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Bopp Thior : Une île assoiffée

22 Mar 2018
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Bopp Thior : Une île assoiffée Crédit photo : Assane SOW / © Le Soleil

Bopp Thior fait partie de ces îles merveilleusement bien dotée par la nature. L’histoire de cette localité, rattachée sur le plan administratif à la commune rurale de Gandon (département de Saint-Louis), se conjugue avec l’époque coloniale. C’est à partir de là qu’étaient fabriquées les briques qui servaient à bâtir les habitations de la ville de Saint-Louis. L’île vit au rythme des difficultés. Bien qu’entourés par le fleuve Sénégal, les insulaires peinent à accéder à l’eau potable. Ils sont encore dépendants de Ndar pour leur approvisionnement. Il s’y ajoute les changements climatiques qui sortent les morts de leur quiétude et menacent d’engloutir leur cimetière.

Située à deux kilomètres de Saint-Louis, Bopp Thior n’est accessible que par pirogue. Et pour y aller, il faut bien trouver une embarcation. Notre harassante quête nous mène vers Djiby Diop, un fils de la localité qui avait répondu aux sirènes de l’émigration et qui est rentré au bercail pour contribuer au développement de sa localité. On ne pouvait mieux tomber. Le bonhomme maîtrise bien le sujet et c’est volontiers qu’il accepte de nous servir de guide. Et c’est tout guilleret qu’on embarque dans sa pirogue bien bariolée qu’il a surnommée « Air Bopp Thior », destination Bopp Thior, la seule île sénégalaise sur l’autre côté du fleuve et entourée de villages mauritaniens. Derrière nous, la vue sur Saint-Louis est magnifique. Le trajet ne dure qu’une demi-heure, tout au plus. Une fois sur l’île, notre guide nous invite à faire le tour à pied pour mieux découvrir ses charmes, ses vestiges. Ce petit coin de terre et de verdure, long d’environ cinq kilomètres où vivent 800 habitants, a su conserver toute son authenticité. De loin, on aperçoit ses maisons cachées dans un écrin de végétation. L’île est colonisée par les figuiers de barbarie (opuntia ficus-indica).

D’un vert éclatant, cette plante est presque partout. A en croire Djiby Diop, le fruit dont la peau est hérissée de piquant a des qualités naturelles remarquables. D’ailleurs, explique-t-il, les populations s’en servent pour préparer du jus.

Que l’on s’y rende pour sa beauté ou pour le calme qu’elle dégage, l’île de Bopp Thior ne laisse personne indifférent. Présent et passé s’entremêlent sur cette oasis de verdure. S’appuyant sur des faits vécus, Djiby Diop et les populations nous invitent à traverser le temps pour revivre l’histoire de cette localité. Bopp Thior, selon les nombreux témoignages, est plus ancien que la ville de Saint-Louis. Selon Tidiane Ndiaye, chef du village, c’est du fait d’un mauvais découpage administratif que l’île s’est retrouvée dans la communauté rurale de Gandon, devenue commune à la faveur de l’Acte 3 de la décentralisation. Les premiers habitants, renseigne-t-il, sont originaires de Gaya (département de Dagana) où est né le vénéré El Hadji Malick Sy. À l’époque, dit-il, il était possible, à partir de Bopp Thior, d’aller à pied jusqu’en terre mauritanienne. De son côté, son frère Mounirou Ndiaye soutient qu’à l’époque, les Saint-Louisiens, ne disposant pas d’eau douce, venaient se ravitailler sur l’île qui comptait beaucoup de puits. Ce pittoresque village garde encore les vestiges de la première briqueterie de l’Afrique. Cela s’explique, selon Aïda Ndiaye, matrone de l’île, par le fait que c’est à Bopp Thior que les colons ont commencé à installer des fours à briques pour la fabrication des briquettes. « Beaucoup d’édifices publics de la vieille ville ont été construits par ces briquettes », informe-t-elle.

Des promesses et de vaines initiatives…
Bopp ThiorEtre entouré d’eau de toutes parts n’est pas une garantie suffisante pour avoir de l’eau potable. Les habitants de Bopp Thior en savent quelque chose. Bien que cernés par le fleuve Sénégal, les insulaires peinent à trouver le liquide précieux, source de vie par excellence. Le visiteur, qui met ses pieds à Bopp Thior, est aussitôt frappé par cette pénurie qui y prévaut depuis… la nuit des temps. L’eau est loin. Qu’importe, il faut bien aller la chercher. Sa quête inlassable rythme le quotidien des populations qui se rendent plusieurs fois par jour à Saint-Louis où ils disposent de leur propre borne fontaine. Cet exercice exige du temps, des efforts, mais aussi des moyens. Il faut payer 25 francs pour le bidon de 20 litres, sans compter le transport ; à moins que l’on dispose de sa propre pirogue, fait savoir Djiby Diop. Un comité, dit-il, a d’ailleurs été mis en place pour gérer cette fontaine publique gracieusement offerte par l’ancienne communauté rurale de Gandon, au pied du fleuve, à Santhiaba.

