Print this page

Little Senegal, quartier sénégalais de Manhattan : La nouvelle patrie des Modou-Modou à New York

07 Mai 2018
4482 times

C’est le film du franco-algérien Rachid Bouchareb, « Little Senegal » sorti en 2001, qui a fait connaître le quartier sénégalais de New York, situé dans Harlem Ouest. Dans la fiction, le gardien de la Maison des esclaves de Gorée part à New York pour retrouver des descendants de sa famille déportés aux Etats-Unis. Dans la réalité, le quartier sénégalais d’Harlem doit son existence aux premiers immigrants sénégalais poussés à l’exil par la crise économique des années 80.

Chefs de famille peu instruits mais très religieux, ils ont pris les premiers boulots venus, des jobs transitoires et précaires comme chauffeurs de taxi de couleur noire (à la différence des taxis jaunes dont la licence s’acquiert à plus d’1 million de dollars) ou ouvriers de chantier. Mais les temps changent et la nouvelle génération des immigrés de Little Sénégal monte en gamme et étudie dans les plus grandes universités américaines. Elle a la chance de profiter davantage des meilleurs opportunités et emplois qui s’offrent aux gens les plus éduqués. De locataires et employés, certain sont passés propriétaires et employeurs à leur tour.

Niché dans l'une des villes les plus diverses du monde, le dynamique quartier d’Harlem est historiquement devenu, au fil des ans, le centre névralgique de la communauté afro-américaine de New York. Au début du 20ème siècle, des Afro-Américains ont migré en masse du sud des Etats-Unis à la grande ville, attirés par les emplois et les opportunités de la vie urbaine. Mais au cours des 30 dernières années (début années 80), des immigrants de pays francophones d'Afrique de l'Ouest sont arrivés par vagues à Harlem pour commencer une nouvelle vie. Au centre de cette immigration ouest-africaine, l’énergie de la communauté sénégalaise a été prépondérante. Son dynamisme lui a permis de recréer une nouvelle patrie loin de la mère-patrie, ajoutant sa culture, sa mode et ses goûts au métissage d’Harlem.

Entre la 116e rue et la 5e avenue, le quartier «Petit Sénégal» est symbolique de Manhattan tout comme le sont «Little Italy» et Chinatown.

L’énergie prépondérante de la communauté sénégalaise
116th StPreuve de la parfaite intégration de la communauté sénégalaise à New York, depuis les années 80, le quartier qui revendique fièrement ses origines pourrait, cependant, bientôt disparaître en raison des coûts très élevés de la location. Sur la 116ème rue, un deux-pièces se loue, aujourd’hui, à 3000 dollars (1.350.000 francs CFA environ) par mois.

Depuis son ouverture en 2004, le Consulat général du Sénégal s’est installé dans le quartier de Harlem Ouest. Ce n’est qu’en janvier 2015 que ses locaux sont déménagés sur la célèbre 116 ème rue au cœur d’Harlem. Célèbre parce qu’elle abrite Little Senegal ou quartier du Petit Sénégal. Little Senegal partage, avec Little Italy et Chinatown, la particularité de faire partie des quartiers les plus dépaysants de Manhattan. Little Italy est le quartier italien de Manhattan. Il touche Chinatown. Chinatown est desservi par huit lignes de métro qui s’arrêtent toutes à la station Canal Street, le royaume de la contrefaçon de luxe (sacs, montres, accessoires). Objets revendus sur la touristique 5 ème Avenue par les marchands ambulants sénégalais.

Little Senegal compte trois blocs sur la 116ème rue répartis entre les 5ème et 8ème Avenues. Un quartier sénégalais avec ses boutiques, sa cuisine africaine traditionnelle, ses épiceries, ses salons de coiffure et ses barbiers, ses tailleurs comme au Sénégal et son association d’immigrés (l’Asa), la plus dynamique des associations africaines des Etats-Unis. Ici, les femmes et les hommes portent le boubou quand vient le beau temps, les plus religieux ont le bonnet Fez ou Cabral vissé à la tête. En ce mois de décembre, c’est plutôt le manteau, l’écharpe, les gants et les bottes fourrées, indispensables pour parer au grand froid.

