage du projet, consent-il. Je déconseille à tout le monde d’aller vers cette aventure avec des fonds personnels, ce qui a été mon cas ». En effet, pour financer son exploitation, il a mis ses fonds propres à hauteur de 150 000 euros, l’équivalent de 100 millions de francs CFA entre 2009 et 2016. « Ce sont les économies du fruit de mon travail quand j’étais ingénieur en France entre 1999 à 2009 ».

La phase industrielle
D’autant plus que pour passer à une approche industrielle, il faut des financements. « Elle ne se fait pas qu’avec des économies. Il s’agit de gros financement. J’attends un partenaire, privé ou public, qui soit capable d’apporter au moins une partie des fonds nécessaires pour le démarrage industriel de l’activité ». En attendant, la phase de test lui a permis de régler les charges comme le paiement des journaliers (50 personnes employées par jour pour la récolte du piment, par exemple). « Ce que j’ai gagné dans cette phase de test, environ 15 millions de F CFA, a été redistribué aux villageois employés ».

C’est avec circonspection qu’il regarde les solutions proposées au sein des Domaines agricoles communautaires. « J’attends de voir parce qu’il me semble que le Prodac ne finance pas de projets. Je pense qu’il serait bien d’avoir une forme de connexion avec des initiatives privées. L’objectif est la création d’emplois, des initiatives comme la mienne y participe grandement ». On ne peut que lui donner raison.

Par Moussa DIOP

Last modified on jeudi, 09 février 2017 14:57

Cette communauté fait la fierté du Sénégal au sein de la Banque africaine de développement (Bad) à Abidjan, siège de l’institution. L’Association des Sénégalais de la Bad (Senbad), portée sur les fonts baptismaux il y a une décennie, regroupe de grands cadres, produits pour l'essentiel du système éducatif sénégalais. L’association, prolongement des activités professionnelles, est le lieu de retrouvailles des Sénégalais qui se soutiennent dans l’épreuve tout en essayant de donner la meilleure image du Sénégal. De passage en Côte d'Ivoire où les Sénégalais sont habituellement dénommés par leurs cousins locaux les « Gorguis », notre reporter est allé à leur rencontre et à la découverte de ce que certains considèrent comme un bel exemple du savoir-faire et du savoir-être des Sénégalais.

Cheikh Bailley MbayeSenbad ! A ne surtout pas confondre avec les deux syllabes qui dénommaient le célèbre contingent du Sénégal au pays du Cèdre (Senbatt) dans le cadre de la Finul (Mission des Nations Unies au Liban). Ici, le bataillon en question a la fleur au lieu du fusil à l’épaule et le développement de l'Afrique en ligne de mire. L’Association des Sénégalais de la Banque africaine de développement (Senbad) est le réceptacle ou le lien de la soixantaine de compatriotes qui évoluent aujourd’hui du côté de la Lagune Ebrié, en terre ivoirienne. A Abidjan plus précisément, les Sénégalais de la BAD s’activent et donnent corps et âme à une vie associative, prolongement des activités professionnelles. « Il existait déjà une association de Sénégalais avant le départ pour Tunis de la banque (Ndlr : délocalisée en Tunisie en février 2003 du fait de la crise ivoirienne et retour au siège à Abidjan en 2014). C’est une fois à Tunis qu’elle sera néanmoins plus formalisée. Le besoin d’être ensemble a été plus ressenti une fois en Tunisie puisque probablement cette société ne nous intégrait pas », explique Cheikh Balley Mbaye, le secrétaire général de Senbad. Il fait remonter l’« initiative de l’association au doyen Maguette Wade (Ndlr : actuel Maire de Ngaye Mékhé et ancien directeur de la Communication de la Bad) », mais aussi à nombre de leurs aînés aujourd’hui retraités. Une fois l’association formalisée, l’« engouement » et l’« adhésion » ont été tels, surtout « chez les dames », que d’autres ressortissants de pays étrangers ont voulu se « joindre à nous ». Ces « étrangers » provenaient surtout de pays voisins du Sénégal (Gambie, Mali, Mauritanie, Guinée) et pouvaient même justifier une « certaine sénégalité ». Le critère de reconnaissance au groupe sénégalais restait pertinent pour les membres du Senbad. « Peut devenir, en effet, membre associé toute personne travaillant à la Bad ainsi que son conjoint ayant des affinités avec le Sénégal qui en exprime le désir au bureau… », selon les statuts. Le secrétaire général de citer également le cas de ce « jeune Algérien, marié à une Sénégalaise, devenu membre de l’Association ». « Il faut, pour adhérer, être sénégalais ou marié à une Sénégalaise ou un Sénégalais travaillant à la Bad», disent les statuts de l’association. Il faut néanmoins considérer les nombreux Ivoiriens d’origine sénégalaise travaillant à la Bad, qui ne sont pas comptabilisés dans la soixantaine de Sénégalais, mais avec lesquels l’association entretient des liens particuliers. Le statut de travailleur à la Banque africaine englobe aussi bien les membres du staff que les stagiaires et consultants. L’association vise à créer, au-delà des liens de solidarité, une « grande famille sénégalaise sans discrimination de sexe, de race, d’ethnie, d’origine ou de religion ».

