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Ces Sénégalais des Grands Lacs

15 Jui 2016
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Grands voyageurs devant l’Eternel, les Sénégalais se croisent aux quatre coins du monde. Notre envoyé spécial au Rwanda et au Burundi a profité de son séjour, avec l’équipe nationale de football, dans ces pays des « Grands Lacs, en Afrique de l’Est, pour aller à la rencontre de compatriotes vivant à Kigali et à Bujumbura. Reportage.

Même au pic de la crise, ils n’avaient pas été inquiétés
Bujumbura (Burundi) : Des voitures des Nations Unies et des casques bleus en grand nombre sur le tarmac ! Dès l’atterrissage de l’avion à l’aéroport international de Bujumbura, on comprend qu’on pose pied sur un pays particulier. Les premiers pas en ville confirment cette première impression avec presqu’à chaque coin de rue, des forces de l’ordre, arme au poing et des véhicules militaires patrouillant avec à bord des hommes en treillis armés jusqu’aux dents, parfois même de lance-roquettes. Bienvenue au Burundi !

Papis Guissé, jeune sénégalais arrivé dans ce pays, il y a six mois, dit avoir mis du temps à se remettre et à s’y habituer, un tant soit peu. « Au Sénégal, c’est peut-être lors du défilé de la fête de l’indépendance nationale, le 4 avril, que traditionnellement, je voyais des armes. Mais là… », témoigne-t-il dans un sourire confus. En fait, ce spectacle est devenu partie intégrante du quotidien des populations de Bujumbura depuis l’annonce, le 25 avril 2015, de la candidature à l’élection présidentielle du 26 juin de la même année, du président sortant Pierre Nkurunziza. Dès le lendemain, les manifestations ont éclaté partout dans le pays et principalement dans la capitale pour s’opposer à cette « manœuvre » contraire aux accords d’Arusha en Tanzanie et à l’article 96 de la constitution burundaise qui tous deux, parlent d’« un mandat de cinq ans renouvelable une fois ». Or, élu une première fois en 2005 et réélu en 2010, M. Nkurunziza tenait à son troisième mandat « parce que c’était son mandat à lui et qu’on devait le lui donner », pour paraphraser le célèbre chroniqueur de RFI, Mamane. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres. Et depuis, c’est presque l’état d’exception permanent. Entre soulèvements, tentative de coup d’Etat en mai 2015 par le général Godefroid Niyombare, ancien chef d’état-major des armées, meurtres, assassinats et exode de population, le Burundi et principalement sa capitale, sont constamment sur le qui-vive.

Mais les Sénégalais de Bujumbura, vivant pour l’essentiel aux quartiers de Bwizia et de Bohero, ont appris à dompter la peur et à vivre de leurs métiers. Ils sont pour l’essentiel tailleurs, commerçants et bijoutiers et soutiennent que même au plus fort de la crise politique « aucun compatriote et plus largement aucun ouest-africain n’avait été inquiétés ». Tel est le témoignage de Bamba Sène, natif de Thiadiaye dans le département de Mbour et établi ici depuis la mi-2013. Président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura, ce maître – tailleur assure que la centaine de ses compatriotes (compte non tenu des jeunes enfants) sont « particulièrement respectés » de leurs hôtes burundais. Mais, « pendant les évènements, il fallait être prudent. Alors on fermait boutique, on faisait le plein de stocks de provisions et l’on restait cloîtré à la maison », précise Yoro Guissé, né au Burundi mais qui était venu « au Sénégal en 1992 pour faire (ses) études et connaître la famille avant de retourner à Bujumbura en 2006 ». Depuis, ce commerçant plutôt prospère multiplie les allers et retours entre ses deux pays. Un privilège que beaucoup de ses compatriotes ne peuvent s’offrir. En effet, lorsque leurs papiers sont périmés, bien des Sénégalais d’ici ont un mal fou à s’en procurer puisque ne pouvant pas sortir du territoire burundais pour aller s’en faire faire à Addis-Abeba, en Ethiopie, où réside l’ambassadeur en charge du pays où ils vivent.

Certains sont obligés de se trouver des papiers… congolais pour sortir du pays
lacsBujumbura : Jusqu’à tout dernièrement, les Sénégalais de Bujumbura s’étaient regroupés en association selon leur langue ou leur localité d’origine. Mais, la nécessité s’est imposée de les fédérer toutes « pour mieux rapprocher nos concitoyens, parler d’une seule voix pour mieux nous faire entendre et mieux prendre en charge nos besoins », selon Bamba Sène, le président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura mise sur pied il y a environ six mois. En fait, ce sont les jeunes qui se sont mobilisés pour prendre le relais des « vieux ». « Mais, ce ne fut pas facile, selon le commerçant Yoro Guissé. Car plusieurs tentatives de regroupement ont échoué pour diverses raisons. Cependant, malgré quelques inévitables divergences, les choses fonctionnent tant bien que mal ». La preuve, selon le maître – tailleur Bamba Sène, « tous les postes du bureau ne sont pas encore pourvus ». Ce qui ne les empêche guère de s’organiser, comme lors du récent séjour de l’équipe nationale de football à Bujumbura. Ils s’étaient vraiment pliés en quatre pour bien accueillir et accompagner les « Lions » et leur délégation. A la grande satisfaction du président de la Fsf, Me Augustin Senghor, des joueurs et des accompagnateurs qui leur ont laissé quelques souvenirs en signe de reconnaissance.

