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Avortement clandestin : Dans le secret des officines de la mort

15 Juil 2016
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Avortement clandestin : Dans le secret des officines de la mort Avortement clandestin : Dans le secret des officines de la mort

La tentation de l’avortement provoqué a un coût : le contrat d’interruption de grossesse est scellé, sous le sceau de la clandestinité, avec des prestataires de santé. D’autres femmes et filles, au portefeuille mal garni, ont recours à la « science » grosse de périls de personnes non qualifiées. Celles-ci ont la délicate mission de freiner la loi de la nature. Autour des périls de l’Interruption volontaire de grossesse (Ivg), s’est pourtant développé un business. Aujourd’hui, à la faveur du détournement de médicaments, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. Côté santé, la pilule est parfois difficile à avaler.

Un infirmier de l’hôpital général de Grand-Yoff pratiquant nuitamment une interruption volontaire de grossesse dans l’enceinte dudit établissement a été arrêté par les agents du poste de police de Grand-Yoff informés par une tierce personne sous le couvert de l’anonymat. Guettant la sortie du couple au portail, les policiers les ont appréhendés avant d’inviter l’infirmier A. D. à retourner sur ses pas pour leur montrer la salle où il effectuait l’avortement. Ce dernier a refusé de coopérer. Mais, dans son sac, les policiers ont trouvé un sirop Ranferon 12 et une plaquette d’Antadys de 15 comprimés. Trois unités étaient déjà utilisées.

Un autre cas d’Ivg suivi de mort a été enregistré également à Pikine. Il s’agit de Nd. D, une femme mariée et mère de trois enfants décédée suite à une hémorragie. Le major d’un laboratoire très connu de la place lui avait injecté deux ampoules de Syntocinon 5UI/1ml. Prescrit dans le cadre d’une insuffisance des contractions utérines, ce médicament peut également interrompre une grossesse. Ces faits remontent au 14 janvier 2013. Un brigadier à la retraite s’est présenté au poste de police d’Ainoumane 3 pour alerter les agents sur la mort suspecte de sa belle-sœur dans la chambre de son concubin. Les enquêteurs ont constaté que la dépouille est recouverte de sang. La poursuite des constatations par la police scientifique et technique a montré que la victime présentait des saignements au niveau de ses parties intimes et anales.

Le business de l’avortement autrement
« Madame, le sujet que vous abordez est grave. Nous n’entendons en parler qu’à la radio », dit ce vendeur, qui tient une table sur laquelle sont exposés des baumes et des insecticides. Il arrache un sourire aux témoins de la scène. A Keur Serigne-Bi, temple de l’informel, situé sur l’Avenue Blaise Diagne, au cœur de Dakar, le quotidien des vendeurs et rabatteurs déroule sa pellicule sans discontinuité : deux messieurs en boubou apostrophent des personnes, s’assoient avec elles sur un banc avant de les laisser accéder au sein du bâtiment ocre où certains font leurs ablutions pour la prière de quatorze heures. Dans ce magma d’habitués et de visiteurs enfiévrés, il aura fallu prononcer le mot « avortement provoqué » pour que le vacarme se dissipe. Ici, les vendeurs feignent de rien connaître de ces méthodes abortives. Le silence est la règle.

Maintenant, ce sont les yeux qui parlent. Un monsieur, qui fait mine de lire son journal, rompt son silence et dit, dans un style débonnaire : « Madame, pour ne pas être trop long, ici, tous les médicaments sont disponibles. Tout dépend de ce que veut le client. Seulement, il faut savoir que ‘Loxoy kadior nahoul ken’ (formule qui vise l’échange de bons procédés, plus précisément en espèces sonnantes et trébuchantes). D’abord, offre-nous à boire car il fait chaud ! »

Dans cette officine géante couverte des vrombissements de moteurs, du bavardage des passants et des hélées des rabatteurs, le commerce illicite de médicaments fait recette. Les grossesses non voulues constituent la rente pour les faiseurs de miracles de toutes sortes. Le commerce de l’Ivg prospère à cause de l’usage détourné de certains médicaments comme « Artotec » et « Misoclear ».

Ainsi, l’avortement devient accessible à presque toutes les couches sociales. A Keur Serigne-Bi, bat le pouls de cette société qui refuse de garder le futur enfant d’une relation coupable, du libertinage ou, tout simplement, de l’envie de ne pas faire d’enfant en un moment précis. Comme un grand secret, les substances sont jalousement gardées dans un coin inconnu des non-initiés. Lorsque se brise la glace et que l’espoir de dénicher une cliente les habite, les vendeurs sortent les médicaments des sachets.