Mais aussi d’« initier et développer des projets et actions d’intérêt commun » en vue de « participer à l’épanouissement des membres et de leurs familles en organisant, entre autres, des conférences, séminaires, débats, des activités récréatives et des séances de formation ». La particularité de ces Sénégalais de la Bad est qu’ils évoluent, pour la plupart, dans les sphères de décision. Aussi reflètent-ils le dynamisme du « système éducatif sénégalais ».

« Que ce soient dans les Complexes des Opérations, les départements sectoriels, au Complexe des Finances en passant par les Services généraux ou le Complexe de l’Economiste en Chef, nous retrouvons les Sénégalais dans les grands centres de décision. Ils sont des économistes, ingénieurs, médecins, juristes… Il y a aussi un peu de personnels subalternes constitués surtout de Sénégalais qui avaient migré en Côte d’Ivoire et qui n’ont pas fait l’objet d’un recrutement international », explique Cheikh Balley Mbaye qui lui-même a quitté les Nations Unies à New-York pour intégrer la Bad.

Des professionnels sénégalais à tous les niveaux : un vice-président en charge de l’Energie, Amadou Hott, un directeur de la communication, notre confrère Ismaïla Dieng, la trésorière de la banque, le chef de la division de la recherche (évaluant tous les projets du secteur privé), entre autres. Autant de positions enviables obtenues avant ou avec l’arrivée du nouveau président, le nigérian Akinwimi Adesina. Portée à « participer à l’effort national et/ou international pour assister des groupes vulnérables au Sénégal et ailleurs », l’association œuvre aussi dans le social. Aussi a-t-elle organisé une grande collecte durant le dernier mois de ramadan pour venir en aide à des fidèles d’une mosquée d’Abobo qui est l’un des quartiers les plus pauvres d’Abidjan.

Tout comme un don avait été offert à un orphelinat de Dakar pendant que la Bad était délocalisée. Ou encore des bâches à une mosquée de Tunis. La mosquée sénégalaise de Treichville avait aussi sollicité l’Association pour disposer d’un chandelier pour la décoration du lieu de culte nouvellement rénové.

« Nous partageons entre nous nos événements heureux comme malheureux et nous nous soutenons. Nous pouvons faire appel à des contributions volontaires de nos membres pour un soutien ponctuel », explique M. Mbaye. Les membres de Senbad sont aussi confrontés aux défis auxquels font face tous les émigrés, tels qu’« acquérir des terrains au Sénégal », ou encore venir à bout de certains problèmes ponctuels comme la confection d’un passeport. « Nous réfléchissons en permanence sur ce que nous pouvons faire pour le Sénégal », souligne le secrétaire général. Les Senbad se félicitent des « bonnes relations » tissées avec l’ambassadeur actuel du Sénégal en Côte d’Ivoire. L’association a « tenté une rencontre avec l’Association professionnelle des Sénégalais d’Abidjan », avec laquelle les échanges sont encore timides. Toutefois, le mini-colloque que Senbad a organisé à l’occasion de la dernière Fête de l’indépendance a vu la participation et la communication de nombreux Sénégalais non membres de Senbad.