« Avant de prétendre à l’électricité, nous voulons avoir de l’eau », insiste Aïda Ndiaye, la matrone du village. « Sans eau, on ne peut pas prétendre à une bonne santé », fait-elle savoir. Une autre dame, qui a requis l’anonymat, révèle que beaucoup de jeunes filles mariées refusent aujourd’hui de regagner le domicile conjugal à Bopp Thior à cause du manque d’eau. « Nous sommes vraiment fatiguées. Nous sommes asthmatiques et nous ne pouvons pas porter les bidons de la berge à nos maisons parce que la distance est longue », fulmine-t-elle. Moustapha Sarr, natif de Koungheul (région de Kaffrine) et maître coranique du village, soutient, pour sa part, que sa terre d’accueil est victime d’un manque de considération alors qu’elle est plus ancienne que la ville de Saint-Louis. À son avis, beaucoup de jeunes de l’île ont choisi l’émigration à cause de la corvée d’eau. « Sans eau potable, on ne saurait aspirer à une vie saine ni au développement », précise-t-il.

A Bopp Thior, toutes les pensées et réflexions se résument aux stratégies à mettre en place pour avoir ce liquide précieux. Et pourtant, Saint-Louis se trouve à seulement 2 km. Il suffirait d’autant de kilomètres de tuyaux pour faire jaillir l’eau potable sur l’île. De nombreuses initiatives du chef de village, Tidiane Ndiaye, et même de ses prédécesseurs sont restées à l’état de promesses. Etat, Ong et autres bonnes volontés se sont succédé à Bopp Thior pour tenter d’apporter des solutions à ce problème. En vain. Les populations de l’île attendent toujours avec patience et dans la dignité que l’eau coule à flot. Leur volonté et leur ardeur pour trouver une solution à ce problème restent encore intactes. D’ailleurs, le président de la République avait répercuté leur doléance au ministère de l’Hydraulique. Des agents de ce département, dit-on, sont venus sur place pour faire les estimations nécessaires pour un raccordement par la mer depuis Gokhou Mbathie. Le tracé du tuyau a été fait et le devis estimatif arrêté à 134 millions de francs Cfa sur moins de 2 km.

L’idée de la construction d’un forage a également été émise. Toutefois, cela n’a pas prospéré à cause, précise Mounirou Ndiaye, de la nappe phréatique du village qui n’est pas profonde, mais aussi de sa salinité. Selon lui, son défunt père a fait de l’accès à l’eau de Bopp Thior son combat personnel jusqu’à sa mort. « À sa retraite des Travaux publics, il a investi toutes ses indemnités pour la construction d’une grosse citerne. Cette solution alternative n’a pas pu prospérer », nous apprend-il.

Les populations de Bopp Thior vivent mal cette privation. D’ailleurs, Mbaye Diop, notable du village, avait suggéré au chef de village une option radicale consistant à interdire les politiques de venir dans la localité. Pour lui, cette lenteur notée dans la résolution de ce calvaire des populations est manifestement due à une absence de volonté politique. Par jour, fait-il savoir, une famille peut consommer 100 bidons de 20 litres. « C’est beaucoup d’argent, sans compter le coût du transport et l’effort physique. Nous avons vraiment besoin que le gouvernement soit à nos côtés pour résoudre cette difficulté qui perdure », plaide-t-il. A Bopp Thior, les populations se livraient à l’agriculture, à l’arboriculture, au maraîchage, entre autres pratiques culturales. Les rendements étaient au rendez-vous parce qu’à l’époque, le fleuve n’était pas salé. L’eau était douce sept mois sur douze, selon Aïda Ndiaye. « Ce qui nous permettait de nous adonner à des activités agricoles. Aujourd’hui, le fleuve est salé neuf mois sur douze. Nous avons tout fait pour reprendre nos activités agricoles, mais jusqu’à présent, nos doléances ne sont pas satisfaites », déplore-t-elle. En quoi faisant ? Les habitants avaient trouvé une alternative en creusant des puits artisanaux mais certains devenaient salés deux jours plus tard. Aussi, à cause du manque d’eau, les populations ne peuvent plus pratiquer l’élevage. « Vous pouvez facilement vous rendre compte que l’élevage est propice à Bopp Thior, mais nous ne pouvons pas nous adonner à cette activité du fait du manque d’eau douce pour abreuver les bêtes », fustige-t-elle.

