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Georges et Angélique Console : Une fabuleuse histoire d’amour à bord du Bou El Mogdad

03 Mai 2018
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Georges et Angélique Console : Une fabuleuse histoire d’amour à bord du Bou El Mogdad Crédit photo : Ndèye Seyni Samb / © Le Soleil

Entre Georges et Angélique, c’est une histoire d’amour et de prédestination qui se conte sur le fil de l’eau. Quand le premier achetait le Bou El Mogdad à Saint-Louis, l’autre naissait en France. Une histoire qui entremêle la renaissance de ce monument de la marine sénégalaise et un amour tout aussi improbable qu’inattendu qui a coûté à Georges son premier mariage. Mais, l’amour d’Angélique vaut tous les renoncements.

En amour, Georges Console est un fidèle résolu. Sa femme, Angélique, est son trésor. Il ne se prive jamais de le rappeler. Le Bou El Mogdad est aussi une partie de lui. Il a érigé un hôtel sur la berge du port de Foundiougne-Ndakhonga qui est une étonnante réplique du célèbre bateau qui habite toujours ses souvenirs. Dans ce grand bâtiment blanc en réfection, Georges promène, d’un pas lent, sa longue silhouette qui se courbe sous le poids de l’âge. Si le pas est lent, son sourire et sa joie de vivre se transmettent à la vitesse de la lumière. Au milieu des ouvriers qui s’activent pour redonner des couleurs à son réceptif hôtelier, il ne rechigne pas à plonger ses mains dans la peinture ou dans le ciment. « C’est un hyperactif », rigole sa femme. Ses 85 piges ont, en effet, du mal à le clouer sur place.

Bou El 1Il n’y a pourtant pas que l’hôtel qui se refait une santé. Georges Console aussi revient de loin. Son récent cancer lui a fait peur. Il a vu la mort de très près puisque ses médecins ne lui donnaient pas plus de trois mois à vivre. « La mort ne me fait pas peur, mais la perspective de perdre Angélique », souffle-t-il. Pour sa femme, il décide d’affronter le dur traitement prescrit par ses médecins. Elle lui a donné la force de tenir. Et de guérir.

Angélique ? C’est d’abord un sourire conquérant et fier. Une bonté désarmante. « Elle n’a pas une once de méchanceté dans son cœur. Je n’ai jamais connu une personne aussi bonne », se réjouit son mari. Ils se sont connus grâce au Bou El Mogdad. Angélique avait répondu à une annonce parue dans la presse française pour le recrutement du personnel de bord. Elle avait le profil, mais n’avait pas particulièrement impressionné Georges Console, préposé à l’entretien d’embauche. Elle est retenue pourtant, pour être de l’aventure. Il y avait comme une sorte de prédestination. Georges a acheté le bateau le jour où Angélique est née, le trois novembre 1972. Elle avait 23 ans quand elle a commencé à travailler sur le Bou El Mogdad comme hôtesse.

Georges était déjà marié à Dominique, une Française qu’il avait connue à Dakar, mais qui posait des conditions strictes à ses hôtesses : diète sexuelle totale à bord, pas de béguin avec les clients, encore moins avec les marins. La réputation de son bateau était à ce prix. Angélique avait accepté parce qu’elle voulait découvrir l’Afrique.

« Notre hôtesse de rêve »
Pendant cinq ans, Angélique était simplement « Notre hôtesse de rêve ». C’est ainsi que Georges la présentait aux clients du bateau. « Il ne connaissait pas mon nom », se moque-t-elle.

Pendant toutes ces années, leurs relations étaient strictes. Juste des salutations. Au terme de ces cinq années, elle décide d’arrêter. Elle avait assouvi son désir de découverte de l’Afrique et voulait passer à autre chose. De retour en France, au moment de se dire au revoir, Georges a un flash. Il regarde s’éloigner Angélique et sent une partie de lui se détacher. En vérité, sa froideur durant leurs années de compagnonnage n’était qu’un masque. La passion mitonnait au fond de lui, mais sa conception rigoriste de sa relation avec ses employés dressait un mur de pusillanimité entre eux. « Je suis allé au Maroc pour mes vacances, mais je ne cessais de penser à elle durant tout le mois que j’y ai passé », confie Georges.

Roi des croisières
Un jour, Console change de cap. Il décide de transformer le Bou El Mogdad en bateau-hôpital en partenariat avec « Pharmaciens sans frontières ». Il appelle Angélique qui accepte de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Le projet sera bloqué par les autorités de l’époque. Ces nouvelles retrouvailles seront cependant un accélérateur de sentiments entre eux. L’amour prend le dessus. Au début, Dominique, la première femme de Georges, n’y voit aucun inconvénient. Un accord entre les deux époux leur permettait, si l’un d’eux trouvait mieux, d’aller voir ailleurs. Georges vivait alors, comme un vrai polygame, avec son épouse et sa copine à bord du Bou El Mogdad. Mais, un jour, ne pouvant plus supporter la situation, Dominique projette de tuer Angélique. Elle le surprend avec son mari, dans leur sommeil, et ouvre le feu sur eux. Personne n’est touché. Heureusement ! Le ménage à trois a failli se terminer dans un bain de sang.

