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Ndèye Marie Niang : Passion business

07 Mai 2018
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La Sénégalaise est une grande femme d’affaires sur la 116ème, la seule d’ailleurs à cet endroit. Propriétaire de trois gros business (grossiste beauté, grossiste alimentation, supermarché produits africains et four à pain français) sur la 116ème rue, Ndèye Marie Niang est une dame qui compte à New York.

Lunettes fines d’intellectuelle, taille moyenne, l’enseignante de formation se fait remarquer lors de la réunion de l’Association des Sénégalais d’Amérique par son instruction, son éducation, son franc parler et son sens élevé de l’intérêt général. « Tout businessman aux Etats-Unis qui veut travailler correctement doit, au moins, avoir un compte bancaire et être réglo, avec l’administration fiscale notamment. Toutes nos tentatives de mettre sur pied une association de businessman sénégalais ont échoué, par notre propre faute. Parce que nous voulons toujours aller au plus facile (…) ». Le tout dit sans élever la voix ni gesticuler.

Tout en ayant remercié l’Asa et le Consulat général de rester en contact avec la communauté, elle leur dira, droit dans les yeux, que deux éditions du Salon sans suivi ni résultats, merci pour elle ! En raison de l’importance de son business et de ses qualités intrinsèques, la parole de Ndèye Marie Niang compte à New York. C’est que Mme Seck, de son nom d’épouse, est la propriétaire de trois gros business (grossiste beauté, grossiste alimentation, supermarché produits africains et four à pain français) sur la 116ème rue. Elle vient de loin et s’est enrichie d’avoir surmonté les obstacles du monde des affaires aux United Teuss Teuss (expression sénégalaise qui signifie qu’aux Usa la réussite est au bout de l’effort).

D’abord, elle venait à New York depuis 1989 pendant ses congés pour retrouver sa grande sœur qui y habitait. Au retour, en plus des indispensables cadeaux à la famille, elle ramenait de plus en plus de grandes quantités de biens qu’elle revendait au pays. Elle a toujours aimé le business, admet-elle. Puis en 1995, elle quitte la craie et le tableau noir et s’installe dans la Grosse Pomme de manière permanente pour raison de santé. Elle part rejoindre sa grande sœur et se lance dans les affaires. Quand la femme d’affaires parle de sa famille, des étoiles brillent dans ses iris. « Ma famille a toujours été à mes côtés. Nous sommes quatre à New York. En plus de ma sœur ainée, il y a mon petit frère, ma petite sœur et mon époux M. Seck. Je suis la fondatrice du business mais je m’appuie sur eux», confie-t-elle.

Au début du parcours d’affaires, en décembre 1997, était un petit store (boutique) dans le Queens, un des cinq arrondissements de New York. Tellement petit qu’on le rebaptisa, avec humour « the world’s smallest store », la plus petite boutique au monde. Cette boutade indélébile a toujours motivé Ndèye Marie Niang à s’agrandir. Elle avait acheté le fonds de commerce à 5000 dollars, obtenus grâce à un prêt. Mais « thanks God, à la fin du mois de décembre, j’ai pu rembourser le prêt », se souvient-elle avec reconnaissance. Toujours en 1997, elle fait venir du Sénégal sa petite sœur Fatou pour travailler en sa compagnie dans la minuscule échoppe. Elles y vendaient de petites babioles contre le froid comme on en voit sur les étals des Burkinabé de la 125ème rue : gants, bonnets, écharpes, cagoules, mitaines, qui partent comme de petits pains en hiver. En parallèle, parce qu’aux Etats-Unis tout le monde à un second boulot pour combler les trous du budget, elle est aussi baby-sitter. Sept mois plus tard, en juillet 1998, Ndèye Marie ouvre un second store à Brooklyn, le quartier juif de New York, laissant Fatou gérer la boutique du Queens.

Pour qui a le cœur à l’ouvrage, les affaires marchent très vite aux Etats-Unis. Dès la fin de 1998, Ndèye Marie réalise son rêve américain en s’installant dans la très convoitée 125ème rue, en plein quartier d’affaires de Harlem, le quartier noir de New York. Ici, les landlords (propriétaires) sont américains mais ce sont les Coréens qui tiennent le haut du pavé commercial. Ils ne laissent aucun « étranger » s’y installer, par des méthodes bien à eux. Mais pour le moment, Ndèye Marie l’ignore et tout à son nouvel investissement, elle mène tambour battant ses affaires.

Pour diriger son dernier joyau, elle demande à sa grande sœur Aïda qu’elle avait rejointe à New York d’abandonner son job dans le restaurant sénégalais où elle travaillait depuis toujours. Ainsi fut fait. A Harlem, la nouvelle acquisition de Ndèye Marie n’est pas vraiment un magasin mais un kiosque sur le trottoir. Cependant, le coin est très busy, très fréquenté et rentable. Ce qui lui permettra de constituer très vite un nouveau capital en vue d’acquérir une vraie boutique enfin.

