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Frontière sénégalo-gambienne : Le franc Cfa fait le bonheur des monnayeurs clandestins

03 Mar 2017
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Réservée aux banques, l’activité de change de monnaies se fait depuis quelques années par des particuliers à la frontière sénégalo-gambienne. Le franc Cfa tient la vedette dans ce marché parallèle des devises qui permet à beaucoup de monnayeurs clandestins de joindre les deux bouts. À Karang, dans le département de Foundiougne, elle nourrit tant bien que mal ceux qui s’y adonnent, contrairement à Keur Ayib, dans le département de Nioro du Rip, où les cambistes conjuguent cette activité au passé. Ils pointent du doigt Yaya Jammeh et son régime qui les ont tous envoyés au chômage.

Karang et Keur Ayib ont la particularité d’être des villes frontalières à la Gambie. Cette situation géographique positionne ces deux localités comme de véritables plateformes commerciales. De nombreuses échoppes, ateliers de couture, de menuiserie, bijouteries et restaurants meublent le décor. La gare routière qui ne désemplit presque jamais et le marché qui grouille du matin au soir témoignent de l’intense activité commerciale. Avec un flux humain impressionnant et des véhicules, motos, charrettes, pousse-pousse et piétons qui se disputent la chaussée, la vie ne semble jamais s’y arrêter.

Le franc Cfa, monnaie vedette des Gambiens
Point de passage obligé pour rejoindre la Gambie, Karang a vu se développer plusieurs activités. Et le marché du change y a la cote. À quelques encablures du poste-frontière, s’érige à ciel ouvert une banque informelle où franc Cfa, dalasi, euro et dollar sont échangés. L’absence d’un bureau de change agréé a favorisé le développement de cette activité.

Cette profession très attractive n’est pas seulement l’apanage des fils du terroir. Des gens qui viennent d’autres contrées se rabattent sur ce secteur pour joindre les deux bouts. Téléphones portables, liasses de billets à la main, les monnayeurs vaquent tranquillement à leur commerce et guettent le moindre regard intéressé. Ce marché existe depuis des années à Karang. Sur les lieux, les opérations se concluent sur une simple négociation et l’argent circule très bien. « Le change est une activité très rentable. Plus de 80 % des personnes qui traversent la frontière sollicitent nos services, sans compter les opérateurs économiques qui ont besoin de devises pour leurs opérations commerciales de grande envergure », indique Ibrahima Diallo, un Guinéen qui a démarré ses activités en 2010.

À Karang, le franc Cfa est la monnaie vedette, une monnaie très convoitée. La faiblesse de la devise gambienne, le dalasi, qui connaît une forte dépréciation, a fait que les citoyens de ce pays frontalier se sont repliés sur le franc Cfa qui a plus de pouvoir d’achat que leur monnaie, mais aussi sur les autres devises comme l’euro et le dollar. Cette situation fait le bonheur des monnayeurs clandestins qui ne chôment presque pas. « La Gambie possède une monnaie qui n’a pas une très grande valeur. La preuve est que dès qu’on sort du territoire gambien, on ne peut rien acheter avec le dalasi. Le dalasi n’est utilisé qu’en Gambie, c’est pourquoi les Gambiens font des pieds et des mains pour se procurer le franc Cfa qui nourrit leur économie », ironise Wouri Ba. Avant, explique-t-il, 180 ou 170 dalasis étaient nécessaires pour obtenir 5.000 FCfa, mais aujourd’hui, informe-t-il, il faut 360 dalasis pour espérer se procurer 5.000 francs. « Les fluctuations sont dictées par la loi de l’offre et de la demande et très souvent, nous courons le risque de faire de très mauvaises affaires à cause de l’instabilité du taux du dalasi », souligne-t-il.

Une activité qui se féminise à Karang
À Karang, le change n’est pas seulement l’apanage des hommes. La gent féminine aussi est entrée dans la danse dès qu’elle a flairé que l’activité était porteuse. Avec les rigueurs de la vie, beaucoup de femmes ont franchi le Rubicon pour subvenir aux besoins de leurs familles.

