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Emigration clandestine : L’Atlantique, tombeau des espoirs de réussite des jeunes

08 Juil 2016
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Ils sont nombreux, dans cette paisible bourgade de la banlieue dakaroise à avoir tenté l’aventure ou vu un proche parent aller à l’assaut de l’immensité océane. Les rares personnes qui ont réussi la traversée ont semé l’espoir dans le cœur des jeunes qui sont restés au pays. Le rêve s’est vite transformé en cauchemar. Et Thiaroye-sur-mer traine sa mélancolie comme un deuil éternel.

Thiaroye-sur-mer,  village situé tout près de l’océan,  aux alentours de Dakar, en banlieue.  En ce jeudi,  qui coïncidé avec les  premières heures de la matinée, les pêcheurs aguerris qui ont encore une fois su vaincre la mer et ses profondeurs abyssaux,  reviennent avec plein de poissons : moisson d’une dure matinée de labeur. Tout au long de l’étendue de la plage, des enfants innocents font et défont des châteaux de sable, fruit de leur imagination fertile. Thiaroye respire la sérénité et se morfond dans  la tranquillité. Voilà le décor qu’offre la localité. Les habitants de Thiaroye, s’ils ne partent pas en mer pêcher, passent l’essentiel de leurs  journées aux bords de celle-ci à contempler insouciamment les vastes étendues d’une plage sablonneuse qui, s’étirent à perte de vue.  Les  brises qui viennent d’outre-manche journellement  s’échouer sous leurs pieds,  entraînent des rêves d’un mieux-être, chez la population essentiellement jeune.       

Des illusions au début, qui finiront par se transformer en obstination. Pour cause,  d’autres ont tenté et réussi l’aventure européenne, en quête d’une vie meilleure. Ce rêve  qui se concrétise pour certains, change malheureusement en cauchemar pour la majeure partie des jeunes,  qui un jour, ont pris l’initiative de se rendre en Europe, via des bateaux de fortunes.            
En effet, l’immigration était ici considérée comme un moyen de réussite sociale. La personne qui choisit de partir aurait  la chance de bénéficier de meilleures conditions de vie et de se voir investie d'un nouveau statut. En d'autres termes, quelles que soient les difficultés rencontrées, l'essentiel est d'atteindre ses objectifs.             

Moussa Diagne, 29 ans fait partie de ce lot de rescapés. Il a en effet essayé l’aventure qui s’est soldée par un retour, après une quinzaine de jours passés en mer,  sans arriver à déjouer la vigilance des gardes côtes postés sur l’ile Canaries. « Je me rappelle, c’était en 2008. Après plusieurs mois de travail, j’avais pu  économiser de l’argent.

C’est ainsi qu’on m’avait parlé d’un passeur, qui avait réussi à amener à bon port,  plusieurs jeunes jusqu’en Espagne. Preuve à l’appui, on m’avait même montré des maisons que ces nouveaux immigrés  avaient construites pour leur famille ».  La tentation n’a dès lors pas laissé indifférent Moussa, qui, à l’instar d’autres compères va casquer la somme de 300.000 FCfa, afin de regagner l’autre partie de la cote.

Après plusieurs jours passés en mer, avec à l’appui des  tentatives de regagner  les terres espagnoles,  qui se sont avérées vaines, c’est sur proposition de celui qui faisait office de « capitaine » de bateau, qu’ils ont  pris la résolution de retourner à Dakar.

Mais l’atterrissage se passe à Yarakh et non plus à Thiaroye.  Le jeune décrit encore avec beaucoup d’émotion les nombreux obstacles auxquelles ils se sont frottés : faim, soif, manque de sommeil, congruité…               

Le rêve se transforme en cauchemar
La mort a plus d’une fois étalé  son sinistre voile, remettant en cause l’ambiance de paix et d’espérance qui rythment l’existence à Thiaroye. Plusieurs  jeunes du quartier partis à l’aventure décèdent successivement, dans l’utopique rêve « Barça wala Barsak ». Le phénomène prend alors des proportions alarmantes. Face à l’ampleur des  pertes et à l’allongement de la liste des victimes, les populations dans un élan de détresse, se prennent en main. 

C’est ainsi qu’un collectif regroupant les mères des victimes est mis sur pied. Il plaide contre cette immigration dite clandestine, pleine de mauvaises tentations et de risques. Dans cet ordre, ces mères éplorées vont à leur tour sensibiliser des jeunes, qui seraient tentés par l’aventure,  de ne point s’engager.  Preuve à l’appui,  c’est souvent des photos des victimes qui sont brandies.

Sur une photo, un homme habillé en mauve,  « il n’avait que 24 ans, mais était plein de vie, courageux et déterminé, son unique objectif était de me mettre à l’abri de tout besoin», confie sa mère éplorée. 