Massamba Diène, Chef de la division de la Bad : L’efficacité dans la discrétion
Expert haut vol, sous apparence anodine, le Sénégalais Massamba Diène est très respecté dans l’institution bancaire.
A tel point qu'il est tout désigné pour servir par ses compatriotes et collègues d'exemple à présenter.

Massamba DièneMassamba Diène fait l’unanimité au sein des Sénégalais de la Bad. Un compatriote à croquer ? Un confrère qui a fait les beaux jours de la première radio privée Sud-Fm est aujourd’hui à la Bad après un passage à la Banque mondiale. Birima Fall n’est pas le seul à ne pas tarir d’éloges sur « Grand Mass » comme lui et d’autres l’appellent  affectueusement. Ils semblent tous subjugués par le personnage. Une certitude : ils respectent l’homme pour son parcours, son professionnalisme et son sérieux. A première vue, Mass dégage plutôt l’allure d’un timide qui détourne son regard et fuit le vôtre. Rien d'impressionnant chez lui à première vue. Mais en apparence seulement. Mass est à même de vous fixer dans le blanc de l’œil pour étayer son argumentaire. Pour convaincre, ce personnage qui se définit d’emblée comme un Thiessois convoque tout son bagage technique traduit en langage clair, d’une douce voix qui flirte le bégaiement, pour expliquer, démontrer, expliciter. En bon scientifique. « Je suis né à Thiès où j’ai grandi et poursuivi toutes mes études du primaire à l’Ecole Polytechnique. Je suis de la 4ème promotion, sortie en 1981», explique Massamba Diène. Présenté comme un génie par certains, le brillant élève et étudiant qu’il fut relativise sur son parcours : « Je devais d’emblée m’en sortir à l’école puisque je ne suis pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Je devais donc travailler du mieux que je pouvais. Il n’était pas question de céder aux sirènes de la littérature, mais plutôt de m’orienter vers une série scientifique qui pouvait me donner un métier. Je ne m’amusais donc pas à l’école tout comme je ne me stressais pas. Je travaillais simplement ». Massamba Diène intègre l’administration dès sa sortie de l’Ecole Polytechnique. Après un bref passage au Secrétariat d’Etat à la recherche scientifique, sous Jacques Diouf, ancien ministre et ancien patron de la Fao, il va travailler au ministère de la Santé, notamment à la Direction des hôpitaux, plus précisément à la division de la Construction hospitalière. L’opportunité d’une spécialisation en génie civil s’offre à lui en 1984, pour un doctorat qu’il obtiendra à l’université Laval (Québec, Canada) en 1989. De retour au pays, il retourne à l’Ecole Polytechnique pour enseigner. Il sera même désigné par ses pairs chef du département génie civil jusqu’en 1991. Il prendra deux années pour monter, dans le privé, un laboratoire de géotechnique tout en continuant à intervenir à Polytechnique qu’il avait quitté de façon volontaire. Il avait fréquenté auparavant, avant son doctorat, pendant deux ans l’Ecole Polytechnique de Lausanne (Suisse), notamment son Institut des Sols, Roches et Fondations et son laboratoire Voies de circulation.

Directeur technique de l’Agence de développement municipal (1998-2000), Massamba Diène, de son mètre 70 et d’une noirceur d’ébène, n’hésite pas à passer, en 2000, une entrevue à la Bad qui cherchait un ingénieur principal des Transports pour le Département des politiques.

Il rejoint la Banque en avril 2000
Au lendemain donc de la première Alternance démocratique qui a consacré la victoire d’Abdoulaye Wade. Une fois à la Bad, il connaîtra une carrière fulgurante qui fait de lui aujourd’hui l’un des Sénégalais les plus en vue. Soutenant les opérations et écrivant des politiques et stratégies institutionnelles et opérationnelles, M. Diène passe, en 2005, d’ingénieur principal des transports à spécialiste en chef des infrastructures sur la base d’une compétition. En 2008, à la faveur d’une réforme, il est versé dans le Département des Résultats et de l’Assurance qualité dans la division de Sauvegarde environnementale et sociale. Là, il a en charge la catégorisation environnementale des projets et le contrôle de conformité avec les politiques de sauvegarde environnementale et sociale du Groupe de la BAD. Il revient, par exemple, sur l’importance d’une prise en compte de cette dimension sociale, en citant le cas du barrage de Bujagali en Ouganda. La réalisation de ce projet avait entraîné la destruction d’un site cultuel ancestral, provoquant ainsi une plainte des populations affectées ; ce qui a avait occasionné une inspection du projet par le Mécanisme Indépendant de Revue, obligeant ainsi la BAD et ses partenaires à envisager des réparations.
 
