grandair

Madiagne Fall, agent de l'Etat, non-voyant : Une ténacité à toute épreuve

18 Mai 2016
1524 times

Les autres s’attendrissent davantage sur son sort que lui n’en fait état. La fatalité pour Madiagne Fall, non-voyant plein de vie, n’est ni une prédestination, ni une fragilité qui inhibe et étouffe les esprits portés par leur seule volonté de conquérir leur dignité d’être humain. Sa vie en est une poignante illustration. Jeune élève, il s’est battu pour gagner le respect de ses camarades et de ses encadreurs. En France, pour poursuivre ses études, le Thiéssois s’est armé de courage pour que l’investissement de l’Etat du Sénégal sur sa personne ne soit vain. A la Direction de l’enseignement élémentaire du ministère de l’Education nationale depuis 2014, l’expert en administration s’échine à lui être utile.

Qu’il peut être insolite de se faire guider par un handicapé visuel déboulant un escalier ! Madiagne Fall est d’une exquise sensibilité. La longue canne qu’il trimbale languit d’oisiveté. Lui sert-elle juste, chaque matin, de « fidèle compagnon » de chemin pour se rendre au ministère de l’Education nationale où se trouve son bureau au premier étage d’un des bâtiments. C’est ici, éclairé par un esprit alerte et une détermination touchante, que le bonhomme ébauche ses projets, nourrit ses ambitions pour son pays et ensoleille une vie loin de la paralysante bulle embuée dans laquelle on confine les corps affligés par la nature.

Madiagne fait fi de son infortune pour ne pas être objet de compassion et d’exutoire pour des âmes en quête de repentance et de grâce. Cette foi viscérale en son étoile ne découle pas d’un orgueil –peut-être un tout petit peu- mais d’une intime conviction : « On n’est handicapé que par soi-même. Je ne ferai jamais partie d’une association de handicapés qui entonne l’hymne de la misère, de l’indignité ».

Expert en administration
A l’Institut national d’éducation et de formation des jeunes aveugles de Thiès où il a fait ses premières « humanités », le jeune garçon montre déjà des aptitudes particulières qui lui ouvrent un horizon moins embrumé que celui-là des mains en quête de pitance quotidienne, de pitié. Il n’en demande pas plus au Cem Amadou Coly Diop. Ici, il est le seul handicapé visuel grâce à la méthode braille. « Le petit chouchou » du collège y fait bonne impression grâce à ses résultats scolaires. Il remporte le prix du concours de la langue française organisé par l’Association des enseignants de lettres et s’engage dans l’équipe de génie en herbe de son établissement. Mais le jeune homme aux savoureuses anecdotes ne se fait pas trop d’illusions. Il doit fournir plus d’efforts que ses camarades pour exister en tant qu’élève. Autrement, il serait le petit intrus dans le monde des « voyants » en attendant que la rue soit plus clémente.

Malgré les petites flatteries des « cancres » de la classe, principalement de quelques filles, pour s’attirer sa sympathie, Big Madj, comme elles se plaisaient à l’appeler, se concentre sur ses études. « J’avais peur d’échouer et de rester toute ma vie à invoquer la fatalité. Aujourd’hui, j’aurai certainement été un peu plus attentionné », raille-t-il,  la paume de sa main « flânant » sur un visage gai. Au Lycée Malick Sy de Thiès où les adolescentes ont été moins pressantes, le potache s’ouvre les portes de la France après l’obtention de son baccalauréat en 2005.

Il s’inscrit à l’Université Aix-Marseille et en sort avec un diplôme d'études universitaires générales, option administration juridique. Malgré le dépaysement, il obtient sa licence en administration économique à l’Université de Nancy. C’est à celle de Saint-Etienne qu’il décroche une maîtrise en économie et management et un master en administration et entreprises avec la mention bien. « C’est le plus beau jour de ma vie. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui y croyaient », se souvient-il, heureux d’avoir étouffé quelques voix sceptiques.

En France, Madiagne ravive sa foi pour faire honneur à son vieux père, un religieux, et une mère très soucieuse de l’éducation de son fils et anxieuse à l’idée de le voir aller sous d’autres cieux poursuivre son rêve : exister en tant qu’être humain simplement. Il se lie d’amitié avec la communauté maghrébine qui « respecte la personne en fonction des valeurs qu’elle véhicule ». Bien que s’y plaisant, Madiagne, contrairement à d’autres camarades, décide de rentrer au Sénégal « pour, dit-il, servir mon pays et montrer une image plus reluisante de la personne handicapée ». En 2014, il est recruté à la Direction de l’enseignement élémentaire du ministère de l’Education nationale. Sa qualité d’expert en administration des systèmes de l’éducation et de la formation, des structures d’éducation pour déficients visuels et des instituts pour personnes handicapées lui confère « la légitimité de faire des propositions et de participer au débat », indique-t-il.

Un homme frustré
L’expérience accumulée à travers des voyages professionnels et interuniversitaires effectués au Canada, en Tunisie, en Suisse, au Maroc…, l’homme veut la mettre au service de l’Etat qui a financé ses études. « Hélas, je suis confiné dans un bureau comme un objet de vitrine pour peut-être servir d’emblème à l’éducation inclusive tant louée. J’utilise mes propres moyens pour trouver des informations me permettant de produire des documents dans le domaine de l’éducation ordinaire, inclusive et spéciale ». Madiagne ne quémande pas une place au soleil, ni ne convoite les honneurs. Exige-t-il juste la même considération dont jouissent ses collègues pour que l’équité professionnelle ne soit pas seulement une douce ritournelle pour enjoliver les discours. « Depuis deux ans, je ne participe à aucun projet intéressant en dehors du Cerpe en éducation inclusive. Alors que je pourrai être utile dans le Programme d’amélioration de l’apprentissage des mathématiques dans l’élémentaire par exemple », s’offusque-t-il. Le non-voyant ne tire aucune fierté à toucher sa paye sans la conscience d’avoir servi la communauté.

Pour ne pas plonger dans la mélancolie, le bonhomme, la trentaine dépassée, s’échine à produire des documents dont le plus récent porte cet intitulé : « Plan de promotion de l’éducation inclusive au Sénégal, 2016-2025 ». Il est articulé autour du Programme d’amélioration de la qualité, de l’équité et de la transparence (Paquet). Madiagne bouillonne d’idées et d’initiatives mais il a besoin « d’être outillé pour tirer parti de son expertise car il est au fait de l’évolution des problématiques de l’éducation », témoigne un de ses collègues. Si ce témoignage éloquent ne dissipe pas son amertume, Big Maj peut se laisser choir dans les bras de sa brave et prévenante épouse en lui distillant certainement les notes d’Omar Pène et de Youssou Ndour dont il est féru.

Par Alassane Aliou MBAYE

Rate this item
(0 votes)


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.