Union Cedeao / Maroc : Entre trahison, mariage forcé et actes contre nature

27 Fév 2018
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« On ne peut changer la géographie. On ne peut se soustraire au poids de l’histoire », S.E. Mohamed VI, roi du Maroc.

En faisant cette déclaration, le 17 juillet 2016, au 27ème Sommet de l’Union africaine à Kigali (Rwanda), le roi Mohamed VI du Maroc avait-il pleinement conscience que, quelques semaines plus tard, il s’attellerait à « changer » la géographie (faire du Maroc un pays « ouest-africain ») et à se soustraire au poids de l’histoire (changer le paradigme historique du Maroc en l’inscrivant non plus dans une trajectoire arabe mais plutôt dans une dynamique négro-africaine) ?

L’Histoire, lorsqu’elle s’écrira, se chargera de nous édifier sur l’agenda qui a poussé la dynastie alaouite marocaine à vouloir s’imposer une telle union « contre nature ». Une chose est cependant sûre, cette volonté de s’unir aux pays ouest-africains, exprimée par le « système du Makhzen », s’inscrit dans une suite logique posée par l’élite marocaine dans la stratégie de redéploiement du royaume sur le continent africain, surtout après les multiples échecs de l’Union du Maghreb arabe et le « rejet » de l’Union européenne.

Si la demande en elle-même peut s’avérer flatteuse pour l’égo de pays membres de la Cedeao et pour les afro-centristes de tout bord, c’est parce qu’elle révèle qu’il est possible de mettre en place sur le continent des modèles par et pour les Africains viables et qui soient attrayants. Un tel engouement pour une réussite africaine est assez rare pour mériter d’être souligné surtout quand il vient d’une partie du monde où s’affirme clairement une forme de mépris socioculturel du modèle négro-africain. Cependant, ce désir d’intégrer la Cedeao, exprimé par le Maroc, s’il se transformait en adhésion formelle, constituerait en soi une double trahison.

Trahison d’abord de l’esprit de la Cedeao dans ses fondamentaux. A notre connaissance, les rares travaux scientifiques qui ont eu pour objet d’analyser la demande d’adhésion du Maroc ont eu à conclure que le Royaume chérifien ne remplissait pas « totalement » les critères d’adhésion à la Cedeao. En basant l’appartenance à la communauté sur le principal critère géographique, les pères fondateurs de la Cedeao ont posé la situation dans la région ouest-africaine comme seul critère de compétence pour être membre de droit. Or, à moins que la géographie du continent ait changé entre temps, le Maroc n’est pas géographiquement dans le bloc de l’Afrique de l’Ouest et ne peut pas, en principe, faire partie de la Cedeao. Toutes raisons invoquées pour justifier son adhésion va à l’encontre de ce principe clé posé dans l’acte fondateur.

Notre conviction est que, pour œuvrer pour la viabilité de la Cedeao, il faut travailler à respecter les principes. Déroger à cette règle, c’est trahir l’esprit qui a guidé sa création et la confiance des peuples. A vouloir plaire au roi, on finit par trahir ses pères et sa famille.

Trahison ensuite d’une certaine idée de la Cedeao. Au-delà de la question de l’appartenance du Maroc à la sphère géographique ouest-africaine, son adhésion va poser la problématique même de la viabilité du projet ouest-africain. En réalité, la nature même du projet communautaire risque d’être défigurée avec la perspective d'une adhésion marocaine. Les arguments commerciaux évoqués ça et là pour justifier la pertinence ou non d’une telle adhésion peuvent laisser penser que la Cedeao est une institution uniquement à vocation mercantiliste. Aussi, vouloir circonscrire la question de cette adhésion à une simple problématique commerciale, c’est méconnaître les aspirations que les rues ouest-africaines développent pour leur communauté. C’est, en réalité, manquer clairement d’ambition et de vision pour nos « petits » Etats dans un XXIème siècle marqué par la prééminence des Etats-continents. Or, en se dotant de mécanismes très élaborés dans les domaines de la sécurité collective (Ecomog) et de principes de convergence constitutionnelle et institutionnelle et en dégageant la voie de la monnaie unique au sein de la communauté, la Cedeao se donne les moyens d’être une zone d’intégration géopolitique poussée. L’institution pose, qu’on le veuille ou non, les fondements d’un bloc unitaire économique, sociopolitique et sécuritaire pour être performant dans ce XXIème siècle. L’adhésion sans préparation, sans consultation et sans concertation d’un pays sans ancrage territorial ouest-africain, avec un système institutionnel totalement différent du nôtre, est le meilleur moyen d’annihiler toute velléité d’unité géopolitique au sein de la communauté.

Il semble, aujourd’hui, à l’aune des contestations exprimées par les élites ouest-africaines, que la volonté des partisans de l’adhésion marocaine soit de placer le débat sous l’angle d’une analyse coût/bénéfice économique. En vérité, la question de l’adhésion marocaine relève aussi bien d’une problématique économique que socioculturelle. En réalité, au-delà de l’approche économique, deux questions légitimes doivent trouver réponses afin de cerner la pertinence ou non d’une adhésion du Royaume chérifien à la Cedeao. Une identité marocaine est-elle soluble dans une identité noire ouest-africaine ? Le Royaume chérifien sera-t-il disposé à renoncer à une partie de sa souveraineté institutionnelle, politique, monétaire et militaire au profit d’une entité supranationale dont les parties prenantes lui sont territorialement et « identitairement » éloignées ? Répondre à ces questions, c’est définir si l’adhésion du Maroc à la Cedeao est viable ou non.

Ne pas vouloir y répondre ou considérer que ces questions sont subsidiaires, c’est croire que la Cedeao est juste un banal souk à ciel ouvert accessible à tout commerçant/épicier le désirant et que, demain, le Bengladesh ou les Iles Féroé pourraient prétendre y adhérer.

En vérité, derrière ce processus d’adhésion en cours, il y a la crainte que notre éternelle naïveté soit, encore une fois, le lit de nos échecs et regrets de demain.

Par Papa Abdoulaye DIOP
Docteur en Economie
Chercheur associé au laboratoire EDEHN
de l’Université Le Havre-Normandie

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