200.000 dollars de chiffre d’affaires
Entretemps, en raison de son volume d’affaires et de l’importance de son stock, le propriétaire de la boutique devant laquelle était son kiosque lui propose d’occuper la moitié de son local. C’est à ce moment crucial où tout allait bien que la néo-femme d’affaires découvre la configuration commerciale et stratégique des affaires dans cette rue si passante : un monopole asiatique aux mains des commerçants coréens de produits de beauté et de coiffure. Il est hors de question qu’un (e) Africain(e) entre dans ce business lucratif sur le « territoire » revendiqué. A présent que le chiffre d’affaires de la Sénégalaise dépassait les 200.000 dollars, elle commençait à leur faire de l’ombre car sa réussite pouvait attirer d’autres concurrents africains. Les commerçants coréens ont alors travaillé le bailleur au corps et organisé des coups bas à sa locataire sénégalaise. Exemple de méthodes de rétorsion : demander à ses fournisseurs de ne plus lui vendre et aux transporteurs de ne pas la livrer. Les compagnies venaient prendre ses commandes la nuit quand tout le monde était parti, par peur de représailles. Le procédé le plus courant est celui qui touche au portefeuille. Pour « expulser » la femme d’affaires de la lucrative 125 ème rue, de guerre lasse, le propriétaire a augmenté le loyer par cinq. Imparable. Ndèye Marie Niang refuse de payer ce prix de rançon et part, en effet.

Heureusement, la businesswoman sénégalaise est une personne avertie et prévoyante. En butte face à la concurrence déloyale coréenne et ne connaissant pas l’issue de ce combat inégal, elle avait déjà déplacé son bas de laine. Cet ailleurs fut la 116ème rue, toujours à Harlem, que tout le monde connait comme le Petit Sénégal. L’histoire reprend de plus belle dans ce quartier sénégalais de New York. La première vraie boutique de la femme d’affaires voit le jour en 2006 sous le nom de « Khady beauty supply ». C’est une caverne d’Ali Baba pour la distribution en gros de produits de beauté américains et africains de dernière génération. Il y a toujours du monde à l’intérieur. Ndèye Marie Niang tient là son navire-amiral enfin, moins de dix ans après son départ du Sénégal. La femme d’affaires avisée ne s’en arrête pas là. Elle continue de se diversifier et de s’agrandir, c’est la loi des affaires, cette fois-ci, dans l’importation de produits alimentaires en provenance du Mali, de France et du Sénégal. Et pour abriter cette seconde activité, elle acquiert un deuxième fonds de commerce toujours sur la 116ème, pas loin de la première boutique. Cette nouvelle activité est également baptisée « Khady food supply », un nom qui lui tient à cœur, on verra pourquoi plus loin.

Finalement, ce sont, aujourd’hui, trois fonds de commerce sur la 116th Street et un grand entrepôt dans le Bronx, autre quartier de New York, qui ont été générés par le sens des affaires de Ndèye Marie Niang. Au Sénégal également, l’entreprise possède trois locaux, à Diourbel et à Touba pour la transformation des produits locaux agricoles et industriels, et à Dakar pour le packaging. C’est plutôt pas mal. Non contente de faire de l’importation en gros, l’entreprise Adja Khady fait aussi de la distribution partout aux Etats-Unis (Californie, Seattle, Detroit, etc.) grâce à des compagnies de transport qui acheminent ses produits par palettes. L’entreprise de Ndèye Marie représente actuellement le groupe Unilever aux Etats-Unis. « Nul ne peut commander leurs produits aux USA sans passer par l’entreprise Adja Khady parce que je suis leur distributeur », dit-elle, non sans fierté dissimulée. Une consécration méritée pour celle qui n’a jamais baissé les bras devant l’adversité de la concurrence déloyale. Le découragement aurait pu survenir lorsqu’elle avait voulu réinvestir les fabuleux bénéfices réalisés dans les affaires en s’agrandissant et en se diversifiant, au lieu de faire comme tout le monde en les bloquant dans la pierre et la location immobilière au Sénégal. A ce moment-là, sa famille à New York n’a pas bien compris qu’elle prenne ce risque au lieu de capitaliser dans une valeur sûre et à la rentabilité immédiate. Son époux lui-aussi avait quitté son job de taxi driver (chauffeur de taxi), à sa demande, pour venir l’aider dans sa boutique de la 125 ème rue. Les enjeux étaient conséquents. C’était sans compter avec l’ambition de Ndèye Marie qui voit plus loin et plus haut pour ses affaires : créer des emplois et investir ses bénéfices dans le renforcement de son business et la croissance de son chiffre d’affaires. Heureusement, le réconfort et le soutien décisif de sa grande sœur ont beaucoup pesé sur la balance, et la famille a suivi. D’autant plus qu’aujourd’hui, tous les quatre membres de la fratrie sénégalaise à New York sont acteurs de l’affaire.

Savoir-faire appris à Dakar
Résidente américaine depuis vingt-deux ans, Ndèye Marie n’oublie pas d’où elle vient. Elle admet qu’avoir été enseignante l’a beaucoup servie dans sa seconde vie américaine dans le respect de la loi et des réglementations, dans sa relation aux autres, dans son rapport avec la clientèle et les fournisseurs, dans sa connaissance du monde et son rapport au public grâce à la psychologie et au savoir-faire appris à l’Ecole normale de Dakar. «  Sans cette formation intellectuelle reçue à l’école de formation des enseignants du Sénégal, je n’aurais pas pu effectuer les démarches administratives nécessaires à mes affaires », dit-elle. « Ma formation d’enseignante m’a permis de surmonter tous les obstacles et les freins inhérents quand vous recommencez à zéro dans un pays étranger. J’ai souffert. Avant d’être acceptée comme distributeur de produits français, combien de fois ne m’a-t-on pas raccroché au nez quand j’appelais les fournisseurs à Paris ? Le solide background que j’ai reçu à l’Ecole normale m’a permis d’innover dans le business aux Usa », explique-t-elle. Il est vrai que Ndèye Marie Niang est aujourd’hui la seule propriétaire de business sur la 116 ème rue grâce à sa persévérance et son sens des affaires, le quartier sénégalais de New York se rétrécissant au fur et à mesure de sa gentrification et de la hausse vertigineuse des loyers et baux locatifs.

Par Dié Maty FALL

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