Ils ont des codes avec la clientèle, comme dans une société fermée. « Nous sommes dans l’informel. C’est pourquoi nous ne faisons confiance à personne », dit S. Ndiaye, vendeur. L’omerta est inhérente à cette activité délictuelle. Pour cette dernière raison et pour la morale, notre interlocuteur nous signale que personne n’avouera son statut de vendeur de médicaments qui permettent d’interrompre une grossesse. Pis, c’est un voile sombre qui couvre la fiabilité des substances vendues. Une situation qu’un de nos interlocuteurs met en lumière. « En vérité, il n’existe pas, à ma connaissance, des médicaments consacrés uniquement à ça (l’interruption de grossesse, ndr). Tous les médicaments qui soignent l’ulcère sont capables de provoquer un avortement. C’est un médecin qui me l’a avoué », explique B. Sy, son voisin.

De son « officine » informelle, S. Ndiaye a un instrument de mesure de la banalisation de cette pratique. Tous les quinze jours, au moins, ses collègues et lui reçoivent une femme ou une fille qui veut se débarrasser de sa grossesse. « Nous nous approvisionnons auprès des Institutions de prévoyance maladie (Ipm). « Les médicaments abortifs que nous vendons sont l’Artotoc et le Cytotec. Le dernier est plus efficace mais rare. Nous nous approvisionnons auprès des Instituts de prévoyance maladie (Ipm). Par le biais du « marché noir », certains de leurs agents nous les vendent par comprimés. Les 26 comprimés d’Artotec nous reviennent à 18.000 FCfa et les 30 comprimés à 36.000 FCfa.

Nous les revendons selon les moyens des clientes. A celles qui n’ont pas beaucoup d’argent, nous revendons les cinq comprimés à 10.000 FCfa. Si la grossesse n’est pas vieille de quatre semaines, trois comprimés suffiront pour y mettre un terme. Au-delà, il faut il faut cinq ou dix », révèle-t-il. Un autre vendeur au même endroit, sous couvert de l’anonymat, nous révèle que ces médicaments sont vendus fréquemment. « Si nous les achetons pour les vendre tous les quinze jours, mieux vaut aller faire autre chose.

Ce sont les ignorantes qui vont vous dire l’usage pour lequel elles les achètent. Pour la plupart, c’est des hommes qui viennent s’en procurer. Bien évidemment qu’ils sont envoyés par des femmes. Au cas contraire, ils les achèteraient dans les pharmacies où ils leur reviennent moins chers », révèle-t-il.

A la pharmacie Boulevard de la Médina, le paquet d’Artoctec 50 mg/0,2 mg, c'est-à-dire 50 mg de Diclofénac plus 0,2 mg de Misoprostol est vendu à 6.785 FCfa et celui qui contient 75 mg de Diclofénac et 0,2 mg de Misoprostol à 5.161 FCfa. Ces produits sont classés dans la liste 1, c'est-à-dire les médicaments dangereux et qui peuvent tuer. Ils ne doivent être vendus que sur prescription. « Ceux qui désirent l’avoir sans l’avis d’un médecin, vont se les procurer à Keur Serigne-Bi ou autre part car dans les pharmacies où il y a la rigueur, ils ne l’ont pas », explique Dr Assane Diop, propriétaire de la pharmacie Boulevard.

Le cocktail de la mort
L’Artotec est un anti-inflammatoire indiqué pour le traitement des douleurs de certains rhumatismes chez les personnes âgées. Il peut contenir jusqu’à 0,2 mg de Misoprostol. Quant au Misoclear, c’est du Misoprostol en grande quantité qui offre un traitement pour de nombreuses indications : hémorragie du post-partum (Hpp), Prise en charge médicale d’un avortement incomplet et d'une fausse couche, avortement médicamenteux précoce. Ce que l’on cherche dans ce médicament pour faire ou se faire avorter est le Misoprostol.

Selon le Dr Assane Diop, pharmacien, on peut en avoir jusqu’à 200 mg pour interrompre une grossesse. Le Misoprostol (PGE1) est un médicament traitant les ulcères gastriques, non autorisé dans de nombreux pays pour son utilisation dans l'interruption de grossesse, du fait aussi de sa large disponibilité et de la simplicité de son mode d'administration.

Sa stabilité à température ambiante favorise son utilisation dans les milieux défavorisés. Ce médicament a été introduit dans la maternité pour interrompre une grossesse au deuxième ou au troisième trimestre pour cause d'anomalie fœtale ou de mort fœtale dans l’utérus.

Toutefois, une préoccupation inhérente à son utilisation durant la grossesse est l'hyperstimulation utérine. Dans les cas extrêmes, il provoque la rupture utérine, l’hémorragie, l'analgésie (suppression de la sensibilité, la morbidité maternelle sévère y compris.

Le danger guette
L’illégalité de cette activité est manifeste. Selon le directeur adjoint de l’Ordre des médecins du Séné