Au cœur de West Harlem, l'Afrique de l'Ouest est en pleine effervescence. Sur la devanture des magasins de Little Senegal, des affiches annoncent « ici on parle français ». Il n’y a pas que des Sénégalais dans le quartier du Petit Sénégal, mais des ressortissants de toute l’Afrique de l’ouest : Guinéens, Maliens, Burkinabé, Nigériens, Béninois ou Ivoiriens. Comme en Afrique, on y vend, à ciel ouvert, des boubous, des voiles islamiques, du karité, de l’encens, des grigris… et on y interpelle les chalands sous les arcades du marché touristique Malcom Shabazz.

Le goût du Sénégal est omniprésent
Sur la 116 ème rue, les commerces ont leur petite boite où le client peut glisser quelques dollars de zakât (denier du culte) pour le Centre culturel islamique d’Harlem. Le goût du Sénégal est omniprésent: des senteurs alléchantes de thiebou dieune (le plat national), de soupou kandji et de riz à la viande émanent des restaurants traditionnels du quartier. Les clients nostalgiques trouvent le confort dans ces saveurs qui évoquent le souvenir du foyer et leur rappellent le pays, la famille et la maison. Cependant, la fin de l’insécurité et l’essor du tourisme poussent les additions vers les sommets. Dans les cuisines des restaurants, les prix ne sont plus ce qu’ils étaient avant sur l’addition. Alors il faut partir ou monter en gamme. C’est-à-dire pratiquer des tarifs new-yorkais, très chers. Ou aller plus loin, dans le Bronx ou à Brooklyn.

La Murid islamic community in America (MICA) a pignon sur rue dans une grosse bâtisse de briques. « Les marabouts donnent des conseils, prêchent les bonnes valeurs, l’importance de la famille, de la communauté et d’aller à la mosquée, le fait d’éviter l’alcool et la prison », explique un de ses membres. De fait, les mosquées d’Harlem ne désemplissent pas et sont fréquentées aussi bien par les Sénégalais que par les Afro-Américains. Car Harlem est aussi le cœur vivant de la communauté afro-américaine et la patrie des leaders des droits civiques des années 60. Martin Luther King y a sa rue et Malcom X, la légende du quartier, son avenue et sa mosquée qu’il a fondée en 1956. La présence de Malcolm X est partout dans le quartier.

La relation des Africains avec les Afro-Américains n’a pas toujours été simple. Mais cela s’est amélioré à la faveur de la curiosité qu’ils éprouvaient vers leur continent d’origine et des voyages touristiques qu’ils y font maintenant. Face au racisme dont ils sont les égales victimes, les deux communautés ont fait de leur union leur force.

Par Dié Maty FALL

SECONDE GÉNÉRATION COMPLÈTEMENT INTÉGRÉE
Little Senegal 3La seconde génération issue de l’immigration sénégalaise s’est également qualitativement transformée et améliorée. Parlant l’américain, le wolof et les autres langues nationales, en plus du français, elle s’épanouit encore mieux sous l’ombre tutélaire de l’Oncle Sam. Totalement intégrée, à la différence de leurs parents, ils ont fini de s’implanter dans toutes les sphères de la société américaine. Si le Tycoon de l’industrie du rap Us Alioune Thiam aka Akon est le plus connu d’entre eux, des Sénégalo-Américains comme l’un des frères Babou sont de brillants étudiants au Mit (Massachusetts Institute of Technology), Khadidiatou Diabakhaté alias Akou, a été élue dauphine de Miss Africa USA et brille dans la fashion (mode).

Dans le monde du business, un Sénégalais très discret est le premier africain à avoir acheté une licence de medalion taxis - qui se négocie à plus d’un million de dollars – et qui lui permet de posséder une compagnie de taxi jaunes, les bien connus yellow cab new-yorkais, les seuls véhicules autorisés à prendre des passagers dans la rue à Manhattan. Une somme conséquente mais qui en vaut la peine compte tenu du commerce lucratif des New-Yorkais qui font la navette entre les cinq arrondissements de la ville. Venu comme étudiant aux Etats-Unis, Assane Mbodj (ndlr : nom d’emprunt) a travaillé, en même temps, pour financer ses études et il a fini par faire de florissantes affaires. Parmi autres affaires lucratives et sérieuses, ce prospère businessman sénégalais possède également, sur la commerçante Lenox Avenue, les restaurants les plus branchés et les plus fréquentés d’Harlem, notamment par la nouvelle classe moyenne afro-américaine. Parmi lesquels, l’incontournable « Chez Lucienne », un restau qui sert des plats typiques de la cuisine française et sénégalaise. Il y est assis comme un simple client. Juste la porte à côté, il y a le « Red Rooster » et son célèbre chef Samuelsson, symboles du Harlem qui change, ouvert en 2010. Les équipes de l’ancien président Obama y avaient installé leur QG en 2011. Et le président Obama lui-même y a dîné lors d’un repas de levée de fonds pour le parti démocrate. Prix du repas : environ 14 millions de francs CFA.

