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Immigration : Elinkine, terre promise des pêcheurs ghanéens

16 Jan 2017
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Immigration : Elinkine, terre promise des pêcheurs ghanéens Crédit photo : Assane Sow / © Le Soleil

Les vagues d’émigrants ghanéens continuent de déferler sur Elinkine, la pointe de la terre la plus proche des îles de Carabane, de Diogué, Windaye, Kassouam, Sifoka, Eyidje, Djissor... Au fil des années, d’autres ont fait un regroupement familial dans ce havre de paix balayé en permanence par un vent fluviomaritime adoucissant les températures. Mais ce sont les eaux poissonneuses qui sont à l’origine de la ruée des pêcheurs et des mareyeurs venus de la Côte-de-l’Or, l’ancien nom du Ghana vers Elinkine après des détours dans d’autres localités pour la plupart d’entre eux.

Ses cheveux sont défrisés. Son mince visage et le fond blanc de ses yeux ne trahit pas sa jeunesse. Le jeune Abdoul Kalile est au milieu de sa bande, dans le salon de coiffure d’un de ses Elinkine 2amis sénégalais, Aliou Diallo. Pantalon jean, T-shirt blanc orné de motifs noirs et blancs, Abdoul Kalile ne laisse guère deviner qu’il est le dernier Ghanéen à débarquer à Elinkine. Sur cette rue, très fréquentée, le jeune se sent bien chez-lui. « Live is normal. Elinkine is a beautiful place », glisse Abdoul Kalile. Il n’a fait que 3 mois dans ce village. C’est grâce à sa grand-mère qu’il a découvert ce grand quai de débarquement. L’étudiant ne tarit pas d’éloges sur la beauté du site, l’ouverture des autochtones. Il est sous le charme du site fondé par la commerçante venue de la Sierre-Léone, Elène King, qui est devenu par déformation Elinkine, selon une des versions de la toponymie donnée par le chef de village Frédéric Sambou. « Je suis séduit par tout, l’ouverture d’esprit des communautés, l’ambiance dans des dancings. Ce village fait partie déjà de ma vie. Elinkine n’est pas inconnu au Ghana  », s’exclame Abdoul Kalile. Une ruelle sépare le salon de la maison louée par les femmes ghanéennes. Elles sont deux sur la véranda. L’une fait rôtir l’oignon dans une poêle. La doyenne, Adjouva Fothi, 55 ans, vient de fêter ses 25 ans de présence à Elinkine. Sa famille compte 5 membres. Sa fille, Obi Yebouh, est venue pour les fêtes de Noël. L’étudiante de teint clair, au sourire accrocheur, n’est pas à sa première visite. Elle s’y rend régulièrement pour ses vacances. « Je suis étudiante dans une université en Gambie. Je passe de façon régulière mes vacances à Elinkine. Ce n’est pas parce que ma mère y réside. Mais je sens quelque chose ici, que je ne retrouve pas ailleurs », confesse l’étudiante. Si les deux femmes sont un peu méfiantes, la doyenne, Adjouva Fothi, partage sa vie, dans sa terre d’accueil, de façon laconique en wolof. « Fi Diam rek, la gni am. Gnou ngui am sunu soutoureux », s’exprime la cinquantenaire qui veut dire en français « Nous avons la paix et nous parvenons à subvenir à nos besoins ».

De l’autre côté de la ville, sur les aires de séchage, des jeunes à la tête couverte, ou enroulée dans des foulards sont en pleine labeur. Certains soulèvent des sacs de poissons fumés qu’ils déposent sur la tête des autres. Ces derniers déploient leur force pour le projeter dans un camion immatriculé au Ghana. Un autre groupe se charge d’arranger des sacs. C’est un travail à la chaine. On se raille. L’aire de séchage est plongée dans l’effervescence. Plus d’une centaine de Ghanéens, hommes, femmes, jeunes filles et garçons est au quai. Toute la communauté s’est donnée rendez-vous au quai de débarquement pour le chargement de leurs poissons fumés. Le sage Essein Essein a bouclé ses 40 ans de présence en Casamance, entre la terre et les îles aux larges de la Casamance. « Elinkine, c’est notre terre de paix et de bonheur. Nous vivons en parfaite harmonie avec des Sénégalais. C’est l’essentiel. Chaque année, d’autres Ghanéens nous rejoignent. C’est la preuve que nous sommes bien intégrés », témoigne Essein Essein.