À quelques encablures du poste-frontière, sous l’ombre des arbres, un petit groupe de dames mêlées à la foultitude de vendeuses d’eau, de petit déjeuner et autres provisions, guettent l’arrivée des candidats à la traversée dans une belle alacrité. Un visiteur aurait du mal à croire que ces femmes sont des cambistes clandestins. L’arrivée de véhicules en provenance de Dakar les sort de l’anonymat. Elles accourent et, tels des meurt-de-faim, se précipitent sur les clients qu’elles se disputent avec les hommes. Tout un spectacle !

« Ici, le change n’est pas sélectif, n’importe qui peut le faire, qu’on soit homme ou femme », nous dit Khady Dramé qui pratique cette activité depuis 2009. La quarantaine dépassée, elle a réussi à s’imposer dans ce milieu et aujourd’hui, elle est la présidente du Gie « Dalasi » qui regroupe une trentaine de femmes. Le porte-monnaie bourré de liquidités, elle est tout le temps sollicitée, soit pour de grosses ou petites coupures en dalasi, euro, dollar… « On fonctionne ainsi. On s’entraide pour pallier d’éventuels manques de liquidités », explique-t-elle. Vers les années 2010, confie-t-elle, les femmes qui s’activaient dans ce domaine étaient au nombre de 45, mais au fil des temps, beaucoup d’entre elles se sont mariées et sont parties. Maintenant, elles sont une vingtaine et n’ont pas d’autres choix. Faute de grives, on mange des merles. « Ce métier n’est pas fait pour nous parce que c’est trop contraignant. Heureusement que ce n’est qu’un tremplin en attendant de trouver autre chose », soutient-elle.

En attendant des lendemains meilleurs, elles se complaisent à ce marché qui brasse des capitaux colossaux. Il lui arrive, selon ses dires, de vendre quotidiennement 20.000 dalasis (250.000 FCfa) et des fois même beaucoup plus. « Les bénéfices varient selon les jours et la chance. Des fois, il m’arrive d’avoir 10 à 15.000 francs, des fois 5.000 francs et d’autres fois rien. Une fois, j’ai eu la malchance de tomber sur un faux billet de 200 euros, mais c’est le business, il y a des hauts et des bas », soutient-elle.

Moins loquace, Rokhaya Ndaw trouve que l’activité n’est pas de tout repos du fait que les passagers ont toujours besoin de faire du change. Des fois aussi, explique-t-elle, les clients se font désirer. « L’activité connaît souvent la crise. Quand la Gambie ferme sa frontière, tout le monde le ressent. Les activités sont au ralenti et bonjour la galère », fait-elle savoir. Cette activité n’est pas sans risque, explique-t-elle. Très dangereuse pour une femme. « Nous sommes tout le temps exposées. Pendant que nous travaillons tranquillement, des malfrats nous épient dans l’espoir de nous délester plus tard notre argent. C’est malhonnête. Si nous avions mieux, nous ne risquerions pas nos vies », jure-t-elle la main sur le cœur. Récemment, nous dit Khady Dramé, une femme a été agressée à Hamdallai. « Une bande armée a fait irruption chez elle pour mettre la main sur son argent. Les malfrats ont tiré des coups de feu en l’air mais ils n’ont malheureusement pas réussi leur coup ».

Ce sont les risques du métier, nous dit-elle. Naguère considéré comme un eldorado des cambistes, Keur Ayib a vu son activité chuter lourdement sous les effets conjugués des restrictions qui ont rythmé l’ère Jammeh. Aujourd’hui, cette localité n’offre plus ce décor avec ces monnayeurs clandestins qui pullulaient comme des mouches et proposaient au vu et au su de tout le monde le change aux passagers en partance pour la Gambie. Avant l’expansion de cette bourgade devenue une véritable terre d’accueil, l’agriculture était la principale activité des populations, mais faute de disponibilité de terres, beaucoup de paysans se sont reconvertis. « Avec le boom foncier engendré par la position stratégique de Keur Ayib, beaucoup de gens ont préféré vendre leurs champs. C’est ce qui a fait qu’on s’est retrouvé sans terre pour pratiquer l’agriculture », explique Malick Guèye, actuel chef de village. Si certains s’étaient tournés vers le foncier, d’autres flairant le coup, se sont faits cambistes. L’occasion fait bien le larron.

