grandair

Djibi Diakhaté : 115 raisons d’y croire

05 Mar 2018
603 times

Cet ado d’origine sénégalaise, à l’affiche d’un doc délicat, a connu, avec sa mère, la grande précarité et les centres d’hébergement d’urgence.

Il se roule, s’enroule, se déroule dans sa couette à grosses fleurs mauves très pop. Il soupire d’aise. Etire son corps tout fin de 15 ans d’âge (1, 85 mètre pour 53 kilos) glissé dans un jogging noir. Décroche un sourire de tombeur. Et d’un coup, cet ado solaire lance un gros «j’aime ma vie !»Il développe : «Oui, c’est très très bien ma vie maintenant ! Mon père est là depuis les fêtes. Je peux regarder la télé, voir les matchs du PSG et du Bayern et le basket. Ma mère peut enfin me cuisiner du mafé, du tiep, des pâtes, des pizzas. J’ai des toilettes à moi, qui puent pas. Je peux me laver avec de l’eau chaude. Prendre le temps de me brosser les dents. Dormir à n’importe quelle heure. Dormir… Ici, c’est la chambre de mes parents. C’est là que je me repose quand je rentre du lycée, sinon, je dors dans le salon. C’est fatigant la seconde, et de grandir aussi. Et puis, à l’âge de 15 ans, on commence à être fainéant. En fait, non. En fait, si…» Djibi Diakhaté, ex-déménageur en série, livré aux bons soins du 115 du Samu social, s’interrompt. Tout à sa joie, il enchaîne : «Plus tard, je veux être acteur». Oui, plus tard, Djibi veut briller, jouer, faire rigoler comme Ahmed Sylla ou Omar Sy, dont il a vu tous les films et scrute le jeu avec minutie. Se repasse des scènes deux ou trois fois.

Acteur. Djibi Diakhaté est déjà à l’affiche du documentaire de Stan et Edouard Zambeaux, Un jour ça ira, immersion délicate et touchante mais pas gnangnan dans un centre d’hébergement d’urgence au cœur de Paris, avec deux enfants pour fil conducteur : Ange et Djibi . «Mais là, ça compte pas vraiment, parce que je raconte juste ma vie. Et puis, je trouve que j’ai une voix trop aiguë dans le documentaire… Mais c’était il y a deux ans…». Depuis, la voix s’est posée, le corps n’en finit pas de s’allonger («je pense que je vais dépasser mon père»), les pieds de grandir. Depuis six mois précisément, Djibi Diakhaté a un chez-soi. Un vrai. Un logement social tout en haut d’un immeuble qui amortit le tohu-bohu du boulevard de Strasbourg à Paris, aplanit les chaos du passé. «Je suis né à Ravenne, en Italie, le jour de l’Armistice, biche Djibi. Un 11 novembre donc. Et ça, je le redis tous les ans à l’école.»

Ses parents, Mamadou, routier, et Marietou, femme de ménage, ont grandi, dansé ensemble dans le même quartier de Thiès, au Sénégal. Mamadou a quitté le pays pour l’Italie à 18 ans. Marietou l’a rejoint, avant de gagner la France avec Djibi, âgé de 5 ans. Direction Paris, où elle s’installe chez sa sœur. «On était huit dans l’appartement. On est restés trop longtemps. On devait faire notre vie, partir, raconte-t-il sans s’appesantir. Une amie de ma mère nous a parlé du 115». C’est Djibi, très à l’aise en français, qui appelle. La mère et le fils trouvent refuge dans une chambre d’hôtel du XVIIIe arrondissement. «C’était crade, il y avait des cafards, personne de mon âge. Mais c’était ça ou la rue. Ma mère partait tôt et rentrait tard pour gagner des sous. Moi, j’allais au collège. Comme ma mère est femme de ménage, elle nettoyait toujours tout, elle faisait le lit, elle rangeait. Du coup, un jour, le directeur a cru qu’on était partis. Il a donné notre chambre à quelqu’un d’autre, j’ai dû rappeler le 115.»

C’est ainsi que le 31 décembre 2016 Djibi et Marietou débarquent dans un centre d’hébergement d’urgence, près de la place Clichy, qui accueille quelque 300 personnes à la rue, dont 70 enfants, beaucoup de migrants : c’est l’Archipel, filmé par Stan et Edouard Zambeaux. «J’aimais pas l’hôtel, j’ai pas aimé le centre. J’étais énervé. Je me demandais pourquoi on était là, plutôt que d’avoir un logement. Douches communes. Même lit que ma mère. Repas en barquettes. Beaucoup de bruit, difficile de dormir. Au début, je parlais à personne. Et puis, j’ai dû changer de collège, dans lequel je faisais du théâtre. C’était trop loin. Je partais à 7 heures, je me levais à 6 heures, j’étais tout le temps fatigué…».

