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Après la crise gambienne : Karang, la ville frontière sur un nouveau départ

06 Mar 2017
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S’il y a une ville sénégalaise qui reflète parfaitement l’esprit de la Sénégambie, c’est bien Karang. Dernière localité avant la Gambie en venant par Foundiougne, cette commune a toujours ressenti les contrecoups des humeurs de l’ancien satrape gambien. Mais aujourd’hui, l’après-Jammeh a ouvert une nouvelle ère que cette commune entend bien mettre à profit pour raffermir ses relations avec les localités sœurs de l’autre côté de la frontière.

La vie a repris son cours normal à Karang, dans le fin fond du département de Foundiougne. Sur la place du marché, cœur de cette petite ville frontalière de la Gambie, les activités battent leur plein. La proximité de la gare routière rajoute une dose de fièvre à l’ambiance déjà animée. Motos « Jakarta », taxis-brousse et minicars d’un autre âge se disputent la chaussée rendue étroite par les tenanciers de petits commerces installés le long de la route bitumée. Ici, la page de la crise post-électorale gambienne est presque tournée. « Presque », car, sur les 4.212 réfugiés officiellement recensés par la Croix-Rouge qu’elle avait accueillis, tous ne sont pas retournés en Gambie. « Il y a 396 réfugiés gambiens qui sont restés d’eux-mêmes », informe le maire de la commune, Dioguine Gomis.

Au plus fort de la crise, quand l’ancien président Yaya Jammeh a refusé de quitter le pouvoir après sa défaite électorale et que les forces de la Cedeao ont pénétré en territoire gambien afin de l’en déloger, des milliers de Gambiens ont fui le pays. Une bonne partie de ces déplacés a trouvé refuge à Karang qui n’est séparé de la Gambie que par une barrière métallique. Cette petite commune de 

Karang

la région de Fatick n’a jamais porté aussi bien son surnom de « Sénégambie en miniature » que durant cet épisode. Ses populations se sont fortement mobilisées pour mettre à la disposition de leur

s frères gambiens gîte et nourriture pendant plusieurs jours.

Un élan de solidarité qui témoigne du beau brassage qui a toujours existé entre les deux peuples malgré les frictions qui survenaient, de temps à autre, au niveau étatique. « Nous avons su gérer la situation grâce à l’engagement sans failles des populations. Certains ont accueilli plusieurs familles. Il n’y avait aucune tente, tous les réfugiés ont été logés dans des maisons », confie l’édile de la commune. Ses propos sont corroborés par Rokhaya Gaye, cambiste de son état. Elle assure que cinq familles composées d’une dizaine de personnes chacune ont été accueillies chez elle. « Quand elles devaient rentrer, nous avons mobilisé deux cars », explique-t-elle.

Au poste frontalier, l’ambiance est un ton en-dessous de la fièvre de la place du marché. Ici se côtoient vendeurs de viande rôtie, monnayeurs, tenanciers de gargote, étables proposant sucre, thé, biscuits, fruits, etc. Les véhicules traversent la frontière dans un ballet incessant. Les piétons aussi. Cette frontière, comme les relations entre les deux peuples, est loin d’être hermétique. Des bâtiments sénégalais et gambiens s’adossent. Une partie des étals des vendeuses sénégalaises déborde en territoire gambien. Un grand pan du terrain vague de football du village gambien de Hamdalai se trouve en territoire sénégalais.

Côté sénégalais comme gambien, des postes de police et de douanes contrôlent les entrées et les sorties. Mais à part ce point de jonction officiel des deux pays matérialisé par une barrière métallique de fortune, prolongée de part et d’autre par un muret d’une centaine de mètres, franchir la frontière est un véritable jeu d’enfant.