De ce Département, il postule encore pour la Division du département des politiques où il était auparavant. Et depuis 2009, il est manager dans ce département. « Je me plais bien à la Bad. Si je considère les possibilités que m’offre la banque au quotidien de participer à tout ce qui se fait pour le développement de l’Afrique, de parfaire mes connaissances sur ce continent, bref de me sentir de jour en jour un peu plus africain, je me sens comblé. Aussi, il faut savoir que dans cet environnement multiculturel, l’effet d’intégration est puissant. Je vis, comme probablement tous ceux qui travaillent ici, dans ma propre chair ce dont nous avons besoin pour le développement de l’Afrique », analyse-t-il. Acteur du développement, il ne rechigne pas à jeter un regard critique et lointain sur son pays d’origine. Pour lui, il faudrait encore en faire beaucoup plus : « Chaque jour, je me surprends à me dire que nous Sénégalais devrions travailler probablement dix fois plus que ce que nous faisons actuellement. Nous disposons de nombreux atouts, mais nous n’en sommes pas très conscients. Nous comptons parmi les meilleurs ouvriers même si nous ne sommes pas toujours conscients de l’importance de la formation professionnelle ». La question du développement est chez lui une passion. Loin de s’arrêter à des théories toutes faites, il esquisse des pistes. « Nous devons consolider l’économie et nous faire mieux représenter dans le monde. On peut vraiment mieux s’en sortir en décuplant notre part du travail. Nous avons aidé à la construction de nombreux pays africains depuis les indépendances. Le développement est une quête quotidienne renouvelée, mais aussi très lourd. Il faut avancer par petits bouts. Il faut aussi avoir à l’esprit que certains problèmes de développement ne peuvent être réglés que par des ressources financières importantes, surtout quand il s’agit de reproduire à grande échelle des expériences concluantes », explique-t-il. Aussi met-il en avant la qualité des ressources humaines pour impulser, mais aussi de la politique et de la vision qui animent les dirigeants de pays engagés dans le développement. Ou encore les « facultés d’absorption de financements importants ». Mettant en exergue la propension d’un pays du Maghreb à absorber par exemple des volumes de ressources financières plus importants comparativement à un pays subsaharien.

« Pour construire des routes, le Sénégal est très privilégié puisqu’ayant au moins quatre entreprises nationales de catégorie D (Cse, Jean Lefèvre, Eiffage…) qui vont jusqu’au Niger faire des infrastructures.

Il n’existe pas d’entreprises nationales de catégorie D en Côte d’Ivoire par exemple. Toutes les entreprises de cette catégorie sont françaises », souligne-t-il comme pour mettre en avant les avantages comparatifs du Sénégal par rapport au reste de la sous-région. Se refusant, par devoir de réserve, à parler du prix de l’autoroute à péage Patte-d’Oie-Diamniadio jugé exorbitant par certains, Massamba Diène ne porte pas moins de gants pour aborder la question du Programme Sénégal Emergent ou du Pudc.