Cependant, les Sénégalais de Bujumbura regrettent de n’avoir pas pu rencontrer le chef de l’Etat lorsque celui-ci était venu en mars prendre part à une réunion de conciliation dans la crise burundaise. « Le consul du Sénégal nous a expliqué que le président de la République aurait bien voulu nous recevoir, mais que c’était impossible du fait de son agenda particulièrement chargé », d’après Yoro Guissé. Une occasion manquée de lui exposer leur doléance principale : « nous faciliter l’accès aux visas d’entrée dans certains pays de la sous-région, comme la Tanzanie et le Kenya », selon Bamba Sène. Le souci est donc le même que pour les Sénégalais du Rwanda. « Certains de nos compatriotes sont même obligés de se trouver des papiers de Congolais de Kinshasa pour aller, sans problème, dans ces deux pays où l’on accepte même pas de passeport sénégalais », se désole Guissé.

« C’est à croire que nous sommes oubliés de notre pays », rugit même Amadou Thiam dont la mère est burundaise et dont le père est Kaolackois. Cet invétéré boute-en-train à la bonne humeur contagieuse ne semble perdre sa joie de vivre que lorsqu’il évoque cette doléance majeure. Abasse, un jeune sénégalais récemment arrivé de Pointe Noire, au Congo, et qui voudrait passer par la Tanzanie pour se rendre en Zambie, le pays de sa maman, est pour le moment « bloqué à Bujumbura pour ces histoires de visa ».

Les affaires légèrement en baisse                                                                                                                                   baisseBujumbura : Une caution de 1.000 dollars US (plus de 500.000 FCfa) et 500 autres dollars (plus de 250.000 FCfa), c’est ce qu’il faut, à chaque Sénégalais du Burundi, débourser pour avoir le droit de résider dans ce pays. « Et c’est vraiment trop », se plaint Yoro Guissé, commerçant. En réalité, les « frais de séjour » étaient beaucoup moins importants avant la crise politique. Mais, depuis que le président Pierre Nkurunziza s’est entêté à briguer et à obtenir un troisième mandat, en violation des textes en vigueur, la vie est devenue plus dure dans ce petit pays de la région des Grands Lacs (27.834 km2 pour près de 10 millions d’habitants). En effet, avec la suspension de l’appui financier de la Belgique, ancienne puissance coloniale et le « boycott » de la communauté internationale, le Burundi a du mal à s’en sortir et n’hésite pas à actionner tous les leviers susceptibles de lui octroyer des rentrées d’argent. Et les frais de séjour des étrangers ne sont pas des moindres.

N’empêche, le cadre de vie à Bujumbura n’est pas très reluisant. Malgré la luxuriante verdure du paysage et une beauté naturelle tirée du paysage montagneux (surtout avec une vue plongeante depuis le campus Kiriri de l’Université du Burundi située tout en hauteur), la capitale du Burundi n’offre pas, de manière générale, une image de carte postale. Surtout pour quelqu’un qui débarque de Kigali au Rwanda voisin, avec ses larges avenues bien éclairées, sa propreté et la discipline de ses habitants. « En comparaison, Bujumbura, c’es le bordel », avait averti quelqu’un qui avait la chance d’avoir séjourné dans les deux capitales les plus proches au monde exceptées Kinshasa (en Rdc) et Brazzaville (Congo) juste séparées par le fleuve Zaïre. Et qu’est-ce qu’il avait raison ! Imaginez une ville sans jeux de circulation (d’où une indicible indiscipline des usagers de la route), un éclairage public défectueux, voire presque inexistant ! Et puis, des tas d’ordures, d’immondices presque partout ! A se demander comment des villes aussi proches géographiquement pouvaient être aussi dissemblables…

Qu’importe, puisque leurs pas d’impénitents voyageurs les ont conduits en ces lieux, les Sénégalais de Bujumbura s’emploient quotidiennement à tirer leur épingle du jeu. « Et, Dieu merci, même si les choses ne marchent pas comme avant la crise, nous arrivons à nous en sortir », reconnaissent Bamba Sène et Yoro Guissé. En fait, les Sénégalais ont réussi à imposer leurs marques à force de sérieux dans leur travail.

Impénitents voyageurs
Même s’ils importent (de la Rdc, de la Tanzanie, du Kenya, de Dubaï voire du Sénégal et du Mali) l’essentiel de la matière première qu’ils utilisent, les tailleurs et bijoutiers font briller le label made in Sénégal. « Vu la baisse du pouvoir d’achat des Burundais, consécutivement à la crise politico-économique que vit leur pays, ils ont d’autres priorités que de bien s’habiller ou de se parer de bijoux. Heureusement qu’on a une clientèle essentiellement composée de Congolais de la Rdc qui raffolent de nos produits », se console Bamba Sène, le maître – tailleur, président de l’Association des Sénégalais de Bujumbura. Appelés peut-être à rentrer définitivement au pays un jour, lui et ses compatriotes établis au Burundi aimeraient bien que l’Etat les associe à tous ces projets en faveur des émigrés, afin de faciliter leur future réinsertion. Mais, pour l’heure, ils espèrent un retour prochain de la paix civile dans leur pays d’accueil afin que leurs affaires puissent repartir de l’avant, même s’ils ne se plaignent pas trop…

B. Khalifa NDIAYE

Last modified on mercredi, 15 juin 2016 12:52
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