Pour ceux qui ont survécu à cette aventure tentaculaire, l’heure est au regret. Des récits rapportés, viennent démontrer combien l’aventure était démesurée, folle à la limite. Que faire pour ceux qui ont perdu la vie? Il ne reste qu’à formuler des prières pour le repos de leur âme. Le désespoir de cette mère qui a perdu son enfant de 23 ans, les yeux stupéfaits, le regard abandonné de cette  épouse, qui malgré le temps qui passe garde intacte les séquelles de cette annonce,  venant confirmer le décès de son mari, traduisent l’ampleur des dégâts. « Modou n’était nullement animé par le désir de se rendre à l’occident. Je me rappelle une fois,  il m’avait autour d’une discussion fait part de sa désolation de voir ces jeunes hommes tenter une aventure en mer,  au péril de leur vie. Qui de surcroit, ne savaient même pas ce qu’ils allaient trouver là-bas », aimait-il à me répéter, confie  sa mère, qui n’en revient toujours pas de la perte de son fils bien aimé.    
                         
A qui revient la responsabilité?
Les populations que la misère et la pauvreté cantonnent  dans le quasi impossibilité de subvenir parfois à leurs besoins, les plus existentiels, se mettent à traverser la mer, au prix de leur vie. A  Thiaroye, l’espoir d’une vie meilleure avait en un moment  estompé toutes réflexions conduisant à mesurer à sa juste valeur, l’ampleur et la grandeur du risque pris, à travers cette aventure,  autant risquée qu’incertaine. Un blanc-seing  que s’est volontairement délivré une population jeune, à la quête d’un mieux vivre, à leur risque et périls.       

Complicité active ou laxisme ? «  Les passeurs étaient en tout état de cause clairement identifiés et connus de tous. Ils s’adonnaient dans la plus grande impunité à cette activité consistant à faire passer des jeunes à travers la mer »,  nous confie ce vieux d’un âge assez avancé. Ces jeunes ont versé leur argent à des passeurs souvent véreux,  sans foi ni loi, regrette-t-il.

« Le choix d'immigrer s'explique par l'angoisse, la peur de l'échec et le refus de la pauvreté. Dans cette perspective, quitter son pays devient une opportunité pour se réaliser mais aussi une quête individuelle, une affirmation de soi et une valorisation de sa personne », confie Barame Diagne un immigré établi en Italie. Le sieur qui informe s’être installé en Italie depuis 12 ans dit ne plus pouvoir tirer son épingle du jeu. « Le travail n’est plus à la portée de tous. Les rares qui parviennent à en trouver, peinent à honorer leurs charges. L’Europe n’est plus cet eldorado », laisse-t-il entendre. Dans le cas du Sénégal, l'immigration clandestine est un phénomène social réel qui n'est pas une pratique nouvelle. Elle s'est inscrite dans le temps, dans l'espace et a fini par laisser ses empreintes faites d’influences extérieures, au sein d’une population essentiellement jeune.

Des motivations purement économiques
Le désir de jeunes Sénégalais d'émigrer vers l'Europe découle de la situation de chômage et de sous-emploi qui contrastent avec les des opportunités que semblent offrir les pays d'accueil (fort en main-d’œuvre pour accompagner leur croissance économique et vieillissement de la population européenne.)

En guise d'exemple, au mois d'octobre 2009, «sur 300.000 Sénégalais, vivant en Italie, 250.000 étaient sans-papiers, selon les estimations officielles du ministère de l'Intérieur.» (Journal le Soleil 15 septembre 2010). «Barça ou barsak» a convoyé près de 30.000 personnes en Espagne dont plus d'un millier de jeunes de moins de 18 ans en 2006. Ces chiffres témoignent de l'ampleur et de la gravité de la situation. Beaucoup ont perdu leur vie et leur argent. Face à cette tragédie humaine sans précédent et contraint de trouver des solutions rapides et efficaces, le gouvernement sénégalais met alors en place le «le plan REVA» (Retour Vers l'agriculture). Ce plan est un programme spécifique pour lutter contre la migration. Il veut faciliter le maintien des jeunes dans leur pays. Saer Ndiaye, 37ans fait partie de ce lot d’individus, qui à l’époque avaient accepté de retourner au Sénégal, afin de bénéficier de terres et de financement, pour pouvoir mener son activité.

Aujourd’hui, il dit tirer son épingle du jeu. En effet, son champ situé à, Bayakh, lui permet de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Marié et père de trois enfants, il dit ne point se plaindre. « Selon la saison et les demandes du marché, je propose mes produits. Haricots, puma, poivre, choux… », confie-t-il. Il dit n’avoir rien à envier à ceux qui voyagent vers l’Europe parce qu’il subvient convenablement à ses besoins.

Dans cette même dynamique, d'autres initiatives ont été prises, surtout en matière d'information des populations et de prévention, sur les conséquences de cette pratique. Entre autres, différents média ont été utilisés, pour la sensibilisation des populations. Malgré les efforts consentis, la situation économique qui affecte le tissu social, accentue le chômage et met en péril l'avenir de beaucoup de jeunes en âge de travailler. Aussi, la crise économique, n'aide pas à l'amélioration des conditions de vie des populations. De plus, la pauvreté gagne les milieux urbains et provoque une psychose collective qui pousse les personnes à vivre dans un monde imaginaire, où l'espoir d’une vie meilleure se trouverait en Europe. Mais, à quel prix !

Elhadji Ibrahima THIAM

Difficile, mais possible
difficile possibleAu moment où des milliers d’Africains, à bord d’embarcations de fortune, bravent la mer méditerranée, au péril de leur vie, dans l’espoir de faire fortune en Europe, d’autres ont décidé de prendre leur destin en main et de rester sur le continent.

A l’image de l’huile de moteur noirâtre qui dégouline de sa tenue de travail, l’assurance coule en Babacar Diop. Assurance que c’est ici, dans son garage, que lui, le mécanicien, se construira une vie, un mieux-être. Il a son métier, il le pratique depuis une dizaine d’années et ça le nourrit bien lui et sa famille. Bref, il est épanoui. Son eldorado à lui, c’est ce petit local situé à la lisière des quartiers des Hlm Grand Yoff et Sicap-Foire. Quand on lui parle d’immigration clandestine, la réponse de ce presque quadragénaire tombe, courtoise et ferme : « Jamais au plus grand jamais je ne m’aventurerai à prendre des embarcations de fortune pour aller en Europe. J’ai trouvé ma voie et ça me réussit. Je ne vois aucune raison pour que j’abandonne mon métier pour un voyage hypothétique vers un avenir tout aussi incertain ».

Ces paroles pleines de sagesse, les 700 migrants africains qui, dernièrement, ont trouvé la mort entre les côtes libyennes et l’île de Lampedusa en Italie, n’en avaient peut-être pas. Comme des milliers d’autres migrants avant eux, ils ont bravé les rigueurs de la mer à bord d’embarcations de fortune et ont sombré au large. Certes, tous ces migrants ne logent pas à la même enseigne.

Certains ont fui leur pays pour échapper à une situation de guerre (Somalie) ou l’oppression d’un régime dictatorial (Erythrée), cependant, d’autres sont guidés par des logiques pécuniaires d’où l’appellation qu’on leur a donnée : « migrants économiques ».

Les victimes sénégalaises de cette tragédie (officiellement, aucun chiffre n’est encore avancé), font partie de cette catégorie. Si la plupart de ces aventuriers parviennent à poser pied à terre, peu d’entre eux, ont la chance d’aller au-delà des débarcadères.

En effet, selon les dernières estimations, plus de 11.000 migrants seraient parvenus à débarquer sur les côtes italiennes. Tous ont été parqués dans des centres de rétentions. D’aucun bénéficieront du statut de réfugiés politiques, tandis que d’autres seront renvoyés dans leur pays d’origine. Tout ça pour rien finalement.

Cependant, à l’image du mécanicien Babacar Diop, ils sont nombreux ces Sénégalais qui, pour rien au monde, ne prendraient le risque de traverser la Méditerranée à la recherche d’un avenir dont on ne sait de quoi il est fait. « L’Europe n’est plus cet Eldorado qu’on nous chantait. C’est devenu un mirage et, malheureusement, beaucoup de jeunes tombent dans le piège », regrette Malick Diaw, un tailleur. Avec tout l’argent que ces candidats à l’émigration clandestine déboursent, il estime qu’il y avait de quoi investir dans un petit projet.

En effet, au plus fort du phénomène de « Barça wala Barsax » (Barça ou à la mort), certains candidats versaient jusqu’à 2 millions de FCfa aux trafiquants. « C’est de l’argent jeté à la mer. A mon avis, quelqu’un qui a les moyens de débloquer autant d’argent, n’est pas pauvre », estime-t-il. Comme lui a su le faire, il invite ses jeunes compatriotes à croire en leur étoile pour aller au-devant des projets, vaincre les obstacles et atteindre leurs objectifs. « Nous les jeunes, notre problème, c’est qu’on a peur d’entreprendre, d’investir dans notre pays. Il faut que nous ayons confiance en nous et nous donner les moyens de notre réussite ici dans notre pays », martèle ce jeune tailleur. Très tôt, Malick a pris son destin en main. D’un petit atelier de couture où trônaient deux machines à coudre, aujourd’hui, il en est à sept machines dans un local beaucoup plus spacieux au marché Grand-Yoff.

Entreprendre
Revenir au pays et entreprendre, c’est ce qu’a fait Papa Bakary Coly. Et bien lui en a pris. Ce prospère jeune aviculteur dont la ferme se trouve à Bambilor, est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de poulets de cette zone. Rien que l’année dernière, il a fait une production de 24.000 poulets de chair et 3,4 millions d’œufs. Et dire que ce membre du Collège des jeunes du Conseil national de concertation des ruraux (Cncr) et de la Fédération des aviculteurs du Sénégal a failli ne jamais connaître ce succès. En 2006, « sur un coup de folie », comme il le dit, il embarque pour l’Europe. Deux ans en Italie et un Espagne.

Mais très, vite, il se rend compte que le vieux continent « n’est pas un eldorado ». En 2009, Papa Bakary Coly revient au bercail et retrouve ses premières amours, l’aviculture, et le succès que l’on connaît. « J’étais parti parce que je voyais les gens partir. A mes jeunes compatriotes, je dis qu’il faut avoir la patience et être plus ambitieux. Ce qu’on gagne en Europe, on peut gagner autant ou plus si on fait le même effort ici au Sénégal », conseille ce jeune père de famille qui, avec une mise de 125.000 FCfa au départ, est devenu un entrepreneur prospère.

Médoune Seck, lui, avait tenté une fois le périlleux voyage par la mer. C’était en 2009. Aujourd’hui, c’est avec un brin de regret qu’il raconte cette aventure dans laquelle « il aurait pu laisser sa vie ». Cet échec, il le considère comme une seconde chance pour bien profiter de la vie parce que des destins brisés sur les vagues de la mer et à jamais immergés dans les abysses de la Méditerranée, ce vendeur de fripes en a vus et entendus. « Pour avoir échappé à cette tragédie, je ne conseillerai personne de tenter l’aventure européenne par la mer et sur des embarcations de fortune. J’ai passé plusieurs mois au Maroc dans l’espoir d’embarquer vers l’Espagne, en vain.

Finalement, j’ai décidé de revenir au Sénégal car la plupart de ceux qui étaient partis devant moi, ne sont jamais arrivés à bon port », confie-t-il. Depuis, il a retrouvé son petit commerce grâce auquel il avait pu faire assez d’économies à l’époque.

Aujourd’hui, il s’est reconstitué à nouveau un bon capital et mène une vie épanouie de père de famille. « Grâce à Dieu je me suis remis de cette histoire. J’ai maintenant une femme et un enfant et pour rien au monde je ne les abandonnerai pour un voyage aussi risqué. Si je dois aller immigrer, ce sera par voie légale », assure Médoune.

Mirage
Si on ne peut pas reprocher à ces jeunes qui bravent la mer de chercher le mieux-être, cependant la manière de le faire n’agrée pas tout le monde. Pour Hamidou Mbaye, Chargé de Communication à la Direction de la Planification et de la vie environnementale du Ministère de l’Environnement et du Développement durable, « c’est du suicide ».

D’autant plus que, fait-il remarquer, « les pays les plus concernés par cette immigration clandestine à savoir l’Italie et l’Espagne sont en crise et vivent des problèmes aussi graves que nous ».

Au-delà des causes économiques, sociales et culturelles, M. Mbaye pense que c’est la conception que les Africains ont vis-à-vis de l’Europe et des pays du nord comme eldorado qui explique en partie cette tragédie. « Le mieux-être on peut le trouver ici. Parce que l’Afrique, dans sa globalité, reste le continent de l’avenir du point de vue des ressources naturelles, de ses potentialités humaines, intellectuelles et économiques. Il faut, du point de vue psychologique et sociologique, faire comprendre à cette jeunesse que l’avenir est là, qu’on peut rester ici et réussir notamment dans le domaine de l’agriculture », argue-t-il. A ce propos, il invite le gouvernement à davantage communiquer sur les différentes politiques agricoles qu’il est en train de mettre en œuvre pour que la jeunesse se les approprie et s’y engage. Son collègue du même ministère, Baye Salla Mar, fait chorus.

Il trouve paradoxal qu’au moment où la Chine, l’Union européenne voire les Etats-Unis se battent pour se positionner en Afrique, des jeunes prennent le chemin inverse. « L’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce n’est pas pour rien que les pays occidentaux se ruent dans ce continent. Dans cette bataille de positionnement, il ne faut pas que nous, jeunes, soyons en marge. Restons ici, saisissons notre chance et prenons des initiatives », insiste M. Mar.

Elhadji Ibrahima THIAM

Pr Pape Demba Fall, Chercheur a l’Ifan, chef du Département de Sciences humaines de l’Ifan, spécialistes des questions migratoires : « 75 % des jeunes de 18 à 35 ans veulent quitter le Sénégal »

demba fallDepuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAM

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 14:24
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