Un vent glacé souffle pendant quelques semaines sur la vie du garçon de 13 ans. Mais ça redémarre avec des potes comme Junior, dont la mère est également femme de ménage : «On avait aussi en commun les mangas et les jeux vidéo». Djibi s’ouvre. Djibi s’inscrit à un atelier de chant et un atelier d’écriture pour les jeunes, conduit par le journaliste Emmanuel Vaillant de la Zone d’expression prioritaire (ZEP). Djibi se raconte : «Je passe ma vie à déplacer des valises. J’ai toujours été avec ma maman pour les déménagements. C’est ma princesse, c’est ma maman et ma collègue déménageuse […]». Le 24 mai 2016, son texte et ceux d’autres ados du centre sont publiés dans Libération. Excitation maximum. Surprise aussi : «Vous avez publié nos textes d’enfants à côté d’une double page sur des jihadistes !».

«A force, reprend-il, je me suis senti de mieux en mieux. Simplement, je savais qu’on était de passage, que le centre qui nous hébergeait allait être fermé». Certains partent à Nanterre. Djibi Diakhaté et sa mère atterrissent dans un centre Emmaüs près du Père-Lachaise. Avant cela, le dernier jour à l’Archipel, Djibi Belle gueule a été chargé de faire un discours. Il est en tenue du Sénégal, tunique et pantalon en wax. Il dit des mots qui font pleurer l’assistance comme «où sont mes racines ? Mes racines sont dans un pays que je connais pas mais que ma mère connaît» ou «j’imagine ma vie après. Peut-être qu’un jour, je vais déménager dans un appartement, un vrai». Ce jour-là a fini par arriver.

Pendant ces deux années «avec des valises», Djibi n’a pas vu son père : «Il ne pouvait pas venir tant qu’on était à l’hôtel et dans les centres. J’étais seul avec ma mère. C’est ma confidente. Ça fait du bien qu’il soit là. Il n’a pas changé. Mais il va bientôt repartir…». Mamadou, qui n’a qu’un permis de séjour en Italie, espère pouvoir s’installer en France et «veiller sur son grand garçon», pourtant déjà rempli de sagesse. Musulman appliqué, cinq prières quotidiennes et ramadan, Djibi assure n’avoir jamais «subi de discriminations». Un jeune citoyen qui «aime bien Macron. Mais il faudrait qu’il se bouge un peu pour ceux qui sont en difficulté. J’aimais bien Hollande aussi, même si on avait l’impression qu’il dormait, mais vraiment pas Sarkozy».

Djibi bondit du lit. Marietou vient de rentrer : «Djibi doit travailler pour se faire un avenir, explique-t-elle. Même pour être acteur, il faut travailler». Djibi opine. «J’attends de grandir et d’être célèbre pour dire à tout le monde que la vie n’est pas facile, que j’ai habité dans des centres. Je ferai ça pour les jeunes qui me suivront. Pour l’instant, je n’en parle pas. C’est un secret. Au collège, personne n’a su sauf peut-être ma prof principale. Si j’en parle aujourd’hui, tout le monde aura oublié dans une semaine».

Libération

Rate this item
(0 votes)


AVERTISSEMENT

La SSPP « Le Soleil » met en garde et interdit formellement aux responsables et gestionnaires de sites d’informations, établis au Sénégal ou ailleurs, de poster les articles publiés sur le portail Internet du « Soleil », à l’adresse www.lesoleil.sn. La SSPP « Le Soleil » ne tolérera aucune entorse à cette interdiction. Seule est permise la publication de liens directs pour rediriger l’internaute vers l’adresse www.lesoleil.sn

PARTENARIATS

Les gestionnaires de sites qui le souhaitent peuvent adresser une demande de partenariat avec la SSPP « Le Soleil » qui en définira les modalités et fixera les conditions d’utilisation des articles, photos, logos de son portail Internet. En cas de manquements, la SSPP « Le Soleil » se réserve le droit d’engager immédiatement des poursuites judiciaires envers les contrevenants, pour violation du respect des droits d’auteurs.