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Patrimoine en péril : Ombres et lumières sur les signares à Saint-Louis

26 Avr 2018
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Par sa position géographique et les péripéties de son histoire, Saint-Louis recèle un trésor culturel et architectural inestimable. L’évocation de celle-ci fait resurgir une foultitude de souvenirs. La vieille cité, particulièrement le quartier Sindoné (sud de l’île), porte encore l’empreinte des signares, ces mulâtresses réputées pour leur beauté envoûtante et leur habileté au commerce. Un tel patrimoine, à défaut de politique de valorisation, est en train de tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, des acteurs s’organisent pour préserver ce pan de l’histoire qui n’est pas très connu des jeunes générations.

Symbole de l’élégance et du raffinement, Saint-Louis la charmante est restée une terre de convivialité, une terre d’hospitalité. Son glorieux passé ressurgit à chaque fois que l’on se pavane dans les rues de l’île. Difficile de parler de cette ville mythique sans penser aux sublimes signares qui, au cours de leurs promenades crépusculaires, dans l’avenue Mermoz, les rues Blaise Dumont, Repentigny, Blaise Diagne, Anne Marie Javouhey, Blanchot ou encore Pierre Loti, faisaient chavirer les cœurs. Réputées pour leur beauté envoûtante et toujours parées de tous leurs atours, parfumées et maquillées, corsetées et vêtues de magnifiques robes brodées, ces affriolantes créatures, qui s’étaient mariées « à la mode du pays » avec les cadres bourgeois et aristocrates européens vivant à Saint-Louis, avaient contribué à l’émergence d’une bourgeoisie métisse. Les souvenirs de ces belles femmes, ayant régné sur le commerce de la vieille cité, habitent toujours les rues de celle-ci.

Aujourd’hui, il est difficile dans le quartier Sindoné (sud de l’île) et même dans tout Saint-Louis, de trouver une famille de descendants de ces signares, même si leurs maisons se confondent encore au patrimoine architectural saint-louisien riche d’une grande diversité de formes, héritage du passé colonial. Dans ce vieux quartier, les anciens nous parlent avec un brin de nostalgie de ces mulâtresses qui ont écrit une des pages de l’histoire de Ndar. Pour les plus jeunes, cette histoire est lointaine, si lointaine qu’il leur est impossible d’en témoigner. « Nous ne connaissons les signares qu’à travers les festivités comme le fanal et autres activités organisées à travers la ville », indique Anta Fall. La raison, dit-elle, ce pan de l’histoire n’est pas connu comme il devrait l’être.

Pour Aliou Guèye, président du conseil de quartier de Sindoné, les signares font partie intégrante de l’histoire de Saint-Louis. Mais, note-t-il, en dehors des fêtes de fin d’année, on ne sent guère la mise en valeur de ce trait culturel. Cette situation est due, selon lui, au fait que la population a complètement rajeuni et ne maitrise pas bien ce sujet. Présentement, déplore-t-il, il n’existe pas de gens qui pourraient témoigner sur le passé de ces dames qui ont très fortement marqué de leur empreinte la société coloniale sénégalaise. Cependant, il arrive de voir de temps à autre certaines actions revisiter cette richesse historique de la vieille ville, notamment à l’occasion des fêtes de fin d’année, le fanal, les «mardis gras». «Au cours de ces événements, les filles s’habillent en signares. Mais, en dehors de ces initiatives, il n’y a aucune autre action visant à valoriser les signares», fait-il savoir. Alors que le rôle de la commission culturelle du conseil de quartier est de valoriser un tel patrimoine à travers son plan d’actions.

Clichés négatifs !
Le quartier sud porte toujours l’empreinte des signares - dont l’âge d’or remonte au 18e siècle - qui n’étaient pas seulement à Saint-Louis (Gorée et Rufisque en avaient aussi). La particularité de ces dames - reconnaissables à leur haute coiffe pointue, à ce grand pagne dont elles s’entouraient jusqu'aux pieds et leurs babouches en maroquin - est, selon Aliou Guèye, qu’elles étaient des collaboratrices et des épouses des colons. Et par la suite, leurs descendants ont hérité de beaucoup de privilèges. Mais, signale-t-il, les gens ont véhiculé des clichés négatifs à leur égard. «Au fil du temps, on a tellement fait des commentaires négatifs à leur sujet et colporté tellement de ragots que beaucoup de leurs descendants n’osent plus revendiquer cette parenté avec les signares», soutient-il.

A en croire M. Guèye, ces préjugés et jugements portés sans réellement connaître les signares, relèvent de la «pure jalousie». Pour Fatima Fall, directrice du Centre de recherches et de documentation du Sénégal (Crds) et par ailleurs présidente de l’association Ndart, les gens ont une appréciation négative de ces femmes ; ce qui n’a pas aidé à la promotion de ce patrimoine. Aujourd’hui, renseigne Mme Fall, la «signarité» - un nouveau concept - vise à partager toutes les informations portant sur la  vie des signares.
 