La Sénégambie en miniature
On peut pénétrer en Gambie par le poste frontalier après avoir présenté sa pièce d’identité et en ressortir aussitôt par l’une des nombreuses ruelles sénégalo-gambiennes enchevêtrées. « En pénétrant en Gambie, ce qui change du Sénégal, c’est la langue des écriteaux sur le fronton des boutiques et l’accoutrement des agents de sécurité, sinon rien ne distingue les deux pays. Nous sommes un même peuple et parlons pratiquement les mêmes langues », souligne Seydou Diallo. Ce boucher a fait toutes ses études, du primaire au supérieur, en Gambie. Comme lui, beaucoup d’enfants de Karang ont fait leurs humanités dans le pays voisin pour différentes raisons. Et, assure-t-il, la plupart des fonctionnaires gambiens sont d’origine sénégalaise.

Dans cette ville cosmopolite de 23.000 habitants, dernière étape du territoire sénégalais avant d’accéder en Gambie, plane un parfum d’un peu de Sénégal et d’un peu de Gambie. Des Sénégalais quittent chaque jour Karang pour aller travailler de l’autre côté. Et il n’est pas rare, comme ce jour-là, de voir un véhicule de la police gambienne stationner près de la place du marché. Y voir circuler simultanément le FCfa et le Dalassi relève de l’anodin. Le réseau téléphonique y est imbriqué. On utilise les puces des opérateurs télécoms sénégalais et gambiens indifféremment.

Karang GambieCe caractère hybride de Karang trouve une explication historique. Le fondateur du village en 1906, Serigne Mass Kâ, a été obligé, sous la pression des colons, de franchir la frontière à la suite de son refus de faire enrôler ses disciples lors de la Première Guerre mondiale. Installé en territoire gambien, son influence continue de s’exercer sur Karang. Aujourd’hui, ce sont ses descendants qui dirigent la grande mosquée de Banjul.

A Karang, le départ de Jammeh a déridé l’atmosphère. Les appréhensions se sont dissipées. Du coup, on se remet à rêver des concerts, des randonnées pédestres, des festivals, des matches de football qui, jadis, rythmaient les relations entre les populations de Karang et de Hamdalai. Une belle harmonie qui a souffert des foucades de l’ancien président. « On a une occasion inespérée de relancer nos relations, surtout entre Karang et Banjul qui n’est distante que de 30 km. Aujourd’hui, plus rien ne s’oppose au jumelage entre nos deux villes », indique le maire Dioguine Gomis. Pour les habitants des deux côtés de la frontière, le changement à la tête de l’État gambien est un véritable bol d’air frais. Le maire a encore à l’esprit ce souvenir d’une randonnée pédestre que des officiels gambiens et sénégalais avaient convenu d’organiser ensemble l’année dernière. Au dernier moment, la partie gambienne s’est débinée. Le sentiment de peur a eu raison de la volonté de confraternité. « Le jour j, alors que nous avions fini de confectionner les blousons, les tee-shirts et les casquettes, nos amis gambiens ne se sont pas présentés. Ils avaient reçu des menaces de sanction venues de Banjul », dit-il. Aujourd’hui, pour M. Gomis, plus question de faire les choses en cachette comme lors du blocus de l’année dernière.

Les « excellents rapports » entre les officiels des deux localités frontalières se feront désormais au grand jour, dit-il. « Lors de cet événement, c’est nuitamment que nous rencontrions nos homologues gambiens pour essayer de régler certains détails. Il le fallait, car nos destins sont liés », ajoute-t-il. Des destins liés, mais qui ont failli faire les frais des lubies du Babili Mansa, regrette Youssoupha Diadhiou, commerçant gambien. Lui dont le gros de la clientèle est sénégalais voit ses recettes fortement baisser chaque fois qu’il y a friction entre les deux pays. « Les colons ont réussi à nous diviser, nos politiciens ont perpétué cette division en essayant de monter les uns contre les autres. Et le plus ridicule dans cette situation, c’est que nous avons tous des parents de part et d’autre de la frontière », assène-t-il sèchement et sans peur d’être entendu et cueilli par les redoutables agents de la National intelligence agency (Nia) dont les grandes oreilles captaient tout au temps de Yaya Jammeh. Les temps ont bien changé en Gambie.

