Pape Elimane Faye, spécialiste du tourisme japonais : « Au Sénégal, il faut une autorité nationale du tourisme »

17 Mai 2016
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De 2013 à 2015, le Japon est passé de 10 à 20 millions de touristes accueillis par an. C’est le résultat d’une stratégie et d’une politique de développement qui ont porté rapidement leurs fruits. Le Sénégalais Pape Elimane Faye est au cœur des politiques japonaises de tourisme. Après un Master en Sociologie à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, il obtient le Monbusho, la prestigieuse bourse du gouvernement japonais. Ce qui lui permet de s’inscrire à la Tokyo Metropolitan university. Il y passe 4 ans et demi. D’abord, pour un recadrage dans le domaine du tourisme et, ensuite, pour des recherches doctorales. Pape Elimane Faye est désormais titulaire d’un Doctorat en Tourisme. Universitaire, il est également consultant-formateur à la Japan international cooperation agency (Jica).

Quels sont les domaines touristiques qui requièrent votre expertise ? Les politiques, la compétitivité, les stratégies et la promotion touristiques sont les domaines qui convoquent le plus mon expertise. Vous savez, le tourisme est public avant d’être privé. Chaque pays, chaque zone géographique a besoin de définir une bonne politique et planification touristique pour mieux attirer les investisseurs et rendre l’environnement accueillant et facile. Les attractions touristiques doivent également être au rendez-vous de même que les infrastructures. Une fois tout cela obtenu, la promotion stratégique du tourisme tant au niveau national qu’international doit suivre. Et cela doit être, de manière générale, l’affaire des politiques touristiques qui peuvent être résumées en 3 mots : la visibilité, l’attractivité et la compétitivité. En résumé, c’est ce qui cristallise toute mon attention et tous mes axes de recherche.

Comment se comporte, aujourd’hui, le tourisme au Sénégal ? Y a-t-il vraiment ces trois éléments dont vous parlez ? Le tourisme sénégalais n’est ni attractif, ni compétitif, encore moins visible quoique le secteur génère un chiffre d’affaires de 300 milliards de FCfa.  Il constitue la deuxième source de devises après la pêche et demeure la première activité dans bien des localités. L’industrie touristique, de nos jours, est à l'agonie alors que le Sénégal dispose d'un fort potentiel. On note, malgré tout, une forte volonté et des efforts depuis que le président Macky Sall est en place. Mais il lui faut encore et davantage plus de compétences. Car malgré ses  efforts, le tourisme reste négligé au Sénégal au moment où il est devenu la première industrie du monde en termes de rentrée de devises et de création d’emplois. Il faut donc reconnaitre que notre tourisme a du mal à prendre son envol. Il est toujours dans un naufrage silencieux mais très profond.

Pourquoi le tourisme peine-t-il toujours à trouver ses marques au Sénégal ? Il y a des choses qui ont été dites et redites et dont tout le monde semble bien informé maintenant : il s’agit de la cherté de la destination Sénégal. Un problème qui, je pense, est en phase d’être résorbé. Le Sénégal est extrêmement cher au moment où nos concurrents allègent aux visiteurs toutes les difficultés qui pourraient les dissuader. Par exemple, entre le Sénégal et le Maroc, le touriste européen, américain ou asiatique choisira plus facilement le royaume chérifien, lequel dispose d’une compagnie aérienne qui fonctionne avec un budget de voyage moins cher, une promotion plus agressive, une offre touristique plus variée, des infrastructures plus au top et des informations plus disponibles. Je dois ajouter aussi le manque de réseaux et de moyens de nos tours opérateurs et agences de voyage ; ce qui fait qu’ils sont invisibles en dehors du pays. La plupart d’entre eux n’ont même pas de présence sur internet. Les offres vers la destination Sénégal sont absentes dans les agences de voyage au Japon par exemple. Ceci rend compte de l’absence de notre pays au niveau du tourisme international ; aucun catalogue de voyage ne propose le Sénégal au moment où le Maroc, le Kenya, l’Afrique du sud, la Tanzanie, le Malawi, la Tunisie, l’Egypte et d’autres pays africains sont recommandés aux touristes grâce à leurs brochures, catalogues et pamphlets.

Un autre problème de notre tourisme est le ciblage. Il faut comprendre que les pays qui envoient plus de touristes dans le monde ne sont pas qu’en Europe encore moins seulement en France.  D'ailleurs, nous y sommes concurrencés par le Cap-Vert et les Caraïbes. Le marché touristique est beaucoup plus large. Il faut donc faire un travail de ciblage précis, et cela ne se fait pas sans la contribution d'agences de voyage et de tours opérateurs mieux encadrés, plus décomplexés, avec une meilleure visibilité sur internet.

Enfin, l’Agence de la promotion touristique devrait avoir une politique plus « agressive », car consciente des enjeux et défis du moment de ce qui est l’essence même de la promotion touristique. Celle-ci se fait autrement aujourd’hui, et la possibilité de toucher des publics jadis inaccessibles devient maintenant plus facile. Les touristes, avant de choisir une destination, ont d’abord, de manière interactive, un dialogue avec elle ; ce qui est très déterminent dans leur choix. Et sur ce terrain, on ne sent vraiment pas l’Agence de promotion touristique.

Que suggérez-vous compte-tenu de votre expérience japonaise ? Je dois dire que le Japon est en train de connaitre un boom touristique depuis qu’il a revu sa promotion avec la marque « Cool Japan ». L’archipel recevait en moyenne 8 millions de touristes par an jusqu’en 2013 où il a passé le cap symbolique des 10 millions de visiteurs. En ce moment, l’exécutif se fixait un objectif de 20 millions de touristes en 2020 en lien avec la tenue des Jeux olympiques. Mais au grand bonheur du secteur touristique, cet objectif a été atteint dès 2015. Il ne leur a fallu, en gros, que 2 ans de campagne et de promotion pour concrètement atteindre 19,74 millions de touristes.

Ils ont d’abord couplé la marque « Cool Japan » avec « Visit Japan », puis réorienté leurs stratégies de promotion auprès des pays voisins. Il y a eu la jonction de quatre organisations touristiques majeures avec le ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (Meti) ; ces organisations se sont regroupées dans ce qu’elles appellent une action jointe autour de la campagne des marques « Cool Japan » et « Visit Japan » qui constituent chacune un programme, en plus de « Invest Japan ». Ces projets ont été conduits à la fois par les ambassades, les offices de tourisme à l’étranger et le secteur privé. Ils ont aussi revu la formation des guides dont l’exigence première est le multilinguisme puisqu’au Japon les guides passent un examen national pour obtenir leur licence. Je proposerai pour le Sénégal une démarche similaire avec une formation appuyée à nos guides touristiques. Cela réduirait leur nombre abusif et leur agressivité négative. Au Sénégal, nous avons les moyens de proposer de nouvelles pratiques touristiques et de faire de notre pays un foyer d’innovations touristiques. J’aurais donc souhaité, à la place du ministère du Tourisme, une autorité nationale du tourisme dont les compétences transcenderont tous les ministères qui ont des liens précis avec le tourisme, car celui-ci est multidimensionnel et multisectoriel. Cela pourrait aider à rassembler toutes les agences comme la Sapco, la promotion et tant d’autres autour d’une seule organisation transversale.

Par Aly Diab Diop, Tokyo (Japon)

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