« Il y a un effort certain dans les infrastructures depuis 2008. Je pense néanmoins qu’en termes de grandes infrastructures, le président Macky Sall, avec tout ce qui est en cours (l’autoroute Ila-Touba, le prolongement de la VDN, Somone, Ndiass) est en passe de faire plus que le président Abdoulaye Wade qui a eu quand même le mérite d’impulser les grands travaux. S’il parvient à réaliser le Train express régional, cela se ressentira dans le quotidien des populations », soutient Massamba Diène. Mais en bon Thiessois qui regrette les nombreux mouvements de trains qui ont égayé son enfance, il ne peut occulter la place  et le rôle des Chemins de fer dans le développement. Il faut d’urgence, assène-t-il, réhabiliter la ligne Dakar-Bamako, mais aussi faire le contournement de la Gambie. « Si vous empruntez la route de Saint-Louis, vous vous rendrez compte qu’il n’existe plus de gisements de matériaux de construction pour la maintenance des routes ; même emprunts de banco coquillier jadis utilisé pour les couches de base des routes s’épuisent. La plupart des matériaux nobles, le basalte notamment, se trouvent dans la région de Thiès ou à Kédougou. Le transport des matériaux coûtant très cher dans cette partie du Sénégal, seule la réhabilitation de la voie ferroviaire pourrait aider à réduire les besoins de maintenance sur la route de Saint-Louis, notamment en permettant le transfert du trafic de fret de la route au rail », avance-t-il afin d’appuyer le train pour le développement. Ce développement passe aussi par une promotion de l’investissement, notamment par une augmentation du pourcentage du budget qui lui est consacré. Il milite donc carrément pour un « Plan Marshall en faveur des chemins de fer ». « Il faudrait au moins mettre 300 milliards par an dans les chemins de fer et en faire un projet phare. Je suis convaincu qu’il ne peut pas y avoir de développement inclusif sans un réseau structuré de chemins de fer », soutient-il.

Sur le Pudc, il pense d’emblée que sa force réside dans sa « simplicité » et ses composantes : identification des besoins de base et leur satisfaction. « Le programme met l’accent sur la nécessité de mettre des forages là où il n’y a pas d’eau. Ce qui a pour conséquences, au-delà de l’accès à l’eau potable, d’implanter des périmètres maraîchers, mais aussi d’appuyer l’élevage et l’agriculture de façon générale. Une autre dimension du programme est aussi de faire de l’électrification rurale là où des populations n’ont jamais pu voir un poteau électrique. Le Pudc gagne donc en popularité. Il constitue un investissement dans l’égalité des citoyens puisque des indicateurs d’accès à l’eau sont de l’ordre de 80 % en ville par exemple alors que ce ratio est très faible, voire indécent en milieu rural. Le projet n’est pas très compliqué et est conçu en quelque sorte pour faire du rattrapage. En matière de développement, les projets les plus simples et visant les besoins de base sont les meilleurs », analyse Massamba Diène.

Un autre avantage du Pudc selon notre expert : « Booster le taux de croissance tout en redistribuant les ressources ». Sur le Pse, il salue des «axes convaincants » tout en souhaitant que d’autres soient encore mieux « retravaillés ». « L’option de viser l’autosuffisance alimentaire est merveilleuse. Nous pouvons oublier le pétrole et le gaz et nous concentrer sur elle puisqu’elle est basée sur un principe très simple : la dignité. Il nous faut continuer à développer les infrastructures dans un schéma cohérent qui veut dire servir l’appareil de production, mais aussi consolider l’unité nationale », invite-t-il. Très cohérent avec lui-même, Massamba Diène, la cinquantaine bien sonnée, dit ne pas « improviser dans le boulot ». Sa famille est aujourd’hui à Dakar ; elle était retournée au Sénégal lors de la crise dans le pays-hôte à l’époque pour ne pas perturber la scolarité des enfants.

« Quant à la famille, je tiens à régler les problèmes pour lesquels j’ai l’aptitude ou la responsabilité. Au-delà, je ne fais rien pour ma propre personne ». Un retour au bercail ? « Pourquoi pas si les conditions sont réunies », répond-il.
 
Par Ibrahima Khaliloullah NDIAYE
Last modified on jeudi, 09 février 2017 14:44

Docteur en biologie, Boucar Diouf a préféré délaisser les salles de cours pour celles de spectacle. Le Sénégalais fait partie des humoristes les plus connus au Québec. Il jette un pont entre ses deux appartenances pour un engagement citoyen.