Depuis 2012, il existe d’autres taxis de couleur vert pomme. Ce sont les Boro cabs, qui opèrent dans New York mais ne peuvent prendre des clients que dans quatre arrondissements de la ville sur les cinq: Bronx, Brooklyn, Queens et Staten Island, à l’exception de Manhattan. Au prix énorme auquel la licence est cédée, le système de medalion taxis retreint le nombre de taxis. Il y a aussi les anciennes Ford Crown Victoria de couleur noire conduites généralement par des chauffeurs de taxi sénégalais de la première génération, qui travaillent la nuit et dorment la journée. Mais la nouvelle génération des jeunes taxi drivers sénégalais leur préfèrent les modèles plus récents de taxis-limousines SUV 4X4 Gmc que les Sénégalais appellent improprement 8X8.

Par Dié Maty FALL

FATOU FATOU ET MODOU MODOU : QUAND L’AMÉRIQUE REMODÈLE LA VIE DE COUPLE
Modou Modou NyAux Etats-Unis comme ailleurs au sein de la diaspora sénégalaise, il est fréquent que les deux membres du couple sénégalais travaillent tous deux à l’extérieur. Cela rend alors les relations entre les époux un peu plus complexes que si cela arrivait au Sénégal, où il y a toujours un soutien domestique. Car à ce moment-là, l’épouse de l’immigré sénégalais adopte un comportement de travailleuse indépendante et non pas de femme au foyer comme traditionnellement au Sénégal. No pain no gain : travailler pour vivre. Ainsi quand Monsieur rentre du boulot, pas de diner amoureusement préparé par une épouse aimante. Il devra se mettre aux fourneaux s’il veut manger chaud ou alors commander un repas dehors, en attendant qu’elle rentre de son travail elle aussi. Madame Modou Modou (émigré sénégalais) acquiert des revenus financiers par son activité professionnelle et elle gagne non seulement de l’argent qui lui est propre mais aussi son indépendance. Elle devient Fatou Fatou (travailleuse immigrée). Cette nouvelle situation peut créer des problèmes psychologiques qui sont difficilement compréhensibles de l’extérieur du couple.

Dans la majorité des cas, Madame est venue aux Etats-Unis avec les moyens de Monsieur, homme providentiel à ce moment-là, qui attend d’elle, par conséquent, qu’elle soit à son unique service. Elle est alors otage de la Green Card de son Modou. Lorsqu’elle trouve un travail hors du foyer qui lui permet de sortir de son isolement, de sa « servitude » et de sa dépendance surtout, les problèmes conjugaux commencent. Car Monsieur n’est pas content de ne plus être servi comme un roi en son royaume et parfois même de devoir affronter l’angoissante situation dans laquelle son épouse gagne plus que lui et n’a plus besoin de lui. Finie l’époque où il était le seul maître en son foyer. En effet, en raison des archétypes de boulot qu’elles exercent aux Etats-Unis, les épouses de Modou Modou sont plus souvent en contact avec un public large et diversifié d’Américain(e)s de toutes catégories socioprofessionnelles. Par leurs contacts professionnels et leurs relations sociales, les femmes s’intègrent vite et mieux dans la société américaine que leur époux. Quand vous êtes tresseuse professionnelle par exemple, vous parlez de tout avec vos clientes : de l’école, de l’immigration, de la santé, de l’éducation, des lois, du meilleur gynéco, des droits des femmes et des mères, de tous les trucs et astuces de la société dans laquelle vous vivez et qui vous facilitent la vie. De ce fait, l’ancienne jeune débutante venue aux Etats-Unis du simple fait de la volonté de son époux, connait mieux la société dans laquelle elle vit du fait de sa plus grande ouverture sociale que son mari qui, lui, a moins de contacts avec les Américains de souche.

Il arrive que la relation matrimoniale, du fait de ce déséquilibre dans l’intégration, se termine par un divorce. En cas de divorce, la femme se remarie et là, la nouvelle union devient plus équitable et plus conforme aux réalités matrimoniales du pays d’accueil. Au départ de la Fatou Fatou, souvent était le Modou Modou…

Par Dié Maty FALL

Rate this item
(0 votes)