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Mamadou Dia, digne bâtisseur de la République

03 Mai 2018
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Figure emblématique de la vie politique sénégalaise, compagnon, puis rival de Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia fut Premier ministre de la jeune République du Sénégal de 1959 à 1962. L'ancien président du Conseil du Sénégal, décédé à l'âge de 98 ans, était l'un des hommes politiques qui ont le plus marqué l'histoire du pays.

Né le 18 juillet 1910 dans une famille musulmane de Khombole, dans le Sénégal oriental, Mamadou Moustapha Dia étudie à l'école William-Ponty, puis travaille comme instituteur et journaliste, avant de se lancer en politique au début des années 1940. Secrétaire du Bloc démocratique sénégalais qu'il a fondé avec Senghor en 1948, il est élu sénateur français (1948-1956), ensuite député et représente son pays dans le groupe des indépendants d'outre-mer de 1956 à 1958. Désigné vice-président du Conseil de gouvernement du Sénégal en 1957, il en assume la présidence entre 1958 et 1959, avant d'être nommé à la tête du Conseil des ministres en avril 1959. Mamadou Dia conserve cette fonction lorsque le Sénégal accède à l'indépendance en juin 1960. A côté de Dia, chef du gouvernement et chargé des questions économiques, Léopold Sédar Senghor était président de la République, en charge de la politique extérieure. Ce bicéphalisme instauré à la tête du jeune Etat sénégalais vivant sous le régime parlementaire ne tarde pas à être source de problèmes. Les relations entre les deux hommes deviennent heurtées, culminant avec une accusation de tentative de coup d’Etat portée contre lui en décembre 1962. Pour sa défense, Dia avait affirmé à l’époque : « On ne fait pas un coup d’Etat quand on détient le pouvoir ». Pour ce délit qui lui est reproché, il fut attrait devant la Haute cour de justice, condamné à perpétuité et emprisonné à Kédougou (dans le sud-est du Sénégal), avant d’être libéré en 1974 (par grâce présidentielle), soit douze années de détention durant lesquelles il refusa de demander la grâce présidentielle comme on l’y invitait. Mamadou Dia fait partie de cette race de politique visonnière. Il savait là ou il voulait conduire son pays et s’efforçait de disposer de moyens conséquents pouvant l’y mener. Dia a publié pas mal d’ouvrages dans lesquels il fait part de sa vison économique de ce que doit être le Sénégal. Le premier document, intitulé « Contribution à l’étude du mouvement coopératif en Afrique noire », fut publié par dans « Présence africaine » en 1953. Le second fut publié le 22 décembre 1962 dans le « Moniteur africain du commerce et de l’industrie » de la Chambre de commerce et de l’industrie de Dakar.

Dia, un visionnaire
Dans le premier document, Mamadou Dia analysait les « forces et faiblesses des Sociétés indigènes de prévoyance» (Sip) qui, « en écartant les intéressés eux-mêmes de la gestion de leurs propres affaires, leur enlevaient la possibilité d’acquérir l’expérience nécessaire au progrès humain, au mépris le plus complet de toute œuvre d’éducation ». En fait, le but réel de ces Sip « n’était pas l’éducation mais le dressage » (Cf. Présence africaine, 1953, p. 22). Pour Dia, l’indépendance devrait permettre de libérer le monde rural de cette situation d’assujettissement à l’administration coloniale et au commerce colonial, exercée par le biais des Sip, pour promouvoir un mouvement coopératif comme stratégie de sa libération économique et sociale et de modernisation de l’agriculture. Dia entreprit l’étude d’un Programme économique et social du Sénégal pour l’élaboration du Premier plan de développement économique et social du pays afin de matérialiser sa vision de l’évolution du monde rural sénégalais et de l’édification d’une économie nationale.

Ses domaines d’activités devraient être successivement étendus à la production, l’équipement, la commercialisation des produits agricoles, la fourniture des denrées de consommation courante, au crédit, au secteur industriel, aux opérations de prévoyance et d’assistance sociale et, enfin, à la gestion publique dans le cadre de « Communautés de développement ». Un tel programme mettait déjà Mamadou Dia en conflit non seulement avec les commerçants de détail et de demis gros dans l’approvisionnement du monde rural en marchandises de première nécessité, mais aussi avec les « traitants » que constituent les intermédiaires entre les paysans et les industriels et autres exportateurs de la production d’arachide. Il le mettait également en conflit avec les autorités coutumières et religieuses qui avaient fait main basse sur les Sip avec le soutien du pouvoir colonial. II s’est, dès lors, révélé nécessaire de le sacrifier à l’autel des exigences du pouvoir colonial français qui percevait dans ses options une menace réelle pour ses intérêts au Sénégal et dans la sous-région.

Un duo complémentaire avec Senghor
Mamadou Dia formait avec Senghor un duo complémentaire dans la gestion du pays : au président revenait la gestion des affaires internationales et à lui le développement économique (il a suivi à Paris les cours de François Perroux). Mais, sa volonté de substituer une agriculture vivrière à l'économie arachidière développée par les Français, avec l'appui de certains chefs religieux, froisse de nombreux intérêts. Il est évincé, en décembre 1962, au cours d'une lutte de pouvoir que Senghor dénonce comme une tentative de coup d'État constitutionnel. Condamné à une peine de « déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée », à l'issue d'un procès où il fut défendu par Robert Badinter et Abdoulaye Wade, Dia est libéré en 1974 et amnistié en 1976. Après avoir soutenu, en 1988 et en 1993, la candidature de Landing Savané à l’élection présidentielle, il fera partie, en 2000, des leaders de l’opposition à avoir soutenu Me Abdoulaye Wade, élu à la magistrature suprême. L’idée de la révision de son procès avait été agitée par le président Abdoulaye Wade (qui faisait partie de ses avocats en 1963) à son arrivée au pouvoir, avant de l’abandonner à cause notamment de l’opposition de M. Dia lui-même. Réputé pour sa rigueur, son patriotisme et son engagement, Mamadou Dia laisse un héritage politique incommensurable aux nouvelles générations.

Sources : Contribution Ibrahima Sène,
(PIT/SENEGAL) 2012
Encyclopédie universalis
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