En cette matinée de mai, malgré les belles promesses d’un printemps bien entamé, un léger vent froid trouve sa place dans cette ville de Longueuil, située sur la rive Sud de Montréal. C’est dans cette ville que Boucar Diouf nous accueille dans un café-boutique avec son sourire légendaire. Le Sénégalais « le plus Québécois parmi les Québécois », comme il se fait appeler, est une personnalité publique très connue et appréciée au Québec et dans le Canada Francophone par son humour. « Pour une raison X ou Y », le nom de son spectacle où il puise dans sa formation universitaire pour faire rire, a fait salle comble tout au long de l’année 2016 au Québec. Mais, l’artiste est également connu par son rayonnement intellectuel et scientifique.

Des amphithéâtres…
Depuis plus de cinq ans, Boucar Diouf est connu dans le paysage audiovisuel canadien à travers l’animation d’émissions radio et télévision de la première chaine de Radio Canada. Véritable touche-à-tout, il est aussi à la fois écrivain et chroniqueur littéraire en radio, mais aussi en presse papier avec le journal La presse où il tient une chronique tous les samedis. Le Sénégalais a aussi publié un livre sur l’intégration au Canada intitulé « La mystérieuse de Kaloua ». Ce qui lui a permis de remporter le prix Jacques-Couture, en 2006, pour la promotion du rapprochement interculturel décerné par le ministère de l’Immigration du Québec. L’homme a également à son actif d’autres livres : « Sous l'arbre à palabres, mon grand-père disait... » sorti en 2007, « La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable » en 2008, « Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres » en 2015.

… Aux planches du rire
Né dans le Sine, à Fatick, ce Sérère bon teint est arrivé au Canada dans les années 90. Après avoir fait ses humanités au Sénégal, l’ancien de la Faculté des sciences et techniques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, « comme Macky Sall, le président du Sénégal », se plaît-il à rappeler, est venu poursuivre ses études au Québec, plus précisément à l’Université de Rimouski. Il y décroche un Doctorat de biologie sur le thème : « Les facteurs de résistance au froid de l’Éperlan en 1997 ».

Devenu chargé de cours, Boucar abandonne une carrière universitaire prometteuse. Le « fils de paysans qui enseignait aux Blancs » se détourne d’un emploi stable qui faisait la fierté de ses parents pour se lancer dans l’aventure artistique. Boucar croit en sa bonne étoile, car ayant la conviction que l’humour est dans son sang. Sa première source d’inspiration est sa mère qu’il « considère comme une personne naturellement drôle ». Si ses références artistiques s’appellent « Sanokho », le défunt humoriste, ou feu Ndiaga Mbaye, le parolier et chanteur à l’original timbre de voix, Boucar puise son inspiration dans la tradition orale africaine qui s’accompagne de la science et du génie des griots, de l’art de raconter ou d’imiter. D’ailleurs, c’est en puisant dans son patrimoine traditionnel qu’il est devenu célèbre au Québec en inventant la fameuse expression « Mon grand-père disait ». Derrière ce « gimmick marketé » se trouve tout un héritage emprunté à son ancêtre et homonyme.

La chance de la double culture
Pour réussir au Québec et dans les diasporas sénégalaises du monde, Boucar Diouf conseille de s’approprier la fameuse expression du président poète Léopold Sédar Senghor : « assimiler sans être assimilé ».

Ainsi, celui qui se présente comme un vulgarisateur scientifique a pour sacerdoce l’évocation de l’intégration, de l’ouverture, de la vie en Afrique et des différences culturelles. Ces notions font d’ailleurs sa marque de fabrique et le fond des thèmes qu’il aborde sur scène. Entre tradition et modernité, Boucar Diouf n’a jamais voulu être le « Noir de service ». En revanche, il pense que « comprendre une société d’accueil pour mieux l’intégrer n’est nullement un renoncement à ses valeurs et traditions, mais plutôt à les consolider ». « Le secret de ma réussite : oser, innover, faire tomber les barrières et aller vers l’autre », confie-t-il.