Une forte présence des femmes
Sous l’ombre portée d’un des hangars, une vingtaine de femmes prennent l’haleine. Elles veillent sur l’embarquement de leurs sacs. Depuis qu’elles ont débarqué à Elikine, leur agenda est dominé par la transformation des produits halieutiques. Dans cette foule, certaines ne cachent pas leur rapport avec leur terre d’accueil. « Nous sommes ici parce que nous avons notre business », dit Efou sans gêne. Comme le niveau de la mer, leurs activités sont sujettes à des fluctuations. A une période de l’année, ces dames sont dans le creux de la vague. Dans d’autres, elles s’en tirent à bon compte. Tout compte fait, l’exportation du poisson séché nourrit bien les Ghanéens. « Parfois, les recettes sont maigres. Mais il arrive qu’une personne empoche plus de 300.000 FCfa après la vente de ses poissons au pays. Plus vous exportez, plus vous gagnez de l’argent », reconnaît Badou Koffi, âgé de 35 ans dont 18 passés à Elinkine. Ce créneau porteur de richesse a entrainé la ruée vers Elinkine. La rareté des ressources halieutiques ne dégonfle pas les flux migratoires. C’est l’Eldorado pour certains. « Au Ghana, c’est connu qu’il y a une forte communauté de Ghanéens à Elinkine, à Kafountine et qui fournissent le poisson séché au marché du Ghana. C’est cela qui a déclenché la ruée vers Elinkine et Kafountine », analyse Badou Koffi.

Itinéraire non linéaire
Les flux ne sont pas linéaires au fil des années. Il y a plus de 20 ans, les premières colonies s’étaient installées d’abord en Gambie. Au gré de leur campagne de pêche, d’autres ont jeté l’ancre dans l’île de Diogué, aux larges de Carabane à quelques nœuds d’Elinkine. Ils quitteront cette île après une attaque perpétrée par des combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc). « De nos jours, certains font venir directement leurs proches. Les premiers Ghanéens qui se sont établis à Elinkine ou Kafountine sont passés par la Gambie. Actuellement, ce n’est plus le cas. Ceux qui sont là, font venir directement leurs proches. D’autres sont à l’aventure, à la découverte de ces sites qui approvisionnent leurs marchés », témoigne un doyen. Les flux migratoires ne cessent de s’amplifier, augmentant la pression sur les ressources halieutiques qui se raréfient. Sur la route principale, une école ghanéenne prend en charge la scolarisation des enfants nés au Sénégal d’origine ghanéenne.

Dans ce village fondé par une émigrée, certains émigrés se posent la question légitime : leurs enfants qui ont vu le jour au Sénégal sont-ils des Sénégalais ou des Ghanéens ? « Tous mes 5 enfants sont nés à Elinkine. Moi, je suis Ghanéen, mais je ne sais pas dans quel pays ils accepteront de vivre ? », s’interroge Koffi Abam ? Les descendants de ces émigrants connaissent mieux les réalités sénégalaises que celles du pays d’origine de leurs parents. Mais les Ghanéens ne sont pas la seule communauté étrangère à Elinkine. A l’entrée, de belles villas, des campements s’intègrent harmonieusement entre les vases, et les berges de mangroves. L’excursion s’est transformée en résidence pour ces Français qui chantent et vantent la beauté du village peu connu des Sénégalais. « J’ai fini par m’installer, à Samatite parce que j’aime la vie au village. J’y pratique l’apiculture et je gère un campement qui est plein jusqu’au mois de mars. Les touristes viennent pour la pêche, les excursions dans les nombreuses îles », raconte le Français Dominique Pracherstorfer. Son compatriote, Jacques Pavageot est tombé sous le charme de la splendeur de la nature. C’est vrai, Elinkin est un écrin de beauté posé sur la pointe la plus avancée en direction de la perle d’îles sur l’embouchure du Fleuve Casamance.

Par nos Envoyés spéciaux Maguette NDONG et Idrissa SANE (textes)
et Assane Sow (photos)

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