À Keur Ayib, nous dit Malick Guèye, pas moins d’une cinquantaine de personnes menait cette activité qui était très rentable. La preuve, souligne-t-il, quand on débarquait à la frontière, la première chose qui attirait l’attention, c’était les cambistes qui tenaient entre leurs mains des liasses de billets. Ils étaient partout visibles et offraient, à longueur de journée, leurs services aux voyageurs, commerçants et camionneurs se rendant en Gambie.

Le métier de monnayeur clandestin a suscité des vocations à Keur Ayib. Babacar Mbow fait partie de ceux qui ont investi très tôt ce créneau. Et il a amassé une petite fortune grâce à cette activité. Son ouverture d’esprit et ses connaissances l’ont aidé à s’imposer dans le milieu. « Le change était ma principale activité. Je faisais des affaires avec des commerçants qui allaient et venaient, des citoyens qui partaient régler une affaire de l’autre côté de la frontière, et surtout avec des transporteurs », explique-t-il avec un brin de nostalgie.

Le blues des cambistes de Keur Ayib
Pendant les années fastes, Babacar Mbow était incontournable dans ce métier. « Les choses marchaient tellement qu’il m’arrivait de prêter de l’argent à des transporteurs que je n’ai plus revus », fait-il savoir sans regret. Comme lui, Khalifa Sow fait partie de ces gens qui ont fait leur vie en monnayant à la frontière. Il a mené cette activité de 1993 à 2002 avant d’être conseiller rural en 2009 dans la collectivité de Médina Sabakh. Il a alors gelé ses activités pour les reprendre à la fin de son mandat en 2014. « Ici, l’activité principale, c’était le change. Dans presque chaque maison, il y avait quelqu’un qui pratiquait ce métier qui faisait vivre beaucoup de familles », indique ce sexagénaire qui a réussi à se frayer un chemin dans ce milieu très informel. Son secret : la débrouillardise et un coup de chance. Rien de plus.

L’actuel chef de village, Malick Guèye qui a pris le relais de son frère aîné, Mamoune Guèye, a, lui aussi, mené cette activité pendant plus de trois décennies. « À l’époque, le flux de personnes qui traversait la frontière était considérable et on était tout le temps sollicité. On ne se plaignait pas parce que cette activité nous rapportait plus que d’habitude », confie-t-il.

À Keur Ayib, ce métier a, par le passé, bien nourri son homme. Et ce n’est pas Malick Guèye qui dira le contraire. « Je me suis marié grâce aux revenus que me rapportait le change. J’ai construit ma maison et je subvenais également aux besoins de ma famille grâce à mes bénéfices », se glorifie-t-il.

Aujourd’hui, malgré l’affluence des voyageurs, le va-et-vient incessant des voitures, des bus et autres camions de marchandises, cette activité qui a si longtemps nourri une bonne partie de la population de Keur Ayib se conjugue au passé. Malick Guèye et ses camarades sont aujourd’hui devenus des chômeurs. Ils accusent Yaya Jammeh d’avoir sonné le glas de cette activité naguère si fructueuse. Babacar Mbow se veut formel. Selon lui, c’est le président Yaya Jammeh qui a déclaré la guerre au dalasi. « Il a dit à qui voulait l’entendre qu’il ne voulait pas du dalasi, mais du FCfa. Il a exigé que les voitures qui traversent le bac de Farafenni paient en FCfa parce que le dalasi n’a aucune valeur », relève-t-il. Pour cet ancien monnayeur, le règne de Yaya Jammeh a complètement tué Keur Ayib et Sénoba, deux villes frontalières qui vivaient essentiellement au rythme de l’activité de change. Khalifa Sow est du même avis. « Banjul a déclaré la guerre à ce marché parallèle parce qu’il n’y trouvait pas son compte. Du coup, ce sont des dizaines de pères de famille qui ont été privés de leur gagne-pain », déplore-t-il.

Aujourd’hui, Khalifa Sow et beaucoup de ses anciens camarades se sont reconvertis. Ils sont, par la force des choses, devenus commerçants, quincaillers, tailleurs, transporteurs, etc. Néanmoins, ils gardent tous espoir et n’excluent pas de reprendre leur activité si la donne venait à changer avec le nouveau président gambien, Adama Barrow.

Samba Oumar FALL et El Hadji Ibrahima THIAM (textes)
et Habib DIOUM (photos)

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