L’immigration d’en haut
Selon Boucar Diouf, d’autres compatriotes résidants au Canada et plus méritants que lui participent au développement de ce pays, tout en faisant aussi la fierté du Sénégal. C’est l’occasion, pour lui, de rendre hommage à des artistes comme Ilam, de son vrai nom Abdou Karim Tall, qui vient d’être désigné révélation « Musique du monde 2016 de Radio Canada », le 2ème Sénégalais à décrocher ce titre après le chanteur-musicien Elage Diouf, sans oublier tous les autres Sénégalais fonctionnaires, cadres du tertiaire, médecins, hommes d’affaires, universitaires…

La double culture, il la revendique pour lui et ses enfants issus d’un métissage entre un Sénégalais sérère et une Québécoise gaspésienne. « Il n’y a pas plus sénégalais que moi, défie-t-il. Et c’est une chance, car le fait d’avoir une double citoyenneté n’enlève en rien notre amour et pour notre pays d’origine et pour celui d’adoption ». Il est conscient que, d’une manière ou d’une autre, les fils du Sénégal établis à l’étranger continuent, à des degrés divers, à participer au développement de leurs pays d’origine en aidant financièrement ou matériellement leurs parents et leurs communautés.

Boucar s’engage à défendre la diversité dans les médias, sans tomber dans une « certaine solidarité ethnique », et maintient de bonnes relations avec la communauté sénégalaise du Canada par son implication dans différentes activités.

L’humoriste qui revendique sa fibre écologique (ardent défenseur de dame nature) rêve de faire des spectacles d’humour dans les différentes universités sénégalaises. Le titre est déjà tout trouvé : « Retour à l’université », pour expliquer aux étudiants la science par le rire. Enfin, Boucar Diouf souhaite créer une fondation pour la promotion de l’éducation à Fatick. Comme pour rendre tout ce qu’il a reçu de son pays et de sa ville natale.

Par Aminata SOW, correspondante à Montréal

« Les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce », disait Karl Marx.
Les récents évènements en Gambie vont dans le sens d’une confirmation des propos de Marx. Le coup de force de juillet 1994 ayant placé Yahya Jammeh à la tête de la Gambie a généré son lot de tragédies personnelles et collectives. Vingt-deux ans et d’innombrables tragédies plus tard, son dernier coup de force constitue une de ses grandes farces politico-militaires dont certains « officiers africains » ont la science. N’eussent été les dynamiques géostratégiques, sociales et économiques en interactions, la volte-face du président Jammeh aurait prêté à sourire, voire rire. Mais, l’incertitude qu’elle fait naître et la nature des enjeux rendent les larmes plus appropriées. Après les évènements de 1989 et la guerre de Bissau de 1998, le Sénégal est, de nouveau, confronté à un défi sécuritaire majeur à ses frontières. L’histoire et la géographie lui imposent d’adopter une position de leadership et de responsabilité. Responsabilité vis-à-vis de la diaspora sénégalaise en Gambie. Cette responsabilité de protéger et, si nécessaire, d’exfiltrer et d’accueillir tout membre de cette diaspora en cas de situation chaotique. Elle fut déléguée à des puissances étrangères en 1989. Certes, avec efficacité, mais aussi avec une certaine légèreté. Il y a une responsabilité vis-à-vis de l’histoire. Cette responsabilité d’anticiper, aujourd’hui et maintenant, sur le recyclage des faucons du régime Jammeh et des combattants du Mfdc à leur solde. Le président Jammeh et son régime n’étant pas éternels, le problème se posera aujourd’hui ou demain. C’est juste une question de temps. L’exemple des Touaregs maliens (dont le colonel Kadhafi était le mentor) suffit pour exiger des autorités sénégalaises pragmatisme et lucidité sur cette problématique. La responsabilité étatique ne doit cependant pas occulter le réalisme économique. Ce réalisme économique qui veut que le déficit organisationnel et logistique du Sénégal de 1989 soit perceptible en 2016. Ce réalisme économique qui veut que la Casamance et le Sine-Saloum, moteurs de l’agriculture et du tourisme sénégalais, ne soient pas en mesure d’absorber sans coup férir les coûts sociaux et économiques d’une instabilité démographique, politique et sociale en Gambie voisine. Ce réalisme économique qui, préférant le patriotisme au nationalisme, doit pousser à se poser la question, à savoir si le Sénégal dispose, en réalité, les moyens de ses ambitions (déclarées ou non) face au coup de force de Jammeh. Répondre à cette question, c’est, en un sens, écrire l’Histoire. Cette Histoire que l’on fait ou que l’on subit, et que Jammeh, pour l’instant, a choisi d’écrire, de manière unilatérale, pour la Sénégambie.