Georges Console a connu le Sénégal grâce à Bara Diouf, ancien Pdg du quotidien national « Le Soleil ». Il tenait une boite de nuit à Paris à côté de la cathédrale « Notre-Dame ». Il y recevait des célébrités sénégalaises dont Emile Badiane et Bara Diouf. Amoureux de la pêche à l’espadon, il est invité par Bara Diouf à venir s’adonner à sa passion au Sénégal. Il y débarque en 1968. « J’étais venu pour passer ici trois à quatre mois, mais je ne suis jamais reparti », se rappelle Georges. Après 30 années passées au Maroc où il vendait de grosses berlines d’occasion et 10 ans à gérer sa boite de nuit en France, il débarque au Sénégal la tête pleine de rêves. Il s’y installe, séduit par le bon commerce des Sénégalais. Il y est surtout resté grâce à l’amour qu’il vouait à sa première femme. Dominique était la fille d’une personnalité française qui vivait à Dakar. Elle avait moins de 21 ans quand il l’a connue et devait supporter les tracas de la gendarmerie actionnée par son futur beau-père qui ne l’aimait guère. A la majorité de Dominique, ils se marient et s’installent à Saint-Louis. C’est là qu’il tombe sur le Bou El Mogdad. C’était le quatrième navire enregistré dans le registre de la marine marchande. Georges entreprend alors de sauver ce monument qui était à quai depuis l’indépendance. « Je l’ai acheté pour faire des croisières, mais il fallait auparavant ouvrir le Pont Faidherbe. Le gouverneur ne voulait rien entendre parce qu’il était fermé depuis 10 ans et complètement rouillé », se souvient-il.

Le projet sera bloqué pendant six années malgré un investissement de cent vingt millions pour l’achat et la réparation du bateau. « Pour les réparations, je n’avais plus assez d’argent pour aller au bout. J’ai alors demandé à des amis de m’aider. Des gens riches à qui je demandais des sommes modiques entre 5 et 10 millions de FCfa. Ils étaient contents de se débarrasser de moi avec des sommes raisonnables », se remémore Console.

Pépins à gogo
Bou El 2Après avoir ouvert le pont, réparé machines et habitacle, de nouveaux obstacles se dressent devant Georges. Les clients sont dubitatifs face à ce vieux bateau tout rouillé. L’organisateur de la toute première croisière songe à se désister. Console parvient toutefois à les convaincre à embarquer. Au moment de se lancer, le bateau ne bouge pas. Vérification faite, les hélices sont coincées parce que depuis le temps qu’il n’a pas bougé, elles ont pris beaucoup de filets et de cordes. Qu’à cela ne tienne, Georges décide de plonger pour couper tout ce qui entrave leur bonne marche. Il lui faudra y retourner plusieurs fois. Le bateau peut finalement se lancer sur les eaux du fleuve Sénégal pour sa nouvelle vie. De 1974 à 2005, Georges Console est le roi des fleuves Sénégal et Saloum. Il lui arrive même de pousser l’aventure jusqu’en Sierra Léone.

Le déclin du tourisme viendra finalement au bout de cette fabuleuse aventure. Senghor et Diouf avaient signé des accords avec la compagnie Air France pour interdire les vols charters. Les touristes français qui préféraient venir au Sénégal trouvaient alors la destination très chère et ne venaient plus. La crise étant impossible à supporter, Georges Console décide de vendre le bateau en mai 2005. L’heureux repreneur se nomme Jean-Jacques Bancal, un Saint-Louisien de souche, qui réalise ainsi son rêve d’enfant d’assurer un avenir saint-louisien au Bou. Il est le directeur du réceptif Sahel Découverte et propriétaire, avec son épouse, de l'Hôtel La Résidence à Saint-Louis. Georges a tenu à introduire dans le contrat de vente une clause stipulant que le Bou El Mogdad ne devait pas quitter le Sénégal. Le pavillon devait coûte que coûte rester sénégalais.

Foundiougne, terre de repli
Son bateau vendu, l’histoire d’amour ne s’est pas arrêtée pour autant. Il achète un petit bateau qu’il nomme « Le petit Bou » et construit une maison attenante à son hôtel avec une architecture qui s’inspire largement du Bou. Après l’épisode des croisières qui aura duré trente cinq années, Georges et Angélique investissent dans le tourisme. « Angélique et moi sommes restés ensemble depuis 2008. On ne s’est jamais quitté depuis. Elle a été à mes côtés durant toute l’année dernière pendant laquelle je suis resté malade en France », confie Georges, reconnaissant.

Il sait pourtant qu’à son âge, la biologie contredit les prévisions. « Je n’ai jamais pensé à la mort avant mon cancer. A mon âge, les choses matérielles n’ont aucune valeur dans la vie d’un homme. La seule chose qui me fait peur, c’est que je vais partir et je ne vais plus voir Angélique », murmure-t-il, les larmes aux yeux. Il ne se lasse pas de contempler sa femme, de conter leur amour, de raconter leurs aventures et de narrer leurs mésaventures. Sa fierté brille dans ses yeux et dans le sourire de son épouse. « J’ai connu beaucoup de femmes, mais j’ai mis 65 ans à la trouver ».

Par Sidy DIOP, Cheikh Aliou AMATH (texte) et Ndèye Seyni SAMB (Photos)

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