« Les agents de l’administration coloniale, pendant leur séjour, étaient obligés de se marier, à la « mode du pays », avec des femmes de la colonie, parce qu’ils ont mis deux siècles avant de pouvoir faire venir leurs épouses ; ce qui fait que les femmes avec qui ils se mariaient s’occupaient d’eux, pour les protéger par rapport aux maladies, à l’alimentation, parce que elles savaient allier les deux, c'est-à-dire la médecine traditionnelle, l’art culinaire traditionnel et pouvaient aussi leur offrir un cadre de vie acceptable durant tout leur séjour », explique-t-elle. La plupart du temps, ces agents de l’administration coloniale repartaient, laissant leurs enfants ici.

«Cette proximité avec l’Occident faisait que les signares étaient particulières.» A en croire Fatima Fall, celles-ci étaient aussi de vraies femmes d’affaires parce qu’elles faisaient le commerce de la gomme, des esclaves, de l’or, du sel. Avec leur goût raffiné, elles résidaient dans des maisons à étages qui sont encore perceptibles à Sindoné. « Elles habitaient à l’étage avec des balcons et persiennes qui leur permettaient de visualiser tout ce qui se trouvait à l’intérieur de la cour. Et tout au long des galeries, elles y installaient des artisans. C’est cela qui leur permettait d’échanger, mais aussi de pouvoir vendre à d’autres signares du même niveau de vie les produits.»
D’après Mme Fall, il est impossible de parler tout le temps du patrimoine matériel et laisser en rade le patrimoine immatériel. «Quand on inscrivait Saint-Louis sur la liste du patrimoine mondial, le patrimoine immatériel est venu renforcer le dossier », se réjouit-elle.

Un espace dédié aux signares
Bon nombre d’auteurs comme Guillaume Vial, Tita Mandeleau, Jean-Luc Angrand, Aïssata Kane Lo, entre autres, ont fait la part belle aux signares dans des ouvrages dédiés. Mais, ce patrimoine n’est pas assez valorisé. Aujourd’hui, le souvenir des signares ne se perpétue que lors du « takussan ndar », ce défilé costumé qui est une spécificité purement saint-louisienne, du Festival jazz de Saint-Louis, du Fanal, qui était l’occasion pour les signares d’exhiber leurs tenues vestimentaires et de faire étalage de toute leur beauté, leur élégance.

Et également lors de la célébration du «mardi gras». Le président du conseil de quartier Sindoné est convaincu que «le patrimoine des signares est sous-exploité». Selon lui, seule l’association «Jalooré» de Marie Madeleine Diallo exploite un tel trésor à travers le «fanal» pendant les fêtes de fin d’année. «En dehors de cet événement, il n’y a pas un autre programme visant à mettre en valeur les signares», fait remarquer Aliou Guèye qui pense que cette situation est due à l’absence de politique et de vision dans ce sens au niveau de la municipalité. Pour lui, le patrimoine saint-louisien est riche par sa configuration, les atouts naturels et culturels qui, bien valorisés, pourraient apporter beaucoup de retombées à la ville.

Actuellement, Fatima Fall et les amoureux du patrimoine culturel saint-louisien essaient, à travers la «signarité», et par le biais de l’histoire, de redonner à ce patrimoine un second souffle. «C’est notre histoire, on ne peut donc pas la rejeter.  C’est notre devoir de faire revivre cette façon de vivre en la partageant avec le maximum d’informations crédibles qu’on mettrait à disposition des visiteurs», propose Fatima Fall, non sans préciser que le Crds qu’elle dirige représente beaucoup de choses par rapport à la conservation, la valorisation et la promotion de la culture sénégalaise en général et saint-louisienne en particulier. «On avait réfléchi avec l’équipe du musée à la mise en place d’un espace dédié aux signares.

Depuis l’année dernière, avec l’Ong Initiative pour le développement durable basée en France et qui a une antenne à Saint-Louis, et l’Association Ndart, on a pensé monter un espace où l’on va expliquer aux visiteurs ce qu’est la «signarité». On en parle et il y a beaucoup de choses que les gens disent sur les signares et pour nous, il s’agit d’expliquer réellement ce que les signares ont fait, comment elles fonctionnaient, comment elles vivaient pour permettre à tout un chacun de comprendre », détaille-t-elle.

A son avis, cet espace va s’intégrer dans les nouvelles expositions du musée du Crds. «On voudrait que l’exposition soit facilement démontable, que ça puisse être montée ailleurs.»
Le défi, c’est de faire découvrir aux populations, aux enfants, aux jeunes et à tout le monde ce qu’était la vie des signares, ce qu’elles ont apporté au Sénégal en général, à Saint-Louis en particulier, pour que ce pan de l’histoire ne tombe pas définitivement dans l’oubli.

 

 

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