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Pk 12, Vélingara : Le village le plus gambien du Sénégal

03 Mai 2018
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Dans ce village sénégalais qui enlace la Gambie comme un amoureux, c’est une bande de terre abritant un terrain de football qui matérialise la frontière entre les deux Etats. La Sénégambie des peuples s’y vit au quotidien.

Younoussa Traoré, pieds nus et crasseux, semble se perdre sur son vélo visiblement trop grand pour lui. Ses courtes jambes peinent à atteindre les pédales. « Sir, am nga pencil ? » (Monsieur, avez-vous un crayon), lance-t-il dans un mélange de wolof et d’anglais au directeur de l’école de PK 12. Et Monsieur Mané, amusé, de répondre : «Passe me voir plus tard ». Le petit est en classe de Cp. Son « pencil » pour désigner « crayon » n’a rien d’étonnant. Au contraire, cela se comprend. Et même accepté par tous. Nous sommes bien à P K 12, petit village « sénégambien » situé sur la nationale 6, entre Tambacounda et Manda Douane. Ici, deux systèmes éducatifs fort différents se côtoient et cohabitent sans heurt. Exactement 300 mètres séparent l’école sénégalaise de celle de la Gambie. Conséquence : tout le monde parle anglais. Elèves ou pas. Cela est même bien perçu, car considéré comme un privilège, une source de richesse. « La concurrence des systèmes existe, elle peut parfois être rude, mais elle est saine », précise Abdou Mané. Chaque établissement voulant enrôler le plus d’enfants, mettant les parents dans un terrible embarras du choix. Le président des parents d’élèves de l’école gambienne est, en cela, un bel exemple. Père de deux enfants, une fille et un garçon, il a misé sur les deux systèmes. La fille est envoyée chez les Gambiens, le garçon confié aux Sénégalais. « Nous enregistrons plusieurs cas similaires. Les parents voulant maximiser la réussite de la famille », confie Abdou Sané, le directeur de l’école sénégalaise. C’est en 2006 que l’établissement qu’il dirige a ouvert ses portes. D’une classe, l’école est passée, aujourd’hui, à quatre, dont un abri provisoire : Ci, Cp, CE2 et CM1. Mais, avec un total de 83 élèves, l’effectif reste encore faible. La proximité avec l’école gambienne n’arrange pas les choses. « Il y a encore beaucoup de parents qui nous tournent le dos au profit de nos voisins », confie Abdou Mané. C’est que l’école sénégalaise résiste mal à la concurrence. Les efforts de l’Etat sont visibles avec l’érection d’un mini-forage, mais c’est encore peu comparé à l’infrastructure qui vous accueille en Gambie voisine. Ici, on trouve une classe préparatoire dédiée aux moins de 5 ans. Les salles sont impeccables, la cour attrayante, la cantine scolaire et le mini-forage fonctionnels. Les élèves ont même un jardin où poussent toutes sortes de légumes : choux, carottes, oignon, pomme de terre, salade… sous la supervision et l’encadrement des enseignants logés sur place. Résultat : 20 % des 113 élèves enregistrés sont Sénégalais. « En visitant les deux écoles, le choix des parents est vite fait », soutient, préoccupé, M. Mané qui continue d’échanger et de sensibiliser. En mettant en avant deux arguments : la pertinence et la qualité du système éducatif sénégalais. Objectif : convaincre les parents pour renverser la tendance.

100% de produits gambiens
Pk2 2En réalité, P K 12, c’est plus que deux systèmes éducatifs qui se côtoient. Tout dans ce village vous séduit. L’accueil de ses habitants, leur parfaite entente et l’idée qu’ils se font de l’intégration. « Nous faisons tout ensemble. Les peines et joies sont partagées. Et cela, depuis que ce village existe », explique Alpha Diallo, habitant du village. Mais P K 12, c’est aussi une belle histoire, un singulier peuplement et des brassages qui en ont découlé. Pour saisir la particularité du village, il faut remonter loin dans le temps, précisément au début du 19e siècle. C’est à cette époque que des paysans sénégalais et gambiens se sont réunis pour fonder ce village sur un des périmètres agricoles, le périmètre 12 arrosé par le fleuve Gambie. D’où le nom P K 12 connu aussi sous l’appellation de Saré Balla ou Garawal Counta pour les Gambiens. Peu de changements sont notés dans la composition de la population. Sarakhoulés et Peuls restent toujours majoritaires. Près de 400 Sénégalais et Gambiens se réveillent dans ce village, y vivent dans une parfaite harmonie et partagent tout : marché, écoles, structures de santé, place publique, aire de jeux. Favorisant naturellement de solides liens.

« Nous célébrons régulièrement des mariages mixtes. Ce qui annonce de belles perspectives pour les deux pays », fait savoir Hamidou Manga, Sénégalais qui a sa maison en territoire sénégalais. Pas de surprise aussi si l’économie locale est immergée dans ce brassage. Le Dalasi et le FCfa s’échangent dans toutes les boutiques remplies à 100 % de produits gambiens. On y trouve tout ce que l’on veut à moindre prix : tomate, sucre, cigarettes, huile, savon. Un busines florissant qui échappe à tout contrôle. « Les douaniers interviennent rarement. Ils savent la particularité de notre village », rigole Mamadou Ciré Diallo qui tient une échoppe sur place. C’est que même si les gabelous veulent contrôler, ils pourront buter sur un véritable écueil. PK 12 a quelque chose d’incroyablement unique : ici, personne ne connait avec exactitude la frontière entre les deux Etats.

Ladite frontière est matérialisée par une petite bande de terre. Aucune autre indication. On passe d’un pays à l’autre en un clin d’œil sans avoir l’impression de pénétrer en territoire étranger. Pas de contrôle. Pas de suspicion. Ici, la Sénégambie des peuples n’est pas un slogan. Elle se vit au quotidien. L’accent est le seul signe distinctif entre Sénégalais et Gambiens. Unies pour la vie et affichant une histoire pleinement assumée, les populations ont eu la géniale idée de créer un terrain de football sur la bande de terre qui sépare les deux pays. Chaque après-midi, les jeunes des deux pays viennent y disputer des matchs, dans l’amitié et le fair-play. Ahmad Sarr, enseignant à l’école gambienne, campe le décor : « Le Sénégal est important dans notre vie. Nous sommes une partie du Sénégal et avons besoin de ce pays pour vivre ». Un Sénégalais aurait pu dire la même chose de la Gambie voisine.v

Par Sidy DIOP, Abdoulaye Diallo (texte) et Mbacké BA (photos)

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