De l’avis de Mounirou Ndiaye, beaucoup d’habitants de Saint-Louis disposaient de terres cultivables à Bopp Thior et les cultivaient grâce l’eau douce. Aujourd’hui, on ne cultive plus dans le village, selon lui, à cause de l’avancée de la langue salée et du manque d’eau, en dehors de l’hivernage alors que les sols sont très fertiles. « Ce qui freine notre élan, c’est la disponibilité de l’eau », déplore-t-il. Mounirou Ndiaye soutient que si cette ressource était au rendez-vous sur l’île, ils pourraient approvisionner toute la ville de Saint-Louis en légumes. « Dans le passé, se souvient-il, nous avons toujours enregistré de meilleurs rendements ». Face à cette contrainte, les cultivateurs ont tourné le dos à l’agriculture pour retourner à la pêche.

L’île accuse aussi un manque criant d’infrastructures publiques, en particulier sanitaires. Ici, les populations parlent de calvaire pour décrire la situation sanitaire. Le semblant de case de santé a fermé ses portes depuis belle lurette faute d’équipements, nous dit la matrone de la localité. Pour les urgences, indique Aïda Ndiaye, les pirogues servent d’ambulance pour transporter les malades à Saint-Louis. L’île souffre également du manque d’énergie. Pour pallier la pénurie d’électricité, les insulaires se contentent de panneaux solaires pour capter l’énergie durant la journée ; ce qui leur permet de s’éclairer la nuit et de recharger leurs batteries.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

UNE PARTIE DU CIMETIÈRE ENGLOUTIE PAR LES EAUX
Bopp Thior CimetiereBopp Thior a la particularité d’abriter le premier cimetière musulman de Saint-Louis. A l’époque, Thiaka Ndiaye n’existait pas encore. L’île vivait au rythme des processions funèbres avec les Saint-Louisiens qui quittaient Guet-Ndar, Gokhou Mbathie et autres quartiers pour venir y enterrer leurs morts. Mais, ces processions furent interdites après le chavirement d’une pirogue qui a fait une dizaine de morts lors de l’enterrement d’un certain Doudou Diop en 1950-1951. L’administration coloniale a alors pris un arrêté interdisant l’inhumation des Saint-Louisiens à Bopp Thior.

Dans ce lieu sacré reposent d’éminentes personnalités et saints hommes, nous dit-on. Parmi ceux-là, on peut citer Bou El Mogdad, le célèbre interprète de Faidherbe, Aynina Fall, Mame Khar Yalla Ousmane de Gaya, entre autres. Par le passé, indique Djiby Diop, des gens venaient de partout se recueillir sur les tombes des saints qui reposent dans ces lieux que les autochtones ont, depuis plus d’un siècle, utilisé et continuent d’utiliser pour y enterrer leurs disparus. Tous leurs ancêtres reposent à cet endroit qui, depuis quelques années maintenant, est menacé par la montée des eaux.

L’érosion des berges et les hautes marées sont venues déranger les morts dans leur repos éternel. Beaucoup de tombes ont tout simplement disparu, emportées par les eaux. D’autres sont menacées d’éboulement. Le tamarinier géant qui se trouvait au centre du cimetière s’est affaissé au pied du fleuve et à quelques encablures git un phacochère pris dans un piège et dont le corps commence à se décomposer. Le sol laisse poindre des restes humains. On aperçoit des crânes et ossements humains déterrés par la furie des eaux. Impuissantes, des stèles de marbre jadis imposantes ont cédé face à la puissance de l’eau. Le spectacle est à la fois triste et désolant. « Il y a des années, le cimetière se trouvait bien loin et il fallait marcher des mètres pour atteindre le fleuve. Aujourd’hui, une bonne partie du site est engloutie. L’ouverture de la brèche y est pour beaucoup. Avec l’érosion qui gagne chaque année du terrain et les prochaines marées, l’histoire risque bien de se répéter », nous dit Djiby Dop, qui craint le pire.

Aujourd’hui, le cimetière risque bien d’être rayé de la carte de Bopp Thior si rien n’est fait pour le sauver. Le chef du village, Tidiane Ndiaye, ainsi que d’autres notables du village ont lancé des alertes aux autorités compétentes. En vain.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Assane SOW (photos)

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