Seydou Diallo : Diplômé en management, vendeur de viande…
Seydou DialloÀ lui seul, il est le prototype du Sénégambien. Sénégalais de naissance, Seydou Diallo a fait ses études en Gambie. Faute d’y trouver du boulot après avoir obtenu ses diplômes, il est revenu dans son pays natal pour vendre de la viande grillée.

Au coin de la principale ruelle qui mène au marché de Karang, un jeune homme de taille moyenne, carnation claire et barbe hirsute, découpe avec dextérité des morceaux de viande fumants. Autour de son pousse-pousse où s’exhale un fumet qui instille les narines et titille le palais, trois clients fixent des regards gourmands les morceaux de gibiers rôtis. Ils sont bientôt tous servis. Seydou Diallo n’est pas le seul rôtisseur installé ici, mais sa bonne réputation de « spécialiste » lui attire plus de clients que les autres. Et pourtant, c’est faute de mieux que Seydou s’est lancé dans cette activité en 2010.

Né à Karang en 1986, il fait partie de ces nombreux enfants de la ville à avoir fait tout leur cursus scolaire et universitaire en Gambie. Plus que le système d’enseignement, c’est la gratuité de l’école dans le pays voisin qui a poussé de nombreux parents à y amener leurs rejetons. Certains y ont décroché des diplômes, sont restés et ont été engagés comme des fonctionnaires gambiens. Seydou, lui, bien que titulaire d’un diplôme en Business management, n’a pas eu la même chance que ses autres compatriotes sénégambiens. Il a été donc obligé de revenir au bercail. « J’ai étudié au Sénégal jusqu’en classe de Cm2. À un certain moment, mes parents ne pouvaient plus me payer mes fournitures. En plus, le système du double flux avait commencé à entamer mes performances scolaires. C’est ainsi que, sur conseil d’une tante, on m’a amené en Gambie où les fournitures étaient gratuites et on mangeait à l’école sans bourse délier », explique-t-il.

Pour le futur vendeur de viande grillée, le changement de pays et de système scolaire ne fut pas difficile. Tous les jours, il franchit la frontière, marche un kilomètre pour atteindre sa nouvelle école située à Keur Sagna. Très vite, Seydou figure parmi les meilleures de sa classe et de son établissement. Il passe les classes sans accrocs et se retrouve au lycée Muslim High là où l’actuel président, Adama Barrow, a fait ses études. Trois ans plus tard, il est admis à l’équivalent de notre École normale supérieure. Il y passe trois ans et décroche une licence en Business management. Le master étant payant, Seydou se résout à arrêter ses études n’ayant pas les moyens de débourser les 200.000 FCfa exigés. Après de vaines tentatives de trouver un bon boulot dans son pays d’adoption, Seydou décide de revenir en 2010 dans son pays d’origine. « Quand j’ai eu le bac, on a voulu m’engager dans la Douane ou la police gambienne, j’ai refusé, car la solde était dérisoire. C’est l’équivalent de 30.000 FCfa », explique-t-il.

Deux mois plus tard, pour s’occuper, il se lance dans le commerce de viande grillée, une activité très lucrative à Karang. Si au début, c’était juste temporaire en attendant qu’il retourne en Gambie pour chercher du boulot, Seydou y a finalement pris goût et en a fait son gagne-pain. Les revenus qu’il en tire lui permettant de bien entretenir sa petite famille. Mais la nouvelle situation politique en Gambie risque de changer son agenda. « Je pense retourner en Gambie pour tenter à nouveau ma chance. Le nouveau président a appelé tout le monde à venir participer au développement du pays et je vais répondre à cet appel », indique-t-il.

El Hadji Ibrahima THIAM, Samba Oumar FALL (textes)
et Habib DIOUM (photos)

Last modified on lundi, 06 mars 2017 14:01
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