Papa Abdoulaye DIOP
Enseignant-chercheur à l’Université Le Havre

Les prières
Chaque samedi soir, une partie de la communauté sénégalaise de Johannesburg se réunie pour célébrer le guide religieux Serigne Touba. Cette coupure permet à tous de se retrouver avant d’entamer une nouvelle semaine de travail. Telle une soirée, une fête, ou une cérémonie, ce rendez-vous spécial tombe un samedi ; ce qui permet à nombreux d’être présents. C’est dans le quartier de Bez Valley que ces réunions religieuses se tiennent. Les croyants ont, eux-mêmes, investi dans une maison afin de pouvoir se retrouver. Les prières commencent à partir de 20h30. Les femmes et les enfants peuvent assister aux prières, mais pas y participer. Certains hommes prient assis, d’autres, au centre de la pièce principale, récitent leurs prières debout tout en marchant en cercle. Après une heure de récitation, la mélodie et le volume sonore ne font qu’augmenter.
La réception
Aux alentours de 23h, les participants qui restent peuvent se restaurer. Dans une maison voisine, située à 5 minutes à pied du lieu de prières, des femmes ont préparé un copieux repas à partager. C’est dans la cour intérieure, peu éclairée, que se tient la réception. Une fois encore, les femmes et les hommes sont séparés. Chacun mange de son côté. Au menu, ce soir, ce sont des pâtes au bœuf, accompagnées d’une sauce qui s’apparente à celle du «yassa». L’atmosphère est légère et chaleureuse, comme si une petite part du Sénégal avait voyagé jusqu’en Afrique du Sud.
 
Texte et photographies par Cora Portais

C’est sénégalais, pardi !

24 Nov 2016
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Du « moulay thieuguine » agrémenté par la « danse du ventilateur » lors d’une soirée sénégalaise, au début des années 2000, dans une cité universitaire en Normandie, où se sont incrustés dandy d’âge mur, rombières à la poursuite de leur jeunesse passée et vieux étudiants déjà nostalgiques. Pour le jeune étudiant néophyte, la scène semble surréaliste. Elle rappelle les contorsions corporelles qui soulevaient foule et poussière malgré le sol aspergé d’eau, par précaution, dans les « Coladeira » près de deux décennies plus tôt. 

On est au-delà du quart d’heure de rétro dans une soirée. Le passé fait tendance. « Le temps s’est arrêté ». Tarte à la crème sous d’autres cieux, l’expression évoque les effets du voyage avec son corollaire de repli sur soi d’une bonne partie de la diaspora. Pour de nombreux Sénégalais établis à l’étranger, le temps s’est définitivement arrêté le jour de leur départ du pays natal.

Comme figé à l’étranger, l’horloge continue à tourner au Sénégal. Ainsi, les diasporas sénégalaises sont atteintes du syndrome de la voiture (ou du train) d’à côté : c’est une sorte d’illusion qui arrive quand on est dans une voiture (un train ou un bus) à l’arrêt. On a l’impression de bouger quand la voiture, également arrêtée dans l’autre sens, se met en mouvement. A l’étranger, nous avons l’impression d’accompagner les avancées et mouvements du Sénégal. Illusion ! Généralement actifs dans l’économie de leur pays, progressistes au niveau des idées, du savoir-faire et de l’expérience, nous, membres de la diaspora, sommes parfois coupables de ce que nous sommes… pardon, de ce que nous étions. Dans nos sociétés traditionnelles, le voyage a toujours été source d’enrichissement à travers l’ouverture aux autres. Mais bizarrement, il n’est pas rare que la chienlit soit au rendez-vous des rencontres de la diaspora. Elle prend les contours de querelles manifestement marquées par un repli sur soi avec des divergences sur la langue à utiliser : « Pourquoi parler wolof ? » « Pourquoi le Pulaar est à la mode depuis mars 2012 ? »

« Et nous les Soninkés, toujours minoritaires ? »… Pour finalement finir par tenir les discours en français. Histoire de ne choquer personne. Et c’est très logique, bien sûr.

Par Moussa DIOP

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