grandair

Pr Pape Demba Fall, Chercheur à l’Ifan, chef du Département de Sciences humaines de l’Ifan, spécialistes des questions migratoires : « 75 % des jeunes de 18 à 35 ans veulent quitter le Sénégal »

08 Juil 2016
17108 times

Depuis plus de 20 ans, le Pr Pape Demba Fall s’intéresse sur le fait migratoire. Ses nombreuses publications sur la question font autorité. Dans cet entretien, il fait une analyse profonde du phénomène de l’immigration clandestine.

Pr Fall, ces derniers temps, la question de l’immigration clandestine a refait surface avec la mort de centaines de migrants en mer. Vous, depuis plus de deux décennies, vous vous intéressez à la question migratoire en générale. Pourquoi ?
Quand je suis venu à l’université, la question de la migration, à mon sens, n’avait pas été assez documentée. Et pourtant c’était un phénomène qui se précisait et qui est connu au Sénégal depuis très longtemps lorsque les gens ont étudié ce qu’on a appelé les Francenabés c’est-à-dire ces gens, Halpulaar, Soninké, Mandjack, qui allaient travailler en France. Il existait une littérature et des travaux remarquables sur la question de la migration mais il n’y avait pas une contextualisation. Il fallait relire les questions migratoires à l’aune de l’évolution de la société sénégalaise. Et il m’a semblé important de noter que le fait migratoire est une grille de lecture pertinente de la société sénégalaise. En réalité, toutes les évolutions qui se dessinent dans la société sénégalaise peuvent être interprétées, analysées à l’aune de la question migratoire. C’est-à-dire comment la migration influe sur la société aussi bien d’accueil que de départ que ce soit en termes d’apport économique, d’apport culturel etc.

Pensez-vous que cette approche de la question migratoire ait été bien mise en avant pour expliquer ce qui se passe aujourd’hui avec le phénomène de l’immigration clandestine ?
Evidemment, tout dépend de l’angle sous lequel on aborde cette question de migration. La migration, que ce soit chez les animaux, chez les oiseaux, chez les hommes, a un but principal : c’est de rétablir les grands équilibres. La migration s’inscrit dans un processus d’accès aux ressources. Que ce soit les animaux, que ce soit les hommes, ils ont tous besoin d’accéder à des ressources dans une dynamique de complémentarité des zones neutres et des écosystèmes. En réalité, le fait migratoire a toujours fonctionné sur la base des besoins que pouvait exprimer une région par rapport à une autre région. Pour mieux saisir cette réalité, il faut mettre en face les deux zones. On ne peut pas étudier la question migratoire en restant que d’un côté du mouvement, il faut associer les deux mouvements. Regarder du côté des zones de départ et des zones d’arrivée. L’évolution environnementale par exemple a beaucoup influé sur l’organisation de la migration.

Comment peut-on comprendre qu’une volonté d’accéder aux ressources puisse tant animer des hommes au point de les amener à mettre leur vie en péril ?
Quelques explications s’imposent. La migration est une stratégie, comme d’autres, d’accès aux ressources. Il y a plusieurs modes, plusieurs techniques qui sont déployées pour pouvoir accéder à certains besoins. Ce qui se passe aujourd’hui, en réalité, dans nos sociétés, c’est que ces faits de migration ne sont pas nouveaux. Que les gens partent vers d’autres cieux par la mer, par le désert, c’est très ancien comme pratique. Les migrants des années 1970 par exemple sont partis du Fouta en passant par le Mali, le Tchad, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver en France. Ils se sont installés dans ce pays, ont travaillé là-bas et ont pris leur retraite. Cela étant, ces gens qui partent au péril de leur vie, sont suffisamment avisés pour savoir qu’il y a un risque important.

Mais, moi, mon explication de cette situation c’est que les jeunes préféreront de loin la mort physique à la mort sociale. Le défi qu’il faut relever, c’est le défi de l’accès aux ressources. Tant que les communautés ou les jeunes mettent toujours en avant la notion de « Tekki », le problème va se poser. Les jeunes n’accepteront pas d’être des individus insignifiants entretenus par leurs parents. C’est une situation parmi tant d’autres qui peuvent conduire à cela. Je ne parlerai pas de suicide parce que les gens qui partent gardent toujours l’espoir qu’ils vont y arriver et ils sont convaincus qu’ils vont y arriver. Ces jeunes qui partent par la mer, quand on les interroge, ils sont convaincus que partir est une solution. La seule faille qu’il y a, c’est qu’ils ignorent les localisations géographiques où ils veulent aller. Ils n’ont aucune notion sur ce que c’est les Îles Canaries, l’Espagne, etc. Les candidats à l’immigration pensent qu’il faut dépasser un peu la Mauritanie pour être en Europe. Ces éléments jouent en leur défaveur.

Certes, comme vous dites, ces candidats à l’immigration clandestine sont suffisamment avisés des risques qu’ils prennent en empruntant des embarcations de fortune mais sont-ils assez sensibilisés sur la crise qui sévit en Europe et qui fait que ce continent n’est plus cet eldorado ?
Là aussi c’est un gros débat parce que, j’ai l’habitude de le dire, les migrants que nous interrogeons ne nous disent pas tout. Mais les migrants ont aussi emmagasiné des informations qui peuvent venir de sources fiables et de sources qui ne le sont pas. Tous ceux qui aspirent à partir ne retiennent de l’Europe que ce que nous voyons à la télévision. Parce qu’il y a une autre dimension qui est tout autant importante que la dimension stratégie de survie : c’est la volonté de découvrir quelque chose de nouveau. Cet élément n’est pas suffisamment pris en compte.

Il y a des gens qui veulent partir parce qu’ils ont une soif d’évasion, une soif de découverte. Mais ces jeunes sont en même temps convaincus que les gens qui sont en Europe, tout au moins, arrivent à réaliser des choses qu’eux ne peuvent pas réaliser en restant au Sénégal. Donc ils se disent, tant qu’à faire, il vaut mieux essayer.

C’est toujours dans l’esprit d’entreprise et ils vous disent qu’ils veulent aider leurs parents, épouser demain la femme qu’ils aiment etc. Et la migration est une solution pour eux. Et contrairement à ce que l’on pense, parfois, les familles soutiennent ces projets-là. Ces éléments culturels, il faut les mettre dans la balance.

L’argent dépensé pour ce périlleux voyage ne peut-il pas être investi dans un petit projet ?
Nous avons mené l’année dernière une grande enquête qui a duré quatre ans. Il ressort des questions posées à la population-cible de 18-39 que 3/4 donc 75 % au moins des jeunes de cette tranche d’âge auraient quitté le Sénégal s’ils en avaient la possibilité au cours des cinq prochaines années. On le voit, l’ampleur de l’aspiration migratoire est énorme. On a comme le sentiment que tous les jeunes veulent partir. Et ils veulent partir parce qu’ils sont en face de situations où l’incertitude plane. Leur avenir les inquiète et c’est redondant. Ceux qui arrivent en Europe découvrent la réalité mais en même temps, ils ne renoncent pas parce qu’ils pensent qu’il faut rester là-bas et se battre. Les familles ne sont pas exemptes de tout reproche. L’argent investi dans ce voyage, souvent, ce sont les économies de la famille. Et l’échec dans un départ constitue une ruine pour la famille.

Entretien réalisé par
Elhadji Ibrahima THIAMA

Last modified on vendredi, 08 juillet 2016 13:45
Rate this item
(0 votes)

